Le chef d’oeuvre de Don Winslow

« Il existe deux choses dont le peuple américain ne veut pas : un autre Cuba sur les territoires d’Amérique centrale, et un autre Vietnam » Ronald Reagan.

Cette phrase, mise en exergue du chapitre 5, résume la thématique centrale de La griffe du chien de Don Winslow. Car même si l’’intrigue romanesque tourne autour du trafic de drogue entre le Mexique et les USA, c’est bien de cela qu’il s’agit en premier lieu.

Art Keller, ancien de la CIA, est entré à la DEA au retour du Vietnam, et a commencé sa carrière au Mexique. Il y a fait connaissance avec Miguel Angel Barrera, Tio, et ses deux neveux, Adan et Raoul. Tio est flic et l’aide à faire tomber le parrain local de la drogue. Peu de temps après une arrestation qui tourne au massacre, Art s’aperçoit que tout n’a été qu’une manœuvre des Barrera pour prendre en main, non pas la production de drogue, mais le transport de tout ce que produisent les cartels colombiens. Tio et ses neveux visionnaires se sont en effet rendu compte que ce qu’ils avaient de plus précieux à vendre est une frontière immense avec le premier acheteur de drogue du monde. Entre Art Keller et les Barrera, une guerre sans merci s’engage. Une guerre bien plus vaste que celle de la drogue. Une guerre qui fera de très nombreuses victimes, et aura, parmi ses protagonistes Nora, call girl de luxe, Callan, tueur à gage irlandais, la mafia, la CIA, les milices d’extrême droite d’Amérique centrale, l’église …

Ce roman est un vrai monument. Presque huit cent pages pour disséquer le rôle des gouvernements américains successifs dans la répression sanglante des mouvements pro communistes en Amérique centrale dans les années 70 et surtout 80. Pour relier cette action avec le trafic de drogue à la frontière américano-mexicaine. Pour mettre en lumière la corruption de l’état mexicain, et la façon dont les narcos sont devenus plus puissants que l’état lui-même, capables en deux semaines de faire plier l’économie du pays, pour ensuite négocier leur aide. Pour disséquer l’influence de tout cela sur la signature du fameux accord de l’ALENA, qui allait permettre la libre circulation des marchandises et des capitaux entre les deux pays. Et celle de ces conflits sur une autre guerre, beaucoup plus feutrée mais néanmoins sans pitié, celle que se livrent, en Amérique latine, les tenants de la théologie de la libération et l’Opus Dei, très bien vu par le Vatican de Jean-Paul II.

Ce n’est pas pour autant un essai, ou une étude. C’est une véritable œuvre romanesque, avec des personnages extraordinaires, hors normes, du souffle, beaucoup de violence (on s’en douterait), mais jamais gratuite, et une construction impeccable. Une œuvre romanesque qui sait prendre son temps pour décrire les odeurs dans un jardin mexicain ou l’épouvantable tremblement de terre de Mexico de septembre 85.

Une œuvre magistrale, époustouflante, dure, qui prouve, une fois de plus, que les américains savent révéler leurs pires turpitudes avec un talent exceptionnel. Les révéler et les analyser, car Don Winslow ne s’arrête pas à la dénonciation des horreurs perpétrées en Amérique centrale. Il fait également le rapprochement entre ce que coute la guerre contre la production de drogue (qui cache en réalité une guerre contre la révolte de populations exsangues), et ce que couteraient les solutions visant à faire chuter drastiquement la demande aux USA. Il s’arrête là, laissant le lecteur tirer ses propres conclusions … Des conclusions affolantes si on les résume ainsi : mieux vaut des pauvres drogués qui s’entretuent entre gangs, que des pauvres organisés et revendicatifs.

Il nous manque peut-être, en France, quelques écrivains de ce calibre, pour nous mettre sous les yeux certaines vérités désagréables. Nos gouvernants n’ont-ils pas intérêt à avoir dans nos banlieues des pauvres qui brûlent leurs propres voitures, et tiennent des discours islamistes qui ne peuvent que leur aliéner le reste de la population, plutôt que des pauvres organisés avec des revendications qui risqueraient de leur attirer les sympathies d’une bonne partie de la société ?

Mais ceci est une autre histoire non ? Toujours est-il que Don Winslow, déjà excellent auteur de polar avec sa série consacré au privé Neal Carrey passe là à une dimension supérieure et produit un véritable chef-d’œuvre.

Don Winslow / La griffe du chien (Fayard/noir, 2007).

6 réflexions au sujet de « Le chef d’oeuvre de Don Winslow »

  1. Meyer Meyer

    Ca y est je l’ai lu. Tu as raison le mot chef d’oeuvre n’est pas galvaudé. 826 pages qui se dévorent. Des personnages principaux et secondaires magnifiquement dessinés. Des destins qui se croisent et se déchirent. Des personnages attachants, jamais tout blancs plutôt tout noirs. Un véritable coup de poing. Je ne vais pas m’attaquer tout de suite à Cartel, le temps de digérer celui-ci. Je crois que je vais aussi lire d’autres Winslow. Lesquels me conseilles- tu ? En attendant j’attaque « l’étrange incident du chien pendant la nuit » pour me détendre un peu et je poursuivrait je crois pas « les milices de Kalahari » que m’a tendre et chère vient de terminer et qu’elle a trouvé très bien.
    Encore merci pour tes conseils avisé qui m’ont fait découvrir de bons livres.

    Répondre
    1. actudunoir Auteur de l’article

      De rien, un convaincu de plus !
      De Winslow, tout sauf la suite est plus léger (ce qui n’est peut-être pas plus mal !).
      Beaucoup aimé « La patrouille de l’aube » avec une personnage très « Elmore Leonard », ensuite, si tu les trouves, sa série Neal Carey, parue il y a très longtemps à la série noire me plaisait bien, avec une préférence pour « A contrecourant du grand toboggan », très drôle, « Au plus bas des hautes solitudes », sinon, pour un excellent divertissment « L »‘hiver de Frankie Machine », et pour finir, originaux dans la forme : « Savages « et « Cool ».

      Répondre
  2. Meyer Meyer

    Ca y est j’ai lu « Au plus bas des hautes solitudes ». C’est nettement en dessous de la griffe du chien mais ça se lit très vite et c’est très plaisant. Un bon bouquin de divertissement.

    Répondre
    1. actudunoir Auteur de l’article

      c’est certain, dans l’oeuvre de Winslow il y a deux monstres : La griffe du chien et cartel. Ensuite quelques excellents romans de divertissements, pas bêtes en plus : La série Neal Carey, avec le plus drôle : A contre courant du grand toboggan, puis trois très réussis un peu au dessus du lot sans être au niveau des deux monstres : La patrouille de l’aube, Cool et Savages.

      Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s