Les 44 jours de David Peace

Je ne sais pas par où commencer ce billet. Trop de choses à dire. Alors je vais commencer par le plus simple, le plus évident, un résumé rapide.

44 jours de David Peace raconte les … 44 jours de Brian Clough, grand joueur anglais des années soixante écarté de terrain à la suite d’une blessure, comme manager de l’équipe de Leeds alors championne d’Angleterre en titre. 44 jours, ou chronique d’une catastrophe annoncée, tant il est évident dès la première ligne que tout se passera mal entre une équipe de stars aux ego … de stars, et la plus grande gueule du football anglais des années 60-70.

Voilà. Avec ça, vous n’êtes guère avancés. Et je me retrouve aussi couillon qu’au début du billet. Par où commencer.

Allons-y. Dans le tout petit milieu du polar, je fais partie de ceux qui, tout en reconnaissant son immense talent, n’arrivent pas à lire les romans de David Peace. C’est un grave défaut, une tache que je reconnais. J’ai lu 1974 son premier roman traduit. Le style m’a étouffé. La plongée dans son univers totalement glauque, où pas un seul personnage ne semble avoir une seule étincelle d’humanité m’a secoué et dérangé. J’aime le noir, le sombre, le glauque, mais à condition qu’il y ait, non pas une lueur d’espoir, mais au moins de compassion, d’empathie, d’humanité. C’est pourquoi j’aime Ken Bruen, Caryl Férey ou Antoine Chainas qui pourtant ne sont pas particulièrement roses. Mais chez Peace, rien. Donc j’ai arrêté.

Mais comme je sais également écouter les copains, je me disais qu’il fallait que je m’y replonge un jour. Et 44 jours m’a paru être l’occasion. J’avais raison.

Venons-en au sujet et à la grande question : Faut-il être amateur de foot, et plus précisément de foot anglais des années 60-70 pour apprécier ce roman ? Je crois que, comme le dit Yvon, cela doit apporter un plaisir supplémentaire. Mais je crois aussi, contrairement à ce que dit Michel, que ce n’est pas indispensable. Je ne m’intéresse pas au foot, et je ne connais aucun des noms cités dans le roman, et pourtant, il est passionnant.

La raison essentielle en est qu’il raconte une histoire universelle, classique dans le roman noir. Celle d’une ascension au sommet, suivie de l’inévitable chute (indispensable, sinon on est chez Harlequin, pas à la série noire !), avec son cortège de trahisons, d’illusions, de désillusions, de drames et de fureur. Le cadre est ici celui d’un club de foot, il pourrait s’agir de boxe, de truands, d’hommes d’affaire, de syndicalisme, de politique … le canevas reste le même, il a toujours un fort pouvoir attractif.

Dans un cadre aussi classique et attendu, David Peace, grâce à son talent, arrive à nous intéresser au personnage (même si on ne s’intéresse pas au foot), et même à nous accrocher à un suspense qui n’en est pas un, puisqu’on sait, dès le départ, que cela finira mal. Mais on se passionne pour le « comment », pour la manière, pour les détails.

A cela se rajoute un autre grand classique du roman noir : la lutte perdue d’avance d’un homme intègre face à un système qui valorise la magouille et la compromission, d’un homme qui refuse de renier ses valeurs face à un système prêt à tout pour conquérir ou conserver le pouvoir, et surtout d’un homme qui ne veut pas plier, sûr d’avoir raison, face aux forces toujours supérieures de ceux qui, même s’ils n’y connaissent rien, ont l’argent.

Car Brian Cough tel qu’il est écrit par David Peace est un homme dur, capable d’être infect, grande gueule sans aucune pitié pour les autres, mais c’est également un homme intègre qui ne recule jamais d’un pas, et préfère mourir que renoncer à ses convictions et ses valeurs. Ce qui le rend bien entendu un peu plus sympathique, même si l’on ne partage pas les valeurs en question.

C’est grâce à ces thématiques que, bien qu’il n’y ait aucun mort, ni même aucune transgression de lois, nous avons bien là un vrai roman noir, à défaut d’avoir un roman policier.

Pour finir, malgré quelques effets de styles qui, personnellement, ne me convainquent pas toujours (mais c’est vraiment mineur), c’est l’écriture de Peace qui fait passer tout cela, avec une puissance émotionnelle impressionnante. Difficile de ne pas ressentir les émotions de Brian, de ne pas sentir dans les tripes à la fois son impuissance face à toute l’équipe de Leeds, jour après jour, et également ses regrets, la plaie jamais refermée d’avoir été viré de son club précédent. Le mélange passé/présent est à ce titre maîtrisé de façon magistrale.

Une petite réflexion pour finir sur le monde du foot tel qu’il apparaît dans ce bouquin : Un marché aux bestiaux ! Il n’est question ici que d’achat et vente de joueurs, de managers, de fric, de tractations entre les clubs … Pas un mot sur les jeunes, sur la formation, sur des talents en construction. Non, juste un gros marché (à l’époque limité aux îles britanniques, aujourd’hui mondial), où l’on cherche à acheter le meilleur, et à se débarrasser des poids morts sans, bien entendu, la moindre considération pour ce que peuvent vouloir ou penser les bestiaux ainsi échangés. Depuis les années 70, j’ai comme l’impression que la situation n’a pas évoluée en bien …

David Peace / 44 jours  (The damned Utd, 2006), Rivages Thriller (2008). Traduction de l’anglais par Daniel Lemoine.

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