George Alec Effinger

George Alec Effinger fait partie de ces auteurs qui transcendent les genres, jonglent avec, s’amusent, et finissent par produire une littérature originale, jouissive, agitatrice de neurones. Dans le cas d’Effinger, on a un auteur de SF qui s’est frotté au polar. Essai magnifiquement transformé.

Il est né en 1947 à Cleveland, et a fait ses études à l’Université de Yale et à la New York University. Dès le début des années 70 son premier roman de SF est un succès et lui vaut la reconnaissance de ses pairs. Il gagne en 1988 pour sa nouvelle Schroedinger’s Kitten deux des prix de science fiction les plus prestigieux : le Hugo et le Nebula. Grand amateur de culture populaire il aime récupérer les genres et les mythes, et les adapter dans ses romans de science fiction. Il est décédé en 2002.

Avec la trilogie consacrée à Marîd Audran et au Moyen-Orient, Effinger rend un véritable hommage au roman noir et à ses maîtres. Tout y respecte les codes du genre : le narrateur est un privé, habitué des bars de sa ville, plus porté sur l’alcool et la drogue que sur le Coran, ami des prostituées et des loubards, et farouchement indépendant. Ce Marlowe du futur évolue dans une ville du Moyen-Orient non identifiée, et plus précisément dans son vieux quartier, le Boudayin, qui est également le quartier des bars louches, et des touristes en mal d’émotions fortes. Contrairement à une bonne partie de ses amis, il refuse de se faire câbler le cerveau pour pouvoir s’enficher des périphériques qui lui permettraient de revêtir une autre personnalité, réelle ou imaginaire, ou d’acquérir des compétences nouvelles comme le don des langues, ou la possibilité d’annuler momentanément la fatigue ou  la faim.

Jusqu’au jour où, dans Gravité à la manque, un tueur fou et sadique se met à massacrer à tout va dans le Boudayin. Marîd commence à enquêter quand il est convoqué par le parrain local, bien plus puissant que toutes les forces de police, Papa Friedlander Bey. Celui-ci lui suggère d’accepter de se faire câbler, puis d’enquêter pour son compte et d’éliminer le tueur. Comme il est difficile de résister aux suggestions de Papa, Marîd se fait opérer, et c’est avec l’aide de la personnalité de Nero Wolfe qu’il démasque le tueur.

Dans les deux épisodes suivants, Marîd gagne en notoriété, devient riche, mais perd sa liberté, Papa aimant que ses « employés » lui soient dévoués corps et âme. Coupé de ses amis, ayant perdu ses repères dans le Boudayin, il devient le bras droit du parrain, et commence à entrevoir la véritable nature de son employeur. Bien plus que simple parrain d’un quartier de débauche, Friedlander Bey est l’un des conseillers les plus écoutés d’un monde qui est parti à la dérive, éclaté en une multitude de petits états qui se font la guerre, quand ils ne sont pas occupés par des révoltes et coups d’états. Son grand rival est Cheikh Reda, autre véritable autorité de la ville. Marîd prendra une part croissante dans la guerre feutrée mais sans pitié qui oppose les deux hommes.

Dans cette trilogie George Alec Effinger réussit ce qui pourrait être montré dans les écoles comme un exemple parfaitement abouti du mélange des genres. La progression de l’enquête, le style, la voix off du narrateur très hard-boiled, avec ses répliques caractéristiques, en font un hommage au genre superbement réussit.

Dans le même temps le monde futuriste imaginé par Effinger, avec son mélange de palabres, de sourates et de transsexuels connectés, véritables réincarnations des stars du porno est éblouissant et absolument convainquant. C’est peut-être ce mélange étonnant d’une culture millénaire avec des gadgets du futur qui fait que cet univers a réussi à rester à la fois proche du notre, et futuriste, alors qu’il date déjà de vingt ans. On en peut que constater que la recrudescence des fanatismes religieux, le morcellement des pays et régions et l’exacerbation des particularismes semblent même donner raison à ce visionnaire inspiré, grand raconteur d’histoires que les amateurs de privés durs à cuire auront un immense plaisir à découvrir.

Pour résumer, mettez dans un shaker Bogart, la médina de Marrakech, et le courant cyber punk, agitez fort, rajoutez du style, et consommez sans modération.

Gravité à la manque (When Gravity Fails, 1986) Denoël / Présence du futur (1989) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy. / Privé de désert (A Fire In The Sun, 1989) Denoël / Présence du futur (1991) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy / Le Talion du cheikh (The Exile Kiss, 1991) Denoël / Présence du futur (1993) traduit de traduit de l’américain par Jean Bonnefoy.

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