Emmanuel Pailler, traducteur

Un des commentaires à mon billet sur le dernier roman de Dennis Lehane insistait sur le travail de la traductrice, en disant que l’on ne parlait pas suffisamment de ces passeurs de textes. Il m’a donné l’idée et l’envie d’échanger quelques propos avec un de ces traducteurs.

Mon choix s’est assez naturellement porté sur Emmanuel Pailler, avec lequel je suis en contact épisodique au travers de mon blog et du sien. Il a très aimablement répondu à mes questions.

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, quels auteurs vous avez traduits, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ?

Emmanuel Pailler : Je suis venu à la traduction par goût (depuis les versions latines de ma jeunesse…) et un peu par hasard. Angliciste de formation, puis prof, j’avais traduit plusieurs ouvrages « en amateur » pour divers éditeurs. J’ai appris l’existence d’un DESS de traduction littéraire à Paris au moment même où l’enseignement commençait à m’ennuyer puissamment.

Parmi les auteurs marquants que j’ai traduits, je peux citer Lovecraft, Stuart Kaminsky, Richard Stark alias feu Donald Westlake, James Carlos Blake

Quant à ma relative spécialisation polars, c’est à la fois un hasard (une rencontre avec Rivages Noir dès mes débuts) et un goût : j’aimais déjà la genre, mes parents avaient beaucoup de Série Noire chez eux, j’ai lu mon premier J.H. Chase à douze ans. Rétrospectivement, j’étais peut-être un peu jeune…

Jean-Marc Laherrère : En général, les auteurs ont toujours un ou des écrivain(s), qui leur ont donné envie d’écrire. Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

Emmanuel Pailler : Comme je le disais, le goût de la version m’est venu en transpirant sur les phrases plus ou moins compliquées des auteurs latins – avec la fierté un peu enfantine d’avoir trouvé une tournure de phrase élégante et idiomatique pour transcrire la pensée « filante » de Sénèque ou les grandes périodes de Cicéron. Beaucoup plus tard, les cours de traduction théâtrale de Jean-Pierre Richard (qui a notamment travaillé sur Shakespeare) m’ont ouvert les yeux sur des aspects du texte parfois négligés, comme le rythme et l’oralité.

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

Emmanuel Pailler : Malheureusement non. Il est rare que je dispose de leurs coordonnées. Une exception : Peter Craig, dont j’ai traduit le « Bloodfather » (à paraître chez Rivages), qui a répondu fort aimablement à toutes mes questions par e-mail.

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

Emmanuel Pailler : La question piège ! Je vais être d’une franchise brutale : non. Sinon, on ne mangerait pas. Ceci étant, certains traducteurs ont plus de chance que d’autres et, au moins en « fiction », travaillent sur des textes qui leur plaisent le plus souvent. J’appartiens à cette catégorie.

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

Emmanuel Pailler : La traduction d’un recueil de nouvelles de et « autour de » H.P. Lovecraft, avant que je devienne traducteur professionnel. Une autre manière d’aborder ce monde hallucinant que j’avais étudié pour ma maîtrise.

En polar, je pense à Kaminsky, drôle, fluide et agréable. Ou encore Stark, efficace et sans bavures. De manière générale, les bons textes sont les plus plaisants – voire les plus faciles – à traduire. L’auteur porte le traducteur. On n’est plus un rewriter besogneux, on devient un instrument à l’unisson. (Si, si).

Les traductions difficiles, dans mon expérience, sont au contraire le produit de textes bâclés et industriels qu’il faut impérativement réécrire – ou au contraire, des écrits ampoulés de gens qui se pensent écrivains ou poètes et nous infligent des pages entières de descriptions à deux sous. Cas fréquent en heroic fantasy. En anglais, langue souple, ce salmigondis peut à la rigueur faire illusion ; en français, tout est à reprendre…

Jean-Marc Laherrère : D’après ce que je comprends de l’anglais (peu …) c’est une langue beaucoup plus libre que le français, et les auteurs anglophones inventent facilement de nouveaux mots. Comment traduisez-vous dans ce cas ?

Emmanuel Pailler : Je ne suis pas sûr que les auteurs anglophones soient férus de néologismes. En revanche, la syntaxe anglaise est plus, disons plastique que la française, et offre des facilités dont nous ne disposons pas. De même, l’anglais est bien plus décomplexé que nous par rapport aux répétitions. Dans ce cas, il faut mettre les mains dans le cambouis : trouver par exemple un moyen d’éviter le « qui quoi que qui », chercher le synonyme, restructurer un paragraphe…le tout sans trahir le rythme de l’auteur. C’est un métier de contorsionniste, pratiqué dans le corset de la langue française.

Jean-Marc Laherrère : Est-ce vous qui choisissez les auteurs que vous traduisez ou l’éditeur qui vous les propose ? Vous est-il arrivé de proposer un auteur inconnu en France que vous auriez découvert ?

Emmanuel Pailler : C’est généralement l’éditeur qui propose. Oui, j’ai proposé plusieurs auteurs en traduction. Par exemple Paul Beatty (The White Boy Shuffle), un auteur Noir américain au style « beat » radical, à la fois humoristique et désespéré ; ou encore Mark Gatiss (The Vesuvius Club), avec son héros Lucifer Box, un James Bond victorien très décadent. Mais les éditeurs ont des plannings surchargés. Un jour ?

Jean-Marc Laherrère : J’ai l’impression que les traducteurs, comme les auteurs, sont spécialisés par genre (polar, SF, fantasy, blanche …). Est-ce parce qu’ils sont liés à une maison d’édition ? Une question de goût ? Ou chaque genre a-t-il sa langue spécifique qui demande une « spécialisation » du traducteur ?

Emmanuel Pailler : La spécialisation est tout de même relative. Beaucoup de collègues travaillent aussi en « non fiction », souvent à des fins alimentaires. En ce qui me concerne, c’est à la fois une question de goût et de maison d’édition, en effet. Je ne suis pas sûr qu’un genre ait une langue spécifique, car il existe de nombreux sous-genres ; pour prendre l’exemple du polar, le whodunit d’Agatha Christie n’a rien à voir avec la culture des gangs latinos de Los Angeles… La traduction est une adaptation perpétuelle, quelle que soit l’éventuelle spécialisation.

Jean-Marc Laherrère : A propos de culture de gang latinos … Comme en français, le polar, qu’il soit britannique ou américain, et plus spécifiquement le roman noir, décrit tous les milieux de la société, et utilise donc tous les niveaux de langage. Comment traduisez-vous ces différents niveaux, ses différentes cultures ? Cherchez-vous des équivalents existants en France, ou préférez-vous parfois inventer un langage peut-être plus proche du rythme original ? (Je pense, entre autres, à votre exemple des gangs latinos de LA qui doivent utiliser un anglais mélangé à de l’espagnol). ?

Emmanuel Pailler : Excellente question ! Hum…Il faut – en théorie – procéder à une transposition culturelle. Dans le cas précis des gang latinos (le Bloodfather de Peter Craig), c’est, paradoxalement, plus facile : l’espagnol peut se mêler au français comme il se mêle à l’anglais. Cela dit, votre question ouvre une plaie saignante dans le monde de la traduction (si  si) : celle de l’altérité. Certaines différences nous échappent, certaines altérités nous restent…étrangères. Comment « traduire » l’accent écossais du Fife, omniprésent chez Irvine Welsh par exemple ? Certains ont tenté de transposer ce régionalisme, en faisant parler le ch’ti à des mineurs du Yorkshire (par exemple). À titre personnel, cela ne me convainc guère : si l’on suit ce principe, pourquoi mes jeunes gangstas d’origine salvadorienne ne s’exprimeraient-ils pas comme des « cailleras » du 9.3 ? Ceci étant, la traduction reste une discipline pragmatique, et tant que cela fonctionne, pourquoi pas. La démarche est tout de même très, très risquée. C’est pour cela que je préfère généralement adopter profil bas sur le plan du lexique, rester dans un périmètre relativement circonscrit – en plus, rien ne se démode plus vite que l’argot à la mode – et transcrire l’altérité de mes personnages par d’autres effets de traduction : comme vous l’avez indiqué, le rythme, principalement, la manière de « poser » les phrases. Pour reprendre l’exemple des latinos : même s’ils ne peuvent s’exprimer comme un djeunz-du-9.3., rien n’interdit de leur faire adopter un parler haché, un « flow » (flux) bien différent de celui d’un flic (lequel ne s’exprimera pas non plus comme un banquier ou un adolescent).

Votre question est fascinante parce qu’elle pose tout le problème du décalage : il existe toujours en traduction, on perd toujours quelque chose (je ne sais plus qui a dit « la traduction, c’est l’art de la perte »), mais il existe bien sûr une différence entre une infime déclivité et un abîme béant…Plus prosaïquement, je viens de m’attaquer à un roman situé en Nouvelle Angleterre, avec des accents qui, ô horreur pour un Américain, trahissent la classe sociale ! Non seulement ces gens ont l’accent du Massachusetts, mais ce n’est pas le même : le flic local ne déforme pas les mots comme le patricien WASP de Boston ! Comment faire ? J’y retourne…

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

Emmanuel Pailler : Outre Beatty et Gatiss dont j’ai déjà parlé, je pense à Clare Allan – auteur d’un surprenant roman sur l’univers psychiatrique : le Kafka britannique ? J’aimerais aussi (re)traduire les grands textes de Lovecraft  – malheureusement, ils sont sortis chez Bouquins dans une nouvelle édition, et les retraductions sont bonnes ; je pense aussi à certains auteurs du courant réaliste américain comme Howells ou Charles Chesnutt. Et j’aimerais beaucoup travailler sur un texte de théâtre, en collaboration avec le metteur en scène et les acteurs. Sur quelqu’un comme Marlowe par exemple, que l’on  redécouvre.

Au chapitre des regrets, je répondrai qu’ils ne servent à rien…mais je regrette tout de même de n’avoir pas pu traduire « Filth » d’Irvine Welsh. Ou « A History of Love » de Nicole Krauss. Ou « The Electric Michelangelo » de Sarah Hall. Ou « Aztèques dansants » de Westlake…ou…ou… voilà pourquoi il ne faut pas avoir de regrets.

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ?

Emmanuel Pailler : Oui. Je viens de commencer « Red Grass River » de Carlos Blake.

Jean-Marc Laherrère : La dernière question, à la fois bateau et piège ; traduire ne vous donne-t-il pas envie d’écrire vos propres histoires ?

Emmanuel Pailler : Si. D’ailleurs c’est fait (et en train de se faire). Si vous connaissez d’ailleurs un éditeur de S.F qui apprécie les anticipations à tendance cyberpunk…

Voilà, merci à Emmanuel Pailler, et si un éditeur de SF qui aime les anticipations à tendance cyberpunk passe par ici …

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