Carmelita, conclusion du Sang du Capricorne

Carmelita vient conclure la trilogie brésilienne du Sang du capricorne du français Bernard Mathieu. J’avais beaucoup aimé et Otelo, premiers titre brésiliens de Bernard Mathieu. Carmelita est la digne conclusion d’une trilogie bien trop peu connue et qui n’a pas d’équivalent dans le monde du polar français.

 Carmelita fuit le Distrito Federal. Elle fuit ses souvenirs, elle fuit l’ombre de Zé, son amour assassiné, elle fuit ses fantômes … Exténuée, elle arrive avec son fils aîné Emerson, seize ans et les pauvres sacs qui contiennent tout ce qu’elle possède à Saõ Carlos, une des nombreuses favelas de Rio. Dans cette termitière grouillante de vie mais aussi de mort elle va vite s’apercevoir qu’on ne peut vivre dans les favelas sans avoir affaire aux gangs, à la violence, à la mort. Alors, jour après jour, il faut survivre …

Au risque de me répéter, mais il faut enfoncer le clou, Carmelita conclue dignement une magnifique trilogie. A propos de la trilogie, il est important de signaler que, si les trois romans se suivent, ils peuvent quand même se lire séparément.

Densité, richesse narrative, richesse stylistique, profondeur des personnages … Tout est là pour faire un superbe roman noir. Pas d’enquête comme dans , pas d’errance, de quête et de poursuite comme dans Otelo, mais une troisième figure de style : la chronique d’une chute annoncée. Dès les premières pages on sait que Carmelita et Emerson ne pourront pas échapper à la corruption de la favela, à sa violence, à sa misère, à ce qui semble être la seule façon de s’en sortir : le crime et la loi des gangs.

Comme dans les deux premiers romans, Bernard Mathieu pimente son texte de mots ou d’expressions en brésilien, sans que cela ne soit jamais artificiel, sans que le lecteur ne soit gêné dans sa compréhension du texte, soit parce que la signification est évidente, soit parce que, avec une virtuosité confondante, l’auteur en fournit la traduction une peu plus loin, sans jamais donner une impression de redondance. Il donne ainsi à son texte une sonorité, une couleur et une réalité accrue.

Et quelle façon magistrale de rendre compte de l’existence de deux Brésil : celui des Donas, qui ont l’argent, l’arrogance, qui fréquentent les shoppings, s’habillent avec des vêtements importés, roulent dans les grosses voitures de leurs maris, et celui des empregadas, comme Carmelita, qui à Rio ne voient la mer que de loin, ne vont jamais à la plage, se sentent déplacées dans le centre, et encore plus dans une librairie, et vivent dans les favelas.

Le monde du Brésil riche, on le voit peu, il est juste là comme un reflet inversé de ce que vivent les personnages. L’autre, celui qui est au centre du roman, fait écho au roman de Patricia Melo, Enfer. Les deux romans, celui de la brésilienne et celui du français font le même constat : les habitants des favelas sont les damnés de la Terre, ceux dont personne ne se soucie, ceux qui peuvent crever, être abattus, ceux qui peuvent se faire la guerre, du moment qu’elle ne sort pas des favelas. Ceux qui ne comptent pas, que les bonnes âmes du centre proposent même de passer au lance-flamme ; la plaie purulente de la misère qui fait tâche.

Mais Bernard Mathieu sait aussi tordre le cou aux clichés, et c’est une chronique bien à lui qu’il offre, pleine de bruit, de fureur, de rage, d’odeurs, de saveurs, de sensualité, de musique, de sang, de sexe, de révolte … et de tendresse. Un chronique rythmé par le « Funk de guerre » qui résonne dans toute la favela et prête sa pulsation à sa prose.

Un grand roman à lire absolument. Comme les deux précédents. Un roman qui, peut-être annonce déjà le suivant avec cette phrase, dans les dernières pages : « Qu’est devenu l’Afrique depuis qu’on l’a quittée ? La télé dit qu’elle crève, que les gens s’y tuent avec plus d’ardeur, encore, qu’ici … »

Car c’est en Afrique que se situe le roman suivant de Bernard Mathieu, Du fond des temps, paru récemment à la série noire et que je vais lire très bientôt, après une petite pause rigolote.

Bernard Mathieu / Carmelita, Folio Policier  (2009).

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