Kem Nunn surfe La Vague.

Cette publication de Tijuana Straits de Kem Nunn chez Sonatine, je l’attendais depuis un bon moment. Depuis que j’en avais entendu parler. Parce que Le sabot du diable, le dernier roman de cet auteur, publié en France dans La Noire m’avait profondément marqué. Voilà ce que j’avais publié à l’époque sur mauvaisgenres :

 

Fletcher, dit Docteur Fun a été un photographe de surf connu, mais depuis quelques années, tout le monde l’a oublié. Jusqu’au jour où le directeur d’un magazine lui fait une proposition qu’il ne peut refuser : Drew Harmon, légende disparu de la circulation depuis plus de dix ans veut qu’il vienne le photographier dans un spot mythique, Heart Attacks. C’est quelque part à la frontière nord de la Californie, à la limite de l’Orégon, dans une zone de brouillard, de pluie et de légendes. Un endroit perdu, inaccessible en pleine réserve indienne, une vague qui n’a jamais été vraiment photographiée, une sorte de cimetière des éléphants …

Alors, en compagnie de deux jeunes surfeurs parmi les meilleurs de leur génération, Fletcher part retrouver Drew, le colosse, qui semble vouloir revenir sur le devant de la scène. L’égoïsme et la bêtise des uns et des autres, l’hostilité des éléments, le ressentiment des indiens, méprisés, vivant misérablement sur le lopin qu’on a bien voulu leur concéder, tout cela va faire de cette expédition un voyage au bout de l’enfer.

Kem Nunn a su parfaitement planter le décor, que ce soit la nature angoissante, noyée dans la pluie et le brouillard, et parfois illuminée par un rayon de soleil qui lui donne une beauté irréelle, l’océan et ses vagues parfaites, excitantes et effrayantes à la fois, mais également l’environnement humain, indiens misérables rendus méchants par le désespoir, et le mépris dont ils sont l’objet. C’est dans cette ambiance oppressante, qui peut parfois rappeler « Délivrance » de Boorman, qu’il a construit magistralement son intrigue polyphonique, éclatée entre les parcours des différents personnages qui s’éloignent, se retrouvent, élaborant peu à peu le puzzle dont le dessin final n’apparaît qu’à la fin. L’évolution des personnages est en parfait accord avec tout ça, on les voit se révéler peu à peu, mis à nu par les épreuves, pour le meilleur, ou pour le pire. Un grand roman noir avec du suspense, de l’émotion et surtout le souffle du vent du large et le fracas des vagues contre les rochers.

Et bien, je n’ai pas été déçu, Kem Nunn écrit peu, mais quand il s’en donne la peine, c’est grand. Après la Californie du Nord, cap sur la baie de Tijuana.

Il y a longtemps, quand la baie de Tijuana était encore un petit paradis, Sam Fahey fut une légende. Le disciple de Hoddy Younger, un des rares à avoir surfé Mystic Peak, la vague monstrueuse qui, une fois tous les dix ans, déferle sur la baie. Hoddy fut aussi le premier sauveteur en mer de San Diego, et Sam faisait partie de son équipe. Jusqu’à ce qu’il plonge ; drogue, trafics, prison … Aujourd’hui Sam est un homme brisé, qui vit au jour le jour, caché au fin fond de la vallée.

Jusqu’au jour où il recueille Magdalena. La jeune femme, mexicaine, vient d’échapper miraculeusement à la mort. Deux hommes ont tenté de la tuer, de l’autre côté de la barrière, à Tijuana. Comme elle s’occupe d’un foyer de femmes battues et violées, et qu’elle est l’assistante d’une avocate activiste qui s’attaque aux gros industriels qui viennent exploiter les ouvriers mexicains et polluent sans vergogne, la liste des gens qui peuvent vouloir sa peau est longue. Magdalena est jeune, belle, passionnée … Elle va réussir à faire sortir Sam de sa léthargie, et l’obliger, de nouveau, à affronter le monde.

Contrairement à ce qui est écrit sur la quatrième de couverture, Tijuana Straits n’est pas Le chef-d’œuvre de Kem Nunn, c’est Un chef d’œuvre de Kem Nunn. Cet auteur écrit très peu, mais chacun de ses romans est un véritable tour de force.

Tijuana Straits ne fait pas exception. Il a tout les ingrédients de ces romans qui nous bouleversent :

Un héros comme le polar les aime : Cassé, hanté par ses démons, en permanence à la limite de la rupture … Et pourtant plein de ressources. Un cliché certes, mais tellement efficace quand il est aussi bien manipulé.

Cette façon unique qu’ont les américains de décrire le rapport à la nature (la montagne ou les immensités chez les auteurs Gallmeister, l’océan et les vagues chez Kem Nunn ou Don Winslow). La « mystique » du surf, que Kem Nunn décrit si bien, de si belle façon qu’il n’est pas nécessaire d’avoir surfé pour ressentir le mélange de respect, de peur, et joie, de jouissance totale face à La Vague.

Et puis il y a cette situation terrible de la frontière, avec la misère des migrants, la barrière de la honte, la violence faite aux plus pauvres (en commençant par les femmes), le scandale des maquiladoras, ces grosses entreprises américaines, mais aussi européennes qui exploitent, dévastent, polluent … Sans la moindre humanité, sans la moindre considération pour les populations qu’elles massacrent à petit feu. Une situation semblable à celle de Ciudad Juarez que Patrick Bard a décrite dans son terrible roman La frontière.

Et pour finir, une intrigue mitonnée, avec des affreux très convaincants, des seconds rôles inoubliables, et une tension croissante parfaitement maîtrisée jusqu’au superbe final. Sans conteste, un de grands romans de ce début d’année.

Vous pouvez compléter cette modeste note en allant lire l’interview publiée sur bibliosurf. Une gueule cet auteur non ?

Kem Nunn / Tijuana Straits (Tijuana Straits, 2004), Sonatine (2011), traduit de l’américain par Natalie Zimmermann.

Le sabot du Diable (The dogs of winter, 1997), La Noire (2004), traduit de l’américain par Jean Esch.

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