Rencontre avec James Ellroy

C’est fait ! Ce ne fut pas facile, mais on ne peut pas non plus toujours faire des choses faciles …

Mais commençons par le commencement. James Ellroy est grand ! Il en impose, d’emblée. James Ellroy est très différent en privé (on a discuté 5 minutes avant la rencontre) et en public. En privé il est tranquille, d’abord facile et très pro : On s’entend sur le début de la rencontre, sur le rôle de la traductrice, et il m’assure qu’on va passer un très bon moment.

Puis il entre sur scène, car c’est une entrée sur scène. Vous connaissez peut-être le jingle d’ouverture des Blues Brothers ? Ellroy a le sien. Il entre, sous les applaudissements, s’assied, pose les pieds sur la table basse, et lance son maintenant célèbre : « Salut les pervers, les pédés, les voyeurs, les renifleurs de petites culottes etc … » C’est parti !

Il a enchaîné sur une présentation de Sa Personne : « I’m James Ellroy », expliquant comment à 9 ans, jaloux du prix Nobel de Camus, il avait décidé que les français l’aimeraient plus à lui. Comment ensuite il a fomenté l’accident qui couta la vie à Camus, et comment, aujourd’hui, enfin, c’est lui que les français aiment. Sans nous laisser le temps de souffler, lecture de la première page de son bouquin.

Applaudissements. La rencontre peut démarrer !

Là ça se corse pour moi. Parce que si James Ellroy a répondu très calmement à toutes mes questions, même quand je me trompais, ses réponses sont courtes, très courtes … concises, intéressantes, mais courtes.

Il a raconté comment il mesure, évalue chaque syllabe de ses phrases, chaque syllabe des noms propres et comment il vérifie, en lisant à voix haute, que chaque phrase sonne bien comme il le désire. Il a parlé de son amour pour la langue anglaise sous toutes ses formes : classique, argot, yiddish (pour lequel il a une tendresse particulière parce ses sonorités roulent sous la langue), invectives racistes … Comment il adore jouer avec toutes ces couleurs.

A propos de son dernier livre, qui mêle passé et présent (la narration passe en permanence d’un temps à l’autre), il a expliqué qu’il voulait adopter et mélanger deux points de vue : celui du jeune Ellroy, qu’il qualifie de stupide, et celui du Ellroy mature plus réfléchi.

A propos de thème, il nous a dit que cette fois il en a définitivement terminé avec sa mère, et qu’elle n’apparaitrait plus jamais sous son vrai nom dans un de ses livres. Mais qu’il voulait, en ce moment où il avait trouvé La Femme de sa vie faire le bilan et rendre hommages aux autres femmes ayant compté pour lui. Il confirme à l’occasion que ces femmes sont la seule chose importante de sa vie, qu’elles sont au centre de son œuvre et que tous ses livres racontent l’histoire de mauvais hommes sauvés par des femmes fortes.

A propos de la sérénité qu’il semble avoir trouvé à la fin du livre, il a confié que cette sérénité ne plait pas aux US, mais qu’il est certain qu’elle sera très bien perçue par les français qui sont plus romantiques et aiment les belles histoires d’amour. Du coup il espère vendre beaucoup de livres chez nous ! Par contre, ne nous attendons pas à retrouver cette sérénité dans ses prochains romans, son avis a été lapidaire mais très clair. Une belle fin c’est très bien pour un autobiographie, mais calamiteux (là il se met à ronfler) pour un roman.

Nous avons ensuite parlé de deux termes qui reviennent dans son œuvre. Le premier obsession. Il voit de mauvaises obsessions (celle de la drogue ou du sexe) et de bonnes (celle de vouloir écrire des livres géniaux). Il est obsédé, et se sert de cette obsession pour être un immense écrivain ! (Il nous a aussi parlé à un moment de son ego monumental …). Mis à part le fait qu’elle l’empêche de dormir, il aime son obsession !

Le second est « narration ». Là il nous dit que la narration coule dans ses veines en même temps que le sang. Qu’il ne vit que pour raconter des histoires, que c’est un besoin vital.

Nous avons terminé avec l’importance de la musique et son admiration pour Beethoven. Il n’écoute jamais de musique en travaillant, mais la musique des grands romantiques, Beethoven en tête, mais également Liszt, Bruckner ou Rachmaninov lui a plus appris sur la narration que tous les livres réunis.

Au final, et avant de passer la parole à la salle, tout c’était bien passé, je m’étais fait renvoyer gentiment dans mes buts à deux reprises (mes questions étant jugées trop spécifiques) mais … Mais je commençais à suer car, au moment où il m’a annoncé qu’il voulait passer la parole au public j’étais complètement à court de questions ! Heureusement, sauvé par le gong.

Ensuite, avec le public, il a fait son show, sans le moindre débordement. Plaisanteries, annonce qu’il attaque un nouveau quatuor de Los Angeles qui se passera pendant la deuxième guerre mondiale, refus de juger les films tirés de ses bouquins (tout ce qu’il retient c’est l’argent que cela lui a rapporté), refus de parler de la situation actuelle, et un avis définitif sur le bouquin de Steve Hodel à propos du Dahlia Noir : Il lui semble aujourd’hui sans intérêt de découvrir le meurtrier qui de toute façon est mort et ne peut plus nuire à personne, qui qu’il soit, la seule chose qui continue à l’intéresser est de savoir pourquoi les hommes continuent à tuer les femmes de façon aussi atroce.

A la fin des questions (fin qu’il a totalement manipulée en disant plus que 4, plus que 3 … dernière), en grand showman il a fait une sortie en déclamant de Dylan Thomas.

Au final, une heure de show totalement maîtrisé, tout sourire, sans un seul débordement !

Intéressant ensuite de discuter avec les spectateurs … Certains se sont marré, ont été intéressés, étaient de toute façon conquis d’avance et venait voir le fauve. Même ceux là (dont je fais partie) sont bien incapables de séparer le premier du second degré, la provocation de la sincérité (sauf quand il parle spécifiquement de littérature). D’autres ont trouvé le personnage odieux. Ce qui est certain, c’est que charmé ou atterré, personne ne s’est ennuyé.

Quand à moi, j’ai une droit à une poignée de main assortie d’un « Good Job ! ». Pas un mot de plus, pas un mot de moins.

Sur ce je vous laisse, je vais voir Craig Johnson !

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