Lutte des classes à Oakland.

« … personnellement, je crois que de littérature parfaite, on en a déjà bien assez.

Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos, mais qui au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite […] une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble. »

Eric Miles Williamson, Bienvenue à Oakland.Que dire de plus quand tout est déjà dit dans le roman ?

L’histoire ? Il n’y en a pas, ou presque. Ce sont plutôt des histoires. T-Bird Murphy, déjà narrateur de l’extraordinaire et trop méconnu Gris Oakland se terre quelque part dans un box dans le Missouri. Pourquoi ? On ne sait pas, et on ne le saura pas. De là il écrit sa vision du quart monde américain, le côté caché du rêve, celui de ceux qui n’ont rien ou presque alors qu’ils travaillent et travaillent même très dur.

Au cœur de cette description quelques histoires. Celle de la première fois où, gamin, il s’est fait tromper par un employeur, et la vengeance de son quartier ; celle d’un pote qui a pété les plombs ; celle d’un étrange architecte de décharges à ordures ; celle du mariage de son père … on y croise des gens qui bossent à ramasser les poubelles, à construire des routes, ceux qui sont dans des garages, ceux qui sont dans le gunite (comme dans Noir Béton) … et bien entendu, comme toujours, ceux qui jouent de la musique.

Alors, comme promis, c’est chaotique, c’est un long cri de rage, de haine mais aussi de solidarité. Il ne faut pas y chercher de progression narrative, ni d’intrigue. Il y a des histoires entremêlées, et cette colère immense, lancinante.

Certes il y a quelques longueurs, quelques redites, mais il y a surtout des pépites, des pages entières d’une beauté fulgurante, d’une énergie qui emporte tout. Certes ce n’est ni joli, ni aimable, pas toujours agréable, mais ça secoue.

Si tous les travailleurs, tous les ouvriers (ben oui, je sais ce sont de vilains mots, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) avaient la même rage, la même analyse de ce (et ceux) qui est responsable de leur aliénation, au lieu de vouloir le dernier portable ou le dernier mp3 … les cliques obscènes qui nous gouvernent auraient du souci à se faire.

Alors acceptez le chaos, acceptez les quelques longueurs, acceptez de prendre quelques gifles, et laissez-vous submerger. Sachez seulement qu’en ouvrant le livre vous ne trouverez pas le mitigeur, pas d’eau tiède ici, que du brûlant et du glacé.

Eric Miles Williamson / Bienvenue à Oakland (Welcome to Oakland, 2009), Fayard (2011), traduit de l’américain par Alexandre Thiltges.

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