A propos de La belle vie

Mon appel du pied a été entendu … Il faut avouer qu’il n’était pas d’une finesse à toute épreuve.

Peut-être ce bref échange avec Aurélien Masson, patron de la série noire et éditeur de La belle vie et Antoine Chainas son traducteur (et auteur reconnu !) vous éclairera-t-il un peu plus sur le roman.

Aurélien Masson : Nous partageons le même point de vue, le cul c’est de la rigolade grand guignol tendance Sade. Par contre le nihilisme, le désespoir, l’aquoibonisme, l’anomie c’est ça le vrai choc et la vraie tristesse.

Contrairement à toi, je connais plein de gens comme ça, des légions, mais bon je dois aimer trainer dans les quartiers glauques et surtout chercher le désespoir, car pour moi rien de plus beau et touchant que ceux qui se tapent la tête contre les murs sans savoir vraiment comment s’en sortir…

La vie est un combat mais qui est l’ennemi? Où se cache-t-il? Dans le socius ou bien en moi?

PS: C’est drôle nous avons parfois une vision inversé sur le monde, pour moi justement Stokoe est un moraliste, s’il montre tout ça, c’est qu’il aime à mon avis trop la vie…

JML : Plus que vous poser des questions, à Antoine et toi, mon idée était de savoir si vous aviez des réactions à ma lecture et à mes questions.

Effectivement on évolue dans des milieux qui semblent assez différents ! Car je ne mens pas en disant que je ne connais personne comme ça. Et de très loin. Je connais des gens désespérés, qui se tapent la tête contre les murs, mais pas pour les mêmes raisons.

Et je suis d’accord avec toi pour dire que Stokoe est probablement un moraliste, je n’ai jamais eu l’impression qu’il montrait cette vie autrement que comme un enfer à éviter. Si j’ai donné l’impression contraire c’est que je me suis mal exprimé.

Toujours est-il que la lecture de La belle vie est une sacré expérience, guère agréable, mais impressionnante !

Aurélien Masson : Pour moi un vrai moraliste n’est pas la pour nous dire le bien et le mal, ou dire quoi faire ou quoi éviter.

Je vois Stokoe comme un moraliste clinicien, le tableau est une critique en soi. Il y a un côté sadien chez Stokoe, car il nous fait vivre une expérience totalitaire, il n’y a pas d’issue et c’est pour ca que cela peut déranger certains amateurs de polars « positifs ».

Certes ici les gens luttent mais cette lutte parait perdue d’avance. Le monde de Stokoe n’est évidemment pas le mien mais c’est un monde que je côtoie : c’est le monde des désirs sans limites et donc finalement sans but, c’est l’univers du narcissisme exacerbé où chacun veut devenir quelqu’un (n’importe quoi mais quelqu’un) mais sans s’en donner l’effort.

Stokoe c’est aussi l’anomie, un espace où toute morale tombe à plat, où tout semble se valoir… C’est aussi un monde anesthésié, car comment supporter ce spectacle sans béquilles chimiques…?

C’est pour toutes ces raisons que ce livre ne me dérange pas, ni me choque (j’ai tellement vu de choses de ce genre dans la vraie vie ; en termes de « perversions » je ne serais jamais surpris par l’Homme) mais qu’il me rend profondément triste.

L’homme occidental, du moins cet homme occidental que Stokoe nous décrit, nous fait penser à ce scarabée sur le dos qui n’arrive pas à avancer dans la chanson « comme un légo » (paroles Gérard Manset).

A la fin de ma première lecture, avant que j’appelle Antoine pour en parler avec lui car nous partageons les mêmes angles morts, certains en tout cas, je pensais à cette phrase de Manset : « Oh non, l’homme n’est pas aimé » …

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la belle vie est pour moi une ode à la vie et en creux une déclaration d’amour à l’Humanité. Je ne connais pas l’auteur mais je ne serais pas surpris que des fleurs bleues poussent sur le terreau de son âme…

Antoine Chainas : Cher Jean-Marc,

Je ne puis que souscrire à l’analyse que tu as faite de La belle vie, sur ton blog. Je me permettrais néanmoins, puisque j’ai cru comprendre que tu m’y invitais, de réagir sur quelques points. Il va de soi que les précisions que j’apporte sont avant tout celles d’un simple lecteur. En tant que traducteur, mon opinion sur le sujet du ressenti individuel n’est guère pertinente. Tu as axé ta recension sur la notion de plaisir, et je crois que tu as tout à fait raison : il n’est nullement question de plaisir dans l’ouvrage de Stokoe. Envie, oui. Soulagement, éventuellement. Pourtant, cette particularité que tu mets en lumière avec grande justesse, m’interpelle.

D’abord, le plaisir, me semble-t-il, n’est pas systématiquement constitutif, même de façon périphérique, du héros romanesque. De Céline à Selby, en passant par Easton Ellis, certains auteurs ont refusé cette porte d’accès à leur lectorat. On peut s’en irriter, on peut trouver avec raison la démarche désagréable – étant entendu qu’elle peut être clairement perçue comme le fruit d’une spoliation -, mais il me semble que Stokoe opère de manière si méticuleuse qu’il est impossible d’imputer la manœuvre à une maladresse (ce que tu ne fais pas, bien entendu : je me contente de spéculer sans vergogne pour étayer mon propos). J’ai l’impression qu’en cela, l’ouvrage se distingue du tout-venant de la littérature de genre : il abhorre tout mécanisme d’identification traditionnel aux protagonistes. L’auteur convoque une exhibition (deux exhibitions identiques et interdépendantes en fait : l’une transgressive, l’autre conformiste) qui ne montrent rien, excepté, comme tu l’as parfaitement souligné, sa propre vacuité.

Les ouvrages qui mettent en scène cette dimension éminemment obscène de l’humain et, par extension, d’une certaine littérature, sont peu nombreux. Tout aussi peu nombreux sont les lecteurs à désirer en faire l’expérience. Je suis par conséquent d’accord avec toi : il est difficile de « conseiller » l’ouvrage dans l’absolu. Je demeure cependant convaincu que, pour peu que l’on accepte, le temps d’un livre, de faire effectivement le deuil du plaisir, La belle vie sera fécond de sensations assez inédites pour une partie du lectorat.

JML : Effectivement, je n’ai pas supposé un seul instant que l’absence de plaisir dans le parcours de Jack soit due à une quelconque maladresse de l’auteur. Mais au contraire à une très grande maîtrise de sa narration.

Effectivement, en réponse à ton analyse, le plaisir n’est pas constitutif du héros romanesque.
Ce qui m’a interpelé, c’est l’absence de plaisir alors qu’il y a tant de désir ! C’est comment toute cette quête, aussi vaine soit-elle, ne débouche jamais sur autre chose que de la frustration ou, fugitivement, sur du soulagement comme tu le soulignes.

10 réflexions au sujet de « A propos de La belle vie »

  1. Françoise

    Ça va peut-être te faire bizarre de lire un commentaire si longtemps après ta note de blog. Et pourtant je ne peux pas m’empêcher de le faire ce commentaire, d’autant plus que tu m’avais conseillé la lecture de ce premier roman de Matthew Stokoe.

    J’ai sûrement plus de limites que d’autres : mais il faut bien avouer qu’au-delà d’une certaine dose de glauquissime je sature. L’inceste, thème qui semble inspirer particulièrement Stokoe, la scatologie, les chiens dépecés, ça va un moment. Mais, quel que soit le malaise que veut transmettre l’auteur (et on voit en effet qu’il ne s’agit pas de maladresse, on sent qu’il maîtrise parfaitement et son sujet, et son écriture) j’ai quand même l’impression d’une certaine complaisance dans le dégueulasse.

    Certains auteurs de noir atteignent des sommets dans les descriptions de crimes ou de tortures abjectes, qu’ils soient bons (Caryl Férey par exemple, ou même Jean-Hugues Oppel dans Six-pack) ou mauvais (là, je préfère ne pas les citer) mais, comme ça reste dans un cadre justifié par une intrigue policière ou politico-noire réaliste (les tortures chez Férey sont certainement ce que j’ai lu de pire en la matière et d’autant plus terribles qu’on les sait réelles) peut-être que ça passe mieux. Avec Stokoe, on peut dire que l’intrigue policière est quasi-nulle, ce qui ne me gêne aucunement puisque c’est du noir, mais quand la critique sociale atteint ce point de désespérance elle finit par rater son but, en tout cas avec moi.

    Il est fait référence à Céline, à Bret Easton Ellis et je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser aussi. Mais malgré un génie reconnu, en tout cas pour le premier, l’overdose de crade a toujours provoqué chez moi un sentiment de rejet sans doute parce qu’en tant que lectrice je ne peux m’identifier à personne. Aucune empathie, y compris pour les victimes, tout aussi pourries ou minables que leurs tortionnaires. Sans doute y a-t-il chez moi trop de manichéisme mais j’ai besoin de ressentir un minimum d’espoir en l’être humain et celui-ci ne peut être représenté que par une part, même toute petite, de bonté, ou au moins d’humanité. Il me faut toujours au moins un personnage qui ne devient pas à son tour tortionnaire, qui provoque un minimum d’empathie de ma part. C’est le cas dans « Sauvagerie » du même Stokoe où les personnages ne sont pas tous pourris à 100 %.

    Désolée de détonner dans le concert de louanges que ce roman a suscitées : mais là, c’est au point que je ne vais sans doute pas le finir (il faut dire que Sorj Chalandon m’attend, j’ai des excuses !). Comme cela m’est souvent arrivé, y compris avec les plus grands auteurs, dont Céline justement, je suis consciente de passer à côté d’un très bon, voire d’un grand roman, mais tant pis, quand la lecture devient éprouvante il vaut mieux arrêter. Donc « La Belle vie » va rejoindre les rayons de la bibliothèque : ce qui ne m’empêchera pas de lire le prochain puisque j’avais réussi à terminer et surtout à aimer « Sauvagerie » !

    Salut Jean-Marc et désolée pour ce pavé…

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Il n’y a pas à être désolé !
      Je n’écrirai jamais que j’ai pris du plaisir à lire La belle vie. Je l’ai lu avec effarement. Effarement devant des êtres déshumanisés, et ce de façon volontaires, parce qu’il choisissent d’être aveuglés par un modèle en papier glacé sans valeurs, sans émotions, sans désirs, un modèle uniquement porté par l’apparence et l’appartenance à un clan pourtant bien dérisoire.
      C’est un roman très dérangeant (et pas pour moi pour le glauque, mais par cette absence de vie réelle).
      Mais tu peux essayer Empty mile qui est complètement différent.

      Répondre
  2. Françoise

    En fin de compte je l’ai quand même fini : ça aurait été dommage de passer à côté de la nécrophilie 😉
    Plus sérieusement, je partage complètement ton avis sur le côté déshumanisé des personnages, l’absence totale d’émotions, si ce n’est la peur d’être découvert (en tout cas pour Jack) et de perdre le peu qu’il a.
    Et, comme maso je suis, je vais m’attaquer à Empty mile…

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      1. Françoise

        Lu et aimé Empty mile effectivement. C’est, en effet, tellement différent des deux autres que je n’aurais jamais deviné qu’il s’agissait du même auteur. J’en dirai plus à l’occasion mais, quoi qu’il en soit, merci de tes conseils toujours avisés !

  3. Meyer Meyer

    J en suis à plus de la moitié mais je ne sais pas si je vais le finir tant je le lis sans plaisir. Je vais faire une dernière tentative ce soir. Pourtant le sexe et la violence ne me dérangent pas (enfin la violence dans la fiction seulement) mais dans le livre je trouve que cela confine au ridicule. Je pense que je passe complètement à côté du livre. Je vais devoir relire la série des oui oui ou le club des 5 pour m’en remettre

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  4. Meyer Meyer

    Je l’ai fini car j’ai horreur de ne pas terminer un bouquin mais ça faisait des années que je j’avais si peu accroché avec un bouquin. Bon ce soir j’attaque le dernier Dennis Lehane ça devrait être plus dans mes cordes

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