Dominique Manotti et les réfugiés italiens

J’aime beaucoup tous les romans de Dominique Manotti. Sans exception. Alors forcément, quand j’en vois un nouveau, je me réjouis. Quand en plus il parle des réfugiés italiens, des années de plomb, on qu’on sent planer l’ombre de Cesare Battisti (même si en fait l’histoire n’a rien, ou presque, à voir avec lui) je me réjouis doublement. A la lecture de L’évasion, je me dis que j’ai bien eu raison de me réjouir.

Manotti1987, Filippo Zuliani, jeune délinquant romain s’évade par hasard avec Carlo, un ancien dirigeant des Brigades Rouges avec qui il partageait la cellule. Ils se séparent au bout de quelques heures, et Filippo marche seul dans la montagne jusqu’à Bologne où il apprend en lisant les journaux que Carlo a été abattu lors d’un hold-up à Milan. Il se rend alors à une adresse à Paris, donnée par celui qui était devenu son ami, et rencontre Lisa Biaggi, qui attendait Carlo, son amour et son camarade de lutte. En France il est très mal accueilli par les réfugiés italiens qui voient en lui, au mieux un petit truand méprisable, au pire un infiltré. Pour vaincre ce mépris, il décide d’écrire son histoire, sans se douter qu’il va se trouver pris dans une lutte sans merci entre les différents groupes d’extrême gauche et les services secrets italiens.

Quand j’ai lu, un peu rapidement, le résumé, j’ai immédiatement pensé à Cesare Battisti. Puis je me suis aperçu que le roman n’avait rien à voir avec lui. Sinon le contexte politique. Pas grave, dès le premier chapitre j’étais harponné et j’ai lu L’évasion en un temps record. Il faut dire que le roman est court, et que Dominique Manotti a un style qui me convient parfaitement. Concis, d’une efficacité redoutable et, à l’image des plus grands, d’une fluidité et d’une apparente évidence et simplicité qui donnent une impression de facilité. Son récit coule, entraîne le lecteur d’une phrase à l’autre, d’une page à l’autre.

A ce style habituel elle ajoute ici une construction très habile qui, après les premiers chapitres, quand Zuliani se met à écrire et que tout le monde devient de plus en plus paranoïaque, amène le lecteur à douter lui aussi, à se demander où est la réalité. Qui dit vrai ? Le récit de l’évasion des premiers chapitres raconté à la troisième personne, ou Zuliani quand il le raconte à sa façon ? Quelle part de vérité y a-t-il dans le roman dans le roman ? Une des forces du roman étant d’ailleurs de ne pas éclairer toutes les zones d’ombre, de laisser à chacun le choix d’ajuster les détails à sa façon, à l’aune de sa propre paranoïa. Une autre est de ne jamais poser de façon explicite ces questions (ce qui alourdirait le récit) mais de faire confiance au lecteur pour se les poser tout seul.

Ce qui n’empêche pas le roman, comme toujours chez Manotti, d’être extrêmement bien documenté, et de mettre en lumière les saloperies des services secrets italiens (sans tomber dans la théorie du complot, il vaut mieux se méfier, car comme disait le grand Pierre, ce n’est pas parce que je suis parano qu’ils ne sont pas tous après moi), les divisions et les rancœurs entre différents groupes d’extrême gauche italiens, leur mépris envers Filippo, homme du peuple s’il en est, au nom duquel ils sont censés s’être battus, les rouages très médiatiques et très mercantiles du milieu de l’édition … Tout cela sans jamais juger et sans enlever à personne son humanité.

La conclusion du roman, fort peu optimiste est particulièrement forte, et on croirait y entendre l’auteur elle-même qui, après des années de luttes politiques et syndicales a décidé de passer à la fiction : « Oui, j’abandonne. Ce combat-là est perdu. Si je veux essayer de sauver notre passé, il ne me reste plus qu’une chose à faire. Ecrire des romans. » dit Lisa Biaggi, et sans doute aussi Dominique Manotti.

Dominique Manotti / L’évasion, Série Noire (2013).

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