Un petit boulot

Je l’avais raté à sa sortie, et pourtant j’avais adoré Tribulations d’un précaire. A l’occasion de la sortie de son numéro 100, Liana Lévi réédite dans la collection piccolo Un petit boulot de Iain Levinson. Un vrai régal, et l’occasion pour ceux qui l’avaient raté comme moi de se rattraper.

LevinsonUne petite ville américaine, dans un coin où il fait froid l’hiver. Une usine, l’unique de la ville qui ferme. Et toute la ville plonge. Jake le narrateur était responsable d’un quai de chargement. Il n’est plus rien. Sa copine est partie, il croule sous les dettes et a vendu tout ce qui était vendable. Comble, il doit presque 4000 dollars à Ken Gardocki, le bookmaker de la ville. Que faire quand on a tout perdu ? Accepter l’offre de Ken qui lui propose d’effacer sa dette et de rajouter un bonus s’il descend sa femme. Jake accepte, et se met au boulot, avec la conscience professionnelle qui a toujours été la sienne.

On ne peut s’empêcher de penser au Couperet du grand Donald Westlake. Même cause : perte de travail pour cause de compression et de recherche de rentabilité toujours plus grande, mêmes effets, le narrateur se met à tuer. Ensuite les buts recherchés sont différents, même si la justification reste semblable : puisque des gens que je n’ai jamais vu ont le droit de détruire ma vie, de façon absolument légale, qu’est-ce qui me retient de détruire moi aussi d’autres vies ?

Arrivé là on pourrait penser que, forcément, Iain Levinson pâtit de la comparaison. Et bien non ! Son roman est un vrai petit bijou d’humour noir, bâti sur une rage et une révolte qui font du bien à lire. On sait que le système capitaliste dans la version la plus libérale, celle qui nous est imposée aujourd’hui, celle que tout le monde (télé, radios, politiques et commentateurs économiques achetés ou imbéciles …) présente comme aussi inévitable que le temps ou la gravité est une construction humaine indéfendable, celle qui fait passer le profit d’une infime minorité devant le bien commun, est une véritable saloperie absurde. On le sait, mais ça fait du bien de le lire, écrit, et fort bien écrit, noir sur blanc.

Finalement, tout ce que veut le narrateur c’est un boulot. Il aime travailler et travailler consciencieusement. Et c’est toute la force amorale du roman de montrer que, entre venir faire chier deux pauvres types qui essaient de faire leur boulot dans un magasin merdique, juste parce qu’on en a le pouvoir, ou relancer un pauvre gars qui ne peut plus payer ses dettes … Et tuer son prochain sur contrat, il n’y a finalement pas une très grande différence. Montrer qu’une fois qu’on a accepté de ne pas se poser la question de la finalité de son boulot, une barrière est franchie, et que les suivantes ne sont pas si hautes.

Tout ça avec une vivacité, un humour noir et une truculence absolument réjouissants. Un vrai petit bijou que je suis bien content de découvrir, même à retardement.

Iain Levinson / Un petit boulot (Since the layoffs, 2002), Liana Lévi / Piccolo (2013), traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Battle.

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