Dans les coulisses de Bercy

C’est parti pour l’année des 70 ans de la série noire. Avec deux auteurs français en janvier. Je commence par un nouveau venu à la SN, même s’il a déjà publié ailleurs : Les initiés de Thomas Bronnec.

BronnecNous sommes quelques années après la grande crise financière qui a vu l’état français renflouer des banques en perdition, en particulier le Crédit parisien au bord du gouffre. A Bercy, le président socialiste a nommé une ministre atypique, Isabelle Colson qui revendique haut et fort des valeurs de gauche et semble faire sienne la promesse de campagne de lutter contre le monde de la finance. Une nouvelle crise arrive pour le Crédit parisien et son patron Antoine Fertel, le choc va être violent. C’est à ce moment qu’une jeune femme que tout le monde croyait morte réapparait, très brièvement, pour se suicider en se jetant du haut de la terrasse de Bercy.

Christophe Demory, énarque et bras droit de la ministre replonge alors dans un passé douloureux : Quelques années auparavant cette jeune femme travaillait avec sa compagne, Nathalie Renaudier qui a sombré dans la dépression avant de se suicider de façon incompréhensible pour ses proches. Alors que la guerre de pouvoir entre Fertel et Colson entre dans sa phase critique, Demory va mettre à jour un passé peu reluisant, et mettre les pieds dans un nid de vipères.

Très très fort ce roman de Thomas Bronnec. Et pour beaucoup de raisons.

Il arrive à intéresser le lecteur (en l’occurrence moi) à un monde qui ne m’inspire qu’un ennui mêlé à une méfiance instinctive. Et ce dans un polar nerveux et rythmé, avec juste ce qu’il faut comme information pour qu’on y comprenne quelque chose sans pour autant nous noyer sous les informations.

Il rend parfaitement le raisonnement suivant, rabattu par tous les média, rabâché à longueur d’antenne et d’édito : Le marché libre, la finance régie par des lois mathématiques c’est la loi naturelle. Le reste c’est forcément de l’idéologie, donc mal. Comme si décider que l’on laisse le marché libre n’était pas déjà une idéologie, et une grosse. Comme si c’était du même ordre que la loi de la gravité ou celles de la thermodynamique. La croyance dans ce dogme est magnifiquement illustrée ici.

Une fois ce dogme établi, il met très bien en scène le mélange de corruption feutrée, de vraies saloperies meurtrières, et de dévouement aveugle à ce que certains arrivent encore à prendre pour le service de l’état. Un mélange de très haute technicité, d’intelligence dévoyée et de saloperie, où les vrais maîtres arrivent à convaincre des gens foncièrement loyaux qu’ils agissent pour le bien du pays quand ils sont en train d’agir pour le bien de la banque et de son patron. Cette description est très fine et fort instructive.

Et puis c’est un vrai polar, avec un suspense parfaitement maîtrisé, une tension montante, des personnages de chair, de sang et de larmes, une superbe pourriture et un final parfait.

Finalement, il n’y a qu’une seule invraisemblance dans ce roman, c’est imaginer un ministre avec des valeurs de gauche à Bercy. Même imaginer un ministre qui ne soit pas complètement à la botte des financiers. Parce que si on regarde les derniers : Lagarde (affaire Tapie), Woerth (affaire Bettencourt), Copé (Mis en examen ces jours-ci), Cahuzac (fraudeur du fisc), puis quand on voit maintenant un banquier d’affaire (j’aime beaucoup le titre de banquier d’affaires, ça veut tout dire) à l’économie …

Bref, que Bercy soit absolument à la botte des banques, par le biais de génération d’énarques qui passent de l’un à l’autre, ce n’est guère étonnant. Mais c’est très bien de la décrire d’aussi belle et efficace façon. Juste un avertissement, on termine le roman dans un état de rage, de frustration et de dégoût assez avancé. Sachez-le avant de l’entamer !

Thomas Bronnec / Les initiés, Série Noire (2015).

18 réflexions au sujet de « Dans les coulisses de Bercy »

  1. lamf

    vrai, bon moi je l’ai vécu, je le vis au niveau micro économique; comme je l’ai écrit,
    ca fait 40 ans que cela dure, les gens aiment se faire enculer…voter…..

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  2. Vincent Guitton

    Si je comprends bien, être de gauche c’est être nécessairement honnête, être de droite, c’est être malhonnête. Les ministres nommés à Bercy sous un gouvernement de gauche sont par hypothèse des traitres ou des fraudeurs type Cahuzac. Mais comment voulez-vous participer à la vie démocratique avec de tels a priori ???

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Vous comprenez mal. Je constate simplement que les différents ministres cités, qu’ils se disent de droite ou de gauche, ont tous eu des problèmes judiciaires liés à l’argent.
      Et que si on peut parfaitement être de droite, avoir des valeurs de droite et être honnête, on peut difficilement se prétendre de gauche et prétendre défendre des valeurs de gauche (liées, pour faire très simple, à la redistribution des richesses crées par le travail par des mécanismes publics, au lieu de parier que le simple « marché » va se charger de la redistribution) et se faire prendre systématiquement la main dans le sac à éviter de payer des impôts, ou à éviter à ses amis d’en payer.
      Pour le cas Cahuzac par exemple : ce monsieur qui était cardiologue dans le service public a choisi de créer une clinique privée spécialisée dans l’implant capillaire. Cela n’en fait pas un malhonnête homme, ni même un homme moins respectable qu’un autre, cela prouve simplement qu’il a plus à cœur sa réussite personnelle (réussite en termes financiers) que le bien public. Ce qui aurait dû le disqualifier automatiquement pour un poste au service de l’état et du public, surtout dans un gouvernement se disant de gauche.
      D’autre part ça me fait doucement rigoler de voir autant d’ex banquiers et avocats d’affaires qui ont dans le cadre de leurs fonctions tout fait pour que leurs clients, légalement ou pas, payent le moins d’impôts possible, se retrouvent en charge d’un ministère chargé de faire rentrer dans les caisse de l’état l’argent qui lui permet d’assurer ses missions.
      Pour finir, à droite comme à gauche, les ministres devraient être honnêtes. Ceux de droite pensent que l’état devrait laisser le marché tout réguler et donc laisser les mains libres aux banques. La gauche prétend lutter contre la finance et réguler un peu tout ça.
      Je constate, en me basant sur cette distinction qui est certes très subjective, que ça fait bien longtemps qu’on n’a pas eu de ministre de gauche à ce ministère.

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      1. Bertrand

        Bon, je me fais un peu l’avocat du Diable, mais on a eu Bérégovoy et Montebourg dans les derniers 25 ans. Ça ne rachète pas le reste, mais ça relativise un tout petit peu…

        Sur ce, je note le livre dans ma liste des « à acheter ».

  3. lamf

    je sur enchéris, il y a une droite en France il y a une gauche ?, non que de la merde !!!
    quelle vie démocratique !!! le fait de voter !!! quel référendum ?
    ou une vie démocratique, en micro o en macro territoriale c’est de la merde. Pour une fois un mec sort un livre intelligent et accessible
    A lire

    Répondre
    1. actudunoir Auteur de l’article

      Même si on n’est pas toujours d’accord, je ne peux qu’appuyer : on a un livre intelligent et accessible. Et en même temps, du point de vue littéraire c’est un très bon bouquin.

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  4. Vincent Guitton

    Je pense qu’il est très dangereux de démolir la démocratie. Je n’ai rien à faire ici dès lors. Je souhaite me désabonner. je me tiendrai informé des polars autrement. désolé.
    vg

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Je crois que vous surestimez un peu l’influence de ce modeste blog. Et si quelqu’un démolit la démocratie il me semble que c’est plutôt les individus dont parle le bouquin que le modeste chroniqueur que je suis …
      Dommage, j’apprends que vous êtes abonné au moment où vous désabonnez.
      Bon vent ailleurs, ardent défenseur de la démocratie que je mets donc en péril.

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  5. lamf

    pareil pour moi, sauf que j’ai pas d’abonnés ^^
    si les gens ne voient pas qu’on va droit dans le mur !!!, et de toute manière toute démocratie est amené à disparaitre
    on vit pas dans le même monde.monsieur
    continuez donc de lire des thrillers ou autres quine sont pas en phase avec ce qu’on vit….

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      1. lamf

        alors qu’il le lise, et après qu’il en discute…
        pour une fois que je suis d’accord avec toi, je laisse rien passer
        so fuck off

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