Un Matthew Stokoe pas si terrifiant que ça.

Matthew Stokoe, traduit par Antoine Chainas, c’est l’une des grandes découvertes de la série noire de ces dernières années. Pas une découverte aimable, mais un sacré choc. C’est donc avec impatience, et une certaine appréhension que j’ai ouvert le dernier en date : Sauvagerie.

StokoeHollywood, machine à rêve et à désillusions.

Tim est un scénariste sans succès qui a sombré après le meurtre de sa sœur avec qui il a eu une relation amoureuse pendant des années. Denning a été journaliste. Il a été blacklisté après avoir tenté de faire une enquête sur une maison de production indépendante et sa star vedette, la très belle Dolores Fuentes. Quand son épouse a été assassinée, il a eu, durant quelques années, une relation avec sa fille (adulte et consentante). Chick est une jeune réalisatrice en guerre contre les studios qui ne produisent plus que de la merde. Sa rage est alimentée par le viol dont elle a été victime à l’âge de quinze ans.

Leurs colères vont converger et se concentrer sur deux jumeaux, producteurs complètement dérangés et deux anciens de l’industrie du porno reconvertis dans le cinéma à succès (et à pognon), entre autres. Viols, meurtres et spoliations remontent au moment de la découverte du scénario sur lequel travaillait la sœur de Tim au moment de sa mort. Le clash va être sanglant.

Même si ce nouveau roman se déroule à Los Angeles, et même s’il tourne autour du cinéma, il n’a rien à voir avec le très éprouvant La belle vie. Et au final, si c’est plus confortable, c’est aussi un peu décevant.

Parce qu’au final, si on y regarde bien, Sauvagerie est un polar assez classique. On a des histoires de vengeance, de coucheries, d’illusions perdues, de rédemption. Ca finit dans le sang, mais pas plus que ça, les personnages sont complètement ravagés, mais pas plus qu’ailleurs et il y a même quelques personnages qui ont des valeurs, des convictions et des remords ! Rien à voir donc avec la vertigineuse plongée dans le néant de La belle vie.

Mais on ne retrouve pas non plus l’émotion d’Empty Mile, ni sa savante construction qui donnait l’illusion que le personnage (et le lecteur) s’enfonçait dans des sables mouvants à chaque mouvement.

Ici tout est raconté très à plat, on a l’impression, renforcée par le sujet du roman, de lire presque davantage un scénario qui donne des indications de tournage qu’un roman (je dis sans doute n’importe quoi, je n’ai jamais vu de scénario …). A plat et sans implication émotionnelle. On sait qu’il va y avoir des morts, certains personnages ont beaucoup souffert, mais le lecteur reste à distance et ce qui compte, avant tout, à l’arrivée, c’est la vengeance (décrite assez froidement également) et le succès.

Pour le fond, mis à part l’histoire, l’auteur démonte bien les mécanismes du succès et de l’échec dans l’usine à film

Tout cela est très certainement voulu, et en accord avec le sujet, mais moi qui m’attendais à en prendre plein la poire (effroi, empathie, peur, tendresse etc …) comme dans les deux précédents, je suis resté un peu sur ma faim. Finalement le lecteur de polar est un peu maso. Il est déçu de ne pas prendre autant de coups dans la figure que prévu et est capable de râler parce que le baquet d’eau glacée attendu se révèle à peine froid !

Matthew Stokoe / Sauvagerie (Colony of whores, 2014), Série Noire (2015), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

9 réflexions au sujet de « Un Matthew Stokoe pas si terrifiant que ça. »

    1. actudunoir Auteur de l’article

      Tu peux effectivement commencer par Empty MIles.
      Et si tu n’as pas lu le très éprouvant « la belle vie », tu peux aussi attaquer celui-ci. Il te paraitra sans doute plus rude qu’à moi.

      Répondre
      1. wollanup

        Oui,je crois que c’est cela Jean Marc,tu le trouves moins terrifiant parce que tu as lu « la belle vie » mais il est quand même gratiné au niveau des mœurs.

      2. actudunoir Auteur de l’article

        Oui c’est gratiné, mais on reste quand même assez extérieur et je trouve que ça ne touche pas comme les deux précédents, chacun dans son style.

  1. Françoise

    En un sens, je fais bien de commencer par celui-ci alors : ça fera une progression… Je pense aussi que la froideur est certainement voulue, il a créé une sorte de mise à distance. Sans compter que la traduction de Chaînas ne doit rien arranger, connaissant déjà son style glacial en français !
    En tout cas, j’en suis aux 2/3 et, honnêtement j’aime beaucoup, même si je dois, de temps en temps, m’y reprendre à 2 fois pour m’y retrouver dans les personnages (il faut dire que je viens de lire « Amor » où il et elles n’étaient que trois^^).

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  2. Françoise

    « Ça finit dans le sang mais pas plus que ça » !!! Qu’est-ce qu’il te faut, c’est quand même pas mal je trouve !
    Alors, comme souvent, quand je viens tout juste de finir un roman ou de voir un film, j’ai du mal à m’exprimer à son sujet. J’ai beaucoup aimé, ça au moins c’est sûr, j’avais hâte de le retrouver.
    Bien sûr, beaucoup de choses m’ont mises extrêmement mal à l’aise, notamment, on s’en doute, les relations incestueuses, d’autant plus qu’elles ont tendance à être répétitives. Et je dois avoir un certain goût pour le manichéisme, les bons d’un côté, les méchants de l’autre j’imagine que ça me rassure : parce que l’auteur fait tout pour qu’on ait de l’empathie envers Tim et Denning alors que, objectivement on ne devrait pas. Les deux jumeaux, au moins, ils sont dans leur cadre : tarés intégraux (pardon « neuroatypiques »), ravagés du bulbe. Malgré les mauvais traitements qu’ils ont subis dans leur jeunesse, on n’est pas censé les aimer, ouf ! Mais Tim et Denning, merde c’est moche quand même ce qu’ils ont fait et cet artiste de haut vol qu’est Matthew Stokoe arrive à nous faire frémir pour eux, à souhaiter très fort qu’ils s’en sortent : sous un apparent océan de glace, il exprime une grande chaleur humaine. Même Kid et Sean, on s’y attache comme dit l’autre ^_^
    Et puis, comme dirait D. Manotti : « pas de gras ». Rien de superflu dans la forme, même si l’intrigue est relativement emberlificotée.
    Donc, en résumé je dirais qu’il est très fort, Matthew Stokoe, malgré les quelques réserves émises, sûrement dues au fait que je dois être un peu coincée !
    Et dès que je pourrai je lirai les autres, en souhaitant qu’il continue à écrire (et à être traduit, tant qu’à faire, pas comme Ken Bruen, hein Aurélien Masson…).

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Ben, Lis La belle vie et tu verras pourquoi celui-ci finit plutôt bien. mais tu as raison, il arrive à nous faire sentir e l’empathie pour des personnages pas forcément recommandables, et pas de gras … Enfin, si tu as l’occasion de lire Empty Mile et La belle vie en en reparle.
      Et si, on peut le dire, les jumeaux sont complètement tarés, barrés, pourris jusqu’à la moelle.

      Répondre

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