Et c’est pourquoi Camilleri est grand

Un début d’année ne serait pas réussi s’il n’avait pas son aventure du commissaire Montalbano. Le démarrage 2016 est réussi, voici, Jeu de miroirs d’Andrea Camilleri.

CamilleriJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais en vieillissant le commissaire Montalbano, outre qu’il parle avec son double imaginaire, semble devenir de plus en plus sensible au charme des belles (et même très belles) femmes qui l’entourent. Or il se trouve que dans la maison voisine de la sienne vient d’aménager un couple : monsieur voyage beaucoup, et madame, la trentaine rayonnante … ne semble pas insensible à son charme.

Ceci dit, ce n’est pas parce que Salvo vieillit qu’il devient gâteux, et il s’aperçoit vite que la belle Liliana le balade et semble prendre un grand soin à montrer à tous à Vigata comme elle est proche du fameux commissaire. La dite Liliana lui cache d’ailleurs pas mal de choses, qui pourraient, peu à peu, devenir sinistres. Quant à trouver le rapport entre les manigances de sa voisine et ces bombes qui explosent devant des magasins vides …

Il faudra toute l’habileté et l’intelligence de Salvo et de son équipe (y compris l’inénarrable Catarella) pour démêler ce sac de nœuds.

Voilà qui pose une question intéressante : Pourquoi ai-je l’impression que Zack, lu avant ce roman, est « juste » une bonne série B, et ce Jeu de miroirs quelque chose de plus ? Les deux ont une bonne intrigue, des personnages principaux et secondaires qui existent aussi en dehors de leur rôle narratif, les deux se servent du polar pour décrire la situation de leur pays … Et pourtant, Salvo fait partie de ma famille, il me tarde déjà de le retrouver l’an prochain, et pas Zack.

La réponse tarte à la crème est « le talent ». Et c’est sans doute vrai. Mais c’est un peu court.

Ce qui me plait énormément chez Camilleri, et qui me fait penser au grand Westlake dans sa série Dormunder, ou à certains Prachett, c’est le jeu avec son lecteur, la confiance qu’il lui fait et sa façon de l’interpeler, de lui montrer qu’il sait qu’il a compris, même si tout n’est pas dit : Exemple ici, on rigole juste quand on sait que Salvo appelle sa douce fiancée le soir, l’auteur n’a même plus besoin de décrire l’engueulade. Autre exemple dans un autre domaine, pour parler de la collusion entre la classe politique et la mafia, deux phrases de description d’un avocat véreux sont suffisantes, pas de discours, pas de démonstration, Camilleri fait confiance à son lecteur, il a compris. C’est léger, fin et efficace.

En plus on rigole. L’auteur joue beaucoup sur le ressort du comique de répétition, mais aussi sur l’attente : on sait, quand il est convoqué par le questeur qu’on va se marrer, on rit par anticipation … Et on n’est pas déçu.

Et puis cette fausse impression de facilité … Tout semble couler de source, Montalbano doute, se met en rogne, mange, digère, est sensible au charme des belles, Catarella fait du Catarella, on rit souvent, on s’émeut parfois, et mine de rien une intrigue plus compliquée qu’elle n’en a l’air se met en place et on a le portrait d’un pays complexe, avec des mafieux omniprésents, des politiques ripoux mais aussi quelques personnes discrètes mais courageuses et dignes.

Et tout cela parait si simple. Cela doit être le talent … Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Jeu de miroirs (Il gioco degli specchi, 2011), Fleuve Noir (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

12 réflexions au sujet de « Et c’est pourquoi Camilleri est grand »

  1. lectriceencampagne

    Il faut absolument que je réessaye Camillieri ( c’est ce que je me dis chaque fois que tu en parles ! ). J’avais été repoussée par la traduction des 2, 3 que j’avais voulu lire ( je me demande si je n’en ai pas déjà parlé avec toi, tu sais, cette tentative de rendre le « patois » que je trouvais illisible)

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Avec la traduction de Serge Quadruppani il n’y a que des avis tranchés : on adore ou on déteste. Il a fait un choix, qu’il justifie en introduction de ses traductions de Montalbano. Moi je fais partie de ceux qui adorent …

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Autant commencer par les premiers, qui sont en poche et certainement en bibliothèque, à savoir :
      1. La forme de l’eau
      2. Chien de faïence
      3. Le voleur de gouter (un de mes préférés)

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  2. martichat

    Je l’ai lu et je l’ai aimé. J’ai « rencontré » Camilleri il y a un bon moment déjà et je suis fan. J’ai essayé de le lire en italien mais j’ai eu du mal, la traduction de Quadruppani me plaît bien et je trouve qu’elle rend bien ce langage que je ne pratique évidemment pas, mais j’ai l’impression de reconnaître ce que j’ai entendu en Sicile il y a bien bien longtemps… incompréhensible pour qui n’est pas du coin.

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  3. wollanup

    Très belle chronique,je suis d’accord avec tout ce qui est joliment écrit sur le divin Sicilien mais par contre,cela me met dans une belle panade pour chroniquer ce roman après,sachant que le plus important chez Camilleri,ce n’est pas tant l’intrigue mais plutôt tout ce petit monde du commissariat et toute cette connivence qu’offre Camilleri au lecteur fidèle comme tu as le dire.
    Par ailleurs,je suis surpris par ce débat autour de la traduction que je trouve (Je ne lis pas l’Italien non plus!) partie intégrante du monde de Montalbano comme l’argot habillait si bien les aventures du commissaire San Antonio.

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  4. fanchbib

    Cela fait longtemps que je n’avais pas lu Camilleri, je dois me le garder pour la bonne bouche… Quand je vois sur le site des éditions du Fleuve ceux qui me restent à lire, je me dis que j’ai encore de très bons moments devant moi.Je me suis rattrapé ce week-end (après avoir lu cette chronique), avec Le tour de la bouée, paru en France en 2005. 10 ans après, toujours d’une cruelle actualité: Montalbano enquête dans le milieu des profiteurs, ceux qui n’hésitent pas à se servir des malheureux voulant à tout prix rejoindre l’Europe, fuyant la guerre et les tyrans.
    Quant à la traduction, je ne parle pas l’italien; je me délecte du mélange linguistique et du texte proposé par Quadruppani, et de tout ce petit monde de Vigàta.
    À lire et relire, toujours, pour garder un peu d’espoir, contrairement à ce paysan, dans Le tour de la bouée, témoin du massacre d’un gamin, qui ne veut plus de ce monde dégueulasse.

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Beaucoup de bonheur, puisqu’il y a un roman par an ! Et depuis un peu plus de cinq ans, Camilleri est de plus en plus drôle. Ou c’est moi qui m’amuse de plus en plus …
      On peut aussi relire un des premiers, très émouvant, le voleur de gouter.

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