Les furtifs

Je l’avais acheté à sa sortie, et depuis je le gardais au chaud. Parce que je savais qu’il me faudrait du temps, et du temps avec de la disponibilité d’esprit. Et parce que je craignais aussi un peu d’être déçu. Au final, Les furtifs d’Alain Damasio est enthousiasmant, et bien plus que ça.

Damasio2040, dans la commune d’Orange. Lorca Varèse est un homme déchiré, en quête. Il y a deux ans, sa fille Tishka 4 ans a disparu de sa chambre une nuit sans laisser la moindre trace. Depuis sa femme, Sahar, proferrante, qui ne vit pas le deuil comme lui l’a quitté, et lui, le sociologue proche de tous les mouvements contestataires, a rejoint une unité d’élite de l’armée, le Récif, spécialisée dans la traque des furtifs.

Les furtifs, réalité ou légende urbaine ? Ces êtres vivants, qui ne laissent aucune trace, et échappent à une société où tous sont bagués pour leur plus grand bien, pour que des villes « intelligentes » et privatisées s’adaptent en permanence à leurs besoins, pour que les grandes firmes puissent leur proposer, toujours, le produit répondant à leurs attentes les plus secrètes. Les furtifs véritables maestros de la fuite et du leurre, visuel ou sonore, qui se pétrifient en de superbes sculptures, odes au mouvement, si jamais quelqu’un arrive à les voir. Les furtifs qui font fantasmer les résistants à l’ordre économique, et l’armée qui voudrait bien récupérer l’ADN de ces êtres quasi indétectables.

Parce que Tishka, le soir avant sa disparition a parlé à son père d’un animal avec lequel elle jouait, et qu’elle voulait rejoindre, Lorca s’apprête, au début du roman, à passer l’ultime test pour devenir chasseur de furtifs. Et Sahar qui voit dans son obsession un refuge dans la folie pour nier le deuil l’a quitté et ne lui parle plus depuis des mois.

Les furtifs existent-ils ? Qui sont-ils ? en quoi pourraient-ils changer la société ? Le genre humain ? Lorca et Sahar retrouveront ils Tishka ? Quelles sont les alternatives à la privatisation et au pistage de tous ? Et bien d’autres questions seront posées au long de plus de 700 pages.

J’avais à la fois tort et raison de repousser la lecture de ce roman. Raison d’attendre d’avoir une belle disponibilité, et à ce titre, le roman est vraiment un roman de plage, ce lieu où on a du temps, un cerveau reposé, le bruit hypnotique des vagues en fond sonore, et le soir pour discuter autour d’un verre. Et tort d’être inquiet, mais que voulez-vous, quand on attend depuis si longtemps …

Et puis je trouve que certaines critiques ne rendent pas hommage au roman en le présentant trop comme une analyse de notre société, une métaphore, une réflexion philosophique. Qu’il est évidemment. Mais c’est surtout une magnifique création littéraire, une histoire superbement contée, avec un talent inouï pour les scènes d’action (à ce titre un premier chapitre époustouflant vous met d’emblée dans le bain), un talent tout aussi remarquable pour vous remuer les tripes à vous en faire pleurer comme une madeleine, trembler ou trépigner de joie.

Donc n’ayez pas peur d’ouvrir un livre aride ou trop intello, il est généreux, emballant, fou, plein de suspens et de tension, sensuel en diable, fait l’éloge de la vie, de l’énergie, de la fête et des copains, vous donne envie de lire à voix haute pour profiter du travail sur la langue, et jouer avec les sons, les syllabes, les niveaux de langage pour rendre hommage à l’inventivité de l’auteur.

Et oui il est intelligent, exigeant parfois, même si avec une jolie malice l’auteur désamorce les tirades « professorales » de certains personnages philosophes ou linguistes et donnant toujours le point de vue de personnages qui ne comprennent pas ou se moquent. Donc il donne à réfléchir sans donner de leçons.

Il nous fait réfléchir à ce qu’on accepte dès aujourd’hui (pas besoin d’attendre 2040), pour un peu plus de sécurité, de confort, pour moins d’imprévu et d’inattendu. Et comment tout cela est parfaitement exploité par ceux qui en tirent du pouvoir, ou du profit, ou les deux.

Et quelle galerie de personnages ! inoubliables. Lorca et Sahar en premier lieu, mais aussi tous les autres. Avec pour moi une tendresse particulière pour Agüero, le meneur de la meute de chasseurs, argentin, qui passe parfois à sa langue natale avec une facilité et une justesse qui me font penser qu’Alain Damasio doit avoir des potes du côté de Buenos Aires (juste une remarque, la cachaça c’est brésilien, pas argentin …). Et tous les autres, humains et furtifs car oui, on peut le dire sans trop en dévoiler, ils existent vraiment.

Alors si ce n’est pas déjà fait, bloquez-vous quelques jours de tranquillité, et foncez sans hésiter, lisez Les furtifs.

Alain Damasio / Les furtifs, La Volte (2019).

20 réflexions au sujet de « Les furtifs »

  1. keisha41

    Mon premier Damasio, oui, éblouissant, mais quasiment trop nourrissant, je ne tenais pas la tension et la richesse de l’écriture (raisons perso,pas de souci), page 400 (hé oui quand même) j’ai lâché, mais ça pourrait se reprendre à un meilleur moment

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Oui mais là c’est juste de l’anticipation, pas de vaisseaux à la Star Wars … C’est juste situé demain, à la limite après-demain au lieu d’aujourd’hui ou hier.

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  2. Square

    Un roman extraordinaire. Alain Damasio a une écriture originale, qu’on peut adorer ou détester. C’est plein de poésie et de métaphores. Un monde créé par touches subtiles. « La horde du contrevent » est peut-être à lire en amont afin de s’approprier les codes du sieur Damasio et profiter au mieux des « Furtifs ». On rêve, on est en colère, l’humanité est désespérante hormis les rebelles de toujours qu’il faut soutenir, encore et encore…

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      oui, oui et oui. Mais je crois qu’on peut lire directement Les furtifs sans passer par la horde (qui est aussi un roman génial). Je crois juste que Les furtifs peut aussi plaire à ceux qui sont complètement réfractaires à la SF par son côté très ancré dans notre époque, alors que le monde imaginaire de La horde pourrait peut-être les faire décrocher.

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  3. belette2911

    ok, je vais me pencher dessus, mais je vais le louer, ainsi, s’il ne plait pas, je ne perdrai rien, si ce n’est un peu de temps. La SF et moi, on n’est pas toujours copines, mais je vais vers elle, je ne suis pas cantonnée dans ma case thriller/polar/roman noir (tiens, ça fait déjà 3 cases, ça !) :p

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Comme c’est de la SF très proche, tu peux rajouter une case. Et une fois que ce sera fait, tu pourras ajouter quelques titres d’Ayerdhal, dont le très jouissif Rainbow Warriors (qui d’ailleurs n’est pas de la SF mais de la politique fiction).

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  4. Le Noir

    Un petit bémol tardif… D’accord pour le premier chapitre magnifique mais quelques critiques pour la suite. Je vous conseille de lire l’éditorial d’Olivier Girard et la critique d’Erwann Perchoc (dans Bifrost) dont les propos s’accommodent bien avec ma (modeste) appréciation. .

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