Les dynamiteurs

Tout comme David Joy, Benjamin Withmer est devenu en quelques romans un auteur incontournable pour l’amateur de polar. Confirmation avec le très beau et très éprouvant : Les dynamiteurs.

Denver à la fin du XIX° siècle, une ville sale, violente, casinos et bordels à tous les coins de rues pour tous ceux qui veulent venir s’encanailler et perdre leur argent. Sam, 14 ans, y vit auprès de Cora, à peine plus âgée que lui. Elle a recueilli une petite dizaine d’orphelins et ils s’occupent d’eux dans une usine désaffectée. Un soir qu’ils essaient de repousser les clodos qui veulent leur prendre la place ils sont aidés par un colosse défiguré, blessé et muet, qui communique grâce à son carnet, Goodnight.

Cora le soigne, et quelques jours plus tard un homme, nommé Cole qui dit le connaitre vient le chercher. C’est un escroc qui exploite un saloon avec tables de jeu et prostituées qui a besoin du géant et embauche Sam, seul de la bande à savoir lire, pour servir d’intermédiaire entre eux. Peu à peu, celui-ci va se trouver pris dans la guerre entre les deux hommes et l’agence Pinkerton qui est là pour réguler les trafics, en apparence sur ordre des ligues de vertu, en réalité pour concentrer l’argent dans les poches autorisées, dont Cole, issu des bas-fonds comme Goodnight et Sam, ne fait pas partie.

En quittant le monde de l’innocence, blessée et piétinée mais quasi intacte du groupe de gamins de Cora, et en cédant à la fascination de la guerre de Cole et Goodnight, Sam va se perdre, et perdre son amour.

Ceux qui connaissent déjà Benjamin Withmer se doutent bien que, même s’il décrit aussi une histoire d’amour déchirante, ça va être violent, sale et crasseux. Et ils vont être servis. Quelle puissance dans la description des conditions de vie inhumaines des gamins abandonnés, mais également des clodos et des ouvriers des mines ou des abattoirs.

A l’image d’un Deadwood de Pete Dexter, ce roman nous plonge les pieds dans la fange. Il met en lumière la haine que suscitaient les privés de chez Pinkerton, toujours du côté des possédants pour casser des grévistes, matraquer des manifestants, et tuer ceux qui osaient relever la tête. Je n’avais jamais lu de roman où la force et la puissance de cette haine, la violence de la guerre soient aussi bien décrites.

On sent la rage de l’auteur face à l’hypocrisie des ligues de vertu qui, sous prétexte de « sauvegarder » les pauvres ne veulent que les asservir davantage et les rendre dépendant de la charité, et on sent bien que cette colère n’est pas dirigée que vers le XIX° siècle :

« …ils ont nettoyé la ville de tous les moyens qu’on avait d’échapper à leur charité, et maintenant il ne reste plus que la charité. (…) S’ils pouvaient vous attraper et vous coller dans leurs abattoirs ou leurs fonderies, ils le faisaient. Maintenant, ils vous forcent à le mendier. Mendier pour travailler dans leurs usines, faire le ménage dans leurs maisons, livrer leur lait. (…)

Les sales garces des ligues de tempérance n’arrêtent pas de parler de corruption (…) Elles ne le font pas parce qu’elles en ont quelque chose à foutre des travailleurs. Toutes leurs conneries sur ces pauvres mères qui souffrent à la maison avec leurs petits bébés pendant que leurs hommes sont sortis se saouler. Elles veulent juste s’assurer que les travailleurs restent sobres pour pouvoir les faire travailler plus dur. Pour avoir des corps sains à enfoncer dans leur hachoir à viande. »

Benjamin Withmer est en colère, il livre un roman sanglant, bouillonnant qui vous secoue de façon salutaire. A déconseiller quand même aux âmes trop sensibles et aux estomacs délicats.

Benjamin Withmer / Les dynamiteurs, (The dynamiters, 2020), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

4 réflexions au sujet de « Les dynamiteurs »

  1. Zorglub

    Très alléchant. Benjamin Withmer est-il guéri de la manie qu’il avait de truffer son texte de métaphores, belles mais trop nombreuses, qui n’avaient un peu gâché le plaisir de lecture de son premier roman, Pike (dont par ailleurs l’intrigue était un peu trop ténue) ?

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