Les rues de Laredo

Je ne m’y attendais absolument pas. Imaginez ma joie quand j’ai vu que Larry McMurtry avait écrit une suite et fin à son fantastique western Lonesome Dove. Une fin qui tient toutes ses promesses, Les rues de Laredo.

Petit à petit l’ouest est pacifié. En partie grâce ou à cause du capitaine des rangers du Texas Woodrow Call, légende de la frontière et des guerres contre les Comanches. Le train arrive, les Comanches et apaches sont parqués dans des réserves, et Call, vieillissant, loue ses services comme une sorte de chasseur de primes.

C’est à ce titre que le Colonel Terry, patron d’une des lignes de chemin de fer qui sillonne l’ouest le contacte pour mettre fin aux agissements de Joey Garza, jeune pillard mexicain qui lui a déjà dévalisé plusieurs convois, tuant des passagers au hasard. Et il lui envoie son comptable de Brooklyn pour vérifier les comptes au jour le jour. Le colonel Terry est un peu tatillon, et despotique.

La capitaine Call voudra récupérer son ancien caporal Pea Eye, marié, fermier et père de cinq enfants, ils croiseront la route de tueurs, du traqueur Famous Shoes, souffriront du froid, du vent, de la chaleur, erreront entre Texas et Mexique, et tous ne reviendront pas chez eux.

Pour commencer, oui Les rues de Laredo peut se lire indépendamment des autres romans de la saga, mais ce serait vraiment dommage tant cette série est cohérente et magnifique. Donc si j’ai un conseil, en ces temps d’enfermement obligatoire, commandez chez votre libraire préféré La marche du mort, Lune comanche, Lonesome Dove et Les rues de Laredo, et partez pour plus de 2000 pages d’aventure, de tempête, de bruit et de fureur … Mais aussi d’humour et d’émotion.

Cet ultime volume est à la hauteur des trois premiers volumes. Dur, violent, puissant, dépaysant, émouvant, intelligent et drôle.

Commençons par l’humour qui est peut-être inattendu. Il découle du choix stylistique de l’auteur de présenter les réflexions des différents personnages complètement à plat, sans aucun filtre de jugement, et sans donner son point de vue. C’est ainsi que l’on assiste à des heurts frontaux entre les façons de voir d’un capitaine de rangers, d’un éclaireur indien, d’un comptable de New York, d’une paysanne mexicaine ou d’un tueur sans pitié. C’est drôle mais c’est aussi très instructif et amène le lecteur à se poser beaucoup de questions sur ses propres filtres quand il reçoit la réalité.

Exemple : On parle d’un vieil homme, nommé Marshall qui « était arrivé chez les Apaches un jour que Famous Shoes était venu essayer de convaincre un vieil homme-médecine nommé Turtle de relâcher une petite fille blanche qu’ils avaient capturée lors d’une attaque. Turtle ne voulait rien entendre. Sa femme était flétrie et ne voulait plus de lui, aussi avait-il besoin d’une fille jeune. La somme d’argent que Famous Shoes lui proposait – de l’argent fourni par la famille de la fillette – avait moins d’importance pour Turtle que la fillette elle-même. Turtle avait patiemment expliqué cela à Famous shoes, qui l’avait assez bien compris. […]

Famous Shoes avait accepté les raisons de Turtle et renoncé à ramener la fillette, bien qu’elle manquât à ses proches et qu’ils l’eussent payé grassement pour qu’il la retrouve.

Mais M. Marshall, l’homme blanc aux bibles, lui, n’avait pas admis les explications de Turtle. Malgré la réponse claire de Turtle disant qu’il ne voulait pas vendre la fille blanche, Marchall avait insisté pour la lui racheter.

Lorsqu’il comprit qu’il ne pourrait pas, Marshall se mit en colère et proféra de mauvais mots, suscitant le mécontentement des Apaches. Un jeune guerrier […] prit une baïonnette récupérée sur le lieu d’une bataille et transperça Marshall de part en part, causant sa mort rapide. Tout le monde convint que Long Thorn avait agi de façon appropriée. »

Cette bascule de points de vue déstabilise et dépayse complètement le lecteur, crée un effet comique très réussi et donne au roman un ton à nul autre pareil.

Mais si on prend un immense pied de lecture c’est également grâce à une multitude d’autres aspects.

Le plaisir direct de lire un excellent roman d’aventure. La qualité de la reconstitution historique, la violence des descriptions d’une vie rude, terrible pour beaucoup, atroce, comme souvent, pour les femmes, et ce sans aucun pathos. Les magnifiques personnages, flamboyants, pathétiques, lâches, courageux, perdus, pourris jusqu’à la moelle, admirables … Avec une mention particulière pour quelques portraits de femmes absolument fantastiques.

Cette conclusion apporte un élément supplémentaire, la description du crépuscule d’un monde, de ses légendes, de son côté mythique. L’auteur parvient à nous présenter la grandeur de ces légendes tout en les démythifiant et en nous décrivant des hommes, des humains de chair et de sang, et non des statues.

J’ai été un peu long, mais j’espère avoir été convaincant. Vous pouvez éteindre votre ordinateur, annoncer qu’il ne faut pas compter sur vous pour les heures et les jours à venir, et partir rejoindre Woodrow Call, Maria, Joey Garza, Lorena, Famous Shoes et les autres …

Larry McMurtry / Les rues de Laredo, (Streets of Laredo, 1993), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Christophe Cuq.

22 réflexions au sujet de « Les rues de Laredo »

  1. luchdx

    Ha cool! La Dernière Séance est tellement important pour moi. Du coup, dès que je lis des beaux mots sur McMurtry et ses bouquins, cela me fait du bien héhé! C’est con ce que je dis mais quel plaisir de recevoir un mail m’annonçant que tu parles de Laredo. Par contre, j’avoue, je n’ai lu que Lonesome Dove de la série. Tu me conseilles de repartir en arrière avec La Marche et Lune Comanche ou d’attaquer celui-là?

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Tu peux faire comme tu veux, celui-ci se lit facilement tout seul, mais d’un autre côté La marche du mort et Lune Comanche sont en poche, et ce serait dommage de s’en passer …

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      1. luchdx

        Ola non! Je ne veux pas m’en passer! Juste, je me demande s’il faut finir la série en premier ou commencer par les jeunes années. Je crois que je vais sortir La Marche du Mort…
        Lucien

  2. Cousteix

    De quoi ? Hein ? Une suite à La marche du mort, Lune Comanche et Lonesome Dove que j’ai dévorés !
    Allez hop je cours le chercher…euh ben non ma librairie est fermée. Le livre n’est pas un produit de première nécessité ! Mais pour moi lire c’est comme respirer c’est VI-TAL !
    Heureusement ma librairie propose le « click and collect ». Mais bon sang y’a pas de mot français pour remplacer cette expression ? Alain Rey reviens !!!!
    Cette série de Larry McMurtry c’est que du bonheur de lecture.

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  3. fredmerck

    Et bien moi c’est à peu près pareil. Je savais qu’une fin existait mais non traduite. Donc quand enfin j’ai appris qu’il allait sortir, quel bonheur ! Je n’espérais plus.
    Je l’ai, ça y est, alléluia le click and collect, mais je ne l’ai pas encore commencé.
    Il ne saurait tarder.
    Lonesome Dove (and co, avec les deux premiers), c’est quelque chose pour moi. Quelque chose qui manquent à tous ceux qui n’ont pas lu la saga. En France j’ai l’impression que trop de lecteurs passent à côté. Aux Us il existe même des t shirts qui s’y rapportent…
    En tout cas merci pour cette belle chronique. Visiblement, et je n’en doutais pas, Larry continue à tenir ses promesses !

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Des promesses plus que tenues. mais là c’est bien fini …
      Je ne savais rien de la popularité de cette sage aux US, j’espère que ça va venir par ici petit à petit. Bonne lecture.

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  4. keisha41

    J’ai appris récemment cette sortie des Rues de Laredo (et youpee)
    Figure toi que juste avant le confinement (je suis allée exprès à la bibli!)) j’ai emprunté La marche du mort et Lune comanche (seul problème, deux semaines plus tard, j’ai terminé), forcément je développe une grosse envie de relire Lonesome dove (sur mes étagères en totem) et là, cerise sur le gâteau, la suite arrive!
    Calmons nous, entre deux confinement, j’aurai bien la sortie en totem.^_^
    J’aime bien comment tu expliques ce qui fait le charme de ces bouquins, ce décalé qui ne prend pas parti.
    Et yep!

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      C’est vrai que ce sont de vrais pavés, on croit qu’on va en avoir pour un moment, et pour celui-ci, pourtant plus de 700 pages, en 3-4 jours, plié ! mais maintenant j’ai tout dans la bibliothèque, un de ces jours je relirai l’intégrale, d’un trait !

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  5. Guillaume La Tchèpe

    Là, je crois que c’est vraiment la meilleure nouvelle du mois de novembre que vous nous annoncez. Déjà une simple suite à Lonesome Dove m’aurait emballé mais en plus si ça tient la route, je jubile et déclenche le click and collect chez mon libraire sans délai. J’ai peur par contre d’avoir un petit pincement au coeur.. Le duo avec Augustus était tellement incroyable.

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  6. Frédérique Merck

    Il y a même une mini série (que je n’ai pas vue)
    (attention la VF semble hideuse mais en VOST ça donne envie)

    Désolée pour la grosse faute dans le premier commentaire (« manquent »…). Voilà quand on écrit du téléphone pendant le petit dej…

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Alors déjà, les VF sont absolument interdites à la maison, et je suis content parce que j’ai transmis l’allergie à mes (grands) gamins. Justement je me demandais si personne ne s’était saisi de cette épopée pour faire une série;
      Je me posais aussi la question de la série Deadwood, a-t’elle un rapport avec le roman génial de Pete Dexter ?

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      1. Claude M

        Je te conseille fortement cette série, passionnante, violente comme l’époque devait l’être et avec quelques acteurs remarquables, notamment Ian McShane qui joue le rôle du tenancier de bordel Al Swearengen. Cette série a un rapport avec le livre de Pete Dexter mais est développée différemment; Elle trône sur le podium de mes dvd.

  7. Joaquim Da Fonseca

    Woooaw. Mais donc, à la difference de « la marche du mort » puis « lune Comanche », l’histoire se passe ici après Lonesome Dove? C’est terrible de savoir qu’après cest fini, de quitter des peronnages comme çà. J’avais eu cette même poussée melancolique, un deuil, à la fin des dix Sjowall et Whalo et de The Wire…

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  8. Alain

    J’ai lu et relu avec enthousiasme Lonesome Dove, des pavés qui tiennent la route. Je vais lire les deux précédents (chez Totem, j’adore !)

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