Une femme d’enfer

Comme les parutions de janvier tardent un peu, j’ai voulu récupérer deux bouquins oubliés sur la pile l’année dernière. Deux échecs, deux romans abandonnés au bout de quelques pages pour l’un, quelques chapitres pour l’autre. Heureusement de mes années rugby j’ai retenu un principe : Quand ça ne marche pas, on retourne aux fondamentaux. Et dans les poches qui prenaient bêtement la poussière, il y avait Une femme d’enfer du grand Jim Thompson. Là, pas de risque d’abandonner en cours de route.

Frank Dillon est poursuivi par la mouise. C’est du moins comme ça qu’il explique sa situation précaire. Vendeur au porte-à-porte pour un magasin minable, il passe ses journées à essayer de récupérer les traites pour les objets pathétiques qu’il vend auprès de clients toujours fauchés. Une survie au jour le jour, qui l’amène à piquer dans la caisse pour boire un coup avant de rentrer dans son taudis retrouver Joyce, une souillon qui ne lui prépare même pas à manger !

Jusqu’au jour où il tape à la porte d’une harpie qui lui propose, en guise de paiement, sa nièce. Frank accepte, puis au vu de la demoiselle, s’émeut et promet de l’aider. Mais comme il le dit toujours, Frank n’a pas de chance, son patron est contre lui, ses clients cherchent à l’arnaquer et les femmes sont toutes des trainées. Et lui qui est d’un naturel gentil, se retrouve à commettre des actes … Mais ce n’est pas sa faute, c’est la malchance.

Si vous cherchez une lecture réconfortante pour ce début d’année morose, passez votre chemin. Pas de gentils ici, aucun personnage auquel se raccrocher. Cupidité, folie, mesquinerie, violence, jalousie … saloperie à tous les étages. Et si le narrateur peut faire illusion dans les premières pages, même s’il n’est jamais présenté comme un preux chevalier, l’auteur nous fait peu à peu glisser dans la folie de sa pourriture ordinaire avec une maestria confondante.

Parce ce n’est pas non plus un génie du crime, un psychopathe absolu, le Mal incarné. Pas de ça chez Jim Thompson. Juste la méchanceté et l’envie ordinaire qui transforment celui qui aurait pu être un petit bonhomme insignifiant en un affreux bien visqueux. Et c’est là toute la force de l’écriture et de la construction d’un auteur qu’on ne lira et relira jamais assez. Sans effets, sans grand coup de théâtre, sans leçon ni grandiloquence, nous plonger au cœur d’un mal ordinaire, commun.

C’est glauque, c’est dérangeant, c’est du grand art.

Jim Thompson / Une femme d’enfer, (A hell of a woman, 1954), Rivages/Noir (2013) traduit de l’anglais (USA) par Danièle Bondil.

12 réflexions au sujet de « Une femme d’enfer »

  1. Jeff8

    Effectivement la noirceur de Thompson,est également paru en Série Noire sous le titre « Des cliques et des cloaques « et comme l’écrit Françoise adapté au ciné par Corneau sous le titre « Série Noire « et une interprétation magistrale de Dewaere,le film est à voir.

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Oui, et d’ailleurs je l’avais, oublié dans un coin de la bibliothèque. j’ai comparé le début des traductions, il vaut mieux lire la récente de Rivages !

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      1. belette2911

        J’ai la vieille éditions de la série noire, je vais plutôt me tourner vers la nouvelle version traduction ! Avec Jim, nous ne sommes pas souvent déçus 😉

  2. Zorglub

    J’ai lu le roman dans la traduction de la Série noire, et je n’en garde à peu près aucun souvenir, alors que 1275 âmes, pour ne citer que lui, avait été un choc de lecture.
    En revanche le film de Corneau est exceptionnel, surtout pour l’interprétation hallucinante de Dewaere, qui est meilleur que DeNiro dans Taxi Driver. Et la jeune Marie Trintignant, qui n’a pas l’air de jouer, et Bernard Blier dans un second rôle cousu main.

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  3. francoisbrondel

    Je confirme que le film est excellent, un des plus beaux rôles de Patrick Dewaere. Quand au boulot de démarcheur de Frank Dillon, Thompson a fait le même comme il le raconte dans « Vaurien », son autobiographie (chapitre XL, page 224 de l’édition Rivages/Noir). Et dans sa vie c’est encore pire que dans le roman !

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      Il faut absolument que je trouve le temps de lire son autobiographie. Je me souviens de celle de Harry Crews qui est édifiante, j’imagine qu’il en est de même ici.

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