Petite lecture bienvenue

Parce que ces périodes pénibles de confinement et de télétravail m’ont amené, comme beaucoup d’autres, à relativiser l’intérêt et l’utilité du boulot, quand on lui supprime les relations sociales.

Parce qu’on nous prend toujours pour des cons en nous disant qu’il faut travailler plus pour gagner plus.

Parce que dans de plus en plus d’endroits ce travail perd son sens, quand on nous impose des chefs qui ne sont que des comptables, quand on met des directeurs d’écoles de commerce à la tête de l’éducation nationale, quand on brade les services de l’état et qu’on donne des millions à des cabinets de consultants, avatars modernes des charlatans d’hier …

Parce que ma fille révisait le thème travail pour un devoir de philo, et que son prof n’avait pas cité le seul auteur indispensable à mon humble avis.

Pour toutes ces raisons je suis allé repêcher un des rares essais perdus au milieu des polars, livres de SF et BD de ma bibliothèque. J’ai relu le début, et c’est tellement lumineux, tellement évident, tellement bien écrit que j’ai lâché le dernier Quadru (j’y reviendrai) pour le relire d’un trait.

Voilà comment ça commence :

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Plus loin on lit :

« la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres : sa productivité les appauvrit. »

Et :

« En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer au surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. »

« Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. (…) Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris de leurs consciences et à violer même les lois de l’honnêteté commerciale. »

C’est très court (il ne faudrait pas que le lire soit un travail), c’est lumineux, c’est drôle, c’est magnifiquement écrit, c’est visionnaire, c’est Le droit à la paresse de Paul Lafargue, ça a été publié en … 1880.

Vous le trouverez dans toute bonne librairie ou bibliothèque.

21 réflexions au sujet de « Petite lecture bienvenue »

    1. Marilys Cogo

      Tellement vrai..j’aime trop ces visionnaires
      Certains textes de Marx ou de Tocqueville sont aussi d’actualité… Merci de nous le rappeler
      Mais comment en sortir de cette idéologie mondialisée ?
      Bonne soiree à tous

      Répondre
      1. actudunoir Auteur de l’article

        Sauf que Marx et Tocqueville sont beaucoup plus difficiles, voire indigestes à lire. Là c’est aussi un plaisir littéraire.

  1. Jeff8

    Tout à fait en accord.On s’est rendu compte,espérons le que les travaux essentiels étaient les plus pénibles et les plus mal payés. Y aura t’il rétropédalage ?hélas permets moi d’en douter.

    Répondre
  2. Olivier

    La religion du capital du même auteur, est une délicieuse satire :

    «Je crois au Capital qui gouverne la matière et l’esprit ;
    Je crois au Profit, son fils très légitime, et au Crédit,
    le Saint-Esprit, qui procède de lui et est adoré conjointement ;
    Je crois au Grand-Livre de la Dette publique, qui garantit
    le Capital des risques du commerce, de l’industrie et de l’usure ;
    Je crois à la Propriété individuelle, fruit du travail des autres, et à sa durée jusqu’à la fin des siècles ;
    Je crois à l’Éternité du Salariat qui débarrasse le travailleur des soucis de la propriété.
    Amen.»

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  3. Zorglub

    Tocqueville n’est pas du tout indigeste, à mon avis (mais il est vrai que je m’intéresse aux institutions politiques tout comme à la Révolution française). En général, les écrivains français du XIXe siècle dont on a retenu le nom sont d’excellents stylistes. Lafargue ne fait pas exception. Sur ce, je retourne finir un travail 😉

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      J’ai essayé l’an dernier, comme mon fils avait un bouquin au programme, j’ai trouvé la prose assez lourde … Mais c’est vrai que je ne suis de formation ni philo, ni littérature, Lafargue au contraire, ça se lit tout seul, même pour un non spécialiste.

      Répondre
  4. cogo

    « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui se tournent sans repos sur eux mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme.
    Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
    Au dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’age viril ; mais il ne cherche , au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et le peine de vivre ? »

    Source Alexis de TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique , tome 2.
    Gallimard, Folio-Histoire, 1986, (première édition 1840).

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  5. Cousteix

    Bonjour et encore merci pour toutes ces offres de lecture.
    Après Lafargue, qu’il faut lire et relire, oui, je vous propose 2 lectures revigorantes.
    Tout d’abord, « Le Courage de la nuance » de Jean Birnbaum qui nous hèle d’entrée avec cette phrase de Camus : « Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison ». Et puis un « vieil » essai de Gilles Châtelet. « De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés »
    « Etre passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un progrès. Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle se transforme en une unanimité populiste des majorités silencieuses qui n’est jamais innocente. A ce populisme classique se greffe désormais un nouveau populisme yuppie -un techno-populisme- qui entend bien afficher sa post-modernité carnassière, prompte à digérer le best-of des biens et services de la planète. »

    « La République n’est plus orgueilleuse : elle accepte enfin un destin adapté à ses moyens -celui de sous-préfecture « démocratique » du Nouvel Ordre mondial… »

    « Positivez et maximisez comme vous respirez : cela pourrait être le slogan de cette classe moyenne mondiale qui entend bien jouir de la Fin de l’Histoire. Ce terminus de l’Histoire ne serait-il, après tout, que la découverte d’une forme optimale de termitière, ou plutôt de yaourtière à classe moyenne -dont Singapour serait le sinistre modèle réduit- gérant les fermentations mentales et affectives minimales de protozoaires sociaux. »

    « Vaincre le techno-populisme, ringardiser les yaourtières, c’est aussi vaincre le national-racisme…Cela réclame une philosophie de combat…bref, de sursauter et de refuser un destin cognitif en faisant plus de vagues et moins de vogue. »

    Châtelet c’est du fond et de la forme et c’est du tout bon !

    Et puis si vous ne savez pas quoi lire sous votre parasol cet été, je vous conseille « Un été avec Rimbaud » de Sylvain Tesson. C’est un grincheux avec du style !
    Désolé, je fais long…

    Bonne lecture combative !

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  6. Le Noir

    Tout n’est pas bon dans l’Tesson : « Sylvain Tesson est toujours là où on ne l’attend pas, un jour au sommet du mont Fitz Roy en Patagonie, un autre à une soirée de la Nouvelle Librairie, officine d’extrême droite du Quartier Latin où nous l’avons croisé un soir de février. » dans l’Express…

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