Les derniers jours des fauves

Avec Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy poursuit la route tracée par Le bloc et L’ange gardien.

On est en France, aujourd’hui, un aujourd’hui un peu différent, mais pas tant que ça. Une épidémie déboussole le monde entier, les canicules se succèdent. Nathalie Séchard, arrive à la fin de son mandat de présidente. Elle a gagné en 2017 à la surprise générale, contre Le Bloc, en lançant Nouvelle Société, un mouvement parti de rien, qui ratisse large, un peu à gauche, beaucoup à droite. Et elle ne compte pas se présenter aux prochaines élections. Resteront deux candidats possibles sortis de son gouvernement. L’écologiste gentil et frustré (par son réel rôle), Guillaume Manerville, ou son ministre de l’intérieur, proche de la droite dure et de l’armée, Patrick Beauséant.

Dans cette France qui crève de chaud et voit les antivax et l’extrême droite rivaliser de provocations, voire d’agressions, des destins vont se croiser. Clio, fille de Guillaume Manerville, normalienne brillante, proche des milieux très à gauche, Lucien Valentin, écrivain en herbe et fauché, avec qui elle est en couple depuis peu, des flics, des politiques, des bas de front du Bloc, et Le Capitaine, mystérieux ange gardien de la famille Manerville.

Les acteurs sont en place, la représentation peut commencer, tous les acteurs n’en verront pas la fin.

Première impression, immédiate, Jérôme Leroy a dû bien s’amuser à construite cette France si proche de la nôtre tout en étant différente. On sent cet amusement, et il est communicatif, donc le lecteur sourit beaucoup. Et prend un vrai pied de lecture immédiate, au premier degré. Un plaisir d’autant plus grand que l’écriture est un vrai régal, vive, enlevée, fluide, elle parait évidente, elle enchante, secoue le lecteur, l’interpelle, le fait sourire, râler, se souvenir … L’auteur manie aussi bien l’ironie que l’émotion, jamais dupe mais toujours au plus près des personnages.

Parlons-en des personnages justement. Ils sont d’une richesse et d’une humanité enthousiasmantes. Sauf quelques très rares exceptions, ils sont tous complexes. On est loin du manichéisme primaire. Même l’abominable Beauséant a des côtés touchants (ce qui ne l’empêche pas d’être une belle ordure). Tous sont les résultats d’une histoire, d’un passé, d’un environnement, tous ont leurs paradoxes, tous ne sont pas sympathiques, loin de là, mais tous sont cohérents et humains.

Et puis il y a la situation décrite, et là encore Jérôme Leroy s’amuse et se fait plaisir à dire, sans discours mais par la force des descriptions et de l’intrigue, ce qu’il pense de notre belle époque. Mépris de la classe politique de NS pour les pauvres ; avidité des plus riches ; stupidité des complotistes ; connerie des chaines d’extrême droite ; manipulation des réseaux sociaux ; et j’en passe …  Ça aussi c’est un grand plaisir de lecture.

Ajoutez quelques pages sensuelles de pure beauté dans les rares moments de calme au milieu de la tempête, et vous aurez compris que c’est un des romans à ne pas manquer en ce début d’année.

Je rajoute une petite photo, pour le faucon crécerelle qui observe les personnages du roman avec hauteur et sans doute une légère stupéfaction.

Jérôme Leroy / Les derniers jours des fauves, La manufacture des livres (2022).

6 réflexions au sujet de « Les derniers jours des fauves »

  1. Pierre-Jean

    Roman très manichéen et assez caricatural…A droite, on est vilains, à gauche, super sympas ! Idéologie des années 70, voire 80…
    Mais le style de Leroy est souvent percutant.

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    1. actudunoir Auteur de l’article

      On n’a pas lu le même livre.
      Je trouve Jérôme très nuancé et gentil avec pas mal de personnages de droite dont il explique, à défaut de l’excuser, le parcours. Et même Beauséant ou la mari de la candidate du Bloc ont des côtés humains et presque sympa. Quant aux activiste d’extrême gauche, ils ne sont pas présentés comme particulièrement gentils ou sympathiques.
      Et dire que ceux qui veulent s’isoler dans leur quartier sécurisé sont des raclures me semble un fidèle reflet de la triste réalité. Comme sont des raclures nos milliardaires qui n’en ont jamais assez et chouinent quand un gouvernement feint de vouloir leur faire payer des impôts. Ce sont eux les caricatures, malheureusement on les subit en vrai, et pas seulement dans les romans.

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  2. Trane

    Un grand plaisir de lecture. J’ai dévoré ce livre dans le weekend. Je n’ai pas trouvé les personnages manichéens. Un de nos meilleurs auteurs de polar.

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  3. Michèle Pambrun

    Un immense bonheur de lecture, que j’ai fait durer une petite semaine (je l’ai refermé hier soir). Parce que lorsque tout compte dans un roman, lorsque chaque ligne y est importante, je prends le temps. J’ai tout lu de Jérôme Leroy (à part un de ses premiers qui n’a jamais été réédité, et c’est bien dommage). Et ce n’est sans doute pas pour rien dans le plaisir éprouvé à ce dernier roman. En tout cas, je suis bien d’accord avec tout ce que vous en dites, JML, Jérôme Leroy sert admirablement tous ses personnages. C’est exactement le contraire du manichéisme. Tous sont faits de chair et de sang. Et c’est son sang qu’y laisse l’auteur. Car porter à bout de bras, en donnant du plaisir aux lecteurs, une telle époque, c’est de l’art. Ce roman est en lice pour le Prix Landerneau des lecteurs, et il mériterait la première place, car il peut être lu par tous, dans le droit fil de ce qu’exigeait Jean Vilar pour le théâtre : l’élitisme pour tous. Et il faut être un sacrément bon écrivain, pour donner un chef-d’œuvre tout public.

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