Archives de l’auteur : actudunoir

A propos actudunoir

Scientifique de formation, et de métier, passionné de polars.

Disque Monde n°9

Un volume très court, sorte d’intermède dans les annales : Faust Eric de Sir Terry Pratchett of course.

TP9Eric est un jeune couillon qui veut des trésors, la plus belle femme du monde et la vie éternelle. Pour cela, le plus simple c’est bien connu, c’est de faire un pacte avec le Diable, ou du moins sur le Disque Monde, avec un démon. Mais l’incantation foire un poil, et c’est Rincevent, perdu dans les limbes depuis sa dernière aventure, qui va apparaître dans le pentacle. D’où bien entendu, une série de catastrophes.

Court, efficace, comme une suite de novellas, drôle, très drôle, avec en final une peinture très réussie de ce que pourrait devenir l’enfer si on en confiait la tête, non pas à un seigneur démon, mais à un gestionnaire issu d’une école de management … C’est fort bien vu, glaçant et hilarant.

Et puis, chapeau au traducteur une fois de plus. Je ne sais pas quelle est la VO de cette blague, mais ça marche parfaitement en VF, et c’est représentatif de l’humour pratchettien :

Rincevent et Eric sont en train de s’échapper de l’enfer, voici ce qu’ils voient :

« Il baissa les yeux sur les larges marches qu’ils gravissaient. Une innovation ces marches : chacune était formée de grandes lettres taillées dans la pierre. Celle sur laquelle il posait le pied, par exemple, disait : J’ai voulu faire au mieux.

La suivante : J’ai cru que ça vous plairait

Eric, lui, se tenait sur Pour le bien des enfants.

-Bizarre, non ? fit-il. Pourquoi c’est comme ça ?

A mon avis, ce sont de bonnes intentions, répondit Rincevent. »

Terry Pratchett / Faust Eric (Faust Eric, 1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

La fabrique de la terreur

Fin de la superbe trilogie de Frédéric Paulin avec La fabrique de la terreur.

Paulin17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. C’est le début de la révolution tunisienne et des printemps arabes. 13 novembre 2015, attentat au Stade de France, au Bataclan et massacres dans les rues de Paris. Entre les deux, l’affaire Merah et l’attaque de Charlie Hebdo, entre autres. Entre les deux, La fabrique de la terreur.

On suit des personnages que l’on connaît bien. Réif Arno, devenu prof à Lunel, Tedj Banlazar, à la retraite dans la nature, sa fille Vanessa, journaliste indépendante qui s’intéresse aux mouvements islamistes, Ludivine Fell aussi peu écoutée de ses supérieurs que Tedj en son temps, et qui, depuis son poste à la sécurité intérieure vivre cette période comme autant d’échecs personnels.

Et puis Simon, Karim, Wassim, Maram … De Lunel, de Tunis, de Bruxelles qui, pour une raison ou un autre vont sombrer dans le fanatisme. Sans compter quelques barbouzes qui font le sale boulot sur le terrain et ont l’impression que cela ne sert à rien. Et d’autres, pris dans l’engrenage.

Voilà, c’est fini, du moins pour l’œuvre littéraire, la réalité malheureusement continue à donner raison à Ludivine, Tedj et les autres. Une conclusion particulièrement oppressante et angoissante tant elle nous replonge droit dans les journées d’horreur que nous avons tous en tête. On suit les enquêtes des personnages, et on sait bien évidemment qu’ils ne vont rien empêcher.

La force du roman est d’offrir différents angles de vue, de tenter de montrer, sans excuser ou expliquer, juste décrire différents parcours différents lieux. C’est implacable, on en prend plein la figure, on revit ces moments. Une fin de trilogie plus détachée des personnages, vue de plus haut. Un dernier roman qui plonge le lecteur dans ce tourbillon en donnant à penser, en donnant aussi à voir comment toute cette période a été perçue ailleurs qu’en France, ailleurs que dans notre entourage proche.

Je ne dirais pas que c’est une lecture aimable ou plaisante. Mais c’est certainement une lecture qu’on n’oublie pas.

Frédéric Paulin / La fabrique de la terreur, Agullo (2020).

Fin de siècle

Avec Sébastien Gendron j’étais sûr de ne pas tomber sur un polar triste où il ne se passe rien. J’ai été plus que servi par Fin de siècle.

GendronA un moment donné dans un futur peu déterminé. Des super requins préhistoriques ont refait leur apparition dans les océans. Problèmes, ils bouffent tout, y compris les plus gros bateaux existants. Donc les océans nous sont interdits. Mais comme il serait dommage de gaspiller les magnifiques yachts qui font la fierté des super riches, la Méditerranée à été isolée par deux herses du reste des océans, les mégalodons y ont été exterminés au prix de nombreuses vies humaines, et la grande bleue est devenu un immenses parc à très très riches, pour leurs villas, leurs bateaux et leurs fêtes.

Jusqu’à ce qu’une herse, dont la maintenance a été privatisée, ce qui veut dire baisse des coûts, des « charges » et hausse des tarifs, se révèle mal entretenue, et finisse par laisser passer un monstre, puis un autre, puis …

Dans le même temps un flic du FBI traque un trafiquant d’art, un tueur en série sévit sur la côte, un abruti de fils à papa veut faire le saut en parachute le plus haut du monde, et quelques autres événements qui vont accompagner cette fin du monde.

Vous vous en doutez, fini la déprime et la neurasthénie. Je ne vous dirai pas que c’est le roman le plus crédible de l’année, ni que l’intrigue est tenue au millimètre. Mais sur quelques 200 pages, un peu de bordel joyeux, des scènes dont en sent que l’auteur s’est fait plaisir à les écrire, un beau jeu de massacre bien saignant, les défauts de notre monde grossis mille fois sous la loupe de l’éclat de rire vengeur … Ca fait du bien.

Alors si vous aimez que tout s’explique à la fin, que tout soit crédible et documenté, vous pouvez passer votre chemin. Si un beau bordel foutraque plein d’énergie vous tente, allez-y sans hésiter.

Sébastien Gendron / Fin de siècle, Série Noire (2020).

Un deux trois

J’avais entendu parler de Dror Mishani, sans jamais avoir lu ses romans. J’ai essayé avec Un deux trois. Il paraît qu’il y prend un tournant. Virage raté pour moi, et abandon en cours de route.

MishaniOrna vit seule avec son fils de huit ans, dévastée par son divorce. Le gamin renfermé vit lui aussi mal le départ de son père loin, très loin, fonder une nouvelle famille. Peu à peu, elle essaie de surnager et décide de commencer à sortir et à rencontrer du monde, et pourquoi pas démarrer une nouvelle relation. Est-ce que cela pourrait être Guil, avocat récemment divorcé ?

Je ne le saurai jamais. J’ai tenu plus de cent pages à lire les chouineries de Orna, qui est très déprimée, et très triste, et son ex est un enfoiré, et son gamin est mal, et sa mère est chiante … Putain que c’est plat. Il paraît que c’est un thriller psychologique. J’ai vu des comparaisons avec Indridason. J’ai trouvé ça mou, triste, plat, enfermé, larmoyant … chiant.

C’est peut-être pas le moment, mais en fait je n’ai jamais aimé les thrillers psychologiques. On ne sait rien de son boulot, de la ville, de rien. C’est elle et son fils, son appartement, elle, son dépit … Chiant. Abandon au premier tiers.

Dror Mishani / Un deux trois, (Shalosh, 2018), Série Noire (2020) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz.

PS. Pour se sortir de ce putain de confinement, et de l’enfermement, et en attendant de pouvoir s’aérer la tête pour de vrai (et pas sous surveillance policière avec interdiction de sortir du département, plus ou moins), j’ai mis une sélection de photos en ligne ici.

Les yeux fumés

Un dernier polar français neurasthénique, et après j’arrête, ou je me pends, à voir. Les yeux fumés de Nathalie Sauvagnac.

SauvagnacPhilippe glande dans sa cité. Un grand frère aussi con qu’il est beau, un père totalement transparent, une mère qui est une vraie saloperie, surtout avec lui. Plus d’école, pas de boulot, donc il glande avec Bruno, plus âgé qui raconte comment il a fait le tour du monde … et se fait loger, payer à boire et à manger par ses auditeurs.

Jusqu’au jour où Bruno croise une fille qu’il qualifie lui-même de déesse et tombe amoureux. C’est le début de la fin.

Une fois de plus, je ne peux que reconnaître que c’est bien écrit. Plus vif que Les abattus, du moins dans la première partie, grâce à la voix du narrateur. Et puis c’est assez court. Donc j’ai moins eu le temps de me lasser.

La langue est juste, le portrait de ces barres où il ne se passe rien, où il n’y a pas d’avenir est convaincant. Mais une fois de plus justement, il ne se passe rien, pas de révolte, pas de rage, très peu d’émotion, c’est froid, juste un désespoir passif qui sombre dans la folie.

Déjà en temps normal, c’est pas ma thématique préférée, là, et en plus avec la répétition, ça devient pénible. Promis j’arrête, mes prochains français, c’est Paulin et Gendron, au moins, dans deux styles on ne peut plus différents, ça va bouger.

Nathalie Sauvagnac / Les yeux fumés, Le Masque (2019).

Les mille et une gaffes de l’ange gardien Ariel Auviven

Vu que je suis d’humeur morose, j’ai décidé de me dérider. Il restait sur ma table de nuit un roman d’Arto Paasilinna acheté je ne sais plus quand. Les mille et une gaffes de l’ange gardien Ariel Auviven. Pas le meilleur de l’auteur, et de loin, mais ça m’a effectivement déridé un moment.

PaasilinnaA l’âge de 80 ans, le professeur de théologie Ariel Auviven casse sa pipe. Un miracle tant il a été maladroit toute sa vie. Il se retrouve rapidement dans l’église de Keromäki pour suivre une semaine de séminaire, sous la direction de l’archange Gabriel. Un séminaire pour la formation express des nouveaux anges gardiens.

Plein de bonnes intentions, et toujours aussi maladroit mais doté de pouvoirs inquiétants, l’ange Ariel se dirige vers Helsinki pour entamer sa mission de protection d’Aaro Korhonen qui, jusque là, semblait plutôt bien se débrouiller dans le vie.

Je ne sais pas si c’est vraiment le dernier roman d’Arto Paasilinna, ce n’est pas le meilleur, mais on rit quand même plusieurs fois. Certes l’intrigue est un peu lâche, avec quelques moments prévisibles. Mais malgré cela, le comique fonctionne, même quand on s’y attend. On sait que cette truffe d’ange va faire une connerie, mais on ne sait pas laquelle et ce diable d’auteur arrive à nous surprendre et à nous faire rire.

Ajoutez un humour bien noir, une saine rigolade avec la mort et le commerce qu’elle engendre, quelques réflexions sur le monde bienvenues, et une grosse tendresse pour ses personnages, même quand ils sont ridicules, et vous avez un bon moment de détente. Juste ce qu’il me fallait.

Arto Paasilinna / Les mille et une gaffes de l’ange gardien Ariel Auviven, (Tohelo suojelusenkeli, 1998), Denoël (2014) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail.

Ville sans loi

Après un thriller pourri il faut se remettre d’aplomb. J’ai commencé par deux McBain (dont je vous causerai plus tard), et j’ai enchainé par un poche qui prenait la poussière sur mes étagères, mais que j’avais gardé, pour les soirs de désespoir. Ville sans loi de Jim Thompson dans sa réédition de chez Rivages.

thompsonUne petite ville du Texas qui a poussé comme un champignon, un mauvais champignon, quand on a découvert du pétrole à proximité. Des cabanes pourries, ni faites ni à faire pour abriter les ouvriers, l’odeur d’œuf pourri partout, quelques belles maisons, et l’hôtel Hanlon. Mike Hanlon a découvert le premier puits, il y a laissé ses jambes et a gagné une fortune qu’il a en partie investie dans un hôtel monumental.

Sans grandes illusions il a épousé la belle et jeune Joyce, pour qu’elle lui tienne compagnie. Et doit se méfier de tous ceux qu’il a arnaqué dans la ville. C’est dans ce contexte que Lou Ford, adjoint du shérif, corrompu et très malin lui présente McKenna, un costaud qui a souvent fait de la prison, victime de ses impulsions. Hanlon l’embauche comme chef de la sécurité de l’hôtel. Bien entendu Joyce et Lou ont une idée derrière la tête. Un plan dans lequel le pauvre Bugs risque fort d’être le pigeon de la farce.

Je ne vais pas vos mentir, ce n’est pas le meilleur Jim Thompson. Mais même un Thompson moyen reste un livre très recommandable. Il y a juste, au milieu du roman, un léger flou dans l’avancée de l’intrigue, un coup de mou pendant lequel on n’avance guère et on ne comprend pas forcément les motivations des différents personnages. Et puis Lou Ford est moins glaçant et effrayant que dans L’assassin qui est en moi.

Mais si l’on excepte cette petit réserve, bienvenue dans l’univers misanthrope du grand Jim. Pas de gentil, ici, pas de personnage auquel se raccrocher. Il y a des ivrognes, des voleurs, des manipulateurs, des femmes fatales, une brutasse pas bien fine … Le tout sur fond de torchères, de terre brulée, d’odeur infecte et de mépris total pour la vie des ouvriers (au détour d’un petit paragraphe). Et une belle chute bien inattendue.

Bienvenue chez Jim Thompson !

Jim Thompson / Ville sans loi, (Wild town, 1957), Rivages/Noir (2018) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.