Archives pour la catégorie Blanche

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les vespasiennes …

Après un roman écrit à quatre main avec le regretté Juan Hernandez Luna, Sébastien Rutés revient seul pour un roman historique original : La vespasienne.

RutesFin 1941 à Paris, Paul-Jean Lafarge vit une vie bien morne et sans éclat. Directeur d’une revue publiant de la poésie, ne vivant que pour les lettres et les mots, il ne s’intéresse à rien de ce qu’il se passe autour de lui. La revue des lettres, ne survit que grâce à l’argent des allemands qui permet tout juste de payer le salaire d’une secrétaire et d’imprimer une revue que plus personne ne lit.

Paul-Jean pourrait traverser ainsi toute la guerre s’il n’avait un plaisir secret : Il aime manger des croutons de pain trempés dans l’urine d’autrui. Et coup de chance, juste en bas de chez lui, il y a une vespasienne. Et c’est là qu’un soir, tentant de récupérer les croutons placés au matin, il trouve un pistolet et des munitions. Sans qu’il le veuille, la guerre l’a rattrapé, et il va lui falloir prendre parti.

Voilà un roman à la fois érudit, léger dans sa forme et finalement sombre sur le fond.

Erudit car on apprend beaucoup de choses sur les vespasiennes (oui je sais vous ne vous posiez pas forcément beaucoup de questions sur ces anciennes pissotières), mais également au détour d’un paragraphe sur toute l’ambiance d’une époque ou sur le métier de bourreau.

Léger sur la forme car on sent que Sébastien Rutés s’est amusé à écrire dans un style suranné, pour coller à l’époque, et surtout à ce personnage falot, qui aimerait rester hors du temps pour n’avoir pour seuls compagnons que les poètes et leurs vers. C’est délicieusement rétro et bien élevé, et le lecteur s’amuse à son tour.

Et c’est bien sombre sur le fond, parce que la période décrite le veut, mais surtout parce que, finalement, elle est tellement triste cette vie de solitude, d’autocensure permanente, de peur d’en dire trop ou trop peu.

On referme le roman avec une sensation de tristesse douce-amère, un mélange de pitié et de dégout teinté d’empathie pour ce pauvre Paul-Jean qui n’arrive pas à vivre avec son époque, mais n’a pas non plus l’énergie et la volonté de lui tourner définitivement le dos.

Si vous avez bien cliqué sur les liens du post précédent, vous savez déjà que Sébastien Rutés sera le week-end prochain à Toulouse pour fêter les 10 ans de TPS.

Sébastien Rutés / La vespasienne, Albin Michel (2018).

Echec avec le dernier Garlini

J’avais été très impressionné par le passionnant Les noirs et les rouges d’Alberto Garlini. C’est pourquoi je n’ai pas hésité une seconde à acheter son roman suivant Le temps de la fête et des roses. Mais je suis complètement passé à côté.

GarliniC’est la première fois que je vais parler d’un roman que je n’ai pas réussi à terminer. Habituellement quand cela m’arrive, je me débarrasse du bouquin, de son souvenir, et je passe à autre chose sans rien écrire. Mais là, ma différence de perception entre deux romans consécutifs d’un même auteur me laisse très perplexe.

Il me sera difficile de résumer, étant donné que, malgré mon obstination, et mon envie de voir où l’auteur voulait en venir, j’ai péniblement dépassé une centaine de pages. Pour éviter de répéter la quatrième, disons que l’on commence en suivant les vies de quelques personnages en Italie à partir de 1975 : deux jeunes garçons que l’on découvre à 10 ans, qui vont devenir inséparables et que j’ai pour ma part abandonnés à 15 ans du côté de Parme. Le frère ainé de l’un d’eux reporter à travers le monde. Et un écrivain qui croise leur chemin.

Le précédent roman m’avait soufflé par sa puissance, la difficulté assumée de prendre pour personnage un néo fasciste et d’arriver à nous faire comprendre le cheminement qui l’amène au terrorisme d’extrême droite, et le tour de force qui finissait par nous le rendre parfois sympathique.

Là au contraire, dès les premières pages, je ne saurais dire exactement pourquoi, mais l’écriture m’a laissé de côté. Les personnages me semblent à peine effleurés. L’enchainement de chapitres est décousu, je n’ai senti aucune tension narrative d’aucune sorte.

Alors j’ai essayé d’insister, de continuer pour voir si le souffle allait venir, si quelque chose allait m’emporter. Mais rien. Une suite de scènes, des tableaux, sans autre lien (du moins sans autre lien que je puisse comprendre) que les personnages.

Bref, j’ai fini par jeter l’éponge. Et je suis curieux d’avoir votre avis si vous avez tenté cette lecture.

Alberto Garlini / Le temps de la fête et des roses (Tutto il mondo ha voglia di ballare, 2007), gallimard (2018), traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

 

Un peu de tendresse …

Après le choc DOA il me fallait complètement changer de registre. Or lors du dernier Toulouse Polars du Sud, en discutant avec Patrick Delperdange que j’ai découvert à l’occasion, je me suis laissé tenter par un livre qui, disait-il, mettait d’humeur joyeuse. Ce qui semblait difficile à croire de la part de l’auteur de Si tous les Dieux nous abandonnent. J’ai donc acquis Le cliquetis.

delperdangeUne grande maison, quelque part, sans doute à Paris. Une grande maison et ses habitants. Maïa la concierge qui vient d’ailleurs et vit seule ; monsieur Godefroid toujours de mauvaise humeur, plongé dans ses études ; madame Pasquale et son majordome ; Marthe, bien malade et son mari Charles ; la famille Messier, avec monsieur toujours plongé dans son boulot, madame qui s’ennuie et deux enfants, dont la très perspicace Clara ; et pour finir les étudiants du cinquième, pas souvent là.

Une grande maison qui ronronne. Jusqu’au jour où un étrange cliquetis se fait entendre, insistant, agaçant. Bien entendu, il énerve monsieur Godefroid, qui râle et va vouloir savoir d’où il vient. Et c’est comme ça que tout va commencer …

« Un livre pour nous faire du bien ! » annonce la quatrième de couverture. Et pour une fois, je suis d’accord. Si vous avez besoin d’un peu de douceur (sans mièvrerie), d’un peu d’optimisme (sans angélisme) vous pouvez faire une parenthèse avec Le cliquetis.

Le rythme est vif, le roman court, les dialogues claquent, ceux qui mettent en scène la petite Clara sont épatants, une petite pointe de fantastique vient l’épicer. Un roman qui ne vend pas de miracles, ne propose pas de recette, mais montre comment avec un petit peu de fantaisie, un minimum d’empathie et d’écoute, et une larme de gentillesse, on peut, non pas changer le monde bien entendu, mais le rendre, momentanément, plus agréable pour quelques voisins.

L’auteur ne manque ni d’humour ni de tendresse envers ses personnages. Vraiment un livre qui nous fait du bien.

Patrick Delperdange / Le cliquetis, Genèse Edition (2016).

Un livre étrange à découvrir

Sandro Bonvissuto, chaudement recommandé par Serge Quadruppani sera présent au prochain festival Toulouse Polars du Sud. L’occasion de découvrir Dedans à côté duquel j’étais passé ce printemps.

BonvissutoLe narrateur est dans la voiture des flics qui l’amène en prison. Il y arrive de nuit et devra attendre le matin pour découvrir les deux inconnus avec lesquels il partagera sa cellule. Puis apprendre, petit à petit, à vivre dans cet espace totalement codifié. Jusqu’à sa libération. On ne saura pas pourquoi il est là, ni pourquoi il sort. Mais on le retrouvera au collège, puis en vacances le jour où son père lui apprit à faire du vélo.

Trois récits à la première personne, trois récits reliés uniquement par leur narrateur. Rien sur les raisons de l’incarcération et on ne voit pas le lien narratif avec les deux autres récits. Trois moments de vie, trois environnements, trois âges.

On pourrait s’ennuyer, on pourrait se lasser, et pourtant il n’en est rien. Pourquoi ? J’ai du mal à l’analyser. Il y a une justesse du ton, une précision dans la description qui évite tout sensationnalisme tout en rendant palpable la force d’une amitié, le lien soudain et extrêmement fort avec un père, l’injustice entre enfants, l’horreur d’un mur, le manque d’horizon, les odeurs, la pudeur du respect ou de l’amitié avec un condamné …

Autant de petites choses décrites sans pathos mais avec une vérité qui rend la lecture de cet étrange livre passionnante.

Sandro Bonvissuto / Dedans (Dentro, 2012), Métailié (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un des premiers Ron Rash

Vous avez déjà lu un peu partout tout le bien qu’il fallait penser du dernier roman de Ron Rash traduit en France : Le chant de la Tamassee. Est-ce une raison pour ne pas ajouter mon grain de sel ? Non. Le voici donc.

RashLe comté d’Oconee, entre le Caroline du Sud et la Géorgie, ses montagnes, sa rivière sauvage protégée comme un espace naturel intouchable : la Tamassee. Jusqu’à ce que le petite Ruth Kowalski, douze ans, se noie et reste coincée sous le ressaut d’une cascade. Impossible pour les sauveteurs locaux de sortir le corps de là.

Le père, un homme d’affaire de l’Illinois, décide de faire appel à des spécialistes capables de détourner, momentanément, le lit d’une rivière. Un conflit éclate alors entre les écologistes locaux qui, s’appuyant sur le décret de protection, refusent que l’on touche à la rivière, la famille de Ruth qui a de puissants appuis politiques, et les habitants de cette zone montagneuse qui connaissent bien la rivière mais que tout le monde traite comme des ploucs.

C’est dans ce contexte que Maggie Glenn, jeune photographe originaire de l’Oconee va être envoyée avec un collègue journaliste couvrir l’affaire qui est en train de prendre un tour national. Pour Maggie, plus qu’un simple travail, c’est le retour vers son village et son père avec qui elle n’a pas réglé tous ses comptes. Tout est en place, le grand cirque médiatique peut commencer.

Est-ce que je suis d’accord avec tout ce qu’on peut lire ici ou là sur ce vieux Ron Rash (puisqu’il a été écrit en 2004, bien avant certains autres déjà traduits) ? Oui. Oui bien sûr, et pour les raisons évoquées ailleurs : Très belles descriptions d’un coin de montagne perdu. Des personnages qui sont tous respectés, sans caricature et sans outrance, chacun dans son humanité. Des personnages qui évoluent, et sur lesquels notre regard évolue, au fur et à mesure qu’ils se révèlent. Un conflit complexe que l’auteur ne simplifie jamais, et pour lequel il sait parfaitement exposer, sans discours pénible mais avec une grande justesse et beaucoup d’émotion et d’empathie les intérêts et les valeurs des uns et des autres.

C’est d’ailleurs tellement bien fait que le lecteur, comme le personnage de Maggie, peut être amené à changer d’avis au cours de sa lecture, et je ne suis pas du tout certain que nous finissions tous avec en tête avec la même idée de ce qu’il aurait fallu décider. Ce qui, il faut l’avouer, est très fort.

Juste une remarque, même avec toutes ces qualités, ce n’est pas mon Ron Rash préféré. Serena et Une terre d’ombre ont, me semble-t-il, plus de force, ils m’ont davantage secoué et mis les tripes à l’envers. Peut-être parce qu’il mettent davantage en scène la méchanceté, la mesquinerie et le pouvoir de nuisance … Mais je dois aussi dire que ce sont deux romans que je place très très haut dans mon panthéon littéraire (tout petit panthéon).

Et il faut lire Le chant de la Tamassee.

Ron Rash / Le chant de la Tamassee (Saint at the river, 2004), Seuil (2016), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna à quatre mains

J’ai repéré le billet chez Yan. Un roman écrit à quatre mains par Sébastien Rutés et le regretté Juan Hernández Luna, cela ne pouvait qu’exciter ma curiosité. C’est Monarques.

Rutes-LunaComment, en cette fin de 1935 Jules Daumier, jeune parisien, livreur de l’Humanité et Augusto Solís, illustrateur vivant à Mexico ont-ils pu entrer en contact ? Que viennent faire ici un nain fan de lucha libre (en France le catch), un bocal d’escargots, une mystérieuse espionne allemande (prétexte à la rencontre entre les deux hommes), des dignitaires nazis et Walt Disney, sur le point de réaliser son premier long métrage : Blanche Neige ?

Quelles répercussions l’agitation de ces personnages peut-elle bien avoir sur deux jeunes gens à la fin du XX° siècle ? Qu’est-ce donc que cette histoire de trésor ? Autant de questions insolites qui trouveront leur réponse dans Monarques.

Bien évidemment, on pense à Paco Ignacio Taibo II (qui d’ailleurs fait une brève apparition dans le roman). Comment pouvait-il en être autrement dans ce livre écrit à quatre mains par deux de ses amis, son compadre mexicain présent dans tant de ses livres, et son ami français, auteur d’une thèse sur son œuvre ?

La référence est une arme à double tranchant, de celles avec lesquelles on a vite fait de se couper si on la manie mal. Heureusement, les deux auteurs sont des experts. Ils manient la référence, jouent avec, sans qu’elle soit jamais écrasante.

C’est qu’on s’amuse beaucoup dans ce roman en trois parties.

La première, composée d’un échange de lettres entre Daumier et Solís, agrémentée des mots que le jeune français utilise pour communiquer avec sa mère sourde plante le décor, ou plutôt les décors, de chaque côté de l’Atlantique. Et présente les personnages, dont on suit les évolutions (y compris d’écriture) d’une lettre à l’autre. Première partie au style vif, particulièrement bien construite avec les ellipses créées par des échanges forcément fragmentaires : les lettres mettent du temps à aller d’un narrateur à l’autre, s’arrêtent souvent en plein suspense, mêlent deux lieux et deux actions qui n’ont, a priori, rien à voir. C’est virtuose et très réjouissant.

La seconde partie totalement rocambolesque est un mélange d’aventure avec femme fatale, un peu de Casablanca mâtiné d’Indiana Jones. Chasse au trésor, complots nazis, délires mystiques autour de Blanche Neige et de ses nains … Parfois un peu trop riche et chargé à mon goût, moins enlevé que la première partie, mais l’humour arrive à tout faire passer.

La troisième partie voit un nouvel échange, de mails cette fois, entre deux descendants des protagonistes de départ. Echange plus grave, retour sur les blessures encore visibles de l’histoire de ce XX° siècle. Mais échanges là encore agrémentés par des considérations assez drôles sur la symbolique de ce fameux Blanche Neige, avec même l’apparition de … Shreck ! Et toujours, en toile de fond La femme fatale, la Princesse putain autour de qui tout le roman tourne.

L’ensemble est cohérent, virtuose, jouissif et réussit à être à la fois un hommage à la culture populaire et un ouvrage érudit. Sébastien Rutés a malheureusement dû terminer le travail commencé avec son ami, décédé en 2010. Il ne pouvait pas mieux honorer sa mémoire.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna / Monarques, Albin Michel (2015).

Une leçon d’humanité souriante en Alaska.

Je ne sais pas si c’est le meilleur roman de la rentrée (e d’ailleurs comment classer des romans ?) mais Un dimanche soir en Alaska de l’américain Don Rearden est sans conteste la plus belle surprise et la meilleure découverte de septembre.

ReardenSalmon Bay, un amas de cahutes, un dispensaire et un aérodrome minuscule sur la mer de Béring. Salmon Bay vit ses derniers instants, la rive est sapée par la mer et la fonte du permafrost fragilise le sol sur lequel repose le village. Alors qu’une grosse tempête s’annonce, Tiffany (la maire), Jo-Jo l’animateur de la radio locale, Angelic, Valerie, Ray, l’Embrouille, Josh, Junior, les soldats venus pour l’évacuation vers leur nouveau village vont vivre des moments agités, les derniers moments de Salmon Bay.

Voilà un roman enthousiasmant ! Un roman qui demande un petit effort au début, tant l’auteur jongle avec les personnages, les points de vue et les temps.

On commence avec le plongeon de Jo-Jo qui, passant par-dessus la roue avant de son vélo se retrouve dans le « lac » qui sert d’égouts au village. Commencent alors une série d’aller-retour temporels, on se rapproche de ce point de départ, on le dépasse, à peine, puis retour au passé … Il faut quelques pages pour bien intégrer le phénomène, après c’est un régal.

Avec une extraordinaire galerie de personnages. Entre les locaux, certains encore ancrés dans la tradition, d’autre lorgnant vers le monde moderne, les soldats venus les déménager, menés par une sorte d’allumé complet, raide comme un piquet qui va voir ses certitudes se craqueler, et un envoyé du gouvernement qui ne raisonne qu’en termes de coût et ne comprend pas que ces sauvages veuillent continuer à habiter une terre aussi inhospitalière.

Et puis, au fil de la journée (nous avons ici une belle unité de lieu, de temps et d’action) au fil des catastrophes, tout le monde va se trouver changé. Ou peut-être, plus simplement, tout le monde va se recentrer sur l’essentiel et se retrouver ou se découvrir. Les petits mystères vont être révélés, les petits secrets dévoilés, les masques tomber …

Et au final, face au drame, c’est l’humanité de chacun et la nécessité du collectif qui va s’imposer naturellement. Et quand c’est aussi bien raconté, avec autant d’humour, autant de sympathie pour les gens, tous les gens, autant de tendresse lucide, ça fait un bien fou !

Il y en aura peut-être pour ronchonner que c’est trop optimiste, que l’auteur se fait des illusions, que l’homme est foncièrement mauvais, que patin et que couffin. Ben moi je dis que, de temps en temps, mettre en scène des gens qui, face à l’horreur, se serrent les coudes, s’entraident pour « préserver ce qui importait le plus au monde » comme le dit la dernière phrase du bouquin, c’est bien et c’est beau. Surtout quand c’est fait comme ici sans mièvrerie. Et cela rappelle une évidence que nous avons tendance à oublier : face à des situations extrêmes, on ne peut se sauver que dans le collectif, en oubliant les intérêts particuliers.

Lisez Un dimanche soir en Alaska, je vous promets que vous ne le regretterez pas.

Don Rearden / Un dimanche soir en Alaska (Moving Salmon Bay, 2015), Fleuve (2015), traduit de l’anglais (USA) par Hélène Amalric.