Archives pour la catégorie Blanche

Un peu de tendresse …

Après le choc DOA il me fallait complètement changer de registre. Or lors du dernier Toulouse Polars du Sud, en discutant avec Patrick Delperdange que j’ai découvert à l’occasion, je me suis laissé tenter par un livre qui, disait-il, mettait d’humeur joyeuse. Ce qui semblait difficile à croire de la part de l’auteur de Si tous les Dieux nous abandonnent. J’ai donc acquis Le cliquetis.

delperdangeUne grande maison, quelque part, sans doute à Paris. Une grande maison et ses habitants. Maïa la concierge qui vient d’ailleurs et vit seule ; monsieur Godefroid toujours de mauvaise humeur, plongé dans ses études ; madame Pasquale et son majordome ; Marthe, bien malade et son mari Charles ; la famille Messier, avec monsieur toujours plongé dans son boulot, madame qui s’ennuie et deux enfants, dont la très perspicace Clara ; et pour finir les étudiants du cinquième, pas souvent là.

Une grande maison qui ronronne. Jusqu’au jour où un étrange cliquetis se fait entendre, insistant, agaçant. Bien entendu, il énerve monsieur Godefroid, qui râle et va vouloir savoir d’où il vient. Et c’est comme ça que tout va commencer …

« Un livre pour nous faire du bien ! » annonce la quatrième de couverture. Et pour une fois, je suis d’accord. Si vous avez besoin d’un peu de douceur (sans mièvrerie), d’un peu d’optimisme (sans angélisme) vous pouvez faire une parenthèse avec Le cliquetis.

Le rythme est vif, le roman court, les dialogues claquent, ceux qui mettent en scène la petite Clara sont épatants, une petite pointe de fantastique vient l’épicer. Un roman qui ne vend pas de miracles, ne propose pas de recette, mais montre comment avec un petit peu de fantaisie, un minimum d’empathie et d’écoute, et une larme de gentillesse, on peut, non pas changer le monde bien entendu, mais le rendre, momentanément, plus agréable pour quelques voisins.

L’auteur ne manque ni d’humour ni de tendresse envers ses personnages. Vraiment un livre qui nous fait du bien.

Patrick Delperdange / Le cliquetis, Genèse Edition (2016).

Un livre étrange à découvrir

Sandro Bonvissuto, chaudement recommandé par Serge Quadruppani sera présent au prochain festival Toulouse Polars du Sud. L’occasion de découvrir Dedans à côté duquel j’étais passé ce printemps.

BonvissutoLe narrateur est dans la voiture des flics qui l’amène en prison. Il y arrive de nuit et devra attendre le matin pour découvrir les deux inconnus avec lesquels il partagera sa cellule. Puis apprendre, petit à petit, à vivre dans cet espace totalement codifié. Jusqu’à sa libération. On ne saura pas pourquoi il est là, ni pourquoi il sort. Mais on le retrouvera au collège, puis en vacances le jour où son père lui apprit à faire du vélo.

Trois récits à la première personne, trois récits reliés uniquement par leur narrateur. Rien sur les raisons de l’incarcération et on ne voit pas le lien narratif avec les deux autres récits. Trois moments de vie, trois environnements, trois âges.

On pourrait s’ennuyer, on pourrait se lasser, et pourtant il n’en est rien. Pourquoi ? J’ai du mal à l’analyser. Il y a une justesse du ton, une précision dans la description qui évite tout sensationnalisme tout en rendant palpable la force d’une amitié, le lien soudain et extrêmement fort avec un père, l’injustice entre enfants, l’horreur d’un mur, le manque d’horizon, les odeurs, la pudeur du respect ou de l’amitié avec un condamné …

Autant de petites choses décrites sans pathos mais avec une vérité qui rend la lecture de cet étrange livre passionnante.

Sandro Bonvissuto / Dedans (Dentro, 2012), Métailié (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un des premiers Ron Rash

Vous avez déjà lu un peu partout tout le bien qu’il fallait penser du dernier roman de Ron Rash traduit en France : Le chant de la Tamassee. Est-ce une raison pour ne pas ajouter mon grain de sel ? Non. Le voici donc.

RashLe comté d’Oconee, entre le Caroline du Sud et la Géorgie, ses montagnes, sa rivière sauvage protégée comme un espace naturel intouchable : la Tamassee. Jusqu’à ce que le petite Ruth Kowalski, douze ans, se noie et reste coincée sous le ressaut d’une cascade. Impossible pour les sauveteurs locaux de sortir le corps de là.

Le père, un homme d’affaire de l’Illinois, décide de faire appel à des spécialistes capables de détourner, momentanément, le lit d’une rivière. Un conflit éclate alors entre les écologistes locaux qui, s’appuyant sur le décret de protection, refusent que l’on touche à la rivière, la famille de Ruth qui a de puissants appuis politiques, et les habitants de cette zone montagneuse qui connaissent bien la rivière mais que tout le monde traite comme des ploucs.

C’est dans ce contexte que Maggie Glenn, jeune photographe originaire de l’Oconee va être envoyée avec un collègue journaliste couvrir l’affaire qui est en train de prendre un tour national. Pour Maggie, plus qu’un simple travail, c’est le retour vers son village et son père avec qui elle n’a pas réglé tous ses comptes. Tout est en place, le grand cirque médiatique peut commencer.

Est-ce que je suis d’accord avec tout ce qu’on peut lire ici ou là sur ce vieux Ron Rash (puisqu’il a été écrit en 2004, bien avant certains autres déjà traduits) ? Oui. Oui bien sûr, et pour les raisons évoquées ailleurs : Très belles descriptions d’un coin de montagne perdu. Des personnages qui sont tous respectés, sans caricature et sans outrance, chacun dans son humanité. Des personnages qui évoluent, et sur lesquels notre regard évolue, au fur et à mesure qu’ils se révèlent. Un conflit complexe que l’auteur ne simplifie jamais, et pour lequel il sait parfaitement exposer, sans discours pénible mais avec une grande justesse et beaucoup d’émotion et d’empathie les intérêts et les valeurs des uns et des autres.

C’est d’ailleurs tellement bien fait que le lecteur, comme le personnage de Maggie, peut être amené à changer d’avis au cours de sa lecture, et je ne suis pas du tout certain que nous finissions tous avec en tête avec la même idée de ce qu’il aurait fallu décider. Ce qui, il faut l’avouer, est très fort.

Juste une remarque, même avec toutes ces qualités, ce n’est pas mon Ron Rash préféré. Serena et Une terre d’ombre ont, me semble-t-il, plus de force, ils m’ont davantage secoué et mis les tripes à l’envers. Peut-être parce qu’il mettent davantage en scène la méchanceté, la mesquinerie et le pouvoir de nuisance … Mais je dois aussi dire que ce sont deux romans que je place très très haut dans mon panthéon littéraire (tout petit panthéon).

Et il faut lire Le chant de la Tamassee.

Ron Rash / Le chant de la Tamassee (Saint at the river, 2004), Seuil (2016), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna à quatre mains

J’ai repéré le billet chez Yan. Un roman écrit à quatre mains par Sébastien Rutés et le regretté Juan Hernández Luna, cela ne pouvait qu’exciter ma curiosité. C’est Monarques.

Rutes-LunaComment, en cette fin de 1935 Jules Daumier, jeune parisien, livreur de l’Humanité et Augusto Solís, illustrateur vivant à Mexico ont-ils pu entrer en contact ? Que viennent faire ici un nain fan de lucha libre (en France le catch), un bocal d’escargots, une mystérieuse espionne allemande (prétexte à la rencontre entre les deux hommes), des dignitaires nazis et Walt Disney, sur le point de réaliser son premier long métrage : Blanche Neige ?

Quelles répercussions l’agitation de ces personnages peut-elle bien avoir sur deux jeunes gens à la fin du XX° siècle ? Qu’est-ce donc que cette histoire de trésor ? Autant de questions insolites qui trouveront leur réponse dans Monarques.

Bien évidemment, on pense à Paco Ignacio Taibo II (qui d’ailleurs fait une brève apparition dans le roman). Comment pouvait-il en être autrement dans ce livre écrit à quatre mains par deux de ses amis, son compadre mexicain présent dans tant de ses livres, et son ami français, auteur d’une thèse sur son œuvre ?

La référence est une arme à double tranchant, de celles avec lesquelles on a vite fait de se couper si on la manie mal. Heureusement, les deux auteurs sont des experts. Ils manient la référence, jouent avec, sans qu’elle soit jamais écrasante.

C’est qu’on s’amuse beaucoup dans ce roman en trois parties.

La première, composée d’un échange de lettres entre Daumier et Solís, agrémentée des mots que le jeune français utilise pour communiquer avec sa mère sourde plante le décor, ou plutôt les décors, de chaque côté de l’Atlantique. Et présente les personnages, dont on suit les évolutions (y compris d’écriture) d’une lettre à l’autre. Première partie au style vif, particulièrement bien construite avec les ellipses créées par des échanges forcément fragmentaires : les lettres mettent du temps à aller d’un narrateur à l’autre, s’arrêtent souvent en plein suspense, mêlent deux lieux et deux actions qui n’ont, a priori, rien à voir. C’est virtuose et très réjouissant.

La seconde partie totalement rocambolesque est un mélange d’aventure avec femme fatale, un peu de Casablanca mâtiné d’Indiana Jones. Chasse au trésor, complots nazis, délires mystiques autour de Blanche Neige et de ses nains … Parfois un peu trop riche et chargé à mon goût, moins enlevé que la première partie, mais l’humour arrive à tout faire passer.

La troisième partie voit un nouvel échange, de mails cette fois, entre deux descendants des protagonistes de départ. Echange plus grave, retour sur les blessures encore visibles de l’histoire de ce XX° siècle. Mais échanges là encore agrémentés par des considérations assez drôles sur la symbolique de ce fameux Blanche Neige, avec même l’apparition de … Shreck ! Et toujours, en toile de fond La femme fatale, la Princesse putain autour de qui tout le roman tourne.

L’ensemble est cohérent, virtuose, jouissif et réussit à être à la fois un hommage à la culture populaire et un ouvrage érudit. Sébastien Rutés a malheureusement dû terminer le travail commencé avec son ami, décédé en 2010. Il ne pouvait pas mieux honorer sa mémoire.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna / Monarques, Albin Michel (2015).

Une leçon d’humanité souriante en Alaska.

Je ne sais pas si c’est le meilleur roman de la rentrée (e d’ailleurs comment classer des romans ?) mais Un dimanche soir en Alaska de l’américain Don Rearden est sans conteste la plus belle surprise et la meilleure découverte de septembre.

ReardenSalmon Bay, un amas de cahutes, un dispensaire et un aérodrome minuscule sur la mer de Béring. Salmon Bay vit ses derniers instants, la rive est sapée par la mer et la fonte du permafrost fragilise le sol sur lequel repose le village. Alors qu’une grosse tempête s’annonce, Tiffany (la maire), Jo-Jo l’animateur de la radio locale, Angelic, Valerie, Ray, l’Embrouille, Josh, Junior, les soldats venus pour l’évacuation vers leur nouveau village vont vivre des moments agités, les derniers moments de Salmon Bay.

Voilà un roman enthousiasmant ! Un roman qui demande un petit effort au début, tant l’auteur jongle avec les personnages, les points de vue et les temps.

On commence avec le plongeon de Jo-Jo qui, passant par-dessus la roue avant de son vélo se retrouve dans le « lac » qui sert d’égouts au village. Commencent alors une série d’aller-retour temporels, on se rapproche de ce point de départ, on le dépasse, à peine, puis retour au passé … Il faut quelques pages pour bien intégrer le phénomène, après c’est un régal.

Avec une extraordinaire galerie de personnages. Entre les locaux, certains encore ancrés dans la tradition, d’autre lorgnant vers le monde moderne, les soldats venus les déménager, menés par une sorte d’allumé complet, raide comme un piquet qui va voir ses certitudes se craqueler, et un envoyé du gouvernement qui ne raisonne qu’en termes de coût et ne comprend pas que ces sauvages veuillent continuer à habiter une terre aussi inhospitalière.

Et puis, au fil de la journée (nous avons ici une belle unité de lieu, de temps et d’action) au fil des catastrophes, tout le monde va se trouver changé. Ou peut-être, plus simplement, tout le monde va se recentrer sur l’essentiel et se retrouver ou se découvrir. Les petits mystères vont être révélés, les petits secrets dévoilés, les masques tomber …

Et au final, face au drame, c’est l’humanité de chacun et la nécessité du collectif qui va s’imposer naturellement. Et quand c’est aussi bien raconté, avec autant d’humour, autant de sympathie pour les gens, tous les gens, autant de tendresse lucide, ça fait un bien fou !

Il y en aura peut-être pour ronchonner que c’est trop optimiste, que l’auteur se fait des illusions, que l’homme est foncièrement mauvais, que patin et que couffin. Ben moi je dis que, de temps en temps, mettre en scène des gens qui, face à l’horreur, se serrent les coudes, s’entraident pour « préserver ce qui importait le plus au monde » comme le dit la dernière phrase du bouquin, c’est bien et c’est beau. Surtout quand c’est fait comme ici sans mièvrerie. Et cela rappelle une évidence que nous avons tendance à oublier : face à des situations extrêmes, on ne peut se sauver que dans le collectif, en oubliant les intérêts particuliers.

Lisez Un dimanche soir en Alaska, je vous promets que vous ne le regretterez pas.

Don Rearden / Un dimanche soir en Alaska (Moving Salmon Bay, 2015), Fleuve (2015), traduit de l’anglais (USA) par Hélène Amalric.

Les contes façon José Carlos Somoza

Un nouveau roman de José Carlos Somoza, c’est l’assurance de lire quelque chose d’étrange, de nouveau, qu’on n’a jamais lu ailleurs, même pas chez l’auteur lui-même. Tétraméron, s’il est moins dense et enthousiasmant que ses grands chefs-d’œuvre ne déroge pas à la règle.

SomozaSoledad a douze ans. Dans sa classe elle est transparente, personne ne la remarque. Lors de la visite d’un monastère, elle pousse une porte, descend des escaliers, pousse une deuxième porte … Et se retrouve dans une étrange salle, avec quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui commencent à raconter des histoires, à tour de rôle.

Parce qu’elle le décide, ou parce qu’elle n’a pas le choix, elle reste. Mais cela va avoir un prix …

Autant le dire tout de suite ce n’est pas le meilleur roman de José Carlos Somoza. On est loin de la puissance, de l’ébahissement provoqué par La caverne aux idées, Clara ou la pénombre ou L’appât (pour ne citer qu’eux). On est ici dans un registre plus léger, avec un recueil de nouvelles qui ont des liens entre elles et que l’auteur a réussi à cimenter avec l’habileté de constructeur d’histoires incroyables qu’on lui connaît.

Si l’on accepte cela (et je l’ai accepté dès l’introduction), on prend un vrai plaisir à lire ces contes, à voir se révéler la personnalité des différents conteurs et à suivre l’évolution de Soledad. Un vrai plaisir qui n’empêche pas d’attendre avec impatience le prochain roman de José Carlos Somoza.

José Carlos Somoza / Tétraméron (Tetrammeron, 2012), Actes Sud (2015), traduit de l’espagnol par Marianne Millon.

Le retour de Parpot.

Barthélémy Parpot revient ! Voilà qui me ramène 20 ans en arrière, quand on avait découvert, émerveillés, Signé Parpot d’un auteur inconnu, Alain Monnier. Et voilà, Parpot revient dans A votre santé monsieur Parpot !

MonnierPour ceux qui ne connaîtraient pas Barthélémy (et qui vont s’empresser, bien entendu, de combler ce manque), c’est un homme d’une grande gentillesse, un peu inadapté, qui n’a jamais pu avoir de travail ni d’amour de sa vie, qui a l’habitude qu’on se moque de lui et qu’on le méprise gentiment.

Et là Parpot est malade, très malade même, puisqu’il a un cancer. Un cancer c’est moche, c’est douloureux, et on se rend compte qu’on va vraiment mourir. Mais c’est aussi la première fois qu’autant de personnes (et surtout autant de femmes) s’occupent de lui : les médecins, les infirmières, Anna qui travaille sur des nouvelles molécules, les dames de l’aumônerie et de l’AMDD (ou l’ADMD). Sans compter tous les autres malades. Et Barthélémy ne peut s’empêcher de penser que c’est dommage qu’il faille attendre d’être mourant pour que les autres soient un peu gentils avec lui …

Alors Parpot écrit beaucoup, à Anna, aux docteurs, y compris à lui-même sur les conseils de Madame Annette de la Sécurité Sociale. Il va devenir l’ami d’une comtesse et connaître le luxe pour la première fois de sa vie … Entre autres aventures.

C’est un immense plaisir de retrouver Parpot, sa gentillesse, son regard décalé (involontairement décalé, mais décalé quand même), l’humanité pleine de tendresse d’Alain Monnier, son humour pince sans rire, son amour pour ses personnages, et pour les gens en général, qu’il faut bien se garder de prendre pour de la naïveté.

Parce qu’au travers des phrases en apparence maladroites de Barthélémy, sous son regard un peu à côté de la plaque, sa vision de la société est lucide, terriblement lucide. Exemples :

Compte-rendu d’une séance de prise de parole collective (la psy n’est pas ratée dans le roman !), où la dame rapporte les paroles de notre héros : « Il a expliqué qu’il venait de voir à la télévision la repentance d’un homme politique qui avait pris de l’argent et celle d’un sportif qui avait pris des médicaments. D’après lui ça ne servait à rien car ils demandaient pardon de s’être fait prendre mais pas d’avoir pris. »

Et quand Barthélémy entend parler de toutes ces choses modernes auxquelles il ne comprend rien, cela ne l’empêche pas d’avoir un avis … pas si bête :

« C’est un endroit de Google où des tas de gens qui n’en savent pas plus que les autres parlent ensemble. Il paraît que ça produit de l’intelligence collective un peu comme si deux et deux faisaient cinq. Moi je sais pas bien ce qu’il faut en penser, il me semble qu’un imbécile plus un imbécile ça fait deux imbéciles plutôt qu’un agrégé »

N’hésitez plus, plongez-vous avec délices dans la correspondance de Barthélémy, c’est un pur moment de bonheur.

Alain Monnier / A votre santé Monsieur Parpot ! Flammarion (2015).