Archives pour la catégorie Nouvelles Noires

Les premières gammes du maître

Elmore Leonard était un maître, un écrivain qui donnait l’impression bien trompeuse que tout le monde pouvait écrire comme lui tant son écriture semblait évidente. Rivages a eu la bonne idée d’éditer deux recueils à partir de ses premières nouvelles : Charlie Martz et autres histoires et Rebelle en fuite et autres histoires.

charlie martz et autres histoires.inddEn préface des deux recueils le fils d’Elmore Leonard (qui ne doit pas être tout jeune !) explique qu’il s’agit là d’œuvres de jeunesse de son père.

On veut bien le croire tant on a l’impression de voir le jeune écrivain travailler ses gammes, s’essayer à tous les genres, passer du polar au western, en passant par le roman d’espionnage. Tester une ambiance, la montée d’un suspense ou une scène d’action.

Leonard 01Un besogneux qui fait des gammes, c’est insupportable. Là il s’agit d’un des maîtres du genre, donc, même si toutes ne sont pas abouties, on prend quand même beaucoup de plaisir, et on voit l’affirmation de son talent, tant dans le dernier recueil certaines nouvelles sont superbes.

J’ai un faible pour les personnages déjà très leonardiens (calmes, cools, mais capables d’être implacables) de Les intrus, Juste pour faire quelque chose, Première siesta à Paloverde ou Confession, qui voient chacune un personnage au flegme typique de l’auteur mettre en déroute des brutes imbéciles pas potentiellement mortelles.

Rebelle en fuite et L’enclos du taureau, magnifiques toutes les deux, mettent en scène des héros ordinaires, à première vue faibles ou sans consistance, mais qui vont se révéler face à l’injustice, à la souffrance ou au malheur.

Et déjà chez l’auteur, ces personnages de femmes fortes, sures d’elles et de leurs valeurs.

En résumé, si je ne conseille pas de découvrir l’œuvre de ce géant avec ces nouvelles, elles sont le complément indispensable pour tout fan.

Elmore Leonard / Charlie Martz et autres histoires (Charlie Martz and other stories, 2015), Rivages/Noir (2017) et Rebelle en fuite et autres histoires (Charlie Martz and other stories, 2015), Rivages/Noir (2018), traduit de l’anglais (USA) par Johanne Le Ray et Pierre Bondil.

Des nouvelles de Patrick Pécherot

Dernier été : Quelques nouvelles noires et tendres de Patrick Pécherot, en attendant un roman à paraitre à la série noire.

pecherot nouvellesUn récit autour du tableau Réunion de famille de Frédéric Bazille, un récit adressé à un écrivain que vous pourrez jouer à reconnaître …

  • L’histoire d’ouvriers sacrifiés sans le moindre scrupule.
  • Les retrouvailles ratées entre un fils et sa mère.
  • Le comeback tout en humour noir d’une ancienne vedette du cinéma de série B, voire Z.
  • Le chant du cygne d’un ancien flic de quartier.
  • Une balade poétique et nostalgique dans Montreuil.

Un inédit et cinq textes déjà parus au gré des festivals, dans Le Monde ou dans la revue 813.

Six textes où l’on retrouve le lien avec le passé, le goût de la peinture, l’empathie pour ceux qui triment et qui souffrent, une nostalgie douce-amère sans angélisme ni passéisme.

Six textes où l’on retrouve l’écriture de l’auteur, la facilité avec laquelle il jongle avec les voix, les langages, sa capacité à nous faire entendre tel ou tel personnage, d’hier ou d’aujourd’hui, comme s’il nous parlait directement.

Six textes noirs, durs par ce qu’ils décrivent, tendres avec leurs protagonistes, parfois drôles. Parfait en attendant le prochain roman.

Patrick Pécherot / Dernier été, SCUP (2018).

Marc Villard et le jazz, évidemment.

Marc Villard et le jazz. Une évidence. Une fois de plus dans Si tu vois ma mère.

VillardDe New-York à Rome, en passant par Los Angeles, Chicago ou Tijuana. Miles Davis, Chet Baker, Art Pepper … Ou des anonymes, des gamins, des truands, des dealers, des putes, des apprenties chanteuses, des apprentis trompettistes … des révoltés, des camés, des rêveurs, des salauds …

Mais tous jouent, voudraient jouer ou écoutent du jazz.

Tous naissent ou renaissent de la plume de Marc Villard, vivent ou revivent le temps de quelques lignes, de quelques pages. Un fragment de vie, parfois le dernier, pas toujours. Mais un fragment musical, témoin d’une forme d’art, d’un morceau de vie et d’une époque.

Je ne sais pas comment on peut apprécier ce recueil quand on n’aime pas le jazz. Ce que je peux dire c’est que pour les amateurs c’est un vrai régal. Chaque nouvelle (il y en a seize), donne envie d’aller vers sa discothèque, retrouver le disque qu’on n’a pas écouté depuis longtemps, ou qu’on connaît par cœur. Ou d’aller chercher sur internet la version, le morceau dont il parle si bien. Et de retrouver, par la musique, l’émotion ressentie à la lecture.

Marc Villard et le jazz, une évidence, et un succès. Une fois de plus.

Marc Villard / Si tu vois ma mère, Cohen&Cohen (2017).

Que ne peut-on faire à Guy Novès ?

On ne peut pas faire ça à Guy Novès. Difficile de ne pas intriguer l’amateur de rugby, le toulousain, et que dire de l’amateur de rugby toulousain ? C’est signé Benoit Séverac.

Severac-NovesAdrien Golivat est journaliste à France Bleue Toulouse. A défaut de mieux, lui qui se rêvait grand journaliste et se retrouve coincé là. Quand il reçoit une photo montrant l’ouvreur emblématique du stade en compagnie d’une prostituée, il se dit qu’il ne mange pas de ce pain-là. Mais quand l’expéditrice de la photo, qui milite farouchement pour l’interdiction de la prostitution, est assassinée chez elle, il se demande s’il y a un lien. Et s’il y a quelque chose de pourri au Stade Toulousain, et pourquoi pas à la mairie.

Evacuons tout de suite le problème récurrent de ce format qu’est la novella : le prix. Difficile de convaincre à quelqu’un de claquer 12 euros pour une demi-heure de lecture … Mais c’est le même problème avec toutes les collections actuelles qui publient ce format. Alors il reste la solution du cadeau, ou des bibliothèques …

Ceci dit, on passe une bonne demi-heure. Ne serait-ce que parce que la phrase « On ne peut pas faire ça à Guy Novès » résonne forcément, et qu’on est fort curieux de voir ce qu’on ne peut pas lui faire, et si on va le lui faire ou non. Et sur un texte court, un bon titre et une bonne accroche qui excite la curiosité, c’est la moitié du travail de fait.

L’autre moitié répond aux attentes : Bonne intrigue, une visite dans les locaux d’une radio locale, un coup d’œil à la forteresse qu’est un club de sport professionnel vitrine d’une ville, un bon rythme, et une résolution qui marche.

Et si vous voulez savoir ce que Guy Novès fait dans cette galère, va falloir le lire …

Benoit Séverac / On ne peut pas faire ça à Guy Novès, Court Circuit (2016).

Le Far west de Marcus Malte

Tiens, je continue avec les Marcus. Après Marcus Sakey, deux nouvelles noires, de Marcus Malte, publiées chez In8 : Far West.

MalteLes Cowboys, c’est le bureau du shérif d’un bled du Mississippi. Un bureau alerté par un coup de fils : un gus se balade avec un énorme lézard en laisse. A priori pas un délit quand même. Et le bureau du shérif en reçoit d’autres des coups de fils saugrenus. Il parait même que certains ont des relations avec des lamas ! Mais attention que derrière la farce ne se cache pas quelque chose de plus sinistre.

Les indiens, ce sont ceux d’Amazonie. La disparition de leur forêt met Lila très en colère. Lila, Jo et Damien. Jo et Damien se sont connus en prison. Damien pour des broutilles, Jo l’ancien des forces spéciales pour avoir tué deux hommes. Et Lila venait les visiter. Quand ils sont sortis tous les deux, Lila les attendait et ils ont fait un bout de chemin ensemble. Jusqu’au drame.

En deux nouvelles, joliment rassemblées en forme de clin d’œil avec ses cowboys et ses indiens, tout le talent de Marcus Malte.

Un humour absurde dans la première, un absurde qui peut faire sourire (comme le début de l’histoire du lézard, ou celle du lama), ou un absurde qui fait froid dans la dos avec cette mère qui apprend à tirer au fusil à sa fille … aveugle. Et un absurde qui grince quand même vite, au détour d’une remarque bien bas de front. Et finalement, on finit dans le sinistre, avec un final que l’on sent arriver, bien glauque, dans les dernières pages. Et toujours une superbe histoire d’amour, racontée magnifiquement en quelques lettres, et qui finit mal, on s’en doutait. On sourit et on a le cœur serré.

Et une sorte d’errance plus classique dans la seconde, avec encore des histoires d’amour, d’amitié, de rages, de douleurs et de violence. Trois magnifiques personnages, dans la lignée de tous ceux de Marcus Malte qui n’a pas son pareil pour camper des paumés inoubliables, des êtres évoluant à la marge, Zodiak, Romain, Sonia, Mister, Tamara … et aujourd’hui Jo, Damien et Lila. On les aime instantanément (même quand ils font peur), ils ont une humanité, une profondeur, des failles qui les rendent bouleversants. C’est une fois de plus le cas.

Marcus Malte / Far West, In8/Polaroid (2016).

Des nouvelles de Ron Rash

Une dernière lecture en retard et après, promis, j’attaque la rentrée. Je ne pouvais pas mieux finir l’été qu’avec Incandescences, le recueil de nouvelles de l’américain Ron Rash.

RashDe la guerre de sécession à nos jours, en passant par la crise de 29 et le retour de la seconde guerre mondiale, douze nouvelles, essentiellement rurales, qui frappent directement au cœur.

Des êtres qui dérapent comme cette femme, frappée par le deuil, qui fait une fixation sur les jaguars, ou cet homme, universitaire, qui ne peut, malgré sa vie de citadin, se débarrasser de ses peurs et de ses croyances de fils et petit-fils de paysan. Des êtres rendus durs par la pauvreté, la misère ou la guerre.

Les temps difficiles qui se déroule au moment de la grande crise dans un vallon semblable à celui de Une terre d’ombre est bouleversante. Portrait poignant d’une femme rendue si dure par la bataille quotidienne contre la faim, et portrait qui prend aux tripes d’un homme qui tente, quand même, de vivre avec elle sans perdre quelques éclats de générosité.

C’est encore une femme forte qui clôt le recueil avec Lincolnites, dure et forte non par choix, mais par nécessité vitale.

Entre les deux, magnifiques pages sur le retour au pays d’un soldat, sur le désarroi d’un vieil homme dépouillé du peu qu’il a, terrible portrait d’un coin perdu où le fils vole et terrifie ses parents, sur un homme qui ne peut rien faire pour ne pas perdre sa femme, et d’une femme prête à tout pour ne pas perdre son mari …

Il y a des histoires de folie, de douleur, d’amour et de dignité. C’est dépouillé, limpide, tranchant et émouvant. Un concentré de la beauté et de l’humanité de l’écriture de Ron Rash. Magnifique.

Ron Rash / Incandescences (Burning bright, 2010), Seuil (2015), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Une belle nouvelle de Jeffery Deaver

Jolie nouvelle publiée par Ombres Noires : Châtié par le feu de Jeffery Deaver.

DeaverEvans et Diaz, un américain et un mexicain. Ils se retrouvent à Hermosillo, capitale du Sonora, au nord du Mexique. Ils sont là pour assassiner, pour le compte de leurs gouvernements respectifs, Alonso Maria Carillo, dit Cuchillo, chef d’un des cartels les plus craint de la zone. Le problème est que Cuchillo est très intelligent et très méfiant, qu’on n’est même pas certain à 100 % qu’il ne soit pas un simple homme d’affaire prospère, et qu’il n’a aucun point faible. Sinon peut-être son amour immodéré pour les livres rares.

Cuchillo, de son côté, sait qu’on en veut à sa vie, sa vie d’honnête homme d’affaire. Alors, qui est chasseur, qui est chassé ?

On ne peut pas reprocher à cette nouvelle d’être vite lue, elle a le format idéal, qui colle avec l’histoire racontée. Dans un cadre qui est malheureusement devenu familier (à savoir les horreurs perpétrées par les cartels mexicains), Jeffery Deaver écrit un modèle de nouvelle : Tout est dit, les informations nécessaires sont distillées, il n’y en a pas en trop, et le lecteur doute jusqu’à la dernière phrase : El Cuchillo est-il un salaud ou non ? Quelle est le plan des deux tueurs ? Seront-ils démasqués ?

Le suspense et les coups de théâtres sont parfaitement amenés, un pur plaisir. Alors c’est vrai, c’est court, mais c’est la bonne longueur pour la bonne histoire. Chapeau.

Je ne connaissais pas cet auteur, est-il aussi bon dans ses œuvres longues ? Quelqu’un ici le connaît-il ?

Jeffery Deaver / Châtié par le feu (An acceptable sacrifice), Ombres Noires (2015), traduit de l’anglais (USA) par Périnne Chambon.