Archives pour la catégorie Nouvelles Noires

Que ne peut-on faire à Guy Novès ?

On ne peut pas faire ça à Guy Novès. Difficile de ne pas intriguer l’amateur de rugby, le toulousain, et que dire de l’amateur de rugby toulousain ? C’est signé Benoit Séverac.

Severac-NovesAdrien Golivat est journaliste à France Bleue Toulouse. A défaut de mieux, lui qui se rêvait grand journaliste et se retrouve coincé là. Quand il reçoit une photo montrant l’ouvreur emblématique du stade en compagnie d’une prostituée, il se dit qu’il ne mange pas de ce pain-là. Mais quand l’expéditrice de la photo, qui milite farouchement pour l’interdiction de la prostitution, est assassinée chez elle, il se demande s’il y a un lien. Et s’il y a quelque chose de pourri au Stade Toulousain, et pourquoi pas à la mairie.

Evacuons tout de suite le problème récurrent de ce format qu’est la novella : le prix. Difficile de convaincre à quelqu’un de claquer 12 euros pour une demi-heure de lecture … Mais c’est le même problème avec toutes les collections actuelles qui publient ce format. Alors il reste la solution du cadeau, ou des bibliothèques …

Ceci dit, on passe une bonne demi-heure. Ne serait-ce que parce que la phrase « On ne peut pas faire ça à Guy Novès » résonne forcément, et qu’on est fort curieux de voir ce qu’on ne peut pas lui faire, et si on va le lui faire ou non. Et sur un texte court, un bon titre et une bonne accroche qui excite la curiosité, c’est la moitié du travail de fait.

L’autre moitié répond aux attentes : Bonne intrigue, une visite dans les locaux d’une radio locale, un coup d’œil à la forteresse qu’est un club de sport professionnel vitrine d’une ville, un bon rythme, et une résolution qui marche.

Et si vous voulez savoir ce que Guy Novès fait dans cette galère, va falloir le lire …

Benoit Séverac / On ne peut pas faire ça à Guy Novès, Court Circuit (2016).

Le Far west de Marcus Malte

Tiens, je continue avec les Marcus. Après Marcus Sakey, deux nouvelles noires, de Marcus Malte, publiées chez In8 : Far West.

MalteLes Cowboys, c’est le bureau du shérif d’un bled du Mississippi. Un bureau alerté par un coup de fils : un gus se balade avec un énorme lézard en laisse. A priori pas un délit quand même. Et le bureau du shérif en reçoit d’autres des coups de fils saugrenus. Il parait même que certains ont des relations avec des lamas ! Mais attention que derrière la farce ne se cache pas quelque chose de plus sinistre.

Les indiens, ce sont ceux d’Amazonie. La disparition de leur forêt met Lila très en colère. Lila, Jo et Damien. Jo et Damien se sont connus en prison. Damien pour des broutilles, Jo l’ancien des forces spéciales pour avoir tué deux hommes. Et Lila venait les visiter. Quand ils sont sortis tous les deux, Lila les attendait et ils ont fait un bout de chemin ensemble. Jusqu’au drame.

En deux nouvelles, joliment rassemblées en forme de clin d’œil avec ses cowboys et ses indiens, tout le talent de Marcus Malte.

Un humour absurde dans la première, un absurde qui peut faire sourire (comme le début de l’histoire du lézard, ou celle du lama), ou un absurde qui fait froid dans la dos avec cette mère qui apprend à tirer au fusil à sa fille … aveugle. Et un absurde qui grince quand même vite, au détour d’une remarque bien bas de front. Et finalement, on finit dans le sinistre, avec un final que l’on sent arriver, bien glauque, dans les dernières pages. Et toujours une superbe histoire d’amour, racontée magnifiquement en quelques lettres, et qui finit mal, on s’en doutait. On sourit et on a le cœur serré.

Et une sorte d’errance plus classique dans la seconde, avec encore des histoires d’amour, d’amitié, de rages, de douleurs et de violence. Trois magnifiques personnages, dans la lignée de tous ceux de Marcus Malte qui n’a pas son pareil pour camper des paumés inoubliables, des êtres évoluant à la marge, Zodiak, Romain, Sonia, Mister, Tamara … et aujourd’hui Jo, Damien et Lila. On les aime instantanément (même quand ils font peur), ils ont une humanité, une profondeur, des failles qui les rendent bouleversants. C’est une fois de plus le cas.

Marcus Malte / Far West, In8/Polaroid (2016).

Des nouvelles de Ron Rash

Une dernière lecture en retard et après, promis, j’attaque la rentrée. Je ne pouvais pas mieux finir l’été qu’avec Incandescences, le recueil de nouvelles de l’américain Ron Rash.

RashDe la guerre de sécession à nos jours, en passant par la crise de 29 et le retour de la seconde guerre mondiale, douze nouvelles, essentiellement rurales, qui frappent directement au cœur.

Des êtres qui dérapent comme cette femme, frappée par le deuil, qui fait une fixation sur les jaguars, ou cet homme, universitaire, qui ne peut, malgré sa vie de citadin, se débarrasser de ses peurs et de ses croyances de fils et petit-fils de paysan. Des êtres rendus durs par la pauvreté, la misère ou la guerre.

Les temps difficiles qui se déroule au moment de la grande crise dans un vallon semblable à celui de Une terre d’ombre est bouleversante. Portrait poignant d’une femme rendue si dure par la bataille quotidienne contre la faim, et portrait qui prend aux tripes d’un homme qui tente, quand même, de vivre avec elle sans perdre quelques éclats de générosité.

C’est encore une femme forte qui clôt le recueil avec Lincolnites, dure et forte non par choix, mais par nécessité vitale.

Entre les deux, magnifiques pages sur le retour au pays d’un soldat, sur le désarroi d’un vieil homme dépouillé du peu qu’il a, terrible portrait d’un coin perdu où le fils vole et terrifie ses parents, sur un homme qui ne peut rien faire pour ne pas perdre sa femme, et d’une femme prête à tout pour ne pas perdre son mari …

Il y a des histoires de folie, de douleur, d’amour et de dignité. C’est dépouillé, limpide, tranchant et émouvant. Un concentré de la beauté et de l’humanité de l’écriture de Ron Rash. Magnifique.

Ron Rash / Incandescences (Burning bright, 2010), Seuil (2015), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Une belle nouvelle de Jeffery Deaver

Jolie nouvelle publiée par Ombres Noires : Châtié par le feu de Jeffery Deaver.

DeaverEvans et Diaz, un américain et un mexicain. Ils se retrouvent à Hermosillo, capitale du Sonora, au nord du Mexique. Ils sont là pour assassiner, pour le compte de leurs gouvernements respectifs, Alonso Maria Carillo, dit Cuchillo, chef d’un des cartels les plus craint de la zone. Le problème est que Cuchillo est très intelligent et très méfiant, qu’on n’est même pas certain à 100 % qu’il ne soit pas un simple homme d’affaire prospère, et qu’il n’a aucun point faible. Sinon peut-être son amour immodéré pour les livres rares.

Cuchillo, de son côté, sait qu’on en veut à sa vie, sa vie d’honnête homme d’affaire. Alors, qui est chasseur, qui est chassé ?

On ne peut pas reprocher à cette nouvelle d’être vite lue, elle a le format idéal, qui colle avec l’histoire racontée. Dans un cadre qui est malheureusement devenu familier (à savoir les horreurs perpétrées par les cartels mexicains), Jeffery Deaver écrit un modèle de nouvelle : Tout est dit, les informations nécessaires sont distillées, il n’y en a pas en trop, et le lecteur doute jusqu’à la dernière phrase : El Cuchillo est-il un salaud ou non ? Quelle est le plan des deux tueurs ? Seront-ils démasqués ?

Le suspense et les coups de théâtres sont parfaitement amenés, un pur plaisir. Alors c’est vrai, c’est court, mais c’est la bonne longueur pour la bonne histoire. Chapeau.

Je ne connaissais pas cet auteur, est-il aussi bon dans ses œuvres longues ? Quelqu’un ici le connaît-il ?

Jeffery Deaver / Châtié par le feu (An acceptable sacrifice), Ombres Noires (2015), traduit de l’anglais (USA) par Périnne Chambon.

Des nouvelles de Jérôme Leroy

J’aime bien avoir toujours sous la main un recueil de nouvelles. Que je lis peu à peu, dans les interstices laissés par les gros romans. Le dernier est signé Jérôme Leroy : Les jours d’après, contes noirs.

Leroy-contesDeux anciens barbouzes règlent leurs comptes à Lille, sur fond de souvenirs d’amours de jeunesse.

Un hommage aux victimes de Guernica couleur sépia.

Quelques futurs possibles, tous plus déprimants les uns que les autres, quoi que … Le dernier braquage du monde n’est pas dépourvu d’une lueur d’espoir, et l’histoire de zombies est assez méchante pour être drôle …

Un éloge de la paresse.

Un hommage pastiche aux grands du roman d’espionnage réussi ; un autre à K. Dick.

Une histoire de fantôme romantique, un chant d’amour au PC, et une vengeance réjouissante qui envoie un sinistre con en enfer fiscal.

Un match de foot (et oui, Jérôme aime le foot) spécialement dédié à David Peace et un cauchemar d’écrivain.

La plupart de ces nouvelles ne sont pas inédites, j’en avais d’ailleurs déjà lu trois, que j’ai eu grand plaisir à relire.

Des hommages réussis à certains de ces auteurs fétiches (et quelqu’un qui aime, entre autres, David Peace, John Le Carré ou Philip K. Dick ne peut pas être totalement mauvais). Les thématiques chères à Jérôme Leroy : le charme des jeunes filles blondes, les vieilles rues de Lisbonne, les luttes syndicales et politiques, la littérature, la nécessité de prendre le temps, de préférence avec un livre et un verre à la main … Elles sont toutes là, traitées avec humour et légèreté, avec élégance aussi et une certaine distance souriante que permet bien le format court.

Un format court qui autorise aussi des idées assez délirantes qui ne tiendraient pas la longueur, et un humour très référencé qui fait mouche en quelques pages mais agacerait sans doute dans un roman.

Bref, le court va bien à Jérôme Leroy, il lui permet d’être tour à tour méchant, respectueux, romantique, drôle, vindicatif ou songeur. Voire déprimé.

A déguster. En paressant un verre à la main cela va sans dire.

Jérôme Leroy / Les jours d’après, contes noirs, La petite vermilllon (2015).

Carlos Salem : Cuentos

C’est la fête pour les amateurs de Carlos Salem. Après son excellent évangile, voici une autre facette de son talent avec Japonais grillés, un recueil de nouvelles paru chez In8.

Cinq nouvelles dans ce recueil, cinq perles, pas une fausse note.

Salem-JaponaisJaponais grillés est drôle et nous permet de retrouver le tueur à gage très pro et très minutieux de Nager sans se mouiller. Ou au moins un personnage qui lui ressemble étrangement. Humour noir au menu, avec le gouffre entre les atrocités racontées et le ton très neutre et pro du narrateur. Au point qu’on doit réfléchir pour se rendre compte qu’il raconte des atrocités. Et une très jolie chute.

Dans Petits paquets, c’est Poe, le pote de Dieu Junior (ou, là encore, quelqu’un qui lui ressemble étrangement) qui raconte. Une nouvelle très émouvante sur le talent massacré, l’amitié, l’exploitation des plus faibles, sur la lente chute de ceux qui ne trouvent pas leur place dans une société de « gagnants » autoproclamés. Et là encore, très belle chute qui prend aux tripes.

On retrouve Poe, dans un bar (quelle surprise !) dans Comme voyagent les nuages. La nouvelle qui, parmi les cinq, flirte le plus avec l’absurde et le fantastique, ou le rêve. Mais un rêve bien sombre, perdu dans les sous-sols du métro. Une nouvelle dans laquelle j’ai senti un hommage au grand Cortazar, mais je peux me tromper, faudra que j’en discute avec Carlos. Toujours est-il qu’elle m’a fait penser au maître argentin, sans souffrir de la comparaison, ce qui est en soi une sacrée performance !

Des marguerites dans les flaques se déroule de nouveau dans un bar. Dialogue entre le barman et un vieux flic de plus en plus imbibé. Un vieux flic qui ne veut pas lâcher une affaire, bien que tout le monde se fiche du meurtre d’une prostituée. Un vieux flic qui noie son échec dans l’alcool … Jusqu’à l’excellente chute, encore.

Et revoilà Poe dans Mais c’est toi qu’elle aimait le plus, excellente variation sur le thème de la femme fatale mais fragile. Fort bien écrite, très bien construite, avec encore une chute parfaite.

Bref, cinq pépites, des personnages émouvants, des bars la nuit, de l’humour noir, un hommage aux grands classiques du polar et de la littérature argentine. Que vous faut-il de plus ?

Carlos Salem / Japonais grillés??, ??), In8/Polaroïd (2015), traduit de l’espagnol (Argentine ?) par Judith Vernant.

Blues et nouvelles avec Marc Villard

Un nouveau recueil de nouvelles de Marc Villard, c’est toujours une bonne nouvelle. Le dernier en date s’appelle Harmonicas et chiens fous.

villard-harmonicaLa frontière franco-belge. De la musique américaine (blues, rock ou cajun). Des hommes, des femmes et des gamins souvent paumés, revenus de tout ou en route vers on ne sait quoi. Un peu de drogue (pas trop), de l’alcool, du foot (pas trop non plus), et des relations compliqués, avec un amour, un fils, un père …

Et dix histoires ciselées dans le style impeccable de Marc Villard, qui racontent la peur d’avoir perdu une gamine ; le plaisir d’une virée, même morne, avec un fils qu’on ne voit pas souvent ; la joie de partager un moment de musique ou la lente descente dans la folie.

Dix histoires qui, pour une fois, ne finissent pas toutes mal. Dix bouts de trajectoires humaines, dix morceaux de blues. Certains en fin de vie comme le rappel à la fin du concert, d’autres juste au milieu, qui finissent en suspens, attendant le morceau suivant. Dix tranches de vie à déguster tranquillement, au son d’un blues du delta, d’une guitare bien grasse, ou de l’harmonica de Milteau.

Marc Villard / Harmonicas et chiens fous, Cohen & Cohen (2015).