Archives pour la catégorie Nouvelles Noires

Carlos Salem : Cuentos

C’est la fête pour les amateurs de Carlos Salem. Après son excellent évangile, voici une autre facette de son talent avec Japonais grillés, un recueil de nouvelles paru chez In8.

Cinq nouvelles dans ce recueil, cinq perles, pas une fausse note.

Salem-JaponaisJaponais grillés est drôle et nous permet de retrouver le tueur à gage très pro et très minutieux de Nager sans se mouiller. Ou au moins un personnage qui lui ressemble étrangement. Humour noir au menu, avec le gouffre entre les atrocités racontées et le ton très neutre et pro du narrateur. Au point qu’on doit réfléchir pour se rendre compte qu’il raconte des atrocités. Et une très jolie chute.

Dans Petits paquets, c’est Poe, le pote de Dieu Junior (ou, là encore, quelqu’un qui lui ressemble étrangement) qui raconte. Une nouvelle très émouvante sur le talent massacré, l’amitié, l’exploitation des plus faibles, sur la lente chute de ceux qui ne trouvent pas leur place dans une société de « gagnants » autoproclamés. Et là encore, très belle chute qui prend aux tripes.

On retrouve Poe, dans un bar (quelle surprise !) dans Comme voyagent les nuages. La nouvelle qui, parmi les cinq, flirte le plus avec l’absurde et le fantastique, ou le rêve. Mais un rêve bien sombre, perdu dans les sous-sols du métro. Une nouvelle dans laquelle j’ai senti un hommage au grand Cortazar, mais je peux me tromper, faudra que j’en discute avec Carlos. Toujours est-il qu’elle m’a fait penser au maître argentin, sans souffrir de la comparaison, ce qui est en soi une sacrée performance !

Des marguerites dans les flaques se déroule de nouveau dans un bar. Dialogue entre le barman et un vieux flic de plus en plus imbibé. Un vieux flic qui ne veut pas lâcher une affaire, bien que tout le monde se fiche du meurtre d’une prostituée. Un vieux flic qui noie son échec dans l’alcool … Jusqu’à l’excellente chute, encore.

Et revoilà Poe dans Mais c’est toi qu’elle aimait le plus, excellente variation sur le thème de la femme fatale mais fragile. Fort bien écrite, très bien construite, avec encore une chute parfaite.

Bref, cinq pépites, des personnages émouvants, des bars la nuit, de l’humour noir, un hommage aux grands classiques du polar et de la littérature argentine. Que vous faut-il de plus ?

Carlos Salem / Japonais grillés??, ??), In8/Polaroïd (2015), traduit de l’espagnol (Argentine ?) par Judith Vernant.

Blues et nouvelles avec Marc Villard

Un nouveau recueil de nouvelles de Marc Villard, c’est toujours une bonne nouvelle. Le dernier en date s’appelle Harmonicas et chiens fous.

villard-harmonicaLa frontière franco-belge. De la musique américaine (blues, rock ou cajun). Des hommes, des femmes et des gamins souvent paumés, revenus de tout ou en route vers on ne sait quoi. Un peu de drogue (pas trop), de l’alcool, du foot (pas trop non plus), et des relations compliqués, avec un amour, un fils, un père …

Et dix histoires ciselées dans le style impeccable de Marc Villard, qui racontent la peur d’avoir perdu une gamine ; le plaisir d’une virée, même morne, avec un fils qu’on ne voit pas souvent ; la joie de partager un moment de musique ou la lente descente dans la folie.

Dix histoires qui, pour une fois, ne finissent pas toutes mal. Dix bouts de trajectoires humaines, dix morceaux de blues. Certains en fin de vie comme le rappel à la fin du concert, d’autres juste au milieu, qui finissent en suspens, attendant le morceau suivant. Dix tranches de vie à déguster tranquillement, au son d’un blues du delta, d’une guitare bien grasse, ou de l’harmonica de Milteau.

Marc Villard / Harmonicas et chiens fous, Cohen & Cohen (2015).

Une nouvelle délicieuse de Thomas H. Cook

Il y a peu je vous causais ici d’un texte court, un vrai bonbon signé John Connolly publié chez Ombres Noires. Et bien dans la même boite, il y a un autre chocolat, signé Thomas H. Cook cette fois : Le secret des tranchées.

Cook-secret-des-tranchees1968 à New York. Franklin Altman a eu du succès dans la vie. Il a fait de très bonnes études en Allemagne, a survécu aux tranchées de la Grande Guerre et a immigré aux Etats-Unis dans les années vingt, quand la situation économique de l’Allemagne, saignée par le traité de Verdun s’est dégradée. Intellectuel reconnu il est invité dans une librairie pour faire un discours commémoratif, en ce 11 novembre qui fête la fin de la dernière guerre importante du XX° siècle. Dans un coin, très discret, un petit homme mal habillé attend la fin de la rencontre pour venir lui parler …

Fin, subtil, intelligent, bien écrit, très bien construit avec une chute certes prévisible mais joliment amenée … Du pur Thomas H. Cook qui semble s’être bien amusé dans cette longue nouvelle. Il prouve ici qu’il est aussi à l’aise dans ce format que dans ses merveilleux romans, et qu’il maîtrise également avec élégance l’uchronie.

Un vrai plaisir, aussi délicieux, dans un autre genre, que le livre de John Connolly. Comme dans le cas de ce dernier d’ailleurs la nouvelle est suivie d’une courte interview.

Thomas H. Cook / Le secret des tranchées (What’s in a name ?, 2014), Ombres Noires (2014), traduit de l’anglais (Irlande) par Philippe Loubat-Delranc.

Cocaïne

Trois plumes italiennes réunies autour d’un des trafics les plus juteux qui soit : Celui de la cocaïne. Trois nouvelles de Massimo Carlotto, Gianrico Carofiglio et Giancarlo De Cataldo.

CocainaLa piste de Campagna de Massimo Carlotto nous plonge au cœur du trafic tout en restant à Padoue, ville bien connue de l’auteur. Campagna est flic aux stups. Un flic pas très bien vu de sa hiérarchie, mais efficace. Un flic qui protège ses informateurs, et surtout un ami d’enfance, ancien ouvrier devenu un petit dealer qui fournit essentiellement les prolos qui consomment pour tenir le coup. Soupçonné de corruption Campagna va être obligé de monter un gros coup pour attraper les commanditaires.

Sans surprise pour ceux qui le connaissent, la nouvelle de Carlotto est la plus politique des trois, celle qui replace le trafic et la consommation dans un contexte de luttes sociales, ou plus précisément un contexte où les perdants ont abandonné la lutte. Tout cela sans jamais sacrifier l’efficacité de la narration, une vraie réussite.

La vitesse de l’ange de Gianrico Carofiglio est la nouvelle la plus statique et intimiste. Un écrivain vient tous les soirs s’installer à la terrasse d’un café en bord de mer pour faire avancer son roman. C’est là qu’il se lie d’une amitié distante avec Sara, une femme athlétique qui vient là, faire des listes. Sara commence à lui raconter sa vie, la vie d’une ancienne chef des stups.

De mon point de vue c’est la nouvelle la plus faible. Pas inintéressante, bien écrite, mais un peu lente et manquant de substance, surtout quand on la compare aux deux autres. Une histoire d’amour, bien racontée dans laquelle, finalement, le lien avec la cocaïne est presque anecdotique.

Bal poudré de Giancarlo De Cataldo clôt le recueil. On commence quelque part en Amérique du Sud dans une plantation de coca, entre truands locaux, représentants des cartels mexicains et envoyés italiens de la mafia calabraise. On continue en Italie, à l’arrivée de la marchandise, et surtout là où se préparent les montages financiers qui permettent de planquer et de blanchir les monstrueuses sommes d’argent que génère le trafic.

Sans surprise, comme pour la première nouvelle, on retrouve le style et les thématiques de De Cataldo : Une écriture très efficace, sèche et sans fioritures et la description des mécanismes complexes qui régissent aujourd’hui les trafics et les magouilles autour des mouvements de fonds (que ce soit pour blanchir de l’argent sale ou pour planquer de l’argent). Efficacité, bonne narration, une histoire complexe rendue très accessible par l’écriture. Du bon De Cataldo.

Comme il est difficile de lire en France des nouvelles de ces trois auteurs, on ne peut que saluer cette initiative de Fleuve Noir, à qui on devait déjà une autre excellente initiative, celle de publier trois autres nouvelles sur le thème des juges. A suivre donc ?

Massimo Carlotto, Gianrico Carofiglio et Giancarlo De Cataldo / Cocaina (Cocaina, 2012), Fleuve Noir (2014), traduit de l’italien par Jean Justo Ramon.

Le polar de A à Z

Pouy-Villard-ABCDe A comme Amphétamines (et non, ce n’est pas signé M. Villard mais J-B. Pouy), à Z comme Zone (et là, oui, c’est signé M. Villard), sans passer par J comme Jazz (c’est J comme Jivaro), ni par C comme Cyclisme (c’est C comme Copropriétaires), en passant par des classiques H comme Hold up ou L comme Lame, et des moins attendus, comme G comme Gériatrie ou N comme Nibards … 26 nouvelles inédites illustrées par José Correa et écrites par Marc Villard et Jean-Bernard Pouy.

Que dire qui n’aie déjà été dit mille fois à propos des Quick et Flupke, des Dupont et Dupond, des Starsky et Hutch, des Avron et Evrard, des Doublepatte et Patachon (non je ne dirai pas des Jacob et Delafon) de la nouvelle noire française ?

Oui ils sont à la fois agaçants et époustouflants. Agaçants parce qu’époustouflants. C’est qu’il faut avoir une aisance insolente pour être capable de pondre une nouvelle qui tienne la route sur n’importe quel sujet, comme ça.

Vous sauriez vous écrire sur Daïquiri ou Quéquette ? Comme ça, sans pondre un machin mal foutu et potache ? Ben eux ils savent.

Vous sauriez vous écrire treize nouvelles sans qu’il y en ait une un peu plus faible que les autres, une dont on sent qu’elle a été écrite dans la douleur, parce qu’il fallait compléter ? Eux ils savent.

Vous savez mêler André Gide aux flics, le volleyball à l’église Saint-Bernard, ou Satan au vélo, et faire cela de la façon la plus naturelle du monde ? Eux ils savent.

Vous savez faire sourire, rire ou serrer la gorge en deux pages ? Eux ils savent.

Agaçants et époustouflants donc. Si vous ajoutez de beaux dessins noir et blanc et un très joli travail d’édition vous avez une idée facile et intelligente pour les cadeaux de Noël.

Marc Villard et Jean-Bernard Pouy, illustrations de José Correa /L’alphabet du polar, In8 (2014).

Un bien bel objet.

On trouve souvent Marc Villard associé à de très beaux objets inclassables. En voici un de plus, en collaboration avec la photographe Hermance Triay : Scènes de crime.

Villard-scenes-de-crimeQuarante photos : Vingt lieux, vingt objets, du plus rassurant (un coussin, un bas ou des gants de femme) au plus explicite (couteaux ou flingues). Vingt couples autour desquels Marc Villard invente une histoire, très courte (deux pages) qui finit mal.

Un lieu, l’arme du crime et en route pour vingt histoires. Des histoires de meurtres, avec toutes les raisons que l’homme (ou la femme) a découvertes depuis des millénaires pour occire son prochain : jalousie, amour, argent, vengeance …

Comme toujours avec Marc Villard, les textes sont ciselés, on sent qu’il s’est amusé à improviser autour des photos, le décor planté en quelques lignes, et au final l’objet est fort beau (joli travail d’édition).

Je ne sais pas s’il est facile de le trouver en librairie ou en bibliothèque, mais vous pouvez toujours le réclamer.

Photos Hermance Triay, textes Marc Villard / Scènes de crime, Le bec en l’air (2014).

Des nouvelles de Pascal Garnier chez In8

In8 est une petite maison qui fait de très bon et beau boulot. D’un autre côté, avec un directeur de collection qui s’appelle Marc Villard, pas étonnant qu’ils dénichent d’excellentes nouvelles noires ! Un des derniers ouvrages en date est ce recueil de Pascal Garnier, dont je n’avais jamais entendu parler (bien qu’il semble qu’il ait été édité une première fois chez Syros il y a bien longtemps) : Vieux Bob.

Garnier-Vieux-BobDeux êtres solitaires, harassés par le boulot, ne savent pas se dire leur possible attirance dans le métro. Et ça finit mal.

Un vieux chien (Vieux Bob) encombre dans un bar. Faut-il s’en débarrasser ? Mais, finalement, qui dérange le plus ?

Des solitudes terribles, des vies ternes, seul ou en couple, quand il n’y a aucun but, que tout est gris. Faut-il continuer à deux ? Sans se voir. Peut-on continuer tout seul ? Et quand on est vieux, dans un sud écrasé par la chaleur, ignoré de tous …

Et puis, aussi, une belle histoire, le temps d’un week-end lumineux …

Neuf nouvelles, neuf petits bouts de vie, un week-end, un retour en métro, un après-midi écrasé de chaleur, un dimanche terne parmi d’autres … certaines finissent mal, très mal. D’autres laissent paraître un rayon de soleil, d’autres encore semblent noyées, tout du long, sous une pluie grise …

Toutes sont belles, émouvantes dans leur proximité, dans l’attention portée à ces gens dont personne ne parle, qui ne font pas les gros titres, qui ne se révoltent pas, ne sont pas non plus « suffisamment » mal pour intéresser les journalistes. Ces gens que l’on croise tous les jours sans les voir.

Pascal Garnier leur avait donné sa voix, le temps de neuf nouvelles.

Pascal Garnier / Vieux Bob, In8/Polaroïd (2014).

Brèves de noir pour les Quais du Polar

Pour fêter leurs dix ans les Quais du polars se sont associés aux éditions points et nous proposent des nouvelles inédites des 9 précédents gagnants des prix du festival. Un tour d’horizon du polar français ma foi assez réjouissant.

On y trouve :

BrevesNoirLa meute, une fiction guerrière toujours aussi efficace de DOA, de quoi nous faire patienter (mais pas trop j’espère) en attendant son prochain roman. Patienter et saliver tant on a plaisir à retrouver le style DOA et l’ambiance de certains passages de Citoyens clandestins.

Deux nouvelles inspirées de faits réels : les bébés dans le congélateur pour Le clandestin de Franck Thilliez et une histoire de barbe bleue contemporaine pour Un canard au sang de François Boulay.

Un portrait tendre et un rien fantastique, de deux personnages hors norme, sous la plume de Marcus Malte. Un portrait qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, mais qui laisse une empreinte durable dans la mémoire. Cela s’appelle Max Vegas.

Un carnet de voyage dans les Caraïbes auquel il ne manque ni punch (dans tous les sens du terme), ni humour. C’est L’échappée, signée … Caryl Férey.

Antoine Chainas signe Une trajectoire. Radiographie sans concession d’un parcours de battant. C’est sec, net, sombre, sans pitié et sans grand espoir.

Serge Quadruppani s’intéresse lui aux mouvements de révolte et de révolution démarrés en Tunisie dans Le point de vue de la gazelle. Malgré la violence de ce qui est évoqué, c’est sans doute le texte le plus porteur d’espoirs.

Antonin Varenne nous amène dans une petite ville déjà morte, même si elle ne le sait pas encore. Dernière lumière, la bien nommée est une nouvelle d’une tristesse terrible.

Pour finir, on se demande bien ce qu’a pu fumer ou boire ou les deux Olivier Truc chez les lapons. L’exfiltration de Snowdenski est un texte complètement allumé, totalement burlesque qui laisse un goût de vodka et de cornichon au miel dans la bouche. Il faut lire pour comprendre …

C’est la règle du genre, quand on a comme ça des auteurs aussi différents rassemblés dans un recueil on a forcément se chouchous. Avant de dire qui j’ai préféré, il est important de noter que, cette fois, toutes les nouvelles sont de bonne facture. Le recueil est donc, dans son ensemble, une réussite.

Ensuite, sans surprise (c’est peut-être une peu triste d’ailleurs), les textes de mes auteurs préférés sont ceux que j’ai trouvé les meilleurs. Et chez chacun j’ai retrouvé les thématiques et le style qui me plaisait déjà chez eux.

DOA tout en nerfs, impeccable dans l’action, sec comme un coup de trique. Marcus Malte incomparable dans sa façon de donner vie à des êtres à la marge avec une tendresse et une empathie remarquables. Caryl Férey voyageur et drôle, car oui, Caryl Férey est souvent voyageur, et très souvent drôle quand il ne décide pas d’être très noir. Antoine Chainas disséquant une vie exemplaire (dans le sens qui illustre par l’exemple) de façon impitoyable. Serge Quadruppani auprès des révoltés et des révolutions d’aujourd’hui. Bref on est en terrain connu, et c’est bon.

J’ai moins aimé les nouvelles de Franck Thilliez et François Boulay, et pour finir, s’il y a eu des surprises, c’est dans la mélancolie d’Antonin Varenne, et du côté complètement allumé de la nouvelle d’Olivier Truc. Mais il est vrai qu’eux on les connaît encore mal, même si leurs premiers romans ont fait causer dans les chaumières.

En résumé, c’est très bien, si vous aimez les nouvelles vous pouvez y aller les yeux … grands ouverts.

Collectif / Brèves de noir, Points (2014).

Histoires de femmes en colère

Si vous cherchez un petit cadeau pour Noël, voici une idée : Un très joli coffret (comme tout ce que font les éditions In8), qui rassemble quatre belles signatures du polar français sous la thématique de Femmes en colère. On y trouve quatre nouvelles de Marc Villard, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain et Marcus Malte.

packfemen.aiQuatre histoires de femmes en colère, quatre histoires de vengeances, quatre styles et quatre nouvelles fort belles.

Kebab palace : Cécile et sa fille Lulu, seize ans vivent dans un mobile home quelque part en Alsace. Cécile boit, comme un trou. On ne saura pas pourquoi. Souvent Lulu doit aller la récupérer au poste. Ou au Kebab Palace. Le jour où elles trouvent le cadavre mutilé d’une jeune chinoise, elles décident de piéger le tueur et de se venger sur lui des injustices de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne idée.

Disparitions : Elsa marche dans les rues de Bangkok. Elle est là pour se venger de Cedric, l’homme en qui elle a cru et qui lui a tout pris, tout. Ce soir elle récupèrera son dû et le laissera avec seulement se yeux pour pleurer. A moins que la vie n’en décide autrement.

La sueur d’une vie : Yanamaria, Querida, Dorbeta, Erendira et quelques autres. Elles ont autour de 80 ans, et sont victimes de la crise en Espagne. Les banques leur ont tout pris, elles n’ont plus rien à perdre. Alors aujourd’hui l’heure de la vengeance a sonné.

Tamara, suite et fin : Tamara vient de Guyane. Elle y a vécu jusqu’au jour où elle a hérité d’une terre, en pleine campagne, quelque part en métropole. La chance de sa vie, la chance de changer de vie. Elle s’installe, élève des cochons et s’en tire fort bien. Mais Tamara est étrangère (comprenez, pas du village), noire et femme. Autant dire que sa vie ne va pas être facile, et que les plus obtus des locaux sont bien résolus à la faire partir. Jusqu’à ce que Tamara décide qu’elle en a assez.

Trois excellents textes … Et puis Marcus Malte.

L’idée n’est pas ici de dénigrer les trois autres, bien au contraire.

On sait depuis longtemps que Marc Villard est un des grands de la nouvelle. Il confirme une fois de plus, même s’il s’éloigne un peu (mais un peu seulement) de ses thématiques habituelles : il n’y a ici ni flic pourri, ni jazz, ni dope … mais il y a deux êtres qui souffrent, se perdent et perdent les pédales. Ecriture au rasoir, maîtrise de la progression narrative, du fait main. C’est la vengeance, aveugle, de celles qui n’ont plus rien à espérer.

Dominique Sylvain elle s’intéresse à une vengeance personnelle, une femme trahie qui demande des comptes. Elle montre qu’elle est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman dans cette nouvelle qui vous réserve quelques surprises.

Didier Daeninckx écrit la nouvelle la plus politique. Politique mais littéraire. La construction est impeccable, la montée de la tension parfaite, la chute rageante et réjouissante à la fois. S’il fallait pinailler, mais vraiment pour pinailler, je dirais juste que faire du pourri un petit fils de franquiste n’était peut-être pas nécessaire, parce que les banquiers pourris sont, malheureusement autant fils ou petit-fils de bourreaux que ceux de victimes … 

Et puis il y a Tamara et Marcus Malte. La première scène vous sèche d’emblée. La construction est habile et parfaitement maîtrisée … Comme toujours, la grande force de l’auteur c’est son empathie, et sa capacité à nous toucher au plus profond sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Tamara et la gamine qui raconte avec elle vont vous bouleverser, leur souffrance, leur rage, leur vengeance resteront longtemps dans vos esprits. Le texte est à la fois tendre et âpre, il désespère sur la nature humaine, mais en même temps donne de l’espoir … La magnifique conclusion d’un très beau coffret.

Marc Villard / Kebab palace, In8/Polaroid (2013) – Didier Daeninckx / La sueur d’une vie, In8/Polaroid (2013). – Dominique Sylvain / Disparitions, In8/Polaroid (2013). – Marcus Malte / Tamara, suite et fin, In8/Polaroid (2013). Dans Femmes en colère.

Des nouvelles signées Daniel Woodrell

Daniel Woodrell est un auteur beaucoup trop rare, et vraiment pas assez lu. Tellement rare que je m’aperçois que je n’ai parlé de lui qu’une fois en cinq ans de blog. Et que cela faisait longtemps qu’on n’avait plus de ses nouvelles. C’est pourquoi je vous encourage vivement à vous précipiter sur le Manuel du hors-la-loi, recueil qui vient de sortir chez Rivages.

manuel du hors la loi.indd12 nouvelles qui, presque toutes, se déroulent dans le Ozarks, théâtre de la majorité des romans de Daniel Woodrell. Si vous ne savez pas où ils se situent, vous pouvez aller jeter un œil sur l’embryon d’article de Wikipedia. Mais sachez qu’après la lecture de Woodrell vous n’aurez pas forcément envie d’aller arpenter le chemin de randonnée des Ozarks dont ils causent …

Ne vous attendez pas à des nouvelles « à chute ». Celles de ce recueil sont l’occasion de portraits d’hommes et de femmes perdus, enfoncés dans la folie, la misère, le chagrin ou la peur. Comme dans ses romans, l’immense force des récits de Woodrell est de nous les rendre très proches, tout pareils à nous-mêmes, de rendre palpable leur humanité. Tous les récits sont émouvants, et si l’on retient peu les intrigues, on n’oublie aucun des personnages rencontrés.

Que ce soit ce père qui doute de tous depuis la disparition de sa fille, enlevée alors qu’elle avait 17 ans, et jamais retrouvée.

Cette gamine qui pousse dans un fauteuil à roulettes un oncle monstrueux dont elle peut enfin se venger.

Ces anciens soldats, du Vietnam ou d’Irak, enfermés dans leurs souvenirs, qui finissent par y perdre la raison sans pouvoir expliquer ce qu’ils ont vécu.

Ces deux frères qui fuient dans les forêts, après avoir brûlé la nouvelle maison d’un voisin qui leur bouchait la vue sur la rivière.

Cet ancien soldat confédéré, qui semble ne rien regretter d’une guerre atroce … Et les autres.

On n’en oubliera aucun. On n’oubliera pas non plus certaines images … Une jeune fille lumineuse au bord d’une rivière, une vache morte, en équilibre sur un arbre au milieu d’une falaise, les deux frères partageant une bouteille de whiskey en attendant que les hommes du shérif se lancent à leur poursuite …

On n’oubliera pas non plus l’impression d’ensemble qui se dégage du recueil, celle d’une région où la loi et l’ordre sont des notions moins implantées que la vengeance, la loi du talion et la tradition. Où l’on compte sur soi et on n’attend pas grand-chose des autres. Où le temps semble, d’une certaine façon, s’être arrêté. Où tout est dur, âpre. La nature, les rapports avec les autres, les êtres humains. Cela pourrait être absolument désespéré et désespérant.

Et pourtant le regard et l’écriture de Daniel Woodrell sont tellement humains, tellement proches de ces gens, il réussit si bien, en quelques mots, à rendre leur humanité, leur dignité et leur désespoir qu’on referme le recueil avec gratitude. Et on espère que le prochain roman viendra sans trop tarder.

Daniel Woodrell / Manuel du hors-la-loi (The outlaw album, 2011), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’américain par Isabelle Maillet.