Archives pour la catégorie Nouvelles Noires

Des nouvelles de l’Indiana

La première grosse claque de 2013 est américaine et publiée à la série noire. C’est un recueil de nouvelles d’un jeune auteur complètement inconnu ici. Même si vous croyez que vous n’aimez pas ce format croyez-moi, faites une exception, lisez Chiennes de vies de Frank Bill.

BillL’Indiana, pour ceux qui comme moi ne sont pas forcément très fort en géographie US, c’est vers le milieu, mais plutôt à l’est des US, le nord de l’état touchant les grands lacs. Voilà. Sinon c’est rural, très rural, et si on en croit Frank Bill pauvre, très pauvre.

Un grand-père n’hésite pas à vendre ses fils aux flics et sa petite fille à un gang rival pour payer sa gnole et sa dope.

Un autre s’engage dans une vendetta sanglante contre un gang rival pour venger les violences faites à sa petite fille.

Un flic décide de venger sa femme et sa fille tuées par un junkie en manque.

Un gang ultra violent d’origine salvadorienne commence à s’implanter dans le commerce local de meth.

Des anciens combattants du Vietnam, et plus tard d’Afghanistan pètent complètement les plombs.

Un homme se rend, rongé par la culpabilité d’avoir aidé sa femme atteinte d’un cancer incurable à mourir …

Et quelques autres.

Première grosse claque donc, de celles qui vous laissent KO, les yeux embués, les oreilles qui sifflent … Nouvelle après nouvelle, sa secoue très fort. Il y a un an à peu près la série noire nous balançait dans la figure le baquet d’eau glacé de La belle vie de Matthew Stokoe, cette année c’est le paquet de braises brulantes de Chiennes de vies. Dans un tout autre style, mais ça secoue aussi.

Pourtant elles sont courtes ces nouvelles, pas de serial killer machiavélique, pas de profileur, pas de secrets des templiers, ni de la concierge du beau-frère de Jésus, et personne ne résout le théorème de Fermat (j’arrête, c’est gratuitement méchant).

Non, dans ses nouvelles il n’y a qu’une humanité rugueuse rendue méchante, salement méchante par la pauvreté et la misère culturelle et morale. Une humanité qui s’est repliée, au mieux, sur des valeurs de clan (je protège ma famille, mon gang) au pire sur la seule satisfaction individuelle et immédiate. Ce qui fait que le monde extérieur ne se juge qu’avec un seul critère : l’autre est-il plus ou moins fort que moi, est-ce lui qui va me manger (voler, violer, battre …) ou est-ce moi ?

La grande force de ces récits est de faire passer cela sans le moindre pathos, sans jamais émettre un jugement, par la seule force de l’écriture. Et quelle force ! Peu d’auteurs savent en quelques mots faire vivre un personnage, et en particulier un personnage de brute. Deux phrases et on voit ces hommes, durs comme la pierre, aux mains calleuses, visages creusés de rides, vêtements crades, bouillonnant de colère, prêts à exploser à tout moment. Ils sont absolument effrayants, la violence qu’ils font subir aux femmes et enfants qu’ils croisent insupportable … Et pourtant, par moment, au détour d’une phrase, on arrive presque à les comprendre. Pas les aimer, pas leur pardonner, juste les comprendre.

Je sais que certains n’aiment pas le format des nouvelles. Si cela peut vous convaincre, sachez seulement que ce recueil est « construit ». Que certains personnages se retrouvent d’un texte à l’autre, et que, même si on n’a pas ici un roman en continuité, l’ensemble forme un tableau totalement cohérent. Le portrait d’une zone violente, abandonnée, régie par la loi du talion et l’appât du gain.

Je ne sais pas si l’auteur a publié autre chose chez lui, je sais par contre que Chiennes de vies est un véritable coup de maître qui le hisse, sur ce recueil, au niveau des grands écrivains de l’Amérique rurale, de Chris Offut à Daniel Woodrell en passant par Ron Rash ou du regretté Larry Brown. Et je pèse mes mots (si vous n’avez rien lu des quatre auteurs suscités, direction la bibliothèque la plus proche. TOUT DE SUITE !).

Frank Bill / Chiennes de vies (Crimes in southern Indiana, 2011), Série Noire (2013), traduit de l’américain par Isabelle Maillet.

Juges italiens

Si vous êtes un tant soit peu amateur de polars italiens, vous connaissez les noms de Andrea Camilleri, Carlo Lucarelli et Giancarlo de Cataldo. Et si vous vous apercevez qu’un recueil de textes de ces trois auteurs, traduits par Serge Quadruppani est sorti quelque part, vous vous précipiterez sans doute. Et vous aurez raison ! Le recueil s’appelle Les juges, trois histoires italiennes. Il tient toutes ses promesses.

jugesLe juge Surra (Il giudice Surra, 2011) se déroule en Sicile, à la fin du XIX° siècle. Un nouveau juge débarque de Turin et se heurte, sans même s’en rendre compte à la mafia naissante. Une apparente naïveté, prise pour du courage par les habitants de la ville, lui permet de faire fi de menaces qu’il semble ne même pas percevoir. Cet épisode est bien entendu signé du maître de Vigata, Andrea Camilleri, dont le style haut en couleur et l’humour font merveille dans une telle histoire. Il s’amuse, amuse le lecteur, et avec une maîtrise et une habileté confondante le laisse sur sa faim : Bien malin qui saura dire avec certitude si ce fameux juge Surra fut naïf et aveugle ou extrêmement courageux et malin. Et si la meilleure manière de mettre la mafia en déroute était de faire comme si son pouvoir n’existait pas …

Bologne, années de plomb. La gamine (La bambina, 2011) est une juge crée par Carlo Lucarelli. Pourquoi faire accompagner cette toute jeune juge, en charge d’enquêtes peu sensibles sur des malversations financières de second ordre, par un carabinier ? Simple mesure de précaution dans une Italie en pleine tension sociale. Jusqu’à ce qu’elle se fasse tirer dessus, et que Ferro, le flic de 56 ans qui était sensé la protéger s’aperçoive que ce sont des gens de chez lui qui ont tenté de l’assassiner. Une narration impeccable qui sait laisser une place à l’émotion dans un texte politique.

Le triple rêve du procureur (Il triplo sogno del procuratore, 2011) se déroule de nos jours, dans une petite ville. Sous la plume de Giancarlo de Cataldo, un procureur incorruptible aligne défaite sur défaite face à l’homme fort de la ville. Charmeur, énergique, charismatique le maire est aussi menteur, voleur, affairiste … et adoré par ses concitoyens. Toute ressemblance avec quelque homme politique italien que ce soit est sans aucun doute le fait du pur hasard … Un confrontation de cauchemar, parfaitement amenée par un prologue magnifique qui se conclue ainsi : « Pendant un instant, la pensée traversa l’esprit du maître que la démocratie pouvait être une très mauvaise idée. » Beau récit sur l’impuissance de la justice face au pouvoir de l’argent. Et c’est un juge qui le dit !

Excellente idée que ce recueil. Un vrai plaisir. Parfois les recueils de nouvelles allongent un peu la sauce et mélangent des textes de qualité inégales pour faire nombre (ce qui oblige le chroniqueur à écrire hypocritement que, forcément, chacun a ses chouchous, alors qu’il trouve certains textes à chier). Ici que du bon, que des pointures, et trois textes jubilatoires. Chacun dans son style, chacun à son époque, chacun son lieu et sa thématique, mais les trois superbes.

La cohérence venant, outre du talent des auteurs, de la description de l’affrontement du pouvoir judiciaire et de pouvoir politique (ou économique ou mafieux, ce qui revient trop souvent au même …).

Andrea Camilleri, Carlo Lucarelli et Giancarlo de Cataldo / les juges, trois histoires italiennes Fleuve Noir (2012), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Digne petit-fils de Marc Behm

Encore un bouquin qui était resté coincé sous une pile … mais comme je suis un inconditionnel du regretté Marc Behm, j’avais bien enregistré, dans un petit coin de ma petite tête, que j’avais par là un bouquin de son petit-fils Jeremy Behm. Certes l’hérédité ne fait pas tout, mais j’avais un préjugé favorable. Démolitions en tous genres m’a prouvé que je n’avais pas tord.

démolitions en tout genre.inddKraken syndrome : Un chirurgien aisé de la côte ouest reçoit la visite d’un ancien copain de bringue qu’il avait perdu de vue depuis des années. Il le supplie de l’aider et commence à lui raconter une histoire absolument incroyable. Et pourtant …

Poisson rouge : Un jeune homme agoraphobe survit en milieu complètement fermé, dans un appartement où il ne laisse rien entrer, avec pour seul contact avec l’extérieur la télé et un site d’échanges où un dénommé Mickey lui donne de bons conseils. Jusqu’au moment où tout commence à se détraquer et où la muraille qui l’isolait du monde se lézarde …

Le système Dean : Un père de famille au chômage se débat pour survivre à la crise. Heureusement son frère, colosse toujours plein d’entrain, l’aide. Et un jour lui propose de travailler avec lui, un drôle de travail …

Entre gens de bon goût : Deux grands bourgeois, richissimes, vivent dans un monde parfaitement ordonné et aseptisé. Jusqu’au jour où un drôle de couple vient leur proposer une forme de charité … inédite.

Quatre histoires à l’humour noir, très noir. On sourit souvent avant de s’épouvanter et on retrouve chez le petit-fils, l’imagination débridé et l’humour particulièrement grinçant du grand-père. Quatre textes différents, avec une légère anticipation, un grand classique du récit de braquage, un autre classique autour de la quête d’identité et de la mémoire perdue, et pour finir une belle nouvelle très noire, cynique et critique qui se termine en grosse éclaboussure d’un noir sans fond.

Quatre textes qui ont en commun un regard décalé et une touche de Grand-Guignol un peu sinistre qui les pimente. Ajoutons que Jeremy Behm fait preuve d’un sens de la construction et de la chute digne des plus grands spécialistes de la nouvelle, en particulier dans Poisson rouge  et Entre gens de bon goût.

Parfait pour sourire et avoir quelques cauchemars !

Jeremy Behm / Démolitions en tous genres, Rivages/Noir (2012).

PS. Pour aller plus loin vous pouvez aller lire cette interview réalisée par le concierge (dé)masqué.

Barcelone Noire

Asphalte continue son tour du monde Noir. Et fait escale à Barcelone.

BarceloneUne ville que connaissent bien les amateurs de polars. Barcelone ayant été le berceau du renouveau du roman noir espagnol, avec ses deux monstres sacrés, Manuel Vazquez Montalban et Francisco Gonzalez Ledesma, mais aussi moins connu des amateurs de polars, Eduardo Mendoza et son enquêteur sorti de l’asile par les forces de police le temps de ses enquêtes.

C’est aussi de Barcelone que vient l’une des stars actuelles du polar espagnol Alicia Gimenez Bartlett.

L’amateur est donc en terrain connu. Ce qui n’empêche pas d’avoir quelques surprises et quelques belles découvertes au gré de ces 14 nouvelles.

Comme toujours dans ce genre d’exercices, on n’aime pas tout mais je ressortirais du lot :

Pour les connus, la très instructive et très belle Loi de fuite d’Andreu Martin, lui aussi un des grands du polar Barcelonais qui nous replonge aux moments les plus sombres du franquisme.

Pour les découvertes, je me suis régalé avec l’humour macabre et culinaire de David Barba dans Sweet croquette, un vrai moment d’humour noir délicieux.

Beaucoup aimé aussi la méchanceté et l’efficacité narrative de Quartiers chics de Jordi Sierra i Fabra qui met en scène d’immondes profiteurs et … des exploités qui ne se résignent pas à leur rôle de victimes. Vraiment réjouissant, mais ça doit être mon côté méchant.

J’ai bien aimé le fantastique dans Le client a toujours raison d’Imma Monso qui apporte une touche différente.

Intéressante et originale la variation autour du thème du privé de Cristina Fallaras dans Histoire d’une cicatrice.

Décrocher la lune de Valérie Miles met en scène une femme qui aurait pu sortir d’un des grands romans de Francisco Gonzalez Ledesma : victime de ceux qui ont l’argent, mais forte et capable de se venger, en attendant le temps qu’il faut.

Deux surprises en fin, deux auteurs latino-américains que je n’attendais pas forcément dans ce recueil (quoique).

Le péruvien Santiago Roncagliolo auquel on doit le très fort Avril rouge signe Le prédateur, une nouvelle en apparence très classique mais qui amène le lecteur là où il ne l’attend pas.

Et l’argentin Raul Argemi, bien connu des lecteurs de ce blog fait preuve d’une connaissance approfondie de sa ville d’adoption et de ses lieux de débauche dans Le charme subtil des femmes chinoises. Il nous entraîne dans une balade qui va des bars de nuits aux campements de SDF qu’il semble connaître aussi bien que sa Patagonie chérie.

Quand au parrain, Francisco Gonzalez Ledesma, il est là juste le temps d’un petit coucou, trois petites pages pour « cautionner » l’entreprise ? Certes, c’est un peu décevant, mais c’est aussi un joli geste.

Collectif / Barcelone Noir (Barcelona Noir, 2011), Asphalte (2012), traduit de l’espagnol (castillan et catalan) par Olivier Hamilton et de l’anglais par Marthe Picard.

Edward Bunker, nouvelles

Pour beaucoup Edward Bunker est, à juste titre, l’Ecrivain du milieu carcéral américain. Aucune bête aussi féroce, La bête contre les murs et La bête au ventre sont des romans qui ont marqué plus d’un lecteur de polar. Incarcéré à de multiples reprises, il fut sauvé par l’écriture et finit même sa vie dans le monde du cinéma, conseiller sur certains films, acteur remarqué dans Reservoir Dogs … L’homme est décédé en 2005, mais il semblerait qu’il restaient encore quelques écrits non publiés dont Evasion du couloir de la mort.

BunkerSix nouvelles ayant toutes pour théâtre la prison. Six récits d’enfermement, de racisme, de rapports de force et de mort. Et pour la première fois dans l’œuvre de Bunker un récit historique mettant en scène la ségrégation dans les années trente.

Six nouvelles au ton toujours sec, juste, six nouvelles qui ne font pas de cadeau et sonnent horriblement juste. En cause un système carcéral et judiciaire qui perdure de décennie en décennie, machine à créer des récidivistes et à amplifier l’injustice sociale. Bunker ne juge pas, n’excuse personne, mais se contente de décrire un système qui ne fonctionne pas, et n’a jamais fonctionné.

« Il sortirait de taule plus malin et plus sage. Ils ne le choperaient pas une deuxième fois. Et même, si ça arrivait … tant pis !

La poussée d’adrénaline qui accompagnait un cambriolage réussi était meilleure que le sexe. Meilleure que la drogue. Meilleure que tout ce qu’il avait pu expérimenter jusque-là.

Ne commets pas de crime, si tu n’es pas prêt à purger ta peine, lui avait-on dit. Max était prêt à faire les deux. »

La prison, machine à créer des truands plus malins, plus durs, plus déterminés. Tout est dit. Par quelqu’un qui sait de quoi il cause. Il ne propose aucune solution, il se « contente » de montrer que celle-là ne marche pas.

Edward Bunker / Evasion du couloir de la mort (Death row breakout, 2010), Rivages/Thriller (2012), traduit de l’américain par Freddy Michalski.

Hervé Le Corre format court.

On connait depuis L’homme aux lèvres de saphir le talent d’Hervé Le Corre. Avec Les cœurs déchiquetés il avait confirmé qu’il est une voix qui compte dans le polar français. Ces derniers retranchements, recueil de nouvelles récemment publié, viennent prouver qu’il est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman.

Un recueil qui porte bien son titre. Mis à part une nouvelle en forme d’hommage au grand Raymond Chandler qui apporte un peu de fantaisie et de dépaysement, ce sont bien des êtres dans leurs derniers retranchements, au bord de la rupture que l’on trouve dans ces nouvelles.

Chômeurs longue durée, ouvriers sur le point d’être licenciés, employés sans avenir, ou retraités isolés dans un monde devenu barbare, tous ces êtres humains que nous croisons sans y prendre garde, à qui on ne donne jamais la parole sont au centre de nouvelles très sombres, souvent désespérées, toujours très tendres et touchantes.

En quelques pages Hervé Le Corre dit la souffrance, le manque d’avenir, les journées mornes quand elles ne sont pas désespérées. Il dit l’amour comme seul rempart contre la folie, comme seul rayon de soleil dans un univers totalement bouché. Il dit l’explosion quand ce dernier rempart est emporté, ne laissant plus, face à un monde déshumanisé, que la rage.

Il dit l’incompréhension face à un gamin qui grandit et qu’on ne comprend plus, mais aussi, malgré le malheur et le manque d’avenir, l’espoir que l’on a que ce soit un tout petit peu mieux pour lui.

Il dit l’arrogance des puissants, la connerie généralisée mais aussi la solidarité, la chaleur, éphémère, d’un malheur et d’une révolte partagés.

En bref, il dit très bien, magnifiquement bien, tout ce que l’on ressent quand on s’interroge sur notre monde, quand on se tient au courant autrement qu’au travers de l’abrutissement télévisuel ou de la propagande des grands medias.

Faudrait peut-être rendre sa lecture obligatoire pour tous les candidats pour 2012 … Du moins pour ceux qui sont encore récupérables.

Hervé Le Corre / derniers retranchements, Rivages Noir (2011).

Ite missa est

Un très beau livre édité par une maison dont je n’avais jamais entendu parler : les éditions matière, qui au vu de La messe est dite, nouvelle de Marc Villard illustrée par Eugénie Lavenant portent bien leur nom tant l’objet que l’on a entre les mains est fait d’une vraie belle matière de papier.

Dans la famille Falcone on est tueur de père en fils. Il est d’ailleurs proche le moment où Paolo, le père, va passer la main, en douceur, à Romain, le fils. Il a déjà commencé à l’initier au métier, tout en l’encourageant à poursuivre des études de commerce en parallèle. Seulement voilà, avec les études, le fils conteste, réfléchit, et décide, contre l’avis du père, qu’il y a plus lucratif dans le monde du crime que le métier de tueur. Il oublie que chez les Falcone on ne rigole pas avec les traditions, Romain sera tueur ou ne sera pas.

On le voit, on est ici en plein dans l’imaginaire de Marc Villard. Pas de surprise donc, si ce n’est celle que réserve la chute … Une autre de ses marques de fabrique. Reste-t-il parmi les amateurs de polar une seule personne qui ne sache que Marc Villard est l’un des plus grands spécialistes de la nouvelle ? Non. Donc c’est une fois de plus un vrai plaisir.

Mais cette fois, ce plaisir ne vient pas seul. Au plaisir des mots vient d’ajouter celui des images. Des images souvent décalées qui, dans un noir et blanc très contrasté (pas de gris ici) viennent ajouter un contrechant, illustrer à contrecourant, jouer dans un silence.

Texte et dessins se complètent, se répondent et se retrouvent comme une chanteuse de jazz et le pianiste qui l’accompagne.

Encore quelque chose qui fait penser à l’univers de Marc Villard

Marc Villard et Eugénie Lavenant / La messe est dite, Editions Matière (2011).

Sept contes de Marc Villard.

Les gobelins, Saint-Germain, Bir-Hakeim, Château d’eau, Les Halles, République, Saint-Lazare.

Sept stations de métro. Sept histoires. Des histoires de Marc Villard. Avec Les Halles, le foot (mais aussi le hand), un tueur à gage, une contrebasse volée, le New Morning, du jazz, des immigrés, un clodo, de la drogue … Du Marc Villard en bref. Donc avec du rythme, de la poésie, des phrases qui swinguent … Et des photos, prises dans le métro par Cyrille Derouineau.

Mise part les illustrations, l’originalité de ces sept courts récits est leur façon de se répondre, de s’entrecroiser, de reprendre ici une silhouette aperçue là-bas, de voir de l’intérieur telle rencontre commentée dans un autre texte … L’ensemble forme une toile subtilement mais solidement tissée et fait de ces sept récits un roman impressionniste où le lecteur, outre le plaisir de chaque nouvelle, s’amuse à changer de point de vue, à percevoir les correspondances, à éclairer d’une autre lumière un recoin resté dans l’ombre.

J’aime les sept textes, avec un tendresse particulière pour Les Gobelins, histoire d’une rencontre ratée, qui m’a évoqué, allez savoir pourquoi, la très belle chanson Les passantes de Brassens.

C’est élégant, fin et tendre. Une très belle réussite. Et un beau travail d’édition avec ces sept livrets rassemblés dans leur joli coffret. Je ne sais pas s’il est facile de les trouver en librairie. Vous pouvez toujours aller voir sur le site des éditions In8.

Marc Villard, photos de Cyrille Derouineau / Intra Muros, In8 (2010).

Zigzag par Zug et Zog.

De retour de la rencontre avec David Peace, passionnante (je vous en reparler d’ici peu) une diversion fort bienvenue.

Les duettistes surdoués du polar reviennent. Après Ping-Pong et Tohu-Bohu, revoici pour notre plus grand plaisir Jean-Bernard Pouy et Marc Villard dans un mano-a-mano éblouissant de maîtrise et d’apparente facilité. Leur nouveau spectacle, cuvée 2010, s’appelle Zigzag.

Commençons par un averissement. Peut-être que, comme moi, vous avez l’intention de déguster ces nouvelles une à une, à l’occasion. Ben ça marche pas. Zigzag c’est comme les noix de cajou à l’apéro, ou le paquet d’amandes enrobées de chocolat. On croit qu’on va pouvoir n’en manger qu’une, et qu’on saura s’arrêter. Erreur, sans s’en rendre compte, tout le paquet y passe. Là c’est pareil. Sauf que ça fait pas grossir, ça rend heureux, et peut-être même un peu moins bête.

Le principe est un peu différent du précédent. Cette fois chaque auteur a fait une liste de ses thèmes de prédilection (10 chacun), les a passé à l’autre, à sa charge d’écrire une nouvelle. Nous avons donc :

Le foot, Barbès, la vie de famille, les immigrés, les flics pourris, les tueurs à gage, le jazz, la drogue, les éducateurs, les Halles proposés par Marc Villard, à traiter donc Jean-Bernard Pouy.

Et le vélo, la Bretagne, le cinéma expérimental, les libertaires, les citations philosophiques, la vache, le rock and roll, la peinture, le train, la patate, proposés par Jean-Bernard Pouy à traiter par Marc Villard.

Résultat, 20 moments de bonheur. Villard reste Villard tout en jouant à être Pouy, Pouy fait semblant d’être Villard pour redevenir lui-même dans une ultime pirouette. Les thèmes se télescopent, se répondent, se mélangent.

Et oui, se mélangent parce que le lecteur attentif ne pourra pas ne pas remarquer que lorsqu’il traite de la vache ou de la patate (thématiques JBP) MV y met aussi une pincée de drogue (thématique MV), ou que lorsque JBP parle des Halles (thème MV), il y met aussi pas mal de peinture, et de libertaires (thèmes JBP) … Vous suivez ? Non ? c’est pas grave.

Faites-moi confiance, le spectacle est rodé, minuté. Ca part dans tous les sens, on en prend plein les neurones. On sourit beaucoup, on bade devant autant de maestria, et on se garde au coin de l’oreille quelques pépites pêchées ici ou là, comme la diatribe hallucinante et pourtant très logique d’un poivrot dans un commissariat (je vous laisse découvrir le poivrot et le commissariat) et quelques pirouettes finales éblouissantes.

Ceci dit, et comme je le disais dans ma chronique de leur précédent spectacle, si j’essayais d’être écrivain, j’aurai salement les crocs de voir ces deux affreux s’amuser à pondre avec autant de facilité apparente et de bonheur des nouvelles aussi épatantes juste pour rire …

Convaincus ?

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / Zigzag, Rivages/Noir (2010).

PS. Le titre est une private joke que seul les auteurs et moi pouvons comprendre. Et toc.

Des nouvelles de James Lee Burke.

Je continue à lire des nouvelles. Il ne s’agit pas, cette fois, d’un collectif, mais du recueil de textes de James Lee Burke publié chez Rivages : Jésus prend la mer.

Neuf nouvelles, sans Dave Robicheaux, mais avec la Louisiane et le Montana ; entre autres :

Lumière d’hiver et Une saison de regret, les deux situées dans le Montana, tournent autour de la même idée, très robichienne (ça se dit robichienne ?) de ce qu’un homme peut accepter, et de ce face à quoi il se doit de se dresser, inébranlable, pour pouvoir garder l’estime de soi, indépendamment du danger couru. Une sorte de rempart contre la barbarie et l’arbitraire. Assorti d’une réflexion sur la propension à la violence (une thématique là encore très robichienne). Deux nouvelles à propos d’hommes solitaires, vivant en marge (géographiquement) de la société des hommes, près d’une nature fascinante, mais n’ayant pas pour autant renoncé à leur humanité, ni même à leur humanisme.

Le soir où Johnny Ace est mort est une histoire d’amour, d’amitié et de musique, se déroulant dans le sud profond au moment où naissait un musique appelée Rock & Roll … Loin d’une quelconque mythification de l’époque, c’est au contraire un récit rugueux, sans complaisance : « Quand on se mettait à dos les mauvaises personnes, on n’avait plus qu’à jouer de la guitare dans la rue, ou à se crever les yeux pour rejoindre les Five Blind Boys ».

Les six autres nouvelles : Les hommes de l’eau, Brume, Mauvaises intentions, Le drapeau brûlé, Comment Bugsy Siegel est devenu un ami à moi et, Jésus prend la mer pourraient presque être des chapitres d’un roman de la série Robicheaux.

On y trouve des gamins de milieux populaires qui tentent de survivre, dans des temps troublés, en conservant quelques valeurs fondamentales léguées par leurs pères ; des hommes marqués par la guerre (que ce soit la deuxième guerre mondiale ou le Vietnam) ; des victimes d’un passé lourd qui n’arrivent pas à se dépêtrer des chaînes de la drogue et de l’alcool … Tous ces personnages qu’il aime, qu’il sait si bien décrire, et que Dave croise au tournant d’une rue de New Iberia ou de la Nouvelle Orléans. En quelques pages, il leur donne vie, et nous fait partager leur existence, le temps d’une nouvelle.

Tranches d’existence plutôt que nouvelles « à chute », James Lee Burke y déploie son talent exceptionnel pour décrire les paysages et les hommes qu’il aime.

Jésus prend la mer, qui clôt le recueil, se situe après le passage de Katrina (dont l’effet dévastateur est aussi en toile de fond de Brume), se conclue ainsi : « Je n’ai qu’un regret. Personne ne s’est donné la peine de nous expliquer pourquoi on nous a laissé tomber. […] Mais avec des compagnons de voyage pareil – Jésus, Miles, et puis Tony qui nous attend quelque part sur le chemin -, je pars en paix avec le monde. »

Trouver cette paix, c’est tout ce que l’on souhaite aux personnages magnifiques de James Lee Burke.

James Lee Burke / Jésus prend la mer (Jesus out to sea, 2007), Rivages (2010), Traduit de l’américain par Olivier Deparis.