Archives pour la catégorie Polars africains

Mark Winkler, nouvel auteur sud-africain

Un auteur sud-africain chez Métailié, c’est pas banal. Je m’appelle Nathan Lucius, de Mark Winkler n’est pas non plus un roman banal.

winklerNathan Lucius est en apparence un jeune homme d’une grande banalité. Il travaille dans un journal, dans le département de la pub, vit seul, aime courir, et boit de temps en temps une bière avec ses collègues. Une vie ennuyeuse, sans aspérité. Il a une amie, Madge, une vieille antiquaire atteinte d’un cancer.

Il a bien ses particularités Nathan, mais qui n’en a pas ? Jusqu’au jour où Madge, en phase terminale d’un cancer, lui demande de l’aider à mourir. Et là, petit à petit, les particularités semblent prendre de plus en plus d’importance, et le récit de Nathan commence à déraper …

Je ne peux pas dire que ce soit le style de polar que je préfère, mais je dois aussi avouer qu’il est sacrément bien construit et écrit. L’auteur a le chic pour créer un malaise sans que le lecteur puisse savoir exactement ce qui le gène, et ce qui lui met la puce à l’oreille. La folie s’insinue petit à petit, sans qu’on sache bien mettre le doigt sur ce qui cloche.

Et après une première partie qui voit la normalité et la banalité se dissoudre lentement dans le monologue du narrateur, la deuxième partie vous plonge au cœur de la folie.

Il est vrai que je préfère habituellement les romans qui embrassent davantage tout un pan de la société, et que les romans centrés sur un seul personnage m’attirent moins, mais celui-ci est sacrément bien écrit et construit. A découvrir donc.

Mark Winkler / Je m’appelle Nathan Lucius (Wasted, 2015), Métailié (2017), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Céline Schwaller.

De retour, avec Parker Bilal

Avec Les ombres du désert, Parker Bilal et son privé soudanais exilé au Caire, Makana, s’installent dans la famille des personnages récurrents du polar.

bilalNous sommes en septembre 2002, la lutte antiterroriste mondiale s’est installée dans le paysage, avec des effets partout, entre autres en Egypte. En marge de cette agitation, Makana est contacté par la femme d’un riche avocat qui veut qu’il suive son mari qu’elle soupçonne d’être infidèle. Rien que de très classique. Cela commence à déraper quand l’homme va rendre visite à une jeune femme gravement brûlée dans l’incendie de son échoppe. Elle meurt quelques jours plus tard, et finalement, c’est l’homme qu’il suivait qui l’engage pour trouver ce qui lui est arrivé.

Son enquête va l’amener dans l’oasis de Siwa, en plein désert, un lieu qui semble coupé du reste du pays, un lieu qui a ses propres lois.

On retrouve, dans ce troisième épisode, les qualités, et certains défauts du premier roman.

Débarrassons nous des défauts. Le final est tiré par les cheveux, trop rocambolesque, trop forcé. Et avec des rebondissements qu’on voit venir d’un peu loin.

C’est d’autant plus dommage que, comme dans les autres épisodes, hormis ces « erreurs » dans la construction de l’intrigue, c’est un roman qui se lit très agréablement. Le personnage de Makana, à la fois étranger (et donc ayant un regard un peu extérieur) et suffisamment familier pour comprendre ce qu’il se passe dans son pays d’adoption est attachant, avec ses douleurs et ses fêlures que l’auteur évoque sans trop en faire.

La description du Caire, puis de cette ville perdue, loin de la loi et de ce qu’on pourrait appeler la civilisation mais pas assez loin de la cupidité et des intérêts financiers, est intéressante. Cette version moderne et orientale de la petite ville de western où arrive un étranger, l’étouffement, la mainmise de quelques uns, les sort réservé aux femmes et l’inévitable toubib alcolo est mise en scène de façon assez jouissive … l’auteur joue bien avec ces clichés d’un autre lieu et d’un autre temps, et les actualise tout en les épiçant, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Une bonne série donc, malgré ses défauts.

Parker Bilal / Les ombres du désert (The ghost runner, 2014), Seuil/Policiers (2017), traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

PS. Je ne vous avais pas abandonné, j’étais juste dans la dernière zone sans internet de France, voire d’Europe, la maison de mes parents ! D’autres notes à venir.

Wessel Ebersohn est bien de retour

Il avait totalement disparu pendant des années, on l’a retrouvé avec La tuerie d’octobre. Et le revoilà, avec ses deux personnages récurrents, Yudel Gordon et Abigail Bukula ; c’est Wessel Ebersohn. Le nouveau roman s’intitule : La nuit est leur royaume.

la nuit est leur royaume.inddAbigail Bukula, brillante et intransigeante juriste du ministère de la justice, fait trop de vagues et ne respecte que la loi et la justice. Pas forcément la bonne attitude quand on veut faire carrière. Et pourtant on lui propose (impose ?) une promotion assortie de six mois de congés.

Elle va en profiter pour répondre à un appel angoissé : un avocat de Zimbabwe la contacte pour venir représenter un groupe d’opposants au régime dictatorial en place arrêtés et gardés au secret. Parmi eux, elle se découvre un cousin, écrivain engagé et capable de fulgurances, mais dont elle peine à comprendre la personnalité. C’est pourquoi, avant de partir, elle contacte le psychologue Yudel Gordon.

Ils ne seront pas trop de deux pour essayer de faire éclater la vérité dans un pays ruiné, ravagé par la faim où l’état impose une chape de plomb.

Les amateurs de polars, habitués de la collection Rivages au siècle dernier, avaient été marqués par les romans très sombres de Wessel Ebersohn traitant de l’apartheid. La nuit divisée, en particulier, secouait son lecteur. Autant dire qu’on était à la fois heureux, et inquiet, de son retour bien des années plus tard, avec La tuerie d’octobre. Moins dense que les romans précédents, c’est un bon polar, qui rend compte de la complexité du nouveau pays qu’est devenu l’Afrique du Sud. Il nous permettait de retrouver avec plaisir son personnage Yudel Gordon et de découvrir une nouvelle héroïne, Abigail Bukula.

Avec La nuit est leur royaume, et son incursion au Zimbabwe, l’auteur renoue avec sa force initiale. On retrouve une intrigue assez classique, et des personnages très attachants, quelques pointes d’humour (une nouveauté me semble-t-il), liées au fait que Yudel Gordon est moins en danger que lorsqu’il s’opposait à son propre gouvernement.

Mais on retrouve surtout la rage, l’impuissance face à un pouvoir absolu, l’empathie avec ceux qui souffrent mais tentent de garder leur dignité et luttent, même si l’issue du combat est désespérément prévisible. On retrouve la patte Ebersohn, cette façon de décrire une dictature, ses abus de pouvoir et ses horreurs arbitraires, sans jamais tomber dans le voyeurisme ni le sensationnel. Ce qui donne d’autant plus de force à un roman qui fait mal aux tripes et secoue le lecteur, en plus de lui faire découvrir un pays dont on ne sait pas grand-chose.

Un roman à lire donc, et qui donnera envie, j’espère, à ceux qui ne les connaissaient pas, de découvrir les premiers titres de l’auteur.

Wessel Ebersohn / La nuit est leur royaume (Those who love night, 2010), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Encore une découverte sud-africaine

Après Marli Roode, nous découvrons ici une nouvelle auteur sud-africaine, Karin Brynard, dans ce qui pourrait bien être le début d’une nouvelle série : Les milices du Kalahari.

BrynardL’inspecteur Beeslaar était flic à Johannesburg avant d’être muté dans une petite ville en bordure du parc transfrontalier du Kalahari. Il lui faut apprendre à s’habituer à la chaleur, à la sécheresse … Et aux habitants. Les relations sont tendues entre une police à majorité noire et les fermiers Boers qui s’estiment sacrifiés : une bande vole leur bétail, des fermiers blancs sont assassinés et ils commencent à s’organiser en milice privée, aux sales relents d’extrême droite.

Dans ce contexte difficile, Freddie, une artiste peintre et la petite fille métisse qu’elle venait d’adopter sont retrouvées égorgées dans leur ferme. Pour les meneurs de la milice, pas de doute, le coupable est son intendant bushman ; les employés parlent d’un sorcier ; et Beeslaar va devoir découvrir la vérité dans une situation où tout le monde le considère comme un ennemi.

Voilà une belle découverte, qui prend son temps. Le temps de planter un décor, le veld, le sable rouge, les plantes qui piquent, la chaleur. Le temps de donner de l’épaisseur à des personnages, du flic à Sara, la sœur de Freddie, en passant par Dam, l’étonnant intendant bushman. Le temps d’écouter des histoires de Dam, de s’attarder sur l’histoire de la région, des guerres, des luttes et des expropriations. Le temps d’écouter tout le monde, les fermiers blancs, qui ne forment pas un bloc, mais une communauté certes effrayée mais pas uniquement composée de fous furieux, les ouvriers agricoles, les gamins paumés …

Mais c’est aussi un roman qui sait accélérer, avec de très belles scènes de bravoures dont une en particulier digne des meilleurs westerns. Parce que, plus presque que dans un polar, on est dans un western : une zone perdue à la limite de la civilisation, des « indiens » fantasmés, des hors la loi, des « braves gens » capables de devenir des lyncheurs, et au milieu, un shérif, un peu seul, et la cavalerie qui arrive presque trop tard …

Une vraie belle histoire, consistante, des personnages qu’on a envie de revoir, une belle profondeur sociale et historiques, un décor impressionnant. Tout pour plaire.

Karin Brynard / Les milices du Kalahari (Plaasmoord, 2009), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Une nouvelle auteur sud-africaine

Une nouvelle venue chez Rivages, la sud-africaine Marli Roode avec Je l’ai appelée chien.

je l ai appele chien.inddJo Hartslief a quitté l’Afrique du Sud il y a des années, à la mort de sa mère. Elle a vécu à Londres avec sa grand-mère et a totalement coupé les ponts avec son père Nico, raciste et partisan de l’apartheid qui les avait abandonnées depuis quelques années.

Elle est aujourd’hui journaliste et revient à Johannesburg pour couvrir pour son journal les émeutes qui ont éclaté dans un township où les habitants s’en prennent aux immigrés récents. Elle est alors contactée par Nico : Il est accusé d’un meurtre et il lui demande son aide pour se disculper. Malgré ses réticences, Jo accepte de le rencontrer, puis de le suivre dans sa voiture pour l’accompagner et écouter son histoire. Ou du moins l’histoire qu’il lui raconte, une histoire qui change sans cesse … Jusqu’où Jo acceptera-telle se faire mener en bateau ?

Il y a quelques années, quand on disait qu’on lisait un polar sud-africain, cela voulait dire qu’on lisait un bouquin de Deon Meyer. Les choses ont bien changé, et c’est tant mieux ! On lit (heureusement) toujours Deon Meyer, mais nombreuses sont maintenant les voix qui nous arrivent de ce pays. Marli Roode est donc la dernière ne date.

Voilà un roman original et assez déroutant. L’auteur a choisi de ne pas raconter son histoire de façon linéaire, elle a aussi choisi de laisser pas mal d’événements passés, et même présents, dans le flou. Et elle pratique les changements de rythmes et de tons ; Tout cela est donc fort déroutant, et finalement, c’est bien d’être dérouté.

Parce que c’est aussi l’état d’esprit de Jo, baladée par son père, doutant de tout, perdue dans un pays qu’elle ne comprend pas, utilisée par les uns et les autres. Par moment on se dit qu’on est dans un road movie assez lent, puis on tombe sur une description d’émeute qui secoue et laisse un peu sonné. Parfois Jo semble cruche et perdue, pour ensuite faire preuve d’un courage et d’une force de caractère étonnants.

Le portrait du pays dressé par le roman est fragmentaire, le rapport entre Jo et son père très fluctuant et finement décrit, on se demande parfois où on va. Comme Jo on n’est pas très sûr d’où on est arrivé, mais le voyage a été très intéressant.

Un roman déroutant, troublant, fin et subtil. Une nouvelle voix très intéressante en Afrique du Sud.

Marli Roode / Je l’ai appelée chien (Call it dog, 2013), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Mon premier polar nigérian

Une nouvelle découverte chez Métailié, fort réjouissante : Lagos Lady du nigérian Leye Adenle.

AdenleGuy Collins a réussi à se faire envoyer à Lagos pour couvrir pour un petit journal en quête de gloire les futures élections présidentielles. Dès le premier soir sa mission tourne à la catastrophe quand il voit, à la sortie d’une boite de nuit, le corps d’une prostituée mutilée. Curieux il approche et se fait embarquer par la police locale qui a absolument besoin de témoins facilement transformables en coupables.

Il est sauvé de l’enfer par Amaka, fille de diplomate, avocate, activiste, qui protège les prostituées des clients violents … et des abus de la police, et qui voit dans ce journaliste une aubaine, celui qui pourra faire connaître le sort peu enviable des filles des rues. Subjugué (elle est très belle et débordante d’énergie) et fort reconnaissant, Guy s’embarque dans une histoire qui va très vite le dépasser complètement.

Voilà un premier roman qui a tout pour plaire.

Un lieu et un milieu inédit : c’est mon premier polar nigérian. Et pourtant, si on en croit Leye Adenle, il y a là de quoi en écrire des dizaines. Lagos, la ville est un personnage à part entière : ses différents quartiers, ses femmes exploitées, sa sensualité, l’insolence des écarts entre la richesse incroyable des uns et la misère totale des autres, l’impunité, la corruption d’une police sans moyen totalement achetée par les puissants … Un vrai décor et un vrai personnage.

Mais pas le seul. Des truands aussi bêtes que méchants, aussi violents qu’imbéciles, un journaliste complètement dépassé, des flics qui foutent la trouille … Et Amaka, Lady Lagos, renversante.

Et puis une intrigue qui fonce à toute allure, passe de l’un à l’autre, d’une fusillade à l’autre, trépidante, aussi exubérante que le décor.

Vraiment une belle découverte. Et en plus, la fin ouverte laisse espérer une suite. Youpi !

Leye Adenle / Lagos Lady (Easy motion tourist, 2015), Métailié/Noir (2016), traduit de l’anglais (Nigéria) par David Fauquemberg.

Roger Smith : Intéressé mais pas passionné

Deon Meyer n’est plus, loin s’en faut, le seul auteur sud-africain traduit. Parmi les efficaces du thriller qui déménage, il y a aussi Roger Smith. Après Blondie et la mort, j’essaie Un homme à terre. Mais je ne suis convaincu qu’à moitié.

SmithJohn Turner, sa femme Tanya et leur fille Lucy d’une dizaine d’années vivent à Tucson Arizona. Mais ils ne sont pas américains. Ils sont sud-africains et ont quitté leur pays après un événement traumatique que John veut à tout prix oublier.

Aux US, ils ont acquis une petite fortune. Si Tanya hait son nouveau pays aussi fort que sa famille, Lucy se sent totalement américaine, et John est tombé amoureux de son assistante, blonde plantureuse, le fantasme de tout adolescent aillant grandi en regardant de vieux films avec Marilyn.

Malheureusement pour lui, Tanya le tient par les couilles et menace de le faire tomber s’il la quitte. Un secret qui remonte à leur fuite de Johannesburg … Quand trois hommes armés déboulent dans leur villa et commencent à les tabasser, John sait que le moment de payer est venu, et que la violence va se déchainer.

Alors convaincu ? Ben pas tout à fait. Au vu des blogs polar je suis peut-être le seul, mais pour moi, déchaîner un enfer de violence gore, même avec beaucoup de savoir faire, ne suffit pas à faire un polar qui m’enthousiasme.

Je reconnais que la construction est absolument virtuose, que les dialogues claquent (c’est sans doute pour cela qu’on le compare à Elmore Leonard en quatrième), j’avais d’ailleurs déjà beaucoup apprécié les dialogues dans Blondie et la mort, et si on lit au premier degré, on peut dire qu’on passe un bon moment.

Pour autant, à quoi mène autant de virtuosité ? Pour moi, à pas grand chose.

La grosse différence avec Elmore Leonard, est qu’ici l’auteur n’a d’empathie, ou de sympathie pour personne. Et du coup moi non plus. Je me contrefous de tout ce qui peut arriver à cette collection de pourris. Ils peuvent se faire tabasser, découper, trucider … Même pas mal.

Certes les truands sont encore plus bêtes, et encore plus méchants que chez Leonard, mais il me manque le héros, cool, très cool, pour qui je vais trembler. Et j’ai l’impression que c’est plus facile de créer uniquement des personnages minables et haïssables, que je créer, chez le lecteur, une sympathie, même, et surtout, pour un minable.

Alors je l’ai lu jusqu’au bout avec un certain plaisir, et même un plaisir certain, avec la curiosité de savoir comment allait se terminer le jeu de casse-pipe … mais sans passion. Un peu comme on regarde une série Z à la télé, en buvant une bière, quand on a le cerveau trop fatigué pour faire quelque chose d’autre. C’est bien foutu, c’est rapide, c’est même virtuose, c’est gore, mais je n’en garderai pas un grand souvenir.

Roger Smith / Un homme à terre (Man down, 2014), Calmann-Lévy (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.