Archives pour la catégorie Polars africains

Encore une découverte sud-africaine

Après Marli Roode, nous découvrons ici une nouvelle auteur sud-africaine, Karin Brynard, dans ce qui pourrait bien être le début d’une nouvelle série : Les milices du Kalahari.

BrynardL’inspecteur Beeslaar était flic à Johannesburg avant d’être muté dans une petite ville en bordure du parc transfrontalier du Kalahari. Il lui faut apprendre à s’habituer à la chaleur, à la sécheresse … Et aux habitants. Les relations sont tendues entre une police à majorité noire et les fermiers Boers qui s’estiment sacrifiés : une bande vole leur bétail, des fermiers blancs sont assassinés et ils commencent à s’organiser en milice privée, aux sales relents d’extrême droite.

Dans ce contexte difficile, Freddie, une artiste peintre et la petite fille métisse qu’elle venait d’adopter sont retrouvées égorgées dans leur ferme. Pour les meneurs de la milice, pas de doute, le coupable est son intendant bushman ; les employés parlent d’un sorcier ; et Beeslaar va devoir découvrir la vérité dans une situation où tout le monde le considère comme un ennemi.

Voilà une belle découverte, qui prend son temps. Le temps de planter un décor, le veld, le sable rouge, les plantes qui piquent, la chaleur. Le temps de donner de l’épaisseur à des personnages, du flic à Sara, la sœur de Freddie, en passant par Dam, l’étonnant intendant bushman. Le temps d’écouter des histoires de Dam, de s’attarder sur l’histoire de la région, des guerres, des luttes et des expropriations. Le temps d’écouter tout le monde, les fermiers blancs, qui ne forment pas un bloc, mais une communauté certes effrayée mais pas uniquement composée de fous furieux, les ouvriers agricoles, les gamins paumés …

Mais c’est aussi un roman qui sait accélérer, avec de très belles scènes de bravoures dont une en particulier digne des meilleurs westerns. Parce que, plus presque que dans un polar, on est dans un western : une zone perdue à la limite de la civilisation, des « indiens » fantasmés, des hors la loi, des « braves gens » capables de devenir des lyncheurs, et au milieu, un shérif, un peu seul, et la cavalerie qui arrive presque trop tard …

Une vraie belle histoire, consistante, des personnages qu’on a envie de revoir, une belle profondeur sociale et historiques, un décor impressionnant. Tout pour plaire.

Karin Brynard / Les milices du Kalahari (Plaasmoord, 2009), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Une nouvelle auteur sud-africaine

Une nouvelle venue chez Rivages, la sud-africaine Marli Roode avec Je l’ai appelée chien.

je l ai appele chien.inddJo Hartslief a quitté l’Afrique du Sud il y a des années, à la mort de sa mère. Elle a vécu à Londres avec sa grand-mère et a totalement coupé les ponts avec son père Nico, raciste et partisan de l’apartheid qui les avait abandonnées depuis quelques années.

Elle est aujourd’hui journaliste et revient à Johannesburg pour couvrir pour son journal les émeutes qui ont éclaté dans un township où les habitants s’en prennent aux immigrés récents. Elle est alors contactée par Nico : Il est accusé d’un meurtre et il lui demande son aide pour se disculper. Malgré ses réticences, Jo accepte de le rencontrer, puis de le suivre dans sa voiture pour l’accompagner et écouter son histoire. Ou du moins l’histoire qu’il lui raconte, une histoire qui change sans cesse … Jusqu’où Jo acceptera-telle se faire mener en bateau ?

Il y a quelques années, quand on disait qu’on lisait un polar sud-africain, cela voulait dire qu’on lisait un bouquin de Deon Meyer. Les choses ont bien changé, et c’est tant mieux ! On lit (heureusement) toujours Deon Meyer, mais nombreuses sont maintenant les voix qui nous arrivent de ce pays. Marli Roode est donc la dernière ne date.

Voilà un roman original et assez déroutant. L’auteur a choisi de ne pas raconter son histoire de façon linéaire, elle a aussi choisi de laisser pas mal d’événements passés, et même présents, dans le flou. Et elle pratique les changements de rythmes et de tons ; Tout cela est donc fort déroutant, et finalement, c’est bien d’être dérouté.

Parce que c’est aussi l’état d’esprit de Jo, baladée par son père, doutant de tout, perdue dans un pays qu’elle ne comprend pas, utilisée par les uns et les autres. Par moment on se dit qu’on est dans un road movie assez lent, puis on tombe sur une description d’émeute qui secoue et laisse un peu sonné. Parfois Jo semble cruche et perdue, pour ensuite faire preuve d’un courage et d’une force de caractère étonnants.

Le portrait du pays dressé par le roman est fragmentaire, le rapport entre Jo et son père très fluctuant et finement décrit, on se demande parfois où on va. Comme Jo on n’est pas très sûr d’où on est arrivé, mais le voyage a été très intéressant.

Un roman déroutant, troublant, fin et subtil. Une nouvelle voix très intéressante en Afrique du Sud.

Marli Roode / Je l’ai appelée chien (Call it dog, 2013), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Mon premier polar nigérian

Une nouvelle découverte chez Métailié, fort réjouissante : Lagos Lady du nigérian Leye Adenle.

AdenleGuy Collins a réussi à se faire envoyer à Lagos pour couvrir pour un petit journal en quête de gloire les futures élections présidentielles. Dès le premier soir sa mission tourne à la catastrophe quand il voit, à la sortie d’une boite de nuit, le corps d’une prostituée mutilée. Curieux il approche et se fait embarquer par la police locale qui a absolument besoin de témoins facilement transformables en coupables.

Il est sauvé de l’enfer par Amaka, fille de diplomate, avocate, activiste, qui protège les prostituées des clients violents … et des abus de la police, et qui voit dans ce journaliste une aubaine, celui qui pourra faire connaître le sort peu enviable des filles des rues. Subjugué (elle est très belle et débordante d’énergie) et fort reconnaissant, Guy s’embarque dans une histoire qui va très vite le dépasser complètement.

Voilà un premier roman qui a tout pour plaire.

Un lieu et un milieu inédit : c’est mon premier polar nigérian. Et pourtant, si on en croit Leye Adenle, il y a là de quoi en écrire des dizaines. Lagos, la ville est un personnage à part entière : ses différents quartiers, ses femmes exploitées, sa sensualité, l’insolence des écarts entre la richesse incroyable des uns et la misère totale des autres, l’impunité, la corruption d’une police sans moyen totalement achetée par les puissants … Un vrai décor et un vrai personnage.

Mais pas le seul. Des truands aussi bêtes que méchants, aussi violents qu’imbéciles, un journaliste complètement dépassé, des flics qui foutent la trouille … Et Amaka, Lady Lagos, renversante.

Et puis une intrigue qui fonce à toute allure, passe de l’un à l’autre, d’une fusillade à l’autre, trépidante, aussi exubérante que le décor.

Vraiment une belle découverte. Et en plus, la fin ouverte laisse espérer une suite. Youpi !

Leye Adenle / Lagos Lady (Easy motion tourist, 2015), Métailié/Noir (2016), traduit de l’anglais (Nigéria) par David Fauquemberg.

Roger Smith : Intéressé mais pas passionné

Deon Meyer n’est plus, loin s’en faut, le seul auteur sud-africain traduit. Parmi les efficaces du thriller qui déménage, il y a aussi Roger Smith. Après Blondie et la mort, j’essaie Un homme à terre. Mais je ne suis convaincu qu’à moitié.

SmithJohn Turner, sa femme Tanya et leur fille Lucy d’une dizaine d’années vivent à Tucson Arizona. Mais ils ne sont pas américains. Ils sont sud-africains et ont quitté leur pays après un événement traumatique que John veut à tout prix oublier.

Aux US, ils ont acquis une petite fortune. Si Tanya hait son nouveau pays aussi fort que sa famille, Lucy se sent totalement américaine, et John est tombé amoureux de son assistante, blonde plantureuse, le fantasme de tout adolescent aillant grandi en regardant de vieux films avec Marilyn.

Malheureusement pour lui, Tanya le tient par les couilles et menace de le faire tomber s’il la quitte. Un secret qui remonte à leur fuite de Johannesburg … Quand trois hommes armés déboulent dans leur villa et commencent à les tabasser, John sait que le moment de payer est venu, et que la violence va se déchainer.

Alors convaincu ? Ben pas tout à fait. Au vu des blogs polar je suis peut-être le seul, mais pour moi, déchaîner un enfer de violence gore, même avec beaucoup de savoir faire, ne suffit pas à faire un polar qui m’enthousiasme.

Je reconnais que la construction est absolument virtuose, que les dialogues claquent (c’est sans doute pour cela qu’on le compare à Elmore Leonard en quatrième), j’avais d’ailleurs déjà beaucoup apprécié les dialogues dans Blondie et la mort, et si on lit au premier degré, on peut dire qu’on passe un bon moment.

Pour autant, à quoi mène autant de virtuosité ? Pour moi, à pas grand chose.

La grosse différence avec Elmore Leonard, est qu’ici l’auteur n’a d’empathie, ou de sympathie pour personne. Et du coup moi non plus. Je me contrefous de tout ce qui peut arriver à cette collection de pourris. Ils peuvent se faire tabasser, découper, trucider … Même pas mal.

Certes les truands sont encore plus bêtes, et encore plus méchants que chez Leonard, mais il me manque le héros, cool, très cool, pour qui je vais trembler. Et j’ai l’impression que c’est plus facile de créer uniquement des personnages minables et haïssables, que je créer, chez le lecteur, une sympathie, même, et surtout, pour un minable.

Alors je l’ai lu jusqu’au bout avec un certain plaisir, et même un plaisir certain, avec la curiosité de savoir comment allait se terminer le jeu de casse-pipe … mais sans passion. Un peu comme on regarde une série Z à la télé, en buvant une bière, quand on a le cerveau trop fatigué pour faire quelque chose d’autre. C’est bien foutu, c’est rapide, c’est même virtuose, c’est gore, mais je n’en garderai pas un grand souvenir.

Roger Smith / Un homme à terre (Man down, 2014), Calmann-Lévy (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Makana du Caire, 2° épisode

On a découvert Parker Bilal et son privé soudanais exilé au Caire dans Les écailles d’or. Le revoici avec Meurtres rituels à Imbala.

BilalMakana, l’ancien flic soudanais réfugié au Caire après la prise du pouvoir par les islamistes est donc devenu privé. Il survit difficilement, ce qui l’oblige à accepter toutes les affaires qui se présentent. Même cette histoire de lettres de menaces à l’encontre d’une obscure agence de voyage qui ne le convainc pas. Dans le cadre de son enquête il fait la connaissance de Meera, la seule employée efficace, une copte qui semble beaucoup trop instruite et intelligente pour végéter dans cette sinistre boutique.

Quelques jours après la rencontre, Meera est assassinée sous les yeux de Makana et l’affaire prend un tour beaucoup plus sérieux. Dans le même temps, les cadavres de jeunes garçons torturés sont retrouvés dans le quartier d’Imbaba qui compte de nombreuses églises.

Alors que les autorités cherchent à détourner l’attention de leur nullité et de leur corruption, la tension monte entre les islamistes et les coptes qui font figure de boucs émissaires tout trouvés. Makana, une fois de plus, a mis les pieds dans un nid de serpents.

Dans mon billet sur le précédent roman mettant en scène Makana, j’écrivais que Les écailles d’or était très intéressant, passionnant même, mais pêchait dans sa partie policière, et j’imaginais que l’auteur allait s’améliorer. J’avais raison ! Vive moi !

Le portrait du Caire est toujours aussi passionnant et flamboyant : Bruit, circulation démente, saleté, odeurs, grouillement, énergie démente et oasis de paix cachés … On sent la ville, on l’entend, on la touche. Une ville théâtre de la guerre entre tous les pouvoirs : Politique, économique, religieux, militaire, policier … Et au milieu, les pauvres qui trinquent.

La montée de l’intégrisme, l’utilisation du religieux par des êtres sans scrupule pour récupérer la colère de gens qui ont peine à survivre, cela aussi est parfaitement mis en scène.

Tout cela on le voit au travers des yeux de Makana et de ses quelques amis. Makana qui peine parfois à trouver un sens à sa vie, sans sa femme et sa fille tuées par les islamistes soudanais. Mais un Makana qui ne peut s’empêcher de venir en aide des plus perdus, même sans se faire d’illusions sur l’efficacité de son action.

Et cette fois, l’intrigue est maîtrisée. Pas de résolution trop rapide ou d’inspiration quasi divine. Ca fonctionne, et le contexte est passionnant. Donc vivement le prochain.

Parker Bilal / Meurtres rituels à Imbala (Dogstar rising, 2013), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

Un petit Deon Meyer, mais un Deon Meyer quand même !

Le dernier Deon Meyer se fait étriller partout sur les blogs. C’est vrai, En vrille est loin d’être son meilleur roman. C’est vrai on attend davantage de lui. Ceci dit, je ne me suis pas ennuyé une minute.

MeyerErnst Richter est un homme en vue au Cap. Du moins pour ceux qui s’intéressent à la rubrique people et aux nouvelles technologies. Il est le créateur et le propriétaire de « Alibi », une boite qui vend des faux alibis à tous ceux qui veulent tromper leur conjoint sans se faire attraper. Drôle, bronzé, sympathique, il est un modèle pour les uns, le diable pour d’autres.

Maintenant il est mort. A la suite d’une tempête il est retrouvé par hasard enterré sous le sable d’une dune alors que cela faisait trois semaines qu’il avait disparu. Les Hawks de Benny Griesel sont en charge de l’enquête. Un Benny qui, à la suite du suicide d’un collègue, a replongé dans l’alcool. Il va avoir besoin de toute l’aide de ses collègues pour sortir la tête de l’eau et trier, parmi les dizaines de personnes qui lui en veulent à mort qui a tué Ernst.

Donc, est-il vrai que ce dernier ouvrage n’est pas le meilleur de son auteur ? A mon avis oui. C’est un petit Deon Meyer. Comme 13 heures par exemple, et loin de la puissance et du souffle de L’âme du chasseur, des Soldats de l’aube ou de Lemmer l’invisible par exemple. Est-il indigne pour autant ? Toujours à mon avis, non.

Si je dois comparer à mes lectures récentes, j’ai passé avec Benny un aussi bon moment qu’avec Zack ou Viens avec moi. Alors c’est vrai j’attends plus de Deon Meyer, et je suis un peu déçu. Mais je ne me suis pas ennuyé pour autant.

Pour commencer, une bonne partie du roman se déroule dans le milieu du vin, milieu qui m’intéresse. Sa façon d’inclure dans le récit un panorama de l’évolution de cette industrie si particulière des années 70 à nos jours en Afrique du Sud est habile, et le récit n’en souffre pas.

Ensuite, qu’il soit en forme ou complètement sous l’eau comme ici, j’aime bien Benny, et j’aime le retrouver. Lui et ses collègues qui, roman après roman, témoignent des difficultés à construire un pays débarrassé des vieux réflexes de l’apartheid. Eux qui, grâce à l’auteur, affrontent les nouveaux défis, les nouvelles horreurs, et se réjouissent parfois des réussites du pays.

Et pour finir l’auteur est un bon artisan qui sait construire une intrigue.

Donc ce n’est pas le livre de l’année, ce n’est pas le meilleur de l’auteur, les amateurs de bière peuvent peut-être passer leur chemin, mais une fois de plus j’ai passé de bons moments de lecture avec Deon Meyer.

Deon Meyer / En vrille (Ikarus, 2015), Seuil (2016), traduit de l’afrikaans par George Lory.

Un premier roman prometteur

Un auteur et un nouveau personnage algériens ; chouette. Voici Le français de Roseville d’Ahmed Tiab.

TiabKémal Fadil est commissaire à Oran. Une affaire va le sortir de sa routine : En abattant de vieux bâtiments de l’ancien quartier espagnol, une pelleteuse met à jour deux cadavres : celui d’un homme, et celui d’un enfant d’une dizaine d’années portant un crucifix autour du cou. Des morts qui remontent début des années 60, quand les derniers soubresauts de la guerre secouaient la ville.

Kémal va devoir reprendre, cinquante ans après, une enquête commencée par les policiers français. Il pourra pour cela compter sur l’aide de son ami Franck Massonier, flic à Marseille.

Je ne sais pas trop comment tourner la suite pour dire que c’est bien, mais que ça pourrait être beaucoup mieux … la réaction première qui me vient est : intéressant, bien fichu, mais un peu scolaire, ce qui du coup me fait passer pour un prof « qui se la pète » comme disent mes gamins.

J’ai eu, par moment, l’impression que l’auteur cherche à trop bien faire. Un exemple : dès qu’on a un nouveau personnage, il revient sur son passé, son entourage, nous fait son CV et explique ses réactions présentes. Systématiquement. Et cela alourdit et ralentit le récit, et lui donne un côté un peu mécanique. Il lui manque une confiance dans le lecteur (qui s’acquiert il est vrai au fil des ouvrages) qui lui permette de laisser des zones d’ombres, quitte à les éclairer par la suite si c’est vraiment nécessaire.

Il n’a pas cet équilibre très difficile à trouver entre tout expliquer, et paraitre donc scolaire, et considérer que le lecteur sait tout, et le perdre. Un équilibre bien entendu très délicat tant les lecteurs sont différents, dans leurs connaissances et dans leur façon d’appréhender un texte pour lequel ils n’ont pas forcément toutes les clés. En bref, à mon gout, il explique trop.

A côté de ça, Le français de Roseville se lit avec plaisir, et est fort intéressant dans sa description de la ville d’Oran hier et aujourd’hui : Il en dresse de portrait géographique, historique et humain en évitant les simplifications et sans passer sous silence les contradictions des uns et des autres.

Kémal Fadil est un personnage auquel on s’attache, et on aura plaisir à le retrouver, entre ses deux femmes. En espérant un roman un peu moins sage et appliqué, avec un peu plus de folie, de méchanceté, de zones d’ombre, et pourquoi pas de rires, de fureur et de larmes.

Pour résumer, un roman qui m’a intéressé mais pas emporté.

Ahmed Tiab / Le français de Roseville, l’aube noire (2016).

Les monstres de Detroit

La fin d’année est rude, le cerveau patine parfois, les derniers jours avant le repos bien mérité vont être difficiles … C’est pour cela que le rythme de lecture baisse, et que j’ai eu besoin d’une petite récréation. Allez hop, un petit thriller, Les monstres de Lauren Beukes. Bonne pioche !

BeukesDetroit, symbole des villes sinistrées. Ici c’est l’emploi dans l’industrie automobile qui s’est effondré. L’inspectrice Gabriela Versado élève seule (suite à un divorce) sa fille, Layla, une ado … avec des problèmes d’ado. Et elle manque de temps avec elle. Une situation qui ne va pas s’arranger quand elle découvre une sinistre « sculpture » : le haut du corps d’un jeune garçon a été soudé au bas du corps d’un jeune cerf et laissé à la vue de tous.

Pendant que l’enquête se met en place, Layla et sa meilleure amie décident de traquer les pédophiles sur les réseaux sociaux en se faisant passer pour une gamine naïve, au risque de tomber sur un morceau un peu trop gros pour elles …

Excellente surprise que ces Monstres ! Je m’attendais à du thriller tout venant, de ceux qui vous laissent le cerveau de côté pour profiter d’un simple divertissement. Pour le même prix j’ai eu :

  • Le divertissement (grâce à une intrigue très habilement menée)
  • Une belle écriture
  • Des personnages qui ont de l’épaisseur
  • Matière à réflexion
  • Et, cerise sur le gâteau, une belle audace au final, dont je ne dirai rien, qui déplaira peut-être à certains mais qui m’a convaincu  (débrouillez-vous avec ça !).

Franchement, dès les premières pages j’ai été séduit par le ton, les changements de types de narration, les passages d’un point de vue à l’autre, la belle description d’une ville qui tente de se relever de ses ruines, quelques portraits touchants d’êtres brisés, une description très convaincante des nouvelles voies vers la renommées au travers des chaînes du net, des personnages qui ne sont jamais caricaturaux (les monstres ne sont pas ceux qu’on croit, le vautour de la presse n’est pas QUE un vautour …).

Et un sacré final, très gonflé, qui plaira ou non, mais où l’auteur a le mérite de prendre des risques et de sortir du chemin tout tracé qui aurait emporté l’adhésion de tous. Après on aime ou pas, mais c’est parfaitement maîtrisé et moi je dis chapeau !

Lauren Beukes / Les monstres (Broken monsters, 2014), Presses de la cité/ Sang d’encre (2015), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Laurent Philibert-Caillat.

Emballé par Mike Nicol

Je n’avais pas été totalement convaincu par Killer country de Mike Nicol, mais aussi c’était le second volet d’une trilogie dont je n’avais pas lu le premier. Donc j’ai voulu lui donner une nouvelle chance (ou plutôt me donner une nouvelle chance) avec Du sang sur l’arc-en-ciel. Bien m’en a pris.

NicolFish Pescado est un privé surfeur du Cap, un personnage à la Don Winslow : plutôt cool, pas un forcené de boulot, plus amateur d’herbe, de vagues et d’une bonne bière avec un pote que de filatures ou de recherches poussées sur internet … L’un dans l’autre, il est satisfait de sa vie, même si là, son compte en banque est vraiment à sec.

Il accepte une affaire obtenue par l’intermédiaire de sa belle, Vickie, avocate dans un grand cabinet : il s’agit de voir comment un jeune homme c’est retrouvé dans le coma, percuté par une voiture lors d’une course clandestine. Le problème est que le coupable est très bien protégé, fils d’un proche du pouvoir. Un personnage louche au passé trouble : si sa légende le présente comme un farouche combattant de l’anti apartheid, il a, en son temps, joué un double jeu, et été proche des escadrons de liquidation du régime raciste.

En bref, Fish et Vickie vont se retrouver au milieu d’un nid de crotales.

J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans Killer country (dialogues très réussis, pas d’angélisme et une noirceur assumée sans chevalier blanc et une écriture qui claque), mais je n’y ai pas retrouvé les « défauts » que je reprochais à l’autre, à savoir une intrigue vraiment trop elliptique (peut-être due au fait que je n’avais pas lu le premier) et des personnages un peu trop squelettiques.

Du coup je suis emballé. Par tous les personnages, ce nouveau privé bien entendu, sa copine, ses rapports assez drôles avec sa mère, mais aussi par tous les personnages secondaires qui prennent vie : pourris, ambitieux, victimes, courageux, faibles, lâches, traitres, fidèles, forts, honnêtes … et parfois tout cela à la fois ou successivement, ce sont de vrais personnages.

L’intrigue est parfaitement menée, avec des retours dans le passé intrigants mais dont on devine, peu à peu, le rapport avec l’histoire présente, jusqu’aux dernières révélations.

Et le portrait d’un pays qui, passé le grand moment de la fin de l’apartheid, maintenant que la légende Mandela n’est plus, veut se construire, ou confirmer des mythes fondateurs, et doit donc à tout prix cacher tout ce qui ne cadre pas avec la nouvelle histoire officielle.

Tout cela est à la fois passionnant historiquement et extrêmement prenant dans le déroulement de l’intrigue et dans la construction des personnages.

Emballé donc. Vivement le prochain.

Mike Nicol / Du sang sur l’arc-en-ciel (Of cops and robbers, 2013), Seuil/Policiers (2015), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Esch.

Un privé au Caire

Un nouveau privé au Caire, d’origine soudanaise, j’achète ! Ce sont Les écailles d’or de Parker Bilal.

Bilal ParkerMakana était flic dans ce qu’on pourrait appeler la criminelle à Khartoum, au Soudan. L’arrivée des islamistes l’a obligé à fuir dans des circonstances dramatiques que l’on découvrira. Depuis il vit sur une sorte de péniche délabrée, au Caire. Et il gagne, de temps en temps, sa vie comme privé. Un privé minable et fort démuni. C’est pourquoi il est très étonné quand une splendide voiture s’arrête à côté de sa barcasse et qu’il est amené pour rencontrer Saad Hanafi, millionnaire proche du pouvoir au passé peu reluisant. Saad est propriétaire, entre autres, d’un club de foot, et son joueur vedette a disparu depuis plusieurs jours. Pour une raison étrange, c’est à Makana qu’il veut confier la recherche de la star. Intrigué, celui-ci accepte, tout en sachant très bien qu’on lui cache beaucoup plus de choses que ce que l’on veut bien lui dire. Et bien évidemment, il va tomber dans un nid de serpents et voir ressurgir les fantômes de son passé.

La quatrième nous apprend que Parker Bilal est le pseudo de Jamal Mahjoub, écrivain de littérature dite « blanche », publié chez Actes Sud. Ben ça ne m’étonne pas.

Pourquoi ? parce qu’on a là un bon roman, très bon même sauf … dans la partie intrigue policière qui souffre de quelques défauts. Pas du tout rédhibitoires les défauts, rassurez-vous. Mais quand même, il y a deux ou trois coïncidences et coups de chance qui sont un peu gros. Le genre de machins qu’un auteur de polar chevronné aurait évité, ou aurait réussi à faire passer comme une lettre à la poste. La résolution va un peu vite et Makana a des intuitions qui frôlent la voyance.

Mais pas rédhibitoires donc, juste un peu gênant, et puis si on retrouve Makana plus tard, ça s’améliorera forcément.

Et on a bien envie de le retrouver parce que tout le reste vaut vraiment le coup. Le reste c’est bien entendu la description d’une ville du Caire, grouillante et misérable, où les pyramides, le souk et les pubs people autour d’un joueur de foot cohabitent, une ville totalement corrompue mais une ville débordante d’énergie, une ville où des fortunes colossales côtoient la plus grande misère …Ne serait-ce que pour cette description et pour les personnages secondaires fort bien croqués par l’auteur, ce roman vaut la peine.

Mais il y a aussi le récit des derniers jours de Makana au Soudan, la prise de pouvoir par les islamistes et la terreur qui en résulte. Et là, étonnant de voir comme ce récit ressemble à ce qu’un Rolo Diez ou un Ernesto Mallo ont écrit sur l’Argentine sous Videla. Comme quoi, même causes, même effets : Prenez des brutes incultes, avides de revanche, donnez-leur des armes et l’impunité totale, laissez-les se défouler après une vie de frustrations et dites-leur qu’ils agissent pour le bien du pays, vous obtenez les mêmes résultats : tortures, viols, meurtres, terreur, que ce soit au nom d’un Dieu ou de la lutte contre le péril rouge, vert ou gris …

Il n’est peut-être pas inutile de le rappeler, et de se rappeler que les premières victimes de ces fous furieux sont les populations qui sont sous leur coupe.

Parker Bilal / Les écailles d’or (The golden scales, 2012), Seuil/Policiers (2014), traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.