Archives pour la catégorie Polars américains

Je suis le fleuve

Je l’attendais, voilà la première claque de 2020, je me la suis prise avec Je suis le fleuve, polar hypnotique de l’américain T. E. Grau.

GrauIsrael Broussard survit à Bangkok, grâce à la drogue et l’alcool qu’il peut s’acheter en échange d’on ne sait quels services. Il survit difficilement, poursuivi en permanence par les fantômes de ce qu’il a fait cinq and auparavant, détaché au Laos auprès du mystérieux commandant, Chapel, pour la non moins mystérieuse opération Algernon sensée mettre fin à la guerre du Vietnam.

Mais la guerre ne s’est pas arrêtée, et Broussard se retrouve, cinq ans plus tard, poursuivi par ses cauchemars, au bord de la folie. C’est le contact avec un agent de la CIA qui va peut-être lui permettre de comprendre ce qu’il lui arrive.

Une balle claque donc. Un roman qui demande un peu de patience, tant il peut être déroutant au démarrage. Mais si vous acceptez de vous laisser emporter par le délire de Broussard dans les premiers chapitres sans trop comprendre ce qui lui (et ce qui vous) arrive, vous serez mille fois récompensés.

Parce que la suite est logique, cohérente et hallucinante. Aussi hallucinante qu’Apocalypse Now, aussi hallucinante que le délire de Martin Sheen sur fond de musique de Doors, aussi hallucinante que l’attaque des hélicos sur fond de Walkyries, aussi hallucinante que le final, de nouveau sur fond des Doors, avec l’image mythique de Brando.

C’est la même impression de puissance, de folie qui vous emporte comme un fleuve en furie, de cruauté, et en même temps d’une terrible humanité. Toute l’horreur, l’absurdité et la folie de la guerre. J’ai refermé le roman en état de sidération. Et je ne suis pas certain de m’en être encore vraiment remis. Une expérience indispensable, si on n’a pas peur d’être très secoué.

T. E. Grau / Je suis le fleuve, (I am the river, 2018), Sonatine (2020) traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard.

City of windows

Un thriller aux Arènes ? Ça s’essaye. City of windows de Robert Pobi.

PobiLe docteur Lucas Page est une sorte de génie, professeur d’astrophysique, il a la capacité unique de modéliser instantanément tout son environnement de façon mathématique et d’en tirer les conclusions qui s’imposent. C’est comme ça qu’il a, des années auparavant, travaillé pour le FBI. Il a failli en mourir et s’est retrouvé avec quelques prothèse métalliques. Cela n’a pas arrangé sa misanthropie, et il s’est bien juré de ne plus jamais approcher, de près ou de loin, les agents fédéraux.

Jusqu’à ce qu’on sniper commence à faire des cartons sur des membres de son ancien employeur dans les rues de New York, alors que des conditions météo ont transformé la ville en petite Sibérie. Parce que la première victime est son ancien coéquipier, et parce qu’il ne se sent jamais aussi vivant, même diminué, que face à un tel défi, il accepte de participer à la traque.

Soyons honnête, si j’étais tombé sur le résumé que je viens de pondre je n’aurais sans doute pas lu le bouquin. Parce que la traque du super sniper par le super flic … Est-ce que j’aurais pour autant raté un grand roman ? Non. Est-ce que j’aurais raté une lecture agréable, un bouquin bien fait qui se lit tout seul ? Oui.

C’est sans doute mieux que le thriller de base (mais en lisant très peu après quelques désillusions, je suis mal placé pour juger). Pas mal écrit, bien construit, efficace, on a envie de tourner les pages. Si l’auteur joue assez joliment avec les clichés, il n’évite pas quelques ficelles bien grosses et des cliffhangers de fin de chapitre qu’on a déjà vu. De même les deux super-humains face à face, le sniper et le cerveau offrent quelques facilités scénaristiques et maintiennent d’une certaine façon le lecteur à distance.

Cependant le ton alerte, la critique, certes pas nouvelle mais quand même bienvenue et plutôt inhabituelle dans la littérature fortement burnée du thriller à armes à feu, de la putasserie des media et des incohérences du lobby des armes, et l’humour découlant de la mauvaise humeur assez systématique de deux ou trois personnages allègent et vivifient le tout et en font un roman plutôt recommandable.

Une bonne lecture si on veut du rythme et pas trop de maux de tête.

Robert Pobi / City of windows (City of windows, 2019), Les arènes/Equinox (2020), traduit de l’anglais (USA) par Mathilde Helleu.

Sugar run

Une nouvelle auteur, les Appalaches, une bonne façon d’attaquer 2020 ? Ben pas pour moi, je n’ai pas du tout accroché à Sugar run de Mesha Maren.

MarenJodi McCarty sort de prison à 35 ans. Elle y était rentrée à 17 ans. Au moment de retourner chez elle, dans les Appalaches où elle veut s’installer sur le terrain de sa grand-mère décédée pendant sa captivité elle croise la route de Miranda et de ses trois fils. C’est le coup de foudre entre les deux jeunes femmes qui vont essayer de refaire leur vie à la campagne. Mais le passé n’est jamais loin et rien ne se passera comme prévu.

« c’est l’alliance parfaite d’une intrigue rythmée et d’une écriture magnifique » lit-on en quatrième de couverture. Pourquoi pas, mais il faudrait quand même avertir le lecteur pour lui signaler que le rythme de l’intrigue est plus à chercher du côté de la ballade sous antidépresseurs que du rock endiablé. Parce que c’est lent, très lent.

Je n’ai pas encore vu de chroniques sur la toile, mais j’avoue que je me suis ennuyé, et pire, que plus j’avançais, plus je m’ennuyais, au point de survoler rapidement pas mal de paragraphes pour essayer d’arriver au bout et de voir comment ça allait terminer.

Je n’ai accroché à aucun des personnages, le semblant de suspense créé par les flashbacks pour découvrir ce qui a envoyé Jodi en prison ne m’a pas intrigué, et je n’ai pas compris la psychologie des différents personnages.

Dommage certaines thématiques me semblaient prometteuses, comme le pillage de cette région et sa destruction par la recherche de gaz de schiste, le rejet de l’homosexualité, la difficulté de refaire sa vie. J’attendais de plus belles pages sur la nature ou des personnages secondaires plus fouillés. Je ne l’ai pas eu. Raté donc pour moi, malgré les prix que semble avoir reçus cette auteur chez elle.

J’attends de voir si d’autres lecteurs ont trouvé ce qui a donné envie aux éditions Gallmeister de traduire ce roman.

Mesha Maren / Sugar Run (Sugar run, 2018), Gallmeister (2020), traduit de l’anglais (USA) par Juliana Nivelt.

11h14

C’est parti, avec pour commencer l’année un polar/western, de Glendon Swarthout, publié une première fois à la série noire et réédité chez Gallmeister : 11h14.

SwarthoutJimmie n’a rien d’un héros. Il est satisfait d’être resté un grand gamin plutôt lâche, auteur à succès de livres pour enfants, et très heureux de vivre à New York. Mais il ne sait pas dire non à la très belle et très sensuelle Tyler Vaught qui l’a épousé puis largué au bout de six mois. Alors quand Tyler lui demande d’aller enquêter pour savoir comment Max est mort à Harding, nouveau Mexique, il accepte. Même si Max était le salaud pour qui Tyler l’avait quitté. Même si son élégance très new yorkaise ne fera pas fureur dans l’ouest. Même si à Harding les faits d’armes des deux grands-pères violents de Tyler sont encore célébrés … Et bien entendu, le pauvre Jimmie va tomber en plein règlement de compte à OK Corral.

Excellente idée que cette réédition. Ne vous laissez pas prendre par le démarrage du bouquin, avec le ton badin et un poil agaçant du narrateur. Ca commence tranquille, plutôt drôle avec distance et dandysme. Et puis petit à petit le récit devient de plus en plus sombre.

L’auteur réussit parfaitement son polar, y intègre très bien une partie western, et montre ainsi à ceux qui auraient encore pu en douter que ces deux genres sont très proches. Sous des dehors faussement détachés il montre d’un côté le passage, en apparence, d’un monde « sauvage » où règne la loi des colts à un monde plus policé régi par le droit, mais gratte aussi sous la surface et nous montre la réalité sous les beaux mots.

Ajoutez que l’auteur sait parfaitement jouer avec les clichés, et en particulier celui de la femme fatale, glisse un bel hommage aux bibliothécaires et à la lecture, et construit fort bien son intrigue, et vous avez une manière plaisante et instructive de commencer vos lectures de l’année.

Glendon Swarthout / 11h14 (Skeletons, 1979), Gallmeister/Totem (2020), traduit de l’anglais (USA) par F.M. Watkins, revu par Marc Boulet.

Les mangeurs d’argile

C’est avec un certain retard, et même un retard certain, que je lis Les mangeurs d’argile de Peter Farris.

FarrisRichie Pelham vit en Georgie, sur un vaste domaine très boisé, avec son fils Jesse 14 ans, sa seconde épouse, Grace et leur fille Abbie Lee. Armurier reconnu, il vit simplement, profitant des marches dans les bois, de la chasse, et des couchers de soleil … tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais Richie tombe accidentellement d’un arbre et se tue.

Etrangement, Grace ne semble pas traumatisée, son frère prédicateur qui a des ambitions pour son église est de plus en plus présent dans la maison, où Jesse commence à se sentir en danger. Heureusement son père lui avait appris à survivre dans les bois, où il fait une drôle de rencontre avec Billy, recherché depuis une dizaine d’année par le FBI, qui s’est perdu depuis dans la nature. Ils ne seront pas trop de deux pour se sortir des manigances des tordus qui en veulent à la terre de Richie.

J’avais bien aimé les deux précédents romans de Peter Farris, mais là … Bof.

A son crédit, je ne me suis pas vraiment ennuyé, le roman est plutôt plaisant, et puis ça change un roman sur les blancs pauvres du sud sans labo et producteurs de meth. Mais il y a quand même pas mal de choses qui coincent.

Tout d’abord il veut traiter trop de thèmes. La religion et les prêcheurs intéressés par l’argent, les traumatismes de la guerre (ici l’Irak), l’alcoolisme, le terrorisme, le rapport à la nature et l’opposition entre ceux qui veulent protéger la terre et ceux qui veulent l’exploiter … Ca fait trop.

Ensuite au niveau de l’intrigue, tout est prévisible, et surtout, les méchants sont ratés. Ratés parce qu’ils ne sont pas vraiment creusés. On a le prêcheur, loin, très loin d’être aussi terrifiant que celui de La nuit du chasseur auquel j’ai pensé, puis il y a le shérif, puis les affreux mafieux … Les uns remplacent les autres, et finalement aucun ne fonctionne complètement. Et comme disait tonton Alfred, pour qu’un polar soit réussi il faut que le méchant soit réussi.

Bref, pas franchement ennuyeux, mais pas enthousiasmant non plus. Juste une série B qui peut distraire un lecteur qui n’a pas trop de références auxquelles la comparer.

Peter Farris / Les mangeurs d’argile (The clay eaters, 2019), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Mon territoire

Une quatrième de couverture intrigante, et une femme auteur dans la catégorie « petits blancs pourris dans les montagnes américaines ». De quoi attiser ma curiosité pour Mon territoire de Tess Sharpe.

SharpeA huit ans Harley McKenna a vu flamber la maison dans laquelle se trouvait sa mère, puis a vu son père tuer un homme. Duke l’a ensuite élevée seul, dressée serait un terme plus exact, tant il en a fait une femme redoutable, habile à tuer, de ses mains ou avec toute sorte d’armes. Il faut dire que Duke McKenna est le boss de ce comté dans les montagnes proches de la Californie, trafics en tous genres.

Aujourd’hui Harley a 23 ans, elle est proche de reprendre les commandes, mais elle sait que ce ne sera pas simple, et surtout elle veut le faire à sa manière, pas à celle de Duke.

Un avis élogieux de David Joy, et une quatrième de couverture qui compare le roman au magnifique Un hiver de glace de Daniel Woodrell, ça donne envie, mais ça place aussi la barre très haut. Très très haut. Du coup j’ai été déçu.

C’est la comparaison avec Woodrell qui est terrible. Car s’il n’est pas exempt de défauts, ce premier roman n’est pas non plus inintéressant.

Côté négatif, la construction systématique, un chapitre aujourd’hui, un chapitre de flashback, qui marche plutôt bien au début, finit par être mécanique et ralentit le rythme au moment où, approchant de la fin, il faudrait pouvoir resserrer l’action.

Ensuite si le personnage de Harley est bien construit, au centre de tout, les autres autour restent schématiques, et c’est bien dommage tant certains d’entre eux sont prometteurs et auraient mérité de gagner en épaisseur, en particulier certains autres personnages de femmes. Et pour finir avec ce qui pourrait être amélioré, Harley s’en tire vraiment trop bien. Dans un roman qui semble vouloir être très noir, au final tout est rose … Bon pas rose, mais tout finit trop bien.

C’est d’autant plus dommage que le roman ne manque pas d’intérêt et que finalement il se lit bien. Parce qu’on apprécie Harley, parce que le propos est intéressant, que son éclairage sur une façon de répondre aux violences faites aux femme est original et loin de tout misérabilisme, très loin (vous comprendrez si vous lisez). Parce que ce coin de montagnes est bien décrit, et parce que ça change un roman sur les petits blancs avec des personnages de femmes fortes.

Donc pas mal, une auteur à suivre, même s’il lui reste beaucoup de chemin avant de pouvoir être comparée à Daniel Woodrell.

Tess Sharpe / Mon territoire (Barbed wire heart, 2018), Sonatine (2019), traduit de l’anglais (USA) par Héloïse Esquié.

La frontière

Quelques jours sans nouvelles, j’étais plongé dans un des monuments de cet automne, la conclusion de la magistrale trilogue de Don Winslow : La frontière.

WinslowA la fin de Cartel Art Keller reste vivre au Mexique, auprès de Martisol, son épouse. Jusqu’à ce que le sénateur O’Brien vienne lui proposer de reprendre la guerre contre la drogue, avec de nouveaux pouvoirs : ni plus ni moins que la direction de la DEA.

Dans le même temps, côté mexicain, la disparition mystérieuse d’Adan Barrera a laissé un vide. Un vide qu’ils sont nombreux à vouloir combler et les morts recommencent à s’accumuler de Tijuana à El Paso. Ce qui n’empêche pas les différents groupes de continuer à faire transiter la drogue, avec un retour en force de l’héroïne, une héroïne améliorée. Les overdoses se multiplient à New York et dans tout les US.

Alors qu’Art tente de changer la politique de l’agence pour s’attaquer aux finances du trafic avec l’aide de chef de la brigade anti drogue de New York, les élections nationales approchent, dans lesquelles un candidat très à droite le critique avec de plus en plus de virulence sur les réseaux sociaux.

On a déjà lu plus de 1500 pages de l’histoire d’Art Keller et de la relation entre le trafic de drogue, les US et le Mexique, et on en redemande ! En voilà plus de 800 de plus toujours aussi fascinantes, passionnantes, bouleversantes, rageantes …

Cette fois Don Winslow s’attaque à l’origine du trafic de drogue, une origine qui ne se situe pas sur le sol mexicain, mais sur le sol américain.

« Il est tentant de penser que les causes de l’épidémie d’héroïne sont au Mexique, car il est focalisé sur la prohibition, mais la véritable source est ici même, et dans une multitude d’autres villes, petites et grandes.

Les opiacés sont une réponse à la douleur.

La douleur physique, émotionnelle, économique.

Il a les trois devant les yeux. »

Et quitte à se faire des amis aux US après s’en être fait au Mexique :

« Tu montes la garde sur le Rio Grande, se dit-il, et tu essayes de repousser le flot d’héroïne avec un balai, pendant que des milliardaires délocalisent des boulots à l’étranger, ferment des usines et des villes, tuent les espoirs et les rêves, répandent la douleur.

Et ils viennent te dire : arrêtez l’épidémie d’héroïne. 

Quelle est la différence entre un directeur de fonds spéculatifs et le chef d’un cartel ?

La Wharton Business School. »

Quand à ce qu’il pense de nouveau président US, qui dans le roman succède à Obama et s’appelle John Dennison :

« En se réveillant le lendemain de l’élection, Keller se dit qu’il ne comprend plus son pays. (…)

Car son pays a voté pour un raciste, un fasciste, un gangster, un être narcissique qui se pavane et fanfaronne. Un homme qui se vante d’agresser les femmes, qui se moque d’un handicapé, qui copine avec des dictateurs.

Un menteur avéré. »

Tout cela c’est pour le fond. Et il y a la force romanesque le souffle, la puissance du récit où l’on retrouve avec beaucoup de plaisir certains personnages de La griffe du chien, où on en découvre de nouveaux. Où on passe des « hijos » les héritiers des cartels, violents, immatures, qui se vantent sur les réseaux sociaux et postent des vidéos où on les voit torturer et tuer leurs ennemis aux flics new yorkais en écho à Corruption, en passant par les arcanes du pouvoir à Washington, ou les gamins vivant sur les tas d’ordure au Guatemala.

Plus que jamais ici le polar tranche au travers de toute la société, des lieux de pouvoir, financier ou politique, jusqu’à ceux qui vivent ou survivent dans les rues. C’est magistral. Je pourrait continuer longtemps, pour évoquer les différentes thématiques abordées, les épisodes réels de la guerre qui se déroule au Mexique que l’on reconnaît, les personnages auxquels on s’attache, mais il suffit de dire : LISEZ-LE.

Et si La frontière peut se lire indépendamment, il serait impardonnable de ne pas lire les trois, qui offrent une fresque pleine de sang, de fureur, de rage et d’émotions, une fresque magistrale qui éclaire toute l’histoire de ce que les media appellent la guerre contre la drogue.

Don Winslow  / La frontière (The boarder, 2019), Harper Collins / Noir (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.