Archives pour la catégorie Polars américains

Seules les proies s’enfuient

Troisième volume, toujours excellent, des aventures de Sullivan Carter de l’américain Neely Tucker : Seules les proies s’enfuient.

TuckerSullivan Carter, déjà rencontré dans La voie des morts et A l’ombre du pouvoir est toujours journaliste au Washington Post, de retour au pays après avoir failli mourir sous les bombes en Bosnie. En ce mois d’août il se trouve par hasard au Capitole quand un homme rentre, tue huit personnes avant de planter deux pics à glace dans les yeux du représentant de l’Oklahoma.

Habitué aux zones de guerre, au lieu de s’enfuir Carter est allé au plus près du tueur, et a pu entendre un appel qu’il a passé aux forces de l’ordre, où il dit s’appeler Terry Running Waters avant de disparaître. Un sacré scoop pour le seul journaliste sur place. Mais alors que la chasse à l’homme s’organise, Terry Waters contacte Carter et demande à lui parler. Et Sullivan se met à enquêter, pas certain que l’enquête fédérale se dirige du bon côté.

En introduction, je ne peux que répéter ici ce que j’écrivais au sujet des deux premiers volumes. Sans être révolutionnaire, de l’excellent travail comme les bons écrivains américains savent si bien le faire.

Un personnage qui prend de l’épaisseur, que l’on a plaisir à suivre. Un personnage fragile mais extrêmement entêté, dans la plus pure tradition hard boiled. La description passionnante de la vie d’un grand journal vue de l’intérieur. Qui sonne terriblement juste, ce qui n’est guère étonnant quand on sait que l’auteur est journaliste, correspondant à l’étranger du Washington Post. Et une enquête une fois de plus parfaitement menée, avec une scène d’ouverture impressionnante, quelques morceaux de bravoure, et un suspens maîtrisé.

Ensuite chaque roman développe une thématique particulière. Que je ne peux pas révéler ici pour ne pas dévoiler un des ressorts de l’histoire, mais sachez que c’est passionnant, et qu’on se fait un peu secouer.

Donc un troisième épisode qui confirme que la série fait définitivement partie de celles que je suivrai avec impatience dans les années à venir. Et qui est à découvrir absolument, tant il me semble que cet auteur n’a pas eu chez nous le succès qu’il mérite.

Neely Tucker / Seules les proies s’enfuient (Only the hunted run, 2016), Série Noire (2019), traduit de l’anglais (USA) par Sébastien Raizer.

Rusty Puppy

Un petit Hap et Leonard, quoi de mieux pour égayer une morne semaine d’hiver ? Rien. Ils sont de retour dans Rusty Puppy, toujours sous la plume du grand Joe Lansdale.

LansdaleHap Collins se remet de ses malheurs de Honky Tonk Samouraïs. Il est seul dans le bureau de l’agence dans laquelle lui et Leonard Pine travaillent, sa copine Brett étant grippée, et Leonard en vadrouille. C’est donc lui qui reçoit une dame noire qui voudrait voir le noir qui travaille là. Faute de merles … Elle se confie à Hap.

Son fils a été tué, et un homme a vu des flics le tabasser à mort. Le problème est que cet homme vit dans cité HLM de Camp Rapture, un trou à rat selon la dame elle-même, où Hap est un peu trop pâle pour passer inaperçu. D’un autre côté Leonard, même s’il a la bonne couleur de peau, n’est pas non plus très doué pour passer inaperçu …

Comme toujours les deux compères vont se mettre à dos quantité de nuisibles plus ou moins violents, plus ou moins méchants, dont les forces de l’ordre de Camp Rapture. Où on trouve des très violents et très méchants. La routine.

Que voulez-vous j’ai un gros faible pour les histoires de Hap et Leonard. En plus, vous connaissez mon amour immodéré pour tout ce qui porte cornette, soutane, frisette ou burka, alors quand dès la première page je lis :

« Ce sont des médecins et des infirmières qui m’ont sauvé du grand plongeon dans le noir, alors je n’ai pas remercié Jésus en revenant à moi. J’ai remercié l’équipe médicale, leurs années d’études et leurs formidables compétences. J’ai toujours pensé que, si j’étais médecin et que je sauve la vie à quelqu’un, et que ce quelqu’un à son réveil se mette à remercier Jésus, j’aurais envie de lui enfoncer une paire de forceps dans le cul en lui conseillant de demander à Jésus de venir les lui enlever ».

Je sais que tout ça va me plaire, et que je vais lire un grand sourire idiot collé sur la figure.

Et ça n’a pas raté. Dialogues toujours aussi drôles et scato, Leonard en grand fouteur de merde absolument irrésistible, la description sans la moindre complaisance ni angélisme (vous pouvez compter sur Lansdale pour ça) des conditions de vie dans une cité pourrie, des affreux particulièrement réussis, et des scènes de bastons enthousiasmantes.

Un très bon cru de la série, instructif entre deux éclats de rire.

Joe Lansdale / Rusty Puppy (Rusty Puppy, 2017), Denoël/Sueurs froides (2019), traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

Les débuts de Robicheaux

La bibliothèque de Labège m’ayant demandé de présenter les romans de la série Robicheaux de l’immense James Lee Burke à l’occasion d’une soirée consacrée à la Louisiane, j’ai sauté sur l’occasion pour relire les premiers, dont je n’avais qu’un souvenir très confus. La pluie de néon et Prisonniers du ciel m’ont offert un excellent moment de (re)lecture.

JamesLeeBurkeDave Robicheaux fait donc son apparition dans La pluie de néon. Il est flic à la brigade des homicides de la Nouvelle-Orléans, avec son partenaire Clete Purcel. Tout commence quand, lors d’une partie de pêche, il sort de l’eau le corps d’une jeune femme noire. Puis qu’il apprend par un condamné à mort de la prison d’Angola que des colombiens ont décidé de le descendre. Le début d’une enquête qui va voir Dave et Clete passer plusieurs fois les limites de la légalité, et Dave retomber dans l’alcool.

Dès Prisonniers du ciel le décor est planté. Dave n’est plus flic à la Nouvelle-Orléans, il habite à New Iberia, où il a une affaire de pêche. Alors qu’il est de sortie avec son épouse Annie, un avion s’écrase dans l’eau. Il plonge et arrive à sauver une gamine brune qui ne parle qu’espagnol. Alafair vient de faire son entrée dans sa vie. En même temps que pas mal d’ennuis. En étant témoin de cet accident il se met à dos quelques officines travaillant pour l’état, des mercenaires impliqués dans les guérillas d’extrême droite en Amérique Centrale et des trafiquants de drogue. La routine pour Robicheaux.

Intéressante cette plongée dans les premiers romans de la série Dave Robicheaux.

Tout d’abord parce que j’ai pu constater que, dès les premiers volumes, le talent, l’écriture, le lyrisme de James Lee Burke sont déjà présent. Les éléments constitutifs et caractéristiques de la série sont pleinement là.

Pas de round d’observation, pas de premier roman hésitant ou peu abouti comme dans certains débuts d’écrivains. Certes, avant La pluie de néon, l’auteur avait déjà publié 5 ou 6 romans, mais il est quand même notable de voir comment dès le départ il excelle dans de magnifiques descriptions des bayous et du golfe, lyriques et poétiques, comment le personnage de Robicheaux en proie à ses démons est déjà incarné et émouvant, comment le passé est présent dans ses souvenirs, que ce soit son père et sa vie d’ouvrier, l’esclavage, la guerre de sécession mais aussi sa guerre du Vietnam … Tout ce que l’on va adorer tout au long de plus de trente ans d’aventures est déjà là.

Une série rendue intemporelle par ces retours au passé et ces hommages à la nature, mais en même temps très ancrée dans son temps, véritable témoin de plus de trente ans de vie de la Louisiane et des US. Avec ici, dans ces deux premiers épisodes, tout le poids de l’aide américaine, officielle ou officieuse, au travers de la CIA ou de mercenaires et trafiquants plus ou moins tordus aux mouvements les plus violents et les plus à droites d’Amérique centrale.

Un vrai plaisir de revenir aux sources, je poursuivrai sans doute cette revisite … quand je trouverai un peu de temps.

James Lee Burke / La pluie de néon (The neon rain, 1987), Rivages (1996), traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski, Prisonniers du ciel (Heaven’s prisoners, 1988), Rivages (1992), traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski.

Dry bones

On a attendu, il ne venait pas, mais il est enfin là. Dry Bones, le nouveau Craig Johnson.

JohnsonQui aurait pu imaginer que la découverte d’un magnifique spécimen de T-Rex, fossile bien entendu, dans les terres de Danny Lone Elk, comté d’Absaroka allait déchainer de telles passions ? FBI, procureur adjoint, média locaux et nationaux, réseaux sociaux, musées, paléontologues, Cheyennes plus ou moins traditionalistes … Tout ce beau monde va déferler sur le dos, heureusement solide, de Walt Longmire.

Qui va bien avoir besoin de l’aide de toute sa tribu alors qu’il doit, dans le même temps, aller chercher sa fille et sa toute nouvelle petite fille à l’aéroport.

On a attendu plus que d’habitude, et c’est un bon cru, avec tout ce qui fait que l’on aime les romans de la série. La nature très présente, parfois magnifique, parfois effrayante, la bande réunie, avec des dialogues toujours ciselés et l’humour de Craig Johnson. Plus une intrigue solide.

Ça c’est la base maintenant connue, et recherchée, par les fans de Walt Longmire. Sur cette base chaque épisode apporte quelques épices nouvelles. Ici cette histoire de paléontologie qui nous montre que même dans le monde de la recherche et des dinosaures, tout finit par être une question de gros sous. Faut-il y voir un hommage discret à son défunt ami Tony Hillerman, qui a lui aussi plusieurs fois mis en scène des fouilles et les rivalités parfois meurtrières qu’elles occasionnent ? Il faudra lui poser la question la prochaine fois qu’il viendra en France.

Ajoutez également un ombre bien sombre qui pourrait s’étendre sur Walt et sa bande, qui apporte une tension supplémentaire, et va entretenir l’inquiétude dans les épisodes à venir. Mais je n’en dis pas plus, à vous de découvrir de quoi il s’agit. A lire bien évidemment.

Craig Johnson / Dry Bones (Dry Bones, 2015), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Coup de vent

Ca faisait longtemps qu’on n’avait plus de ses nouvelles, et il est toujours en forme. Qui ? Mark Haskell Smith qui revient avec Coup de vent.

HaskellSmithBryan LeBlanc est trader à New York. Il gagne scandaleusement bien sa vie, mais considère qu’il fait un boulot de merde et que ses collègues sont des trous du cul, selon ses propres termes. Alors il détourne 17 millions de dollars pour passer une vie de luxe, entre bons vins et voyages.

C’est pour ça que Neal Nathanson se trouve à ses trousses, envoyé par son employeur. Et c’est comme ça que Neal se retrouve seul sur un voilier dévasté par une grosse vague, en plein Atlantique, en train de mourir de faim et de soif. Le résumé peut sembler abrupt, mais le roman explique bien tout.

Je me suis régalé. Que voulez-vous je suis bon public et quand je lis :

« En croyant au capitalisme, ce système économique conçu pour enculer la majorité de la populace afin qu’une minorité en profite, on acceptait d’obéir à une entité instaurée pour arnaquer tout le monde et encourager les gens à s’arnaquer entre eux. La société américaine était fondée sur ce genre de tromperie mâtinée d’opportunisme. »

Ou

« Quelques embarcations rentraient au port avec leurs cargaisons de pêcheurs et de pêcheuses buvant de la bière en brandissant fièrement des daurades sanguinolentes. Ils étaient souriants et cramoisis de soleil, ravis de s’immortaliser avec des animaux morts. Neal ne comprenait pas le but de la manœuvre, mais c’était sans doute normal pour des vacanciers. Ils tuaient des choses et prenaient des photos. »

Je jubile.

On connait le style de l’auteur, tout est de cet acabit, les dialogues claquent, c’est vivant, rythmé, on se régale à chaque page. Quelques scènes de sexe bien troussées, comme toujours chez lui, beaucoup d’humour, une vraie plume, du rythme et mine de rien, le portrait bien acide de notre joli monde. Ajoutez une fin délicieusement immorale mais jamais cynique et vous avez un cocktail à déguster sans aucune modération.

Mark Haskell Smith / Coup de vent (Blown, 2018), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Julien Guérif.

Bête noire

Après Lune noire, Anthony Neil Smith prolonge les aventures sanglantes de Billy Lafitte dans Bête noire.

Neil SmithSi vous avez lu le précédent volume vous vous souvenez que Billy Lafitte est un flic plutôt ripoux de Louisiane obligé de s’expatrier dans le Minnesota. Mais là aussi il va faire des dégâts et s’attirer la haine d’un agent du FBI pas forcément très net, Franklin Rome. Ça c’était dans le premier roman.

Franklin un peu mis au placard veut se venger et, pour faire sortir Billy Lafitte de son trou (en l’occurrence un gang de bikers dont il est l’homme de main), et menace son ex épouse. Et ça marche, Billy va enfourcher sa Harley, et ça va recommencer à canarder à tout va sur son passage. Le jeu de massacre peut recommencer.

Lune noire était un bon divertissement pour qui veut des truands aussi cons que chez les Coen, de la castagne et pas de maux de tête. Cette suite tient le cap. Donc si vous avez aimé le premier, vous lirez avec plaisir celui-ci, le même plaisir parfois un peu coupable que l’on éprouve devant une série B bien foutue (mais pourquoi coupable d’abord ?).

Pas le roman de l’année, pas le plus fin du mois, mais un bon travail d’artisan bien burné et sanglant, avec ce qu’il faut de distance et de second degré pour soupçonner que l’auteur ne se prend pas trop au sérieux.

Anthony Neil Smith / Bête noire (Hogdoggin’, 2009), Sonatine (2019), traduit du l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Quatre jours de rage

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman consacré à Smokey Dalton, le privé noir de Kris Nelscott. Je m’y suis remis avec Quatre jours de rage, et j’ai été très déçu.

NelscottPour ceux qui ne connaissent pas le personnage, Smokey Dalton a recueilli un gamin quasi abandonné, Jimmy quand il habitait à Memphis. C’est là que Jimmy a vu le véritable assassin de Martin Luther King. Depuis Smokey et Jimmy sont recherché par le FBI et en danger de mort. Ils se sont installés à Chicago sous un faux nom, et Smokey travaille souvent pour Laura Hathaway, fille et riche héritière d’un ancien truand, qui essaie d’utiliser sa fortune pour contrer les anciens associés de son père, assainir la situation, et aider les plus démunis.

Ce petit rappel étant fait, alors qu’il inspecte pour le compte de Laura une vieille maison vide qui lui appartient, il tombe sur un sous-sol avec trois cadavres, anciens de toute évidence. Alors que dans la ville les manifestations contre la guerre au Vietnam se succèdent et que les flics matraquent les Black Panthers, Smokey essaie d’enquêter en gardant l’affaire secrète. Il va mettre à jour un véritable charnier.

Très déçu donc. Et c’est entre autre dû à une très mauvaise première impression, avec dans les trois pages du prologue, ces phrases que je trouve d’une maladresse rédhibitoire :

« L’eau lançait des reflets noirs et maléfiques, il semblait impossible d’en sonder la profondeur.

Des lumières en provenance de l’usine se reflétaient légèrement à la surface de l’eau, révélant des traînées d’essence et moult déchets de papier. »

Désolé, mais c’est horriblement mal écrit. Je ne sais pas si c’est d’origine, ou si c’est un problème de traduction, mais ça m’a sorti illico du bouquin. Et si je n’avais pas déjà lu et apprécié certains romans précédents, je ne serais pas allé plus loin.

Là j’ai persévéré. Après, c’est moins pire. Mais ça reste très plat, sans émotion, sans implication. Le moment choisi est un moment de chaos, de manifestations, de répression, on ne le ressent jamais (lisez Hard revolution de George Pelecanos, ou Un pays à l’aube de Dennis Lehane pour voir ce qu’est une véritable plongée dans une ville livrée au chaos). Donc même si les faits relatés et le moment historique sont intéressants, j’ai ramé péniblement pour aller au bout. Pas d’énergie, pas de souffle, des personnages restés sous forme de silhouette, et aucune thématique vraiment creusée, ni les mouvements noirs, ni les manifestations, ni la difficulté de vivre dans un quartier noir, ni la corruption de la police …

La question que cela me pose est la suivante : Est-ce cet épisode qui est raté, bâclé par une auteur en panne d’inspiration ? ou est-ce moi qui suis devenu plus exigeant ? Mystère. Je pourrais relire les précédents pour voir, mais je crains de n’en avoir ni le temps, ni l’envie. Peut-être avez-vous un avis éclairant si vous connaissez le série.

Kris Nelscott / Quatre jours de rage (Days of rage, 2006), L’aube noire (2019), traduit du l’anglais (USA) par Pierre Sérisier.