Archives pour la catégorie Polars américains

Un indien qui dérange

J’avais besoin d’un peu d’humour et de légèreté. J’ai eu en plus une belle intrigue intelligente avec Un indien qui dérange de Thomas King.

Thumbs Dreadfulwater, cheyenne, fut flic en Californie. Puis il a tout lâché et est venu s’installer à Chinook, au pied des Rocheuses, comme photographe. Un photographe au succès mitigé se définissant lui-même comme « chômeur indépendant » plutôt que « travailleur indépendant ». Il faut dire que Thumps ne court ni après le travail, ni après l’argent et qu’il a peu de besoins tant qu’il peut nourrir sa chatte Freeway, prendre de bons petits déjeuners, et passer du temps en compagnie de Claire, responsable de la réserve Cheyenne voisine.

Sa routine est mise à mal quand on découvre un cadavre dans un appartement du luxueux Buffalo Mountain Resort, complexe immobilier et casino pour riches touristes construit sur les terres de la réserve. Voilà qui n’arrange pas les affaires de Claire alors que l’inauguration approche. Cela l’arrange d’autant moins que le shérif a un coupable tout désigné, Stick, membre des Aigles Rouges qui s’opposent au casino et … fils de Claire. Sur sa demande, parce qu’il ne sait rien lui refuser, Thumbs qui était juste venu faire des photos pour le shérif va se retrouver à enquêter sur une mort qui va en entrainer bien d’autres.

Ouf, que ça fait du bien de lire un auteur qui a de l’humour. Un humour qui fait penser à celui des compères Walt Longmire et Standing Bear, jamais forcé, mais qui m’a fait souvent sourire, et parfois même rire. Exemples, parmi tant d’autres :

« Ora mae Foreman cherchait un euphémisme autre que « pour bricoleurs avertis » afin de décrire un bungalow du quartier sud en partie ravagé par un incendie »

« Thumps était relativement certain que la puissance et l’argent ne corrompaient pas toujours, même si, à brûle-pourpoint, aucun exemple du contraire ne lui venait à l’esprit. »

Ajoutez à cela des personnages très attachants, aucun manichéisme dans la description des travers des uns et des autres, qu’ils soient uniquement intéressés par l’argent, ou nostalgiques d’une époque et de valeurs qui n’existent que dans leur esprit. Des personnages qui savent nous surprendre, nous émouvoir ou nous enrager.

Avec légèreté et une fausse simplicité et facilité si difficile à atteindre, l’auteur dépeint sans jamais forcer le trait le racisme dont souffrent les indiens, la misère dans laquelle ils sont la plupart du temps maintenus, mais aussi la beauté des Rocheuses ou d’un ciel étoilé.

Un excellent livre. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, sachez que la série originale compte déjà 4 romans, donc il faut absolument que ce premier soit un succès fou pour que la suite soit traduite. Donc lisez-le, impérativement, offrez-le, conseillez-le, c’est un ordre.

Thomas King / Un indien qui dérange, (Dreadfulwater, 2002), Liana Levi (2021) traduit de l’anglais(Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Serial Bomber

J’avais besoin d’une lecture facile, un bouquin dont les pages tournent toutes seules et qui ne sollicite pas trop les neurones. Mais bien fait quand même. Ca existe, j’ai trouvé. Le dernier thriller de Robert Pobi, Serial Bomber a très bien fait l’affaire.

Une société avait privatisé le Gunggenheim de New York pour son lancement en bourse. Tout le gratin de l’économie, de la finance  … Plus de 600 personnes. Toutes carbonisées dans une explosion parfaitement maîtrisée. On imagine le chaos, la pression sur le FBI, l’emballement médiatique, le monceau de stupidités sur les réseaux sociaux.

Brett Kohoe, FBI, en charge de Manhattan n’a d’autre solution que de se tourner vers Lucas Page. Ancien de la maison, génie des maths, astrophysicien, il a un talent hors norme pour faire parler les chiffres. Et quand on des centaines de dossiers à étudier pour trouver des corrélations, c’est bon d’avoir un génie sous la main. Bien qu’il ait juré à sa famille de ne pas y retourner, Page ne peut s’empêcher d’accepter.

Je ne suis pas devenu un fan de thrillers, et je ne vais pas essayer de vous dire que celui-ci révolutionne le genre. Mais il fait le boulot.

Robert Pobi a dû, comme beaucoup d’américains, être traumatisé par les années Trump, et les tombereaux de conneries sidérales qui se sont échangées sur le net. Il déteste les complotistes et autres abrutis, ne porte dans son cœur ni les media (en particulier télévisuels), ni la connerie largement diffusée sur les réseaux sociaux. Et comme il a le sens de la formule, et que son personnage a la dent particulièrement dure, c’est souvent très drôle.

Je retiendrai comme exemple ces imbéciles qui pour résister à l’emprise de la technologie, jettent leurs téléphone dans un brasier et meurent très connement à l’explosion de la batterie. Ou encore mieux, ceux qui créent des groupes facebook ou instagram pour promulguer la fin de l’utilisation des réseaux sociaux …

A cela ajoutez un sens du rythme aussi affuté que son sens de la formule, des chapitres courts et incisifs, et vous passerez un très bon moment en compagnie de Lucas Page.

Robert Pobi / Serial Bomber, (Under pressure, 2020), Les arènes/Equinox (2021) traduit de l’anglais (USA) par Mathilde Helleu.

La longue marche des Navajos

Je me suis fait un petit plaisir, un retour aux fondamentaux, à une des séries qui m’a fait découvrir le polar : La longue marche des Navajos de Anne Hillerman.

Jim Chee et Bernie Manuelito sont toujours agents de la force de police navajo. Le légendaire lieutenant Joe Leaphorn est à la retraite mais travaille, quand on a besoin de lui, comme détective privé malgré ses difficultés avec l’anglais qui font suite à la balle qui l’a touché à la tête.

Bernie tombe sur un cadavre en allant courir, un homme que les agents du FBI semblent connaître. Ailleurs une série de cambriolages sans effraction et sans violence a eu lieu. Quant à Joe, il est contacté par la responsable du Musée Navajo parce qu’un objet d’une grande richesse symbolique a disparu d’un don anonyme qui venait d’arriver.

Dans la chaleur écrasante de l’été du Pays Navajo, les enquêtes vont se croiser et révéler un pan de l’histoire tragique de ce peuple.

Je ne vais pas vous dire que c’est le roman qu’il ne faut absolument pas manquer cette année. Mais si comme moi vous avez été émerveillés en découvrant les polar navajos de Tony Hillerman, s’ils vous ont donné envie daller voir les couchers de soleil sur les mesas de l’ouest désertique, si Jim Chee et le légendaire lieutenant, et bien plus tard Berni Manuelito sont devenus des proches que vous retrouvez avec plaisir, alors allez-y sans crainte.

Anne Hillerman continue l’œuvre de son père sans la bouleverser, avec amour et respect, mais surtout avec assez de talent pour satisfaire les fans. On suit donc avec beaucoup de plaisir les trois enquêtes qui, bien entendu, auront des points communs. Les paysages sont toujours là, imposants. En toile de fond elle évoque avec pudeur cet épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis que fut la déportation des Navajos.

Pas indispensable donc, mais tellement plaisant que ce serait dommage de s’en passer.

Anne Hillerman / La longue marche des Navajos, (The tale teller, 2019), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Vies et morts de Stanley Ketchel

Un nouveau roman historique de James Carlos Blake : Vies et morts de Stanley Ketchel.

Stanislaus Kaicel, alias Stanley Ketchel fut boxeur poids moyens, « champion du monde », au début du XX° siècle. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, devient hobo, voyage à travers l’ouest et le sud des Etats-Unis, avant de se fixer dans la ville de Butte où il devient videur. Il est remarqué par un entraineur qui en fait un véritable phénomène sur le ring.

Sous le pseudo de « L’assassin du Michigan », il devient une terreur, dans un temps où les combats se terminent quasi systématiquement par un KO.

L’histoire des US vue par James Carlos Blake c’est toujours une histoire de la violence. On a eu des pistoleros, des trafiquants d’alcool et de drogue, des compagnons de Pancho Villa … Ici c’est la violence sociale sur les plus pauvres, celle dont sont victimes les noirs, et pour la symboliser, ces débuts de la boxe professionnelle, début dont il rend parfaitement la brutalité.

Avec ce personnage (réel) de Stanley Ketchel on sent bien qu’on est à la frontière entre l’arrivée de la loi et de la « civilisation », que l’on trouve dans ses visites à New York ou l’influence de la presse et des managers, et les restes du Farwest avec la rencontre incroyable avec le dernier survivant des frères Dalton et la fascination qu’il exerce sur Ketchel. Au moment où le western cède le pas au roman noir, avec ici une de ses thématiques les plus emblématiques : la boxe.

L’auteur a fait un gros travail de documentation, mais ayant eu l’intelligence de choisir un personnage dont la vie est romanesque en diable, ce travail est totalement éclipsé par la puissance du récit et le foisonnement des aventures vécues par Ketchel. On est embarqué par le phénomène, on le suit de à travers tout le pays, on sent sa rage permanente, on est témoin avec lui du passage du XIX° au XX° siècle, depuis sa fuite de chez lui, clandestin des trains de marchandise, jusqu’à sa mort absurde.

Un destin hors normes, parfaitement mis en mots par James Carlos Blake.

James Carlos Blake / Vies et morts de Stanley Ketchel, (The killings of Stanley Ketchel, 2005), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Un voisin trop discret

Parmi les auteurs que je suis content de retrouver, il en est qui arrivent toujours à me surprendre et à m’amuser. Iain Levison est l’un d’eux. C’est encore le cas avec Un voisin trop discret.

Jim Smith, chauffeur Uber dans une petite ville est aussi discret que son nom. La soixantaine, il fait tout pour éviter les contacts avec ses concitoyens. Sa toute nouvelle voisine, Corina, qui semble latino, – mais comment le lui demander sans commettre un impair ? – maman d’un gamin de 4 ans, ne semble pas du tout gênée ses réponses laconiques et l’oblige à avoir des conversations comme il n’en avait pas eu depuis … Reagan ?

Et puis il y a Grolsch, sniper en Afghanistan. Dont la dernière mission foire un peu. Et Kyle, soldat dans les forces spéciales, qui propose à Madison, qu’il a connue au lycée de l’épouser. Comme ça elle bénéficiera de son assurance santé pour elle et son gamin, et lui pourra gravir les échelons sans risquer de révéler son homosexualité.

Quel est le rapport entre tous ces gens ? Seul Iain Levison le sait.

C’est toujours un plaisir de lire cet auteur. Le style est vif et drôle, les personnages originaux, les pièces qui semblent venir de puzzles différents se mettent finalement en place. Et l’image finale est toujours inattendue.

Sans en avoir l’air, Iain Levison observe nos travers, les dissèque, les couche sur le papier, mais ne donne jamais de leçon. Il décrit, avec précision et humour. Et évite très soigneusement les fins attendues et moralisatrices. La pirouette finale est à ce titre particulièrement réussie. Et tout cela en 200 pages.

Vous auriez bien tort de ne pas vous précipiter.

Iain Levison / Un voisin trop discret, (Parallax, ??), Liéna Levi (2021) traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.

Un dîner chez Min

Il y a peu paraissait une aventure du fameux juge Ti écrite par Xiaolong Qiu. Vous verrez qu’elle a un rapport avec le dernier épisode des aventures de son légendaire inspecteur Chen Cao, Un dîner chez Min.

Légendaire l’inspecteur Chen de Shanghai, mais surtout gênant à force d’être honnête. Le voilà muté directeur du Bureau de la réforme du système judiciaire. Un placard dangereux tant il faut marcher sur des œufs si l’on veut critiquer et réformer le système judiciaire voulu par le Parti. D’ailleurs Chen est officiellement malade et doit rester chez lui.

C’est alors que le Vieux Chasseur, le père de son ancien collègue qui gagne quelques sous comme détective privé le contacte. Un très riche et mystérieux client a contacté son agence pour faire libérer Min. Belle, cuisinière hors pair, elle ouvre tous les mois un salon très privé et très cher où les plus riches et les plus influents de la ville sont conviés. On dit que certains sont ses amants. Sa cuisinière a été retrouvée assassinée au lendemain d’un diner. C’est Min qui est accusée. Certains voudraient qu’elle parle, d’autres le redoutent. Un vrai nœud de vipères dans lesquels Chen et sa toute jeune secrétaire vont mettre les pieds.

Un nouveau roman, (le dernier ?) qui répond à la novella parue récemment Une enquête du vénérable juge Ti, et voit l’inspecteur Chen de plus en plus en danger. Si le ton reste fleuri et exotique, entre les noms des plats, les poèmes que récite Chen et les marques de respect ampoulées qui semblent faire partie de la culture locale, le fond est sombre et désabusé.

La corruption règne en maître, et la surveillance permanente qui s’appuie maintenant sur des multitudes de caméras et sur les réseaux sociaux rend l’atmosphère particulièrement étouffante, d’autant plus que les maîtres du pouvoir, qu’ils soient anciens ou nouveaux, sont bien décidés à ne pas en lâcher une miette. Si l’on ajoute des inégalités de plus en plus criantes, un fossé abyssal entre les « Gros-Sous » et le citoyen de base, on arrive à un constat accablant.

Un constat qui va peut-être pousser Chen vers la sortie. Un légendaire inspecteur un peu perdu entre l’évolution de la société et les nouvelles habitudes et compétences de la jeunesse, et qui voit bien que son honnêteté est sur le point de causer sa perte. C’est là qu’intervient le fameux Juge Ti de Van Gulik, et je vous laisse découvrir le lien, habile et savoureux avec la précédente novella.

Un nouvel épisode qui laisse un sale goût dans la bouche, malgré les délices que déguste Chen.

Xiaolong Qiu / Un dîner chez Min, (Inpector Chen & Juge Dee, 2020), Liéna Levi (2021) traduit de l’anglais (USA) par Adélaïde Pralon.

Justice indienne

Les avis sur les blogs que je suis régulièrement n’étaient pas complètement enthousiastes, mais j’ai quand même voulu essayer Justice indienne de David Heska Wanbli Weiden. Ils avaient raison, c’est moyen.

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota, vivent essentiellement des Lakotas. Comme la justice américaine se soucie peu de ce qui se passe à l’intérieur, Virgil Wounded Horse est une sorte de privé-flic-vengeur, qui applique une justice assez expéditive. Contre rétribution, et s’il considère que le coupable mérite une punition, il distribue les mandales et protège les plus faibles qui n’ont d’autres recours.

Ben Short Bear, un des membres importants de la réserve le contacte pour punir un petit trafiquant qui aurait commencé à vendre de l’héroïne à Rosebud. Bien qu’il ait bien envie de casser la gueule du truand qui est une brute, Virgil se pose des questions. Pourquoi cela préoccupe-t-il Ben qui n’est pas particulièrement altruiste ? Et de l’héroïne vraiment ? il n’y en a jamais eu sur le réserve. Quand son neveu Nathan dont il s’occupe depuis la mort accidentelle de sa sœur fait une overdose, Virgil décide qu’il est temps de faire taire ses soupçons et d’agir pour éliminer ce fléau.

Les bonnes intentions ne font pas forcément les bons bouquins. Justice indienne en est le parfait exemple. Ce n’est pas non plus un roman indigne, juste moyen et perfectible, mais franchement, quand on lit les commentaires repris en couverture, qui parlent de « merveille », de « brillante méditation », ou qui en appellent à Dashiell Hammett, on se pince pour vérifier qu’on ne rêve pas.

Certes, c’est très bien de situer un roman dans une réserve indienne, c’est très bien de ne pas idéaliser les personnages et de mener une réflexion sur le fait de s’ériger en justicier. Les questions que se posent les personnages sur leur culture, sur le retour à des valeurs passées laminées par le mode de vie américain qui leur a été imposé sont intéressantes. Donc on peut lire ce roman et y prendre un certain plaisir. Mais …

Mais il y a des défauts, non rédhibitoires, mais qui empêchent quand même de s’enthousiasmer. L’écriture est sage, scolaire, explicitant trop ce que pensent chacun des personnages, leurs raisonnements, le pourquoi de leurs actions, il faudrait que l’auteur fasse plus confiance à ses lecteurs pour comprendre sans tout lui mâcher.

L’intrigue est bateau, avec pour moi un gros défaut : j’aime beaucoup que l’on mêle du fantastique à une intrigue policière, mais à condition que certains éléments de résolution n’arrivent pas par miracle, par une vision chamanique ou par l’action du Saint-Esprit ; or c’est une facilité que se permet l’auteur, et là non, c’est tricher.

Et puis, si cela était complètement nouveau … Mais par exemple, la vie dans les réserves, le dilemme entre suivre les enseignements anciens ou pas, Tony Hillerman l’a magnifiquement fait dans toute sa série, dans son opposition entre Jim Chee et Joe Leaphorn. Quant à la violence, la corruption et la drogue dans une réserve Lakota, cela a aussi été traité de façon magistrale, violente, crue, et bouleversante par le comic Scalped de Jason Aaron et R.M. Guéra.

Et si le roman n’est pas complètement raté, Justice indienne souffre de ces comparaisons. Donc il y a du bon, mais peut mieux faire. Je suivrai quand même le suivant, si suivant il y a, pour voir si l’auteur s’améliore après ce premier roman.

David Heska Wanbli Weiden / Justice indienne, (Winter counts, 2020), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Bluebird, bluebird

Décidément Attica Locke fait preuve après 4 romans traduits chez nous d’autant de cohérence dans ses thématiques que de variété dans leur traitement. Elle en apporte la preuve avec Bluebird, bluebird.

Lark, petit village du sud du Texas, traversé par la Route 59. D’un côté de la route, le café de Geneva, un havre de paix pour les noirs qui veulent faire une pause. En face, le manoir de Wallace Jeferson III, propriétaire de quasiment toutes les terres de Lark. A l’autre extrémité du village, Jeff’s Juice House, repaire des blancs, domaine de la Fraternité Aryenne du Texas.

Deux corps ont été retrouvés dans le bayou derrière le café de Geneva. Tout d’abord celui de Michael Wright, noir, noyé après avoir été tabassé. Puis celui de Missy, jeune femme blanche, serveuse au Jeff’s Juice House.

Le ranger du Texas Darren Mathews envoyé pour enquêter parce que le shérif local ne semble se préoccuper que d’un seul de ces meurtres sait qu’il ne sera pas le bienvenu. Parce qu’il dérange les autorités locales, et parce qu’il est noir.

Après avoir parlé de la question raciale dans la ville de Houston avec Marée noire et l’excellent Plaesantville, et du poids toujours présent de l’esclavage dans les plantations dans La récolte, Attica Locke nous amène dans le Texas rural. Là les relations ne se sont guère apaisées, chacun vit dans son coin, le shérif et le « seigneur » local font la pluie et le beau temps et le KKK a été remplacé par un gang d’extrême droite né en prison.

C’est dans cette ambiance lourde et poisseuse, sur fond permanent de blues et de soul des années 50-60, avec aux papilles le goût d’une cuisine riche et épicée qu’elle déroule une intrigue classique mais non dépourvue de surprises. Choc entre noirs et blancs, ruraux et citadins. La veuve, issue de la bourgeoisie noire du nord ne comprend pas pourquoi c’est ici, chez lui, que Darren veut que justice soit rendue, et semble aussi étrangère, voire plus, aux clients de Geneva que les blancs fachos du coin.

Et au final, sur cette toile de fond de peur, de ressentiments et de danger, ce sont des personnages plus complexes que prévus qui se révèlent à nous. Une vraie réussite, une fois de plus, et peut-être un personnage à revoir plus tard en la personne de ce Texas Ranger noir qui ne manque pas de contradictions.

Attica Locke / Bluebird, bluebird, (Bluebird, bluebird, 2017), Liana Lévi aire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Anne Rabinovitch.

Une femme d’enfer

Comme les parutions de janvier tardent un peu, j’ai voulu récupérer deux bouquins oubliés sur la pile l’année dernière. Deux échecs, deux romans abandonnés au bout de quelques pages pour l’un, quelques chapitres pour l’autre. Heureusement de mes années rugby j’ai retenu un principe : Quand ça ne marche pas, on retourne aux fondamentaux. Et dans les poches qui prenaient bêtement la poussière, il y avait Une femme d’enfer du grand Jim Thompson. Là, pas de risque d’abandonner en cours de route.

Frank Dillon est poursuivi par la mouise. C’est du moins comme ça qu’il explique sa situation précaire. Vendeur au porte-à-porte pour un magasin minable, il passe ses journées à essayer de récupérer les traites pour les objets pathétiques qu’il vend auprès de clients toujours fauchés. Une survie au jour le jour, qui l’amène à piquer dans la caisse pour boire un coup avant de rentrer dans son taudis retrouver Joyce, une souillon qui ne lui prépare même pas à manger !

Jusqu’au jour où il tape à la porte d’une harpie qui lui propose, en guise de paiement, sa nièce. Frank accepte, puis au vu de la demoiselle, s’émeut et promet de l’aider. Mais comme il le dit toujours, Frank n’a pas de chance, son patron est contre lui, ses clients cherchent à l’arnaquer et les femmes sont toutes des trainées. Et lui qui est d’un naturel gentil, se retrouve à commettre des actes … Mais ce n’est pas sa faute, c’est la malchance.

Si vous cherchez une lecture réconfortante pour ce début d’année morose, passez votre chemin. Pas de gentils ici, aucun personnage auquel se raccrocher. Cupidité, folie, mesquinerie, violence, jalousie … saloperie à tous les étages. Et si le narrateur peut faire illusion dans les premières pages, même s’il n’est jamais présenté comme un preux chevalier, l’auteur nous fait peu à peu glisser dans la folie de sa pourriture ordinaire avec une maestria confondante.

Parce ce n’est pas non plus un génie du crime, un psychopathe absolu, le Mal incarné. Pas de ça chez Jim Thompson. Juste la méchanceté et l’envie ordinaire qui transforment celui qui aurait pu être un petit bonhomme insignifiant en un affreux bien visqueux. Et c’est là toute la force de l’écriture et de la construction d’un auteur qu’on ne lira et relira jamais assez. Sans effets, sans grand coup de théâtre, sans leçon ni grandiloquence, nous plonger au cœur d’un mal ordinaire, commun.

C’est glauque, c’est dérangeant, c’est du grand art.

Jim Thompson / Une femme d’enfer, (A hell of a woman, 1954), Rivages/Noir (2013) traduit de l’anglais (USA) par Danièle Bondil.

Justice de rue

J’avais été très déçu par le précédent roman de Kriss Nelscott, Quatre jours de rage. Mais comme j’avais bien aimé les premiers de la série Smokey Dalton, j’ai persévéré et lu le dernier, Justice de rue. C’est mieux, beaucoup mieux.

Janvier 1970, il fait un froid polaire à Chicago. Lacey, 13 ans, est secourue par son frère Keith et Jimmy, celui qu’ils considèrent comme un cousin, alors qu’elle était violée et frappée dans un hôtel juste à côté de leur collège. Sachant que la police corrompue et raciste de la ville se moque éperdument de ce qui peut arriver à une gamine noire, Smokey Dalton, le père adoptif de Jimmy qui travaille comme privé sans licence, va prendre les choses en main. Et mettre à jour un réseau de prostitution qui s’attaque aux collégiennes.

J’avais trouvé l’écriture du précédent assez catastrophique, avec des lourdeurs rédhibitoires. Elles ont disparu ici. Et si on ne peut pas dire que le roman brille par la beauté ou l’originalité de sa prose, elle n’est pas gênante.

Ce qui permet de s’intéresser à l’histoire. Qui semble mieux convenir à l’auteur que la précédente. Dans Quatre jours de rage il lui manquait du souffle et de la puissance pour évoquer émeutes et chaos. Ici l’histoire est plus resserrée autour de quelques personnages, plus intime et émouvante, et elle semble plus à l’aise dans ce registre.

L’intrigue est bien menée, les personnages ont de l’épaisseur, on partage leurs émotions, on est embarqué avec Smokey. Tout fonctionne mieux. Une intrigue plus resserrée ne veut pas dire qu’on se désintéresse de la situation du pays ou de la ville. On ressent le froid glacial de Chicago. On a un bon aperçu de la corruption, de l’injustice d’un système scolaire qui se désintéresse complètement des quartiers noirs, et des violences que subissent les plus fragiles. A savoir ici des adolescentes noires, triplement victimes potentielles, parce que pauvres, noires et femmes.

Smokey n’est pas un chevalier blanc, il a ses préjugés, ses faiblesses, ses incohérences, ses doutes, et le final, très réussi, va le voir remettre en question un certain nombre de ses certitudes. Après un volume raté, un bon épisode de la saga, qui, sans être le roman le plus marquant de l’année, est un bon polar historique.

Ecrit originalement en 2014 et décrivant la réalité des années 70, il est encore tristement d’actualité.

Kris Nelscott / Justice de rue, (Street justice, 2014), L’aube noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoîte Dauvergne.