Archives pour la catégorie Polars américains

La fille aux papillons

Trouver l’enfant de l’américaine Rene Denfeld avait été une belle découverte. La fille aux papillons, la suite, est une superbe confirmation du talent de cette auteur hors norme.

DenfeldRevoilà Noémi, la femme qui trouve les enfants. Elle est de retour à Portland où elle a retrouvé une très vague trace de sa sœur, enlevée avec elle et qu’elle avait laissé aux mains du monstre en se sauvant à l’âge de huit ans. En parallèle d’autres disparitions l’occupent : des gamines vivant dans la rue sont tuées depuis quelques semaines, leurs corps nus jetés dans le fleuve. La police ne se mobilise pas trop, ce ne sont finalement que des mendiantes, des prostituées, il y a des affaires plus importantes à régler.

Parmi ces mômes, Celia, qui a fui un beau-père violeur, survit au jour le jour, grâce à quelques amis, et aux papillons qu’elle va admirer, tous les jours, dans les pages de son livre préféré à la bibliothèque.

Trouver l’enfant jouait sur l’imaginaire des contes de fées. La fille aux papillons va vous plonger au raz du trottoir, avec les gamins qui vivent dans la rue dans des conditions dantesques. Pas des ados en fuite, pas des étrangers en situation irrégulière, juste des mômes, de 10 à 12 ans, américains qui, dans la belle Amérique toute puissante survivent dans la rue, se prostituent pour manger et dorment sous un pont.

Cela pourrait être misérabiliste, chercher à vous tirer les larmes, pas du tout. C’est enragé, engagé, au-delà de l’indignation. Ces gamins sont incroyables de justesse, ce n’est jamais forcé, leurs voix, leurs rêves, leur désespoir sonnent juste et vous prennent aux tripes.

Et n’ayez crainte, l’intrigue n’est pas négligée, et on retrouve avec énormément de plaisir Noémi, sa rage, son obstination, son courage, ses cauchemars. Le plaisir de lecture, le plaisir de l’histoire au premier degré sont là, les pages tournent.

Mais je vous garantis que ce ne sont pas les ressorts de l’histoire qui resteront à jamais gravés en vous, ce sont Celia et Noémi. Deux figures inoubliables.

Rene Denfeld / La fille aux papillons, (The butterfly girl, 2019), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Le livre, l’écriture, la force de l’émotion suffisent à vous bouleverser. Mais si vous voulez savoir pourquoi les propos de Rene Denfeld sonnent si juste, allez lire ce petit texte, il finira de vous retourner les tripes.

Noyade

J’ai voulu un polar facile, qui se lise sans se faire mal à la tête. J’ai essayé Noyade de J. P. Smith. Raté, c’est juste ennuyeux.

SmithAlex Mason est un sale con. C’était déjà un sale con quand il avait 18 ans, qu’il était maître-nageur dans un camp, et qu’il avait abandonné le pauvre Joey, huit ans, sur un ponton au milieu du lac pour qu’il apprenne à nager. Le soir Joey n’était pas revenu, il n’était plus sur le ponton, il n’est jamais réapparu. Et ce sale con d’Alex n’avait rien dit.

20 ans plus tard Alex Mason est un entrepreneur à succès, pourri de fric, superbe femme trophée, deux filles blondes, et toujours un sale con, mais avec plus de pouvoir. Mais voilà que le spectre de Joey revient, et pourrait signer sa chute. Qu’il crève.

Raté donc. Pour commencer il n’y a pas de fond, pas d’intérêt dans la description d’un milieu d’une époque, d’une ville, d’une situation particulière. Les personnages sont assez caricaturaux, aucun n’est particulièrement attachant ou repoussant, on ne ressent pas d’émotion.

Cela pourrait donc être un thriller, un bouquin que l’on lit pour le suspens, le plaisir de laisser les pages tourner toutes seules, la gourmandise d’une écriture jouissive. Et bien même pas. Ecriture sans intérêt. Et surtout des accumulations de ficelles, de coïncidences énormes, de facilités, de mystères censés exciter la curiosité du lecteur mais qui ne sont jamais expliqués.

Bref un plof que vous pouvez éviter sans remord ni regret.

J. P. Smith / Noyade, (The drowning, 2019), Série Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc.

87° District de 41 à 45

J’approche dangereusement de la fin …

87-41Isola blues hiver 89. Soirée du nouvel an. Reagan est encore président, plus pour longtemps. En rentrant, un peu éméchés du réveillon, deux jeunes parents trouvent leur baby-sitter assassinée, et leur petite fille de 6 mois étouffée dans son berceau. Sale cas pour Meyer et Carella. Dans le même temps Kling sauve la vie de d’un truand portoricain en train de se faire tabasser par trois jamaïcains, et Eileen Burke n’arrive pas surmonter les violences qu’elle a subi en faisant son boulot. La routine du 87° District. Un modèle de construction et d’intrigue, les dialogues et l’humour au rendez-vous. On passe du temps avec Eileen Burke et on voit ses collègues, et en particulier Bert Kling à travers son regard. C’est toujours un plaisir.

Bienvenue en 1990 avec Vêpres Rouges. Un soir de printemps le curé d’une paroisse située en limite entre un quartier italien et un quartier noir est assassiné de multiples coups de couteau. Et bien qu’il ne soit plus croyant depuis bien longtemps, ce meurtre trouble Steve Carella. D’autant plus que son enquête va révéler de nombreuses tensions autour de l’église. Et des mensonges, les uns après les autres. Une variation autour du thème de Rashomon, avec la même histoire racontée de différentes façon, chacune avec ses mensonges, et un petit clin d’œil au lecteur, avec Steve qui se dit qu’il ne voit pas le temps passer, qu’il pourrait s’être passé aussi bien 15 ans que 40. Et oui, Steve qui ne vieillit pas, ses jumeaux ont 11 ans, et pourtant il est sur le pont depuis 56 … un très bon épisode, assez sombre.

87-44Les veuves, ce sont celles d’Arthur Shumacher, abattu de quatre balles, en même temps que son chien. Son épouse inconsolable, son ex, ravie, ses filles, mitigées … Et aussi une amante trouvée peu de temps avant tuée de multiples coups de couteaux. En plus d’être grandes, blondes aux yeux bleus, elles semblent vite toutes être également en danger. Une affaire pour Steve Carella et Arthur Brown. Pauvre Steve qui va devoir enquêter sur son beau-frère, entre autres drames en ce mois de juillet torride où la chaleur rend fou. De son côté Eileen commence une nouvelle carrière de négociatrice lors de prises d’otages, et sa relation avec Kling reste au point mort. Un modèle du genre. Des scènes de tension magnifiques, la peinture de relations raciales compliquées, où le racisme réel, et les réactions qu’il suscite sont attisés par des prédicateurs en mal de publicité. Des quartiers à l’abandon, de braves gens, des enfoirés … Tout en si peu de pages, avec un tel rythme. Un chef-d’œuvre, une de plus du maître d’Isola.

Kiss. C’est dans une ville sous la neige, blanche, froide, mais surtout dévastée par la drogue où des quartiers entiers sombrent dans la misère que Carella et Meyer enquêtent sur deux tentatives d’assassinat. La victime, une jeune femme belle et riche a reconnu son agresseur : l’ancien chauffeur de son mari. Quelques jours plus tard l’homme est retrouvé mort. Son agresseur facilement retrouvé. Et l’enquête des deux hommes sera vite et facilement bouclée mais … un volume pessimiste, malgré la beauté de la ville sous la neige. Le constat de l’impunité, de la frustration des policiers face à des avocats et des malfrats très organisés. Moins d’humour cette fois et une tonalité très sombre.

87-45Poissons d’avril voit le retour du Sourd. Steve Carella reçoit des lettres lui conseillant de lire un obscur roman de SF. Et le mois d’avril approche. Dans le même temps, des tagueurs se font abattre la nuit par quelqu’un qui ne semble pas apprécier leurs graffitis, et il semble y avoir une épidémie de personnes âgées atteintes de troubles de la mémoire abandonnées aux portes des hôpitaux. Alors que le printemps tarde à venir, les inspecteurs du 87° ne sont pas près d’être au chômage. Encore un épisode très sombre, presque sans humour, avec le constat désabusé d’un pays où les communautés se font la guerre, où la drogue fait des ravages, et où les plus faibles souffrent, encore et toujours. Décidément, ce début des années 90 est sinistre pour le 87°, et le talent d’Ed McBain pour dépeindre la société américaine et la ville de New York tout en entremêlant ses intrigues vraiment incomparable.

Ed McBain / 87° District volumes 41 à 45 :

(41) Isola Blues (Lullaby, 1989), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(42) Vêpres rouges (Vespers, 1990), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(43) Les veuves (Widows, 1991), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(44) Kiss (Kiss, 1992), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(45) Poissons d’avril (Mischief, 1993), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

A peine libéré

C’est chez les Nyctalopes que j’ai eu l’info, il y a un nouveau George Pelecanos, il se déroule toujours à Washington, il s’appelle A peine libéré.

PelecanosC’est en prison, en attente de son procès, que Michael Hudson découvre la lecture, grâce aux ateliers d’Anna. Il ressort plus rapidement que prévu, son accusateur, un dealer qu’il avait volé, ayant étrangement renoncé à sa plainte pour vol. Il est aujourd’hui bien décidé à trouver un boulot et tenter de refaire sa vie.

Mais Phil Ornazian, le privé borderline qui a « convaincu » le dealer de retirer sa plainte a besoin d’un chauffeur pour une de ses arnaques. Il vient voir Michael et lui demande de rembourser sa dette, au risque de plonger de nouveau.

On le répète tous depuis quelque temps, la priorité de George Pelecanos n’est plus la littérature, et ses romans n’atteignent plus le niveau de ceux de la série Peter Karas, Nick Stefanos ou Derek Strange. Mais, car il y a un mais, même un Pelecanos moyen reste un roman très recommandable à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

On retrouve toutes ses thématiques habituelles : la description de Washington D. C. et de son évolution, la possibilité de rédemption pour des jeunes hommes ayant eu une jeunesse agitée, les tentations, la dignité de ceux qui se lèvent tous les jours pour gagner leur vie.

Il n’a rien perdu de son écriture, et même s’il manque le grand souffle de certains de ses romans antérieurs, on prend un grand plaisir à suivre le retour de Michael Hudson à la vie hors de prison. Les habitués apprécient les clins d’œil aux romans précédents. Sans jugement et sans pathos, on voit les effets de la gentrification de certains quartiers, on subit l’arrogance de ceux qui ont de l’argent, on sent le coût des études. Comme toujours avec le grand Goerge, on a un bon aperçu de la société américaine, dans sa diversité.

Et puis un roman qui met en avant les effets bénéfiques de la lecture, et qui conseille Hombre et Valdez d’Elmore Leonard ne peut pas être un mauvais roman. Donc très recommandable, même si ce n’est pas le meilleur de l’auteur.

George Pelecanos / A peine libéré, (The man who came uptown, 2018), Calman Levy/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Mireille Vignol.

Ville sans loi

Après un thriller pourri il faut se remettre d’aplomb. J’ai commencé par deux McBain (dont je vous causerai plus tard), et j’ai enchainé par un poche qui prenait la poussière sur mes étagères, mais que j’avais gardé, pour les soirs de désespoir. Ville sans loi de Jim Thompson dans sa réédition de chez Rivages.

thompsonUne petite ville du Texas qui a poussé comme un champignon, un mauvais champignon, quand on a découvert du pétrole à proximité. Des cabanes pourries, ni faites ni à faire pour abriter les ouvriers, l’odeur d’œuf pourri partout, quelques belles maisons, et l’hôtel Hanlon. Mike Hanlon a découvert le premier puits, il y a laissé ses jambes et a gagné une fortune qu’il a en partie investie dans un hôtel monumental.

Sans grandes illusions il a épousé la belle et jeune Joyce, pour qu’elle lui tienne compagnie. Et doit se méfier de tous ceux qu’il a arnaqué dans la ville. C’est dans ce contexte que Lou Ford, adjoint du shérif, corrompu et très malin lui présente McKenna, un costaud qui a souvent fait de la prison, victime de ses impulsions. Hanlon l’embauche comme chef de la sécurité de l’hôtel. Bien entendu Joyce et Lou ont une idée derrière la tête. Un plan dans lequel le pauvre Bugs risque fort d’être le pigeon de la farce.

Je ne vais pas vos mentir, ce n’est pas le meilleur Jim Thompson. Mais même un Thompson moyen reste un livre très recommandable. Il y a juste, au milieu du roman, un léger flou dans l’avancée de l’intrigue, un coup de mou pendant lequel on n’avance guère et on ne comprend pas forcément les motivations des différents personnages. Et puis Lou Ford est moins glaçant et effrayant que dans L’assassin qui est en moi.

Mais si l’on excepte cette petit réserve, bienvenue dans l’univers misanthrope du grand Jim. Pas de gentil, ici, pas de personnage auquel se raccrocher. Il y a des ivrognes, des voleurs, des manipulateurs, des femmes fatales, une brutasse pas bien fine … Le tout sur fond de torchères, de terre brulée, d’odeur infecte et de mépris total pour la vie des ouvriers (au détour d’un petit paragraphe). Et une belle chute bien inattendue.

Bienvenue chez Jim Thompson !

Jim Thompson / Ville sans loi, (Wild town, 1957), Rivages/Noir (2018) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

87° District de 36 à 40

Un coup de mou ? hop quelques aventures de Carella et les autres et c’est reparti. Bienvenue dans les années 80 à Isola en compagnie des flics du 87° district.

87-36Nid de poulets (quel titre français pourri !) s’ouvre sur le meurtre de Sally Anderson, danseuse dans une revue, loin du 87°. A priori, rien qui concerne les flics de la bande de Carella. Sauf quand la balistique découvre que l’arme utilisée est la même que celle qui a servi à tuer Paco Lopez, un dealer du 87° qui ne manque à personne. Et c’est comme ça que Carella se retrouve en charge des deux enquêtes. Il va y entrainer Bert Kling en pleine déprime depuis qu’il a divorcée de sa mannequin d’épouse qu’il aime toujours et qu’il voit tous les jours sur les couvertures des magazines. Sans être un des meilleurs, un excellent volume qui permet d’explorer le monde des comédies musicales, et remet en scène le personnage d’Eileen Burke, flic qui joue les appâts pour attirer les violeurs et assassins de femmes. Un personnage qui prend de l’importance dans …

Lightning. Steve est appelé un petit matin parce qu’on a découvert le corps d’une jeune femme, pendu à un lampadaire. Quelques temps plus tard, une deuxième étudiante est découverte dans un autre quartier. Manque de chance pour les flics du 87°, c’est celui de l’affreux Ollie Weeks qui adore travailler avec Carella (mais la réciproque n’est pas vraie). Pendant ce temps, Eileen, qui est plus ou moins en couple avec Kling joue l’appât pour piéger un homme qui a déjà violé plusieurs femmes, et surtout les a violées plusieurs fois. Très bon volume centré sur les violences faites aux femmes. Par des meurtriers et violeurs qui ont chacun leurs raisons, mais aussi par les associations très catholiques qui veulent interdire l’avortement (voir l’évolution retracée mine de rien dans les romans depuis Adieu cousine de 1975). Un volume à la fois très drôle (comme chaque fois qu’intervient le gros Ollie) et très émouvant. Et qui annonce le suivant avec le retour du Sourd.

87-38Huit chevaux noirs voit donc le retour du Sourd. Fin octobre, alors que l’été semble vouloir faire son retour, les flics du 87° reçoivent une enveloppe anonyme avec dessus huit photos de chevaux noirs. Viendront des matraques, des casquettes de flic … Tout cela ressemble fort à leur pire cauchemar, le retour du Sourd. Mais ils ont d’autres chats à fouetter, avec la découverte du cadavre d’une jeune femme, déposée nue dans le parc à proximité du commissariat. Rien ne bouge, Noël et les fêtes approchent, l’hiver est arrivé, et Carella, Brown et les autres tournent toujours en bourrique sans savoir ce que leur réserve leur pire ennemi. Comme toujours quand ce personnage est présent un chef-d’œuvre d’ingéniosité et de suspense. Ed McBain se permet même le luxe de rappeler la définition du suspense par maître Hitchcock ! Et quel sens du dialogue, quel humour, avec une mention spéciale pour la description de la mauvaise humeur de certains inspecteurs à l’approche de Noël et de sa joie obligatoire. Un vrai délice, du pur génie sans avoir l’air d’y toucher.

Poison. Alors que le printemps tarde à venir Steve Carella et Hal Willis pataugent littéralement dans la merde. Auprès d’un homme qui s’est vidé en mourant. Il s’avèrera qu’il a été empoisonné avec de la nicotine. Rapidement l’enquête tourne autour de la très belle et très mystérieuse Marilyn Hollis. La victime était un de ses amis intimes. Quand un second est égorgé, le mystère s’épaissit, et le petit Willis tombe amoureux … un volume émouvant, qui rend hommage au printemps à New York, et brosse le portrait d’une femme étonnante et inoubliable.

87-40Quatre petits monstres (Tricks en anglais), se déroule en une nuit, la nuit d’Halloween. Quatre gamins dévalisent les marchands d’alcool, et descendent les propriétaires sans somation. Un magicien disparaît après une représentation dans un lycée. Un cadavre est découvert, coupé en morceaux. Eileen va se déguiser en pute pour piéger un tueur de prostituées. Autant dire que nos amis du 87° ne vont pas passer une nuit paisible. Un petit détail amusant, au détour d’une phrase Ed McBain signale que la tradition d’Halloween est en train de démarrer à Londres et prédit que dans quelques années même les petits anglais se promèneraient dans les rues déguisés en criant « treat o trick » il n’avais pas prévu que la mode se répandrait dans toute l’Europe … Sinon, un modèle de construction et de suspense. Ajoutez-y l’humour de l’auteur, et quelques mises en scène macabre et vous aurez un parfait épisode de pur plaisir.

Ed McBain / 87° District volumes 36 à 40 :

(36) Nid de poulets (Ice, 1983), traduit de l’anglais (USA) par M. Charvet.

(37) Lightning (Lightning, 1984), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(38) Huit chevaux noirs (Eight black horses, 1985), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(39) Poison (Poison, 1987), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Sabathé.

(40) Quatre petits monstres (Tricks, 1987), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Sabathé et Jacques Martichade.

La chaine

Vous l’avez sans doute déjà lu ici où là, l’auteur irlandais Adrian McKinty qui avait cessé d’écrire faute de succès revient, soutenu par le maître Don Winslow dans un pur thriller, La chaine.

MckintyL’intrigue est d’une simplicité biblique, de ces simplicités tout en efficacité. Un matin Kylie, 13 ans est enlevée à son arrêt de bus. Dans les minutes qui suivent sa mère Rachel, divorcée, qui se rend à un rendez-vous médical reçoit un coup de téléphone. Elle doit verser une rançon de 25 000 dollars, et enlever un gamin à son tour. A cette condition Kylie sera libérée. Sinon elle sera tuée, et un autre enfant sera enlevé à sa place. Imparable.

Il n’y a pas grand-chose à dire sur La chaine. Adrian McKinty est un très bon conteur, donc ça fonctionne parfaitement. Même si je trouve qu’il a une petite tendance à en rajouter, entre l’addiction du tonton, le cancer de la maman, les rebondissements en chaine du final … Mais comme il sait emballer le tout, c’est à la fin qu’on se dit un peu que c’est too much, mais pendant la lecture ça fonctionne et on est accroché.

Un bon moment de lecture, une adaptation au cinéma sans doute, mais un roman qui sera sans doute assez vite oublié. Espérons que cela aura servi à lui remettre le pied à l’étrier et qu’il reviendra vers quelque chose plus proche de l’excellente série consacrée à Sean Duffy.

Adrian McKinty / La chaine, (The chain, 2019), Mazarine/Thriller (2020) traduit de l’anglais par Pierre Reignier.

PS. Si je me fais un peu rare dans les jours à venir, c’est que j’ai un petit coup de mou. Rien de ce j’ai en rayon ne me fais vraiment envie. Donc je relis tout Sandman, et c’est géniallissime, et j’ai attaqué Jardin de poussière, un recueil de nouvelles de Ken Liu que je lis en alternance avec les polars que j’ai sur mon étagère.

Riposte

Une très belle découverte de ce début d’année chez Harper Collins, Riposte de David Albertyn.

AlbertynLas Vegas, cela commence à 12h00 et se termine à 12h00 le lendemain. Antoine Deco, le challenger, va affronter dans le soirée le favori Kolya Konytsin, pour le combat de sa vie. Tyron, 32 ans, vient de terminer sa carrière militaire, il a réussi à rentrer vivant d’Irak, est hanté par les hommes qu’il a tué, et ceux qu’il n’a pu sauver. Keenan était flic. Il a tué un gamin noir, a été jugé mais pas condamné, il vient de rentrer dans les services de sécurité du Reef, le casino qui organise le combat ce soir. Naomi a rêvé de faire une carrière de basketteuse professionnelle, elle est maintenant coach.

Il y a longtemps, Antoine, le latino, Tyron et Naomi, métis et Keenan l’irlandais étaient inséparables, dans la vie et dans le sport. Ces 24 heures vont changer leurs vies à jamais, comme cela avait déjà été le cas bien des années auparavant quand Antoine, puis Tyron s’étaient retrouvés orphelins.

Que c’est bon ! Un vrai bon polar, qui revisite tous les « clichés », les grands classiques, et qui le fait avec classe, efficacité, rythme. Le pied.

Parce qu’on a tout : le boxeur qui va disputer le match de sa vie (avec de magnifiques chapitres sur le combat), l’ancien soldat de retour d’Irak, les flics ripoux, Las Vegas, le flic en quête de rédemption, les rapports père/fils, les racines de l’action qui plongent dans le passé … Tout je vous dit. Et tout en quelques 200 pages et 24h.

Paris tenu, superbe montage, timing serré, tension superbement gérée avec un vrai sens du découpage, avec des montées terribles pendant lesquelles vous ne pouvez relâcher le bouquin, personnages qui dépassent les clichés qu’ils incarnent, évocation du fond social et historique.

Tout ça en si peu de pages, de temps et de lieux. Chapeau l’artiste, une réussite enthousiasmante. Et un auteur à suivre, assurément.

David Albertyn / Riposte, (Undercard, 2019), Harper Collins/Noir (2020) traduit de l’anglais (Canada) par Karine Lalechère.

Temps noirs

Après un premier roman très prometteur, Thomas Mullen confirme son talent et l’intérêt de sa fresque historique de la ville d’Atlanta au tout début des années 50 avec Temps noirs.

MullenTemps noir prend la suite de Darktown (qu’il vaut mieux avoir lu). On y retrouve deux des premiers flics noirs d’Atlanta en cette année 1950. Lucius Boggs fils d’un pasteur, de la très récente bourgeoisie noire, et Tommy Smith d’origine beaucoup plus modeste, plus à l’aise dans les ruelles du quartier populaire. Nous sommes à un tournant, quelques familles noires commencent à s’installer dans les quartiers blancs. Cela crée un regain d’activité du Klan, le retour des nazis du groupe des Colombiens qui tous veulent protéger la pureté de la race blanche … et le prix de l’immobilier dans leurs quartiers.

Les collègues de Lucius et Tommy tentent d’endiguer l’arrivée de l’alcool et de la drogue à Barktown, contre les flics blancs corrompus qui profitent de ce trafic ; certains magouillent sur l’immobilier ; les bas de fronts du Klan se font manipuler ; et les quelques flics blancs qui n’affichent pas ouvertement leur racisme sont mis au banc de la police. Tout est prêt pour une explosion de violence.

Plus qu’une véritable enquête avec un délit, le déroulement de la recherche du coupable et la résolution, c’est à une chronique de ces quelques mois que nous invite Thomas Mullen. On suit quelques personnages, Lucius et Tommy, mais également des flics blancs, des membres du Klan, un prisonnier récemment sorti de prison … Et à travers eux on a une véritable radioscopie d’un monde qui peut nous sembler aussi lointain que ces époques dont nous parlaient nos livres d’histoire, tant le racisme y est assumé comme un mode de vie normal.

On comprend parfaitement ce qui a pu pousser l’auteur à écrire sur cette période, et cette ville : plus jamais ça. La montée de la tension est quasiment insoutenable, l’impunité de certaines attitudes, de mots, de violences est insupportable, on se dit que les choses ont évolué depuis, puis on se demande combien de temps il faudrait pour que ça revienne …

Et comme nous avons à faire à un bon romancier, cela n’est jamais dit explicitement, l’auteur décrit, fait vivre et parler ses personnages avec leurs contradictions, leur humanité, même quand c’est le pire des racistes, et c’est le lecteur, remué jusqu’au fond des tripes qui réfléchit, s’émeut, s’indigne et parfois, heureusement, se réjouit. Le tout en tournant les pages pour suivre les développements de cette chronique, le fil des différentes enquêtes, qui, au final, finiront par se rejoindre, même si, vous l’aurez compris, le suspense n’est pas l’intérêt premier de Temps noirs.

Thomas Mullen / Temps noirs, (Lightning men, 2017), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Anne-Marie Carrière.

L’institut

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman du maître Stephen King. Je me suis rattrapé avec L’institut. Un vrai plaisir.

kingLuke Ellis est un gamin de 12 ans un peu particulier. Très particulier. Un petit génie qui vient d’être reçu dans deux universités pour suivre un double cursus, scientifique et littéraire. A 12 ans. Sa vie bascule quand un commando débarque une nuit, tue ses parents et l’enlève. Luke se réveille dans une prison, l’Institut, perdue dans le bois, en compagnie d’autres enfants.

D’autres enfants qui ont un point commun avec lui : ils ont un pouvoir, léger, presque ridicule, mais un pouvoir, soit de déplacer un objet (en général pas plus gros qu’un plat à pizza vide), soit de lire, vaguement dans les pensées de leurs voisins, les pensées superficielles.

Ici on les torture pour augmenter ces pouvoirs, puis s’en servir. Les tortionnaires ont juste oublié de prendre un compte un élément. En plus de pouvoir déplacer les petites cuillères, Luke est vraiment très intelligent …

C’est une tarte à la crème que de dire que Stephen King est un conteur hors pair, inégalable quand il met en scène des enfants et des adolescents, qui maîtrise parfaitement les changements de rythme pour amener une situation à son paroxysme. Pour ceux qui en douterait, il le prouve une fois de plus. Il se permet le luxe de mettre tranquillement son histoire en place, de poser les personnages (ce qui ne veut pas dire qu’il nous épargne les scènes rudes), pour accélérer brutalement quand l’action se précise, et mener le final tambour battant, passant d’un lieu à l’autre, d’un groupe à l’autre de façon de plus en plus rapide, obligeant le lecteur hypnotisé à ne plus lâcher le bouquin.

Comme tous les personnages sont superbes, du plus sympathique au plus pourri, que les méchants sont très réussis, que le rapport de force semble rendre toute survie des enfants impossible jusqu’à ce que … On est happé, sans s’en rendre compte, et on lit, comme un môme.

Sans concession (attention, tout ne finit pas bien), sans mièvrerie, avec beaucoup de tendresse et d’humanité, une fois de plus le maître va vous mener par le bout du nez pour notre plus grand plaisir. Adaptation à venir ?

Stephen King / L’institut, (The institute, 2019), Albin Michel (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.