Archives pour la catégorie Polars américains

Un autre appel de la forêt

Une pincée de fantastique ne vous fait pas peur ? Vous gardez un souvenir ému de vos lectures enfantines de Jack London ? Sauvage de Jamey Bradbury est pour vous.

BradburyQuelque part en Alaska, Tracy 17 ans voit sa vie basculer. Depuis quelques années elle sait qu’elle est à part. Un talent naturel pour la traque et la chasse, un lien très fort avec les chiens de son père, grand coureur de courses de traineaux. Et parfois, cette faim si particulière …

Un jour en forêt, un homme lui tombe dessus, elle se défend, sort son couteau, et s’évanouit quand sa tête heurte une racine. Elle revient à elle, du sang sur ses vêtements, l’homme a disparu. Mais il réapparait peu après chez eux, blessé au ventre. Son père l’amène à l’hôpital. Tracy panique et veut absolument cacher ce qu’il s’est passé. Elle avait promis à sa mère, avant sa mort, de respecter absolument cette règle : « ne jamais faire saigner un humain ». A partir de là, tout va s’enchainer …

Autant le dire tout de suite, si vous êtes totalement allergique au fantastique ce roman n’est pas pour vous. Mais si ce n’est pas le cas, il serait dommage de passer à côté.

Roman d’apprentissage, roman de passage à l’âge adulte, roman de paysage aussi, avec de magnifiques pages sur la forêt, le froid, l’ivresse de la vitesse sur un traineau qui glisse sur la neige verglacée avec pour seul bruit le chuintement des patins et les pattes des chiens. Mais également roman noir avec une intrigue tenue mais qui vous réserve une ou deux grosses surprises. Roman sur l’héritage, sur l’amour familial, sur la différence aussi.

Et un personnage de Tracy inoubliable pour lequel on se prend peu à peu d’affection, même si elle de fait pas grand-chose pour se rendre aimable. Un personnage unique qui, peu à peu, apprend à se connaître en même temps que le lecteur la découvre dans toute sa complexité et sa différence.

Un récit lyrique, émouvant qui se termine sur de belles pages très humaines pleines de nostalgie qui laissent un sentiment indélébile de douce tristesse.

Jamey Bradbury / Sauvage (The wild inside, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Lune noire, un bon divertissement

J’avais envie d’une lecture qui ne me fatigue pas trop, un truc efficace, Lune noire de Anthony Neil Smith semblait tout indiqué. Il a fait l’affaire.

Neil SmithBilly Lafitte était flic à la Nouvelle-Orléans, avant de se faire virer pour corruption après le passage de Katrina. Depuis il est adjoint du shérif (son beau-frère) dans une petite ville du Minnesota. Où il a amené avec lui ses méthodes et sa morale très particulières. Qui cadrent mal avec ce beau-frère, aussi religieux que tout le reste de la famille. Et puis dans le Minnesota c’est plat, il y a de la neige l’hiver et des champs de soja l’été. Bref pas l’idéal pour Billy.

Les vrais ennuis commencent de façon très classique, quand une amie vient lui demander d’aider son copain, visiblement empêtré dans une sale affaire de trafic de drogue. Faire un peu peur à de petits trafiquants locaux, facile pour Billy Lafitte qui en a dressé de plus rudes. Sauf que les petits trafiquants se révèlent être d’un toute autre nature …

Oubliez tout de suite la quatrième qui parle de Jim Thompson et James Crumley, la référence est peu judicieuse et surtout le costume trop grand. Pensez plutôt, ne serait-ce qu’à cause du froid et des paysages enneigés à Fargo. Les truands et les flics ici sont aussi bêtes que ceux des frères Coen.

Un polar assez déjanté qui tient ses promesses, sans être le roman de l’année, et finalement, j’ai eu quelques surprises. Je m’attendais à un polar plus classiquement burné. A commencer par le héros qui est un peu plus ripoux et borderline, dans sa morale, que ce à quoi je m’attendais, et plus con aussi. Pas vraiment un stratège, ni un super combattant, juste un bonhomme dur au mal mais pas toujours bien malin, qui rentre dans cette histoire avec ses gros sabots fracasse tout, pas toujours volontairement, et surtout prend beaucoup de coups.

L’histoire réserve quelques surprises et part dans une direction que l’on ne voit pas venir au début, et même si tout n’est pas absolument vraisemblable, on se laisse prendre à ce jeu de massacre. Un bon divertissement, et je lirai sans doute le suivant qui est annoncé pour bientôt.

Anthony Neil Smith / Lune noire (Yellow medecine, 2008), Sonatine (2019), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Ron Rash à La Noire

Je ne vais pas faire dans l’originalité, et comme plusieurs blogueurs amateurs de noir je vais me réjouir ici de deux choses : le retour de La Noire de chez Gallimard et un nouveau roman de Ron Rash : Un silence brutal.

RashQuelque part dans les Appalaches, une petite ville. Le shérif est à quelques jours de prendre sa retraite. Tucker exploite un relais de luxe pour les clients riches qui veulent s’initier à la pêche. Becky est garde du parc, qu’elle connait comme sa poche, et poétesse à ses heures. Gerald, colosse au cœur fragile s’accroche à 70 ans à sa propriété qu’il refuse de vendre.

Dans les vallées certains font pousser de la marijuana avec l’accord du shérif, d’autres montent des labos de fabrication de cristal de meth et la commercialisent dans ces zones ravagées par la pauvreté.

La routine, jusqu’au jour où Tucker accuse Gerald avec qui il est en conflit d’avoir déversé du kérosène dans sa partie de rivière pour tuer ses truites. Tout semble accuser le vieil homme, mais le shérif, et surtout Becky, savent qu’il ne peut avoir tué ces poissons qu’il aime tant.

Ron Rash n’a pas besoin d’écrire un pavé plein de fusillades, d’effets pyrotechniques, de poursuite à travers le globe pour passionner ses lecteurs. L’intrigue est simple et pourtant prenante, mais ce qui compte c’est tout le reste.

Le constat est sombre, le fric, la pauvreté, le refuge dans la drogue qui transforme une jeunesse paumée en zombies, la perte du lien familial. Sans effets spectaculaires, sans héros invincible ni assauts à grands renforts fusillade, sur une ou deux scènes inoubliables Ron Rash arrive à créer une tension quasi insoutenable, à faire percevoir le silence angoissant avant la découverte de …

Heureusement des pages sereines dans la nature, une conversation tranquille sur une terrasse ensoleillée face à la rivière viennent illuminer cette noirceur. Et toujours chez Ron Rash la très belle description de personnages complexes, loin de tout manichéisme, des personnages sculptés par des passés qu’il nous laisse entrevoir par petites touches.

Bref toute l’humanité, la lucidité et la tendresse d’un auteur qui s’affirme, roman après roman.

Ron Rash  / Un silence brutal (Above the waterfall, 2015), Gallimard / La Noire (2019), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Willnot, une ville où il ferait bon vivre.

Contrairement aux collègues Nyctalopes, je ne suis pas un fan absolu de James Sallis. Parfois j’adore, d’autre il me perd complètement. Avec Willnot, je suis plus qu’emballé.

Sallis« Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneau d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. (…) Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »

Voilà Willnot, ville forcément imaginaire, refuge d’une belle collection d’originaux, où vivent entre autres Lamar, le narrateur, chirurgien et médecin de la communauté et son compagnon Richard, prof dans le lycée local. Une vie tranquille, jusqu’à ce qu’aux abords de la ville un chasseur découvre une fosse commune, avec 3 ou 4 cadavres. Et que Bobby Lownes, revienne comme un fantôme, des années après être parti s’engager dans l’armée. Dans son sillage quelques personnages qui semblent lui en vouloir, et une agent du FBI.

De quoi troubler la routine de Willnot ? Pas sûr.

Le roman a beau commencer avec quelques cadavres et un ancien soldat surentrainé, ne vous attendez pas à débarquer dans un thriller survitaminé plein de testostérone. On en est aussi loin qu’on peut l’être. C’est à une chronique de la ville que nous invite James Sallis. Une chronique pleine d’humour, d’humanité, contée par un de ceux qui, de par son métier, est au contact avec toutes ses souffrances, réelles ou fantasmée.

Comme souvent dans la vie, on n’aura pas le fin mot des histoires, mais on va partager la vie de Lamar et Richard, leur intelligence, les souvenirs de lectures et d’auteurs de SF, leur fatigue face aux informations et à l’état du monde, leur amour, le plaisir d’un verre sur la terrasse à la fin d’une rude journée, leurs doutes …

Cela pourrait être ennuyeux, si c’était nombriliste. C’est magnifique, on sourit très souvent d’un sourire triste, et au détour d’un paragraphe, on est frappé par la justesse absolue de phrases comme celles-ci :

« Nous aurions dû l’aider. Nous aurions dû intervenir, ne pas le laisser continuer à exercer, ne pas le couvrir. Quelqu’un aurait dû se lier d’amitié avec cet homme. J’aurais dû prendre de ses nouvelles.

Certains conditionnels ont de quoi vous démolir. »

De ces phrases qui vous font prendre conscience d’un sentiment enfoui au fond de vous mais que vous n’auriez jamais su exprimer. Et surtout pas d’une façon aussi lumineuse et limpide. Ils sont rares les auteurs qui vous font dire à la lecture : C’est ça, c’est exactement ça que je ressens. James Sallis, ici, est l’un d’eux. Ne serait-ce que pour ça il faut lire Willnot.

James Sallis / Willnot (Willnot, 2016), Rivages/Noir (2019), traduit de l’anglais (USA) par Hubert Tézenas.

Le retour de Chris Offutt

Un nouveau roman de Chris Offutt, on n’y croyait plus. La nouvelle n’en est que meilleure. D’autant plus qu’avec Nuits Appalaches, on retrouve l’âpreté, la rudesse et la beauté des précédents écrits de l’auteur.

Offut1954, Tucker qui a menti sur son âge revient de la guerre de Corée alors qu’il n’a pas encore 18 ans. Il retourne chez lui, dans les Appalaches. Sur la route, il intervient pour défendre Rhonda, 15 ans, sur la point d’être violée par son oncle. Entre eux c’est le coup de foudre, et ils vont s’installer dans la vallée de la famille de Tucker.

Dix ans plus tard, Tucker travaille pour un trafiquant d’alcool local. Il fait vivre une famille en difficulté, quatre de leurs cinq enfants étant handicapés. Mais avec l’aide de Jo, leur grande fille, et avec tout l’amour de leurs parents, ils se débrouillent. Jusqu’à ce qu’un médecin de l’assistance sociale décide qu’il faut leur retirer la garde de Ida, Velmey, Bessie et Big Billy. Alors Tucker va se souvenir que l’armée lui a appris à tuer, et que la vie dans ses collines l’a formé à prendre soin des siens.

Des années après les magnifiques recueils de nouvelles Kentucky straight et Sortis du bois, publiés dans la défunte collection La Noire qui, coïncidence, renait ces jours-ci, Chris Offutt nous offre un roman se déroulant dans les mêmes collines boisées et perdues des Appalaches.

Cela a sans doute été dit et redit (ou va l’être dans les jours qui viennent), mais l’auteur me fait vraiment penser à Larry Brown et Daniel Woodrell pour les anciens, et le jeune David Joy marche sur ses traces. Voilà pour la famille littéraire.

Comme tous ces auteurs, il sait magnifiquement décrire une situation sociale dure, très dure, qui forge des gens rudes, pas forcément très respectueux de la loi d’un pays qui ne se souvient d’eux que pour s’en moquer ou restreindre leur liberté, mais également extrêmement solidaires, aimant leur terre malgré son âpreté, et très attachés à leur famille. Loin, très loin des clichés de pauvres blancs incultes et violents, encore plus loin des tarés de Délivrance.

Les descriptions des collines et des forêts sont superbes, l’auteur nous touche profondément en décrivant l’amour total de ces deux parents pour leurs enfants, pour tous leurs enfants, les scènes de violence font preuve d’une belle efficacité, de sécheresse et sont totalement dénuées de toute complaisance.

Un roman bouleversant sans pathos, qui réussit à nous rendre incroyablement familiers et attachants des personnages dont on se sentirait difficilement proche dans la vie non littéraire.

Le seul reproche que l’on puisse faire à Chris Offutt est de ne pas écrire davantage.

Chris Offutt / Nuits Appalaches (country dark, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Un roman intrigant

Voilà un livre qui me laisse un peu flottant, ni convaincu, ni complètement déçu. Pour tout dire, je ne sais trop quoi en penser. Chaque homme, une menace de l’américain Patrick Hoffman.

HoffmanQuel est la lien entre Raymond Gaspar, petit truand chargé, juste à sa sortie de prison, de superviser certaines affaires du ponte qui l’a protégé pendant son séjour à l’ombre ; Semion et Isaak, deux israéliens patrons de boites de nuit à Miami qui profitent de leur situation pour traficoter gentiment tout en restant sous les radars ; Moisey Segal, une vague connaissance des deux précédents vivant à Bangkok ; Vanya Rodriguez, alias Candy Hall-Garcia, alias pas mal d’autres, belle plante ; et un chargement de quelques tonnes de came sur le point d’arriver à San Francisco ? Il vous faudra lire Chaque homme, une menace jusqu’au bout pour le savoir.

Je suis passé par tous les états (états de lecteur, n’exagérons rien) pendant cette lecture. Au début, incompréhension et un peu d’ennui, au point d’avoir failli abandonner pendant la première des 5 parties. Comme le personnage de Raymond Gaspar, on ne comprend rien à ce qui est en jeu, et la narration assez elliptique n’aide pas. Ce qui n’aide pas non plus c’est que les personnages sont peu creusés, et qu’on n’arrive pas trop à s’intéresser à ce qui leur arrive.

Ceux que l’on croise ensuite sont un peu mieux définis, leur histoire un peu plus claire, et on commence à se prendre au jeu. Et puis, peu à peu, on entrevoit des liens entre les différents protagonistes présentés au long des 5 parties du roman (courtes les 5 parties, le roman fait 300 pages).

Et au final, même si certains aspects me semblent un poil tirés par les cheveux, il faut reconnaître que l’on reste assez bluffé par le puzzle qu’a construit l’auteur, et la construction tordue qu’il a mise en œuvre pour perdre son lecteur jusqu’à la cinquième et dernière partie où tous les fils se rejoignent.

Donc on referme le bouquin, beaucoup plus satisfait que pendant les 50 premières pages. Il faut aussi dire que si la lecture est au final distrayante, ce n’est pas non plus un roman exceptionnel, aucun personnage ni aucune scène ne resteront gravés dans ma mémoire, et je risque de l’avoir oublié assez rapidement. Pour les amateurs de constructions tordues essentiellement.

Patrick Hoffman / Chaque homme, une menace (Every man a menace, 2016), Série Noire (2019), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

Mieux vaut tard que jamais …

Je ne l’avais pas lu l’an dernier, mais j’en avais beaucoup entendu parler. J’ai rattrapé mon retard. Quelle claque ! My absolute darling de Gabriel Tallent.

TallentTurtle Alveston, 14 ans, vit seule avec son père, Martin, dans une maison qui tombe en ruine en bordure de la petite ville de Mendocino au nord de la côte californienne. Une relation plus que toxique entre ce père charismatique, écologiste misanthrope proche des théories survivalistes qui apprend à sa fille à tirer, à survivre dans la nature, abuse d’elle, lui déclare un amour absolu et la martyrise, l’appelle indifféremment son amour absolu et petite conasse.

Face à lui Turtle oscille entre amour et haine, dévotion absolue et rejet. Convaincue de sa faiblesse et de sa nullité, elle préfère partir seule en forêt qu’aller à l’école où elle fuit les relations avec les autres adolescents. Jusqu’au jour où, lors d’un de ses périples en forêt, elle aide deux lycéens perdus sous la pluie et découvre alors que d’autres modèles de familles et de relations humaines existent. Une découverte qui, peu à peu, va remettre en question l’acceptation de sa situation. Jusqu’à l’explosion.

J’arrive un peu après la bataille, et nombreux sont les blogs qui ont déjà dit tout le bien que l’on pouvait penser de ce roman. Je ne peux que me joindre au chœur des louanges.

Oui Turtle et Martin forment un couple inoubliable. Et si le père entre dans le panthéon des monstres, mais des monstres ô combien humains, c’est Turtle qui vous hantera longtemps.

Il est incroyable de voir comment l’auteur, dont c’est le premier roman, a réussi à créer ce personnage auquel on croit immédiatement, mélange de solidité et de dureté de diamant, alliées à une fragilité extrême due au mépris qu’elle a pour elle-même. A la fois fière de ses compétences, terriblement dure au mal, et persuadée par un père manipulateur qu’elle est une petite merde, incapable de vivre sans lui, indigne de l’attention et de l’amour des autres, justement parce qu’elle se laisse dominer par ce père. Honteuse d’aimer le pervers qui l’asservit. Coupable de ce dont elle est victime.

C’est ce balancement permanent qui vous tordra les tripes.

Autour de cette relation hors normes, par petites touches et sans avoir l’air d’y toucher, l’auteur sait également éclairer le récit par ailleurs bien sombre de superbes descriptions de la nature environnante où Turtle trouve un peu de paix et de joie, ou suggérer sans en avoir l’air l’hypocrisie et la lâcheté d’une petite ville qui, sous couvert de se montrer libérale et respectueuse des différences, s’arrange très bien de ne pas voir une situation qui pourtant saute aux yeux.

Un livre qui marque, qui vous flanque dès le premier chapitre une grand baquet d’eau glacée dans la figure, et ne vous lâche plus, bien longtemps après l’avoir refermé.

Gabriel Tallent / My absolute darling (My absolute darling, 2017), Gallmeister (2018), traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.