Archives pour la catégorie Polars aux antipodes

Rivages exhume un titre oublié

« C’est au cours de la même semaine que nos poules furent volées et que Daphné Moran eut la gorge tranchée. » Beau début non ? C’est ainsi que commence L’épouvantail de Ronald Hugh Morrieson.

Ned Poindexter est ado à Klynham, petite bourgade rurale en Nouvelle-Zélande. Sa famille n’est pas franchement un modèle, entre un oncle qui s’évertue à ne jamais rien faire, un frère spécialiste de billard, et un père qui tente de faire des affaires dans la brocante au volant d’une épave. Heureusement il y a Prudence, sa sœur aînée, la plus jolie fille de la ville, et son pote Les Wilson avec qui il fait les 400 coups. La vie s’écoule, avec ses hauts et ses bas, mais une ombre plane sur Klynham depuis que Salter, magicien itinérant, épouvantail immense et famélique au regard inquiétant est arrivé en ville …

La postface de Jean-paul Gratias nous apprend que l’auteur a très peu écrit, et que ses romans, s’ils ont connu un vrai succès en Australie, n’ont été découvert en Nouvelle-Zélande qu’après sa mort. Grâce à Rivages, nous découvrons ce premier roman étonnant.

La trame policière est assez ténue, le drame et sa résolution intervenant tard dans le déroulement du roman. Cela n’empêche pas l’auteur de faire entendre une toute petite musique inquiétante, sournoise, qui vient, repart, se fait oublier pour resurgir au détour d’une phrase. Entre deux moments angoissants, le lecteur oublie presque la tension, pour se plonger avec délice dans cette chronique haute en couleur, jusqu’à ce que l’ombre du croquemitaine surgisse, avant de s’évanouir à nouveau.

L’auteur joue avec brio de ces ruptures de ton, passe de la drôlerie et de la truculence, à un climat onirique et horrifique pour le plus grand plaisir du lecteur qui jubile. Comme s’il l’on passait, sans s’en rendre compte, de Fantasia chez les ploucs à La nuit du chasseur et retour … Une très belle découverte.

Ronald Hugh Morrieson / L’épouvantail (The scarecrow, 1963), Rivages /Noir (2006), traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Jean-Paul Gratias.

Les séquelles de Peter Temple

Il est rare de lire des polars australiens, depuis que l’on n’a plus de nouvelles de Cliff Hardy, le privé dur à cuire de Peter Corris. Séquelles, le premier roman de l’australien Peter Temple est donc le bienvenu.

Après une arrestation qui a tourné au drame Joe Cashin a quitté la criminelle de Melbourne pour retourner s’enterrer dans le bled de province où il retape la maison d’un oncle. L’automne est bien avancé quand son quotidien est bouleversé par la mort d’un notable local, tabassé à mort dans sa luxueuse villa. L’enquête désigne très vite trois jeunes aborigènes comme les coupables bien pratiques. Quand ils sont abattus lors de leur arrestation par la police locale, l’affaire prend une ampleur nationale. De son côté, Joe Cashin n’est pas convaincu, et reste persuadé que l’enquête a été bâclée.

Soleil, surf et athlètes bronzés aux dents éclatantes. C’est ça l’Australie non ? Pas vraiment à en croire Peter Temple. Chez lui ce serait plutôt pluie, corruption et racisme.

Du côté de Cromarty, dans le sud du pays (n’oublions pas qu’en Australie, le sud, c’est là qu’il fait froid), l’automne est venté, froid et pluvieux, la bourgeoisie locale fait … la pluie et le beau temps, et il ne fait pas bon être noir, cultivé ou homosexuel (sans parler de ceux qui ont le malheur de cumuler les « tares »). La police et la population sont ouvertement racistes, et les jeunes aborigènes, déjà décimés par le chômage et la drogue meurent plus qu’ailleurs en détention, dans l’indifférence générale.

Il faut accepter de prendre son temps avec Joe Cashin, le suivre les balades de son personnage à travers des landes que l’on verrait plutôt en Irlande qu’en Australie, vivre au rythme de son blues et de ses douleurs de dos, accepter de se laisser engluer dans la somnolence de cette petite ville de province un rien arriérée. Le tableau est sombre, désespérant, le racisme, l’intolérance, la fermeture d’esprit pèsent autant sur l’atmosphère que le plafond de nuages bas. Ce qui n’empêche pas quelques accélérations brutales et sanglantes … Au final, un roman bien noir, auquel des dialogues très hard-boiled viennent heureusement ajouter de temps en temps un légère touche d’humour.

Peter Temple / Séquelles (The broken shore, 2005) Série noire (2008), traduction de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol