Archives pour la catégorie Polars des pays de l’est

Comme des rats crevés

C’est l’automne des premières. Après mon premier polar pakistanais, mon premier polar hongrois avec Comme des rats morts de Benedek Totth.

TotthGreg, La Bouée, Dany, le narrateur … Ils ont seize ans, sont au lycée, font de la natation, et s’emmerdent. Alors ils passent leur temps à fumer ou aspirer tout ce qui passe, picolent, baisent, regardent des films porno, ou font des virées en voiture. Avec le fric des parents de Greg, richissimes. Un soir ils renversent un cycliste sur la route, qui meurt. Pas grave, les virées continuent. Et comme ils s’emmerdent, ils vont essayer des choses de plus de plus violentes, de plus en plus glauques.

Difficile de conseiller ce bouquin que je ne peux raisonnablement pas présenter comme agréable à lire. On se retrouve pendant quelques heures dans la tête d’un ado sans futur ni passé, sans but, sans aucune valeur morale, sans limite. Tout ce qui compte c’est l’instant présent, et tout ce qui passe par la tête peut être, doit être, dit ou fait.

A sa décharge, rien autour de lui ne semble pouvoir l’aider à se construire comme un être humain pensant : parents totalement absents, profs sans intérêt, entraineur sadique et copains dans le même état que lui. Le pire étant Greg, celui qui a le moins de filtres, juste parce qu’il a à sa disposition une source d’argent en apparence illimitée.

Des ados comme ça il en existe sans doute, pas plus en Hongrie (très peu évoquée par ailleurs) que chez nous ou chez nos voisins. C’est sans doute bien de le savoir, cela peut-être utile de l’expérimenter par littérature interposée. Pour cela ce roman est un bon moyen. L’écriture est parfaite, elle colle au propos. Comme le personnage on ne ressent pas grand-chose, sinon un dégoût permanent et le vertige face à un tel vide.

Ceci dit, voilà un bouquin que je ne relirai pas.

Benedek Totth / Comme des rats morts (Holtverseny, 2014), Actes Sud/Actes noirs (2017), traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba.

Un bon divertissement polonais

Avec La rage Zygmunt Miloszewski a abandonné son personnage de Teo Szacki. Mais il n’a pas abandonné l’écriture. Il revient avec un thriller survolté : Inavouable.

Miloszewski1944, du côté de la chaîne des Tatras en Pologne un résistant part, en pleine tempête de neige, pour cacher le secret le plus important de la guerre. Il meurt de froid sans atteindre sa destination.

De nos jours, toujours du côté des Tatras, un terroriste aux revendications assez floues menace de faire sauter les câbles du téléphérique alors que les cabines sont bloquées à mi-chemin au-dessus du vide.

Peu après, à Varsovie, Zofia Lorentz, chef du service de recouvrement des biens volés pendant la guerre, est contactée par les plus hautes autorités du pays. Le tableau le plus célèbre volé par les allemands a été retrouvé. Mais il est la propriété d’un citoyen inattaquable d’un pays ami, très ami. Pour le reprendre sans risquer le scandale, une seule solution : le voler.

Le début d’une course au trésor bien plus dangereuse qu’il n’y parait.

Autant le dire tout de suite, j’ai nettement préféré la série Teo Szacki, bien plus dense, où l’action est profondément ancrée dans la société polonaise d’hier et d’aujourd’hui, avec ses traumatismes, ses héritages et ses travers.

Ici, nous sommes dans le thriller d’action pure. Une sorte de Ocean Eleven, mâtiné de James Bond et d’Indiana Jones. Secrets enfouis, trésors mythique, une bande de spécialistes qui passent de chasseurs à proies, et une action qui va de Varsovie à New York, en passant par l’Ukraine, la Suède et la Croatie. Bref du cinémascope grand spectacle.

Ceci dit, même si je ne suis pas totalement convaincu par la résolution du mystère, l’auteur a un réel talent, ses scènes d’action sont impeccables, parfaitement rythmées et découpées, les pages tournent toutes seules, et il y a ce qu’il faut d’humour et de noirceur, de suspense et de poursuites pour que le pavé se lise d’une traite.

Je n’en garderai sans doute pas d’autre souvenir que celui d’avoir passé de bons moment de lecture plein d’adrénaline (ce qui n’est déjà pas mal), l’auteur s’est visiblement amusé (j’espère), et j’espère aussi qu’après cette récréation, il reviendra vers le style de romans qui l’ont fait connaître chez nous.

Zygmunt Miloszewski / Inavouable (Bezcenni, 2013), Fleuve Noir (2017), traduit du polonais par Kamil Barbarski.

Fin de partie pour Teo Szacki

Troisième et dernier volet, La rage du polonais Zygmunt Miloszewski conclut en beauté une trilogie qui est allé en s’améliorant.

miloszewskiLe procureur Teodore Szacki se fait peu à peu à la vie dans la petite ville de province d’Olsztyn. Il est en couple, et son ado de fille est venue vivre avec lui. Il regrette juste de n’avoir aucune affaire intéressante à se mettre sous la dent. Jusqu’à la découverte d’un squelette dans des souterrains mis à jour par des travaux sur la voirie. Dans un premier temps il livre les os à la faculté, pensant qu’il s’agit d’un mort de la deuxième guerre. Mais il s’avère que les os appartenaient, moins d’une semaine avant, à quelqu’un de bien vivant. Un tueur en série, ayant vu trop de séries américaines serait-il lâché dans les rues de la ville ?

La même semaine, Teodore fait une grossière erreur en sous-estimant la plainte d’une femme qui se dit harcelée par son mari. D’erreur en erreur, la vie de Szacki va devenir un véritable enfer.

Après deux volets qui exploraient le passé, Zygmunt Miloszewski conclut sa série avec un polar qui s’intéresse à la maltraitance au sein de la famille. Et au travers de cette peinture qui pourrait être intimiste et réduite au cercle familial, c’est toute la société polonaise actuelle qu’il radiographie.

Voilà pour la thématique. Par ailleurs, Teodore, au moment où il va falloir se séparer de lui, commençait à devenir un de ces personnages que l’on aime dans le polar : tête de lard, grande gueule, langue acéré et as de la formule qui claque, raide dans ses principes mais capable d’humanité, touchant dans ses erreurs et ses faiblesses … Bref le vrai enquêteur de polar comme on les aime.

Et pourtant, au moment où il pouvait devenir un personnage à suivre comme un Montalbano ou un Charitos, l’auteur nous l’enlève. C’est cruel, sans pitié, mais il faut bien avouer que cela donne une grande force au roman.

Zygmunt Miloszewski / La rage (Gniew, 2014), Fleuve Noir (2016), traduit du polonais par Kamil Barbarski.

Un suspens politique roumain

Je vous ai un peu abandonnés. C’est que j’étais dans la dernière enclave de la fracture numérique, ce qui est peut-être le dernier endroit en France sans ordinateur, ni smartphone, ni internet, ni Wifi, ni rien de tout ça : La maison de mes parents ! Heureusement, il y a quand même l’électricité, la télé (ce qui a permis aux deux jeunes de se scotcher devant les JO), mes parents et … l’océan, le Pays Basque, la proximité avec l’Espagne et ses tapas et donc du temps pour lire et rattraper du retard : Deuxième roman de chez Agullo, Spada du roumain Bogdan Teodorescu.

TeodorescuEn quelques jours, quelques petits truands d’origine tzigane sont égorgés dans les rues de Bucarest. Immédiatement l’affaire se politise. L’opposition et le seul député tzigane hurlent au génocide et appellent à la justice, avec des relents de vengeance. L’extrême droite nationaliste fait du meurtrier son héros et appelle à mater la délinquance tzigane. La presse étrangère tartine des éditos enflammés et humanistes … Sans aller regarder de trop près ce qui se passe vraiment. Les hommes au pouvoir défendent leur place et valsent entre l’envie d’arrêter le meurtrier, pour l’image internationale et pour couper l’herbe sous les pieds de l’opposition, et la peur de décevoir une partie de l’électorat en arrêtant un homme qu’une part non négligeable de la population voit comme un justicier.

Pendant que les crocodiles se battent dans le marigot, la presse attise les braises et la tension monte dans les rues …

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le point du départ du roman, Spada est à peine un roman policier. L’enquête n’est même pas secondaire, elle est inexistante. Par choix de l’auteur qui se concentre sur les luttes au sommet de l’état, les magouilles, la compromission de la presse et son jeu trouble, et les conséquences, bien réelles, dans les rues.

Plus un roman politique que policier donc. Et un roman passionnant, car il y a un véritable suspens dans cette lutte à mort entre les différents protagonistes. Plusieurs suspens même. Qui va gagner ? Ont-ils une frontière qu’ils ne franchiront pas pour garder, ou prendre le pouvoir ? L’ignominie des puissants a-t-elle une limite ? Et quel jeu jouent les autres pays européens qui donnent des leçons aux roumains, mais s’empressent de leur renvoyer les tziganes quand ils passent la frontière.

Passionnant, et bien entendu pas seulement roumain ! Parce qu’à part en France, bien évidemment où nous avons une presse et un personnel politique irréprochables, où personne ne s’aviserait jamais de mettre en avant une communauté donnée soit pour la stigmatiser, soit pour faire semblant de la défendre, ce genre de saloperie doit bien avoir cours dans le monde entier …

Découvrez donc ce suspens politique.

Bogdan Teodorescu / Spada (Spada, 2008), Agullo (2016), traduit du roumain par Jean-Louis Courriol.

Après Vongozero, Le lac

Il y a quelques jours je vous parlais de Vongozero, roman post apocalyptique de la russe Yana Vagner. J’ai lu la suite : Le lac.

Vagner LacLe petit groupe que nous avons suivi dans sa fuite devant la maladie dans Vongozero a atteint son but : Une maison en bois, sur une île, au milieu d’un lac du côté du cercle polaire. Se pose maintenant une nouvelle question : Que faire quand on est coincé là, sans nouveau but, avec tout un hiver à tenir, en compagnie de gens qu’on n’aime pas forcément ?

Comment réagir aux quelques rares nouveautés que l’on peut observer sur la rive du lac ? Comment assurer le ravitaillement ? Comment ne pas devenir fou et garder espoir en quelque chose ?

Une première chose : Il me semble difficile de lire Le lac si on n’a pas lu le roman précédent. Certes, on doit pouvoir suivre l’intrigue, mais il est fait tant de références à ce qui se passe auparavant qu’on manque forcément quelque chose.

Sinon, à la lecture, je me suis posé la question suivante : pourquoi ce roman me passionnent-il autant ? Il ne se passe rien, ou presque : Une île complètement isolée, l’hiver polaire, l’ennui, rien qui bouge … la dépression, l’angoisse d’être les uns sur les autres dans un espace trop petit, dans un environnement uniformément blanc où la lumière ne parait que quelques heures par jour. La peur de manquer de nourriture, de ne pas tenir jusqu’au printemps. Les piques, les conflits, les inimitiés qu’il faut étouffer pour arriver à se supporter et à ne pas s’entretuer … Les heures sombres, les jours sombres qui se suivent et se ressemblent.

Ce que j’ai ressenti à la lecture c’est cette oppression, la folie qui guette, la dépression insidieuse, la méfiance envers tout et tous : Tout nouveau venu est un agresseur potentiel, tout nouveau lieu, tout nouveau contact est un contact potentiel avec la maladie.

On étouffe, on se demande où va l’auteur, où va ce monde dont on ne sait rien au-delà du lac, au-delà de la survie de ce petite groupe. On espère avec eux l’arrivée de la lumière, du printemps, de l’abondance de nourriture. Et alors qu’on devrait s’ennuyer, on se passionne.

Un beau tour de force ; Et on peut imaginer que l’aventure va continuer, mais ne comptez pas sur moi pour vous dire comment ça se termine !

Yana Vagner / Le lac (Zhyvie ludi, 2012), Mirobole (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Une course contre l’hiver et le chaos

Je continue à m’occuper de mon retard. Avec un roman russe d’anticipation, ou de politique fiction, ou post apocalyptique … Vongo Zero de Yana Vagner.

vagnerAu début, tout le monde a pensé que l’épidémie serait vite jugulée mais, d’un jour à l’autre, Moscou est bouclée hermétiquement, mise en quarantaine. Avant que tous les moyens de communication ne soient coupés, Anna et Sergueï ont le temps d’apprendre par CNN que l’épidémie est mondiale, et que toutes les grandes villes sont touchées.

C’est alors que le père de Sergueï débarque chez eux, pour les réveiller : Il faut partir, très vite, avant que le chaos ne s’installe. Où ? Dans une maison qu’ils possèdent, au milieu d’un lac, très au nord. Un petit groupe sans vraies affinités, et avec de vraies rancœurs, charge à mort quatre voitures et part, au début de l’hiver, sans savoir ce que la route lui réserve, sachant seulement que ce seront sans le moindre doute de très mauvaises surprises.

Difficile de dire ce qu’est ce roman. Ce n’est pas un polar, c’est une sorte de road-roman post apocalyptique s’il fallait trouver une classe. Une sorte de La route russe. Mais cela ne ressemble en rien au roman de McCarthy, si l’on excepte le point de départ.

Deux choses sont importantes ici : Au premier degré, l’intrigue, la double course contre la montre. Contre l’hiver et la neige qui vont rendre toute avancée impossible, et contre la maladie et la vague de désespérés qu’elle lance sur les routes. Une courses contre la montre qui est aussi une course d’obstacles, tant ils sont nombreux : manque de carburant, traversée de villes ravagées par la maladie, zones livrées au chaos et à la violence. Au premier degré, le roman se lit d’une traite.

Et à l’intérieur de cette course, l’auteur excelle dans la description des réactions à cette situation apocalyptique. Le retour à la barbarie, le chacun pour soi, le vernis de culture et de civilisation qui craque … mais qui parfois aussi résiste, revient, empêche d’aller jusqu’au geste de trop. Parfois, pas toujours. L’horreur des autres, et l’horreur de soi-même quand on voit à quelle vitesse on se déshumanise.

Et heureusement, quelques ilots d’humanité. Un excellent roman qui, si j’ai bien compris, a une suite, que je lirai donc bientôt.

Yana Vagner / Vongo Zero (Vongozero, 2011), Pocket (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

la crise grecque vue par Petros Markaris : conclusion.

Conclusion de la trilogie de la crise, Epilogue meurtrier est le « quatrième mousquetaire » de la série du grec Petros Markaris.

MarkarisC’est toujours la crise en Grèce, une crise qui n’épargne pas la famille du commissaire Charitos. Sa fille qui vient en aide aux migrants est tabassée à la sortie du tribunal par des gros bras d’Aube Dorée. Et il s’avère rapidement qu’ils ont de l’aide au sein même de la police.

Côté boulot, des cadavres apparaissent. Les meurtres sont revendiqués par un mystérieux groupe : « les Grecs des années cinquante ». Les victimes sont indistinctement de droite ou de gauche, mais Charitos découvre rapidement que tous, d’une façon ou d’une autre, ont quelque chose à voir avec la corruption qui gangrène l’administration grecque. Encore une enquête difficile …

Difficile de rajouter quelque chose à ce que j’ai déjà écrit sur les trois premiers volets de la trilogie. Les fans vont aimer cette conclusion, ceux qui trouvent les livres de Petros Markaris trop classiques et trop sages … seront confortés dans leur opinion. Sans crier au génie, j’aime.

Dans la droite ligne des trois précédents, après avoir réglé leurs comptes aux financiers, aux fraudeurs et à la génération qui, après avoir combattu les militaires s’est retrouvée aux affaires, c’est à la corruption que l’auteur s’attaque ici. Avec les mêmes armes : une famille Charitos qui traverse la tourmente tant bien que mal, avec de l’humour, de l’émotion et de la colère. Avec les petits plats de madame, la mauvaise humeur de monsieur, la peur parfois, mais jamais le désespoir.

De passage à Toulouse en octobre, Petros Markaris nous confiait que, au démarrage de sa trilogie, certains lui disait qu’il était fou, que la crise serait terminée bien avant que ses romans soient publiés. Lui était bien persuadé qu’il aurait largement le temps avant que son pays ne s’en sorte. Il avait malheureusement raison. Espérons (pour les grecs) qu’il ne puisse écrire une œuvre aussi fournie que celle d’Ed McBain !

Petros Markaris / Epilogue meurtrier (Titli telous – O epilogos, 2014), Seuil/Policiers (2015), traduit du grec par Michel Volkovitch.