Archives pour la catégorie Polars des pays de l’est

Le bal des porcs

On a découvert il y a peu Arpád Soltész avec Il était une fois dans l’est. Le revoilà, toujours en colère, dans Le bal des porcs.

Une gamine, internée dans une clinique de désintoxication où elle avait été placée par le juge disparait. Ça n’intéresse pas grand monde. Qui s’intéresse au sort des camées quand les parents n’ont pas un rond ? Et quel peut bien être le rapport avec des politiciens tenus par les burnes par un maître chanteur, des services secrets et des services de police qui travaillent pour des trafiquants et les mafias calabraises et albanaises ? Combien y a t’il de cadavres enterrés dans les bois environnants ? Y a t’il encore des flics et des journalistes un peu intègres ?

Vous le saurez en lisant Le bal des porcs.

Ce roman appelle quelques explications :

« L’auteur de ce livre est un prostitué de journaleux et affabule sans le moindre scrupule.

Son roman ne contient pas la moindre parcelle de vérité. Si malgré tout vous vous reconnaissez dans l’un des personnages, n’hésitez pas et allez vous dénoncer tout de suite au commissariat ou à la procurature la plus proche. N’oubliez pas votre carte d’identité et votre brosse à dents. »

Ainsi se termine le roman, et il commence de la même façon, à peu de choses près. C’est évidemment un roman à clés, la principale étant l’affaire de l’assassinat de Ján Kuciak et de son amie en 2018. Un journaliste d’investigation, comme l’auteur. Ce qui veut dire que le roman, édité la même année a été écrit dans l’urgence.

Il se divise, plus ou moins, en trois partie.

La première on suit l’affaire des gamines prostituées, on est dans l’esprit du précédent roman, c’est trash, révoltant, plein d’énergie, au raz du caniveau.

Puis l’auteur prend de la distance, se détache de ses personnages pour décrire, de façon chaotique, tout un système de corruption, de liens entre mafias, monde industriel, monde politique, des arnaques diverses et variées aux fonds européens, des vols avec meurtre … le tout en donnant des surnoms à quasiment tous les protagonistes, en fragmentant l’action d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un personnage à l’autre. Et là, j’avoue qu’il m’a perdu. Le lecteur slovaque qui reconnait les personnages réels derrière les masques s’y retrouve peut-être, mais moi, dans mon ignorance, j’ai été largué. Pas tout le temps, mais souvent.

Mais j’ai insisté jusqu’à la troisième partie où on retrouve le bitume, au ras du sol, avec un personnage de tueur à gage et une relocalisation sur les lieux du début. Et on retrouve cet allant, cet humour désespéré de la première partie.

La conclusion, quant à elle, remet tout en perspective et explique le pourquoi du comment du roman.

Complexe donc, pas toujours facile à lire et pas toujours convainquant, écrit de toute évidence dans une urgence et une colère qui ne permettait pas une autre structure, mais passionnant à posteriori quand on le rattache aux événements qui se sont déroulés dans le pays, et auxquels, il faut bien l’avouer, je n’avais pas trop prêté attention à l’époque.

Arpád Soltész sera à Ombres Blanches mardi prochain, un peu partout dans la région toulousaine ensuite et sur le site du festival Toulouse Polars du Sud le week-end. Nul doute qu’il sera passionnant de discuter avec lui.

Arpád Soltész / Le bal des porcs, (Sviňa, 2018), Agullo (2020) traduit du slovaque par Barbora Faure.

Le séminaire des assassins

Avec Le séminaire des assassins, Petros Markaris continue de trucider les responsables de la crise grecque. Visite de l’Université en compagnie du commissaire Charitos.

MarkarisA peine rentré de vacances le commissaire Charitos est déjà débordé. Son chef partant à la retraite il va devoir assurer l’intérim. Et juste à ce moment-là, un ancien universitaire membre du gouvernement est assassiné. Voilà qui est déjà embêtant, il a rapidement sur le dos la presse et le ministre. Mais tout s’accélère quand arrive une revendication, l’homme a été tué parce qu’il avait abandonné le devoir sacré de l’éducation pour aller faire de la politique.

Charitos va bien avoir besoin de sa famille élargie et des légumes farcis de son épouse pour essayer de trouver un peu de plaisir et de sérénité dans ce tourbillon.

Tout d’abord ne croyez pas le bandeau idiot, les vacances du commissaire n’occupent que les deux premiers chapitres du bouquin, si vous voulez voir Charitos en vacances il faut lire le très drôle L’empoisonneuse d’Istanbul.

Ensuite il faut avouer que c’est un petit Petros Markaris. Les enquêtes de Kostas Charitos n’ont jamais brillé par leur construction impeccable, ou l’originalité de l’écriture. Ce qui fait l’intérêt de la série, c’est son humour et ce qu’elle révèle de la société grecque, en particulier depuis le début de la trilogie de la crise (qui n’en finit pas de grandir, on ne devrait pas être très loin d’un décalogue).

Mais cette fois, j’ai trouvé que ça marchait moins bien. L’intrigue est vraiment tirée par les cheveux, et les épisodes culinaires et familiaux, ainsi que les échanges entre Kostas et son épouse laissent une sensation de redite et de déjà-vu. De plus la description de l’université est assez superficielle se concentrant finalement sur un phénomène marginal (les profs qui désertent pour faire de la politique, avant de revenir à la soupe si besoin) par rapport aux grandes difficultés qu’elle semble affronter.

Certes c’est plaisant, je ne me suis pas ennuyé, mais on est loin de L’empoisonneuse d’Istanbul ou de Liquidations à la grecque.

Petros Markaris / Le séminaire des assassins, (Seminaria fonikis grafis, 2018), seuil/cadre noir (2020) traduit du grec par Michel Volkovitch.

La cité des rêves

A chaque nouveau roman j’apprécie un peu plus le Kub et son auteur Wojciech Chmielarz. La cité des rêves les fait rentrer dans la famille de ceux dont je ne raterai plus aucune nouvelle aventure.

ChmielarzLa cité des rêves, un ensemble d’immeubles de luxe dans Varsovie, fermé, gardé. Rien ne devrait pouvoir y arriver à ceux qui ont les moyens de s’y loger. Pourtant c’est là qu’au petit matin un vigile découvre le cadavre d’une étudiante en journalisme.

Le cas semble simple, mais comme beaucoup d’habitants, du politicien écarté du pouvoir, au vigile pas net, en passant par l’homme de main du caïd de Varsovie et même certaines colocataires de la victime ont quelque chose à cacher les fausses pistes vont s’accumuler.

De son côté Dariusz Kochan, l’ex adjoint du Kub mis sur la touche pour avoir trop cogné son épouse revient au boulot et se voit confier les vieilles affaires non élucidées. Et si entre rancœur et envie de prouver qu’il existe il se mettait à faire des étincelles ?

Pour moi le meilleur de la série, et de loin, un très très bon. L’intrigue est merveilleusement tordue, tous les personnages excellents, qu’ils soient au centre de l’histoire ou en périphérie. Ils sont complexes, changeants, humains, attachants, horripilants …

Et surtout le tableau qui est peint de la Pologne actuelle est très riche, l’auteur réussit ce que peu de romans arrivent à faire, brasser de très nombreuses thématiques sans donner l’impression qu’il y en a trop, et que l’auteur aurait dû choisir.

Situation des immigrés (et oui, en Pologne aussi il y a des immigrés, aussi maltraités qu’ailleurs), arrogance de classe, violences faites aux femmes et aux enfants, corruption, individualisme et discours creux des jeunes loups, liens entre presse, politique et mafia … et tout ça sans lasser, sans donner de leçons et surtout sans simplifier ou caricaturer.

Vraiment une réussite superbe, et, cerise sur la gâteau, une fin qui laisse suffisamment de portes ouvertes pour appeler une suite. Comme les meilleurs romans de la série Harry Hole du grand Jo Nesbo. Vivement le retour du Kub.

Wojciech Chmielarz / La cité des rêves, (Osiedle Marzen, 2016), Agullo (2020) traduit du polonais par Erik Veaux.

Les aigles endormis

Un polar qui se déroule en Albanie, ce n’est pas commun. Les aigles endormis de Danü Danquigny, à la série noire.

G03547_Danquigny_LesAiglesEndormis.inddAoût 2017, Arben laisse ses deux enfants devenus adultes en France où ils vivent avec lui depuis plus de vingt ans et revient dans son village d’origine, en Albanie.

Bien longtemps auparavant, il a joué avec une bande de copains, il a grandi, a vu ses espoirs réduits à néant durant la dictature sanglante d’Enver Hoxha, et a participé à de nombreux trafics durant la période qui a suivi sa chute et l’installation d’un capitalisme sauvage qui n’a guère amélioré la situation de la population. Jusqu’à l’événement tragique qui l’a poussé à quitter le pays, et qui le ramène aujourd’hui, en quête de vengeance.

Il serait dommage de passer à côté de ce polar, le premier que je lis qui se déroule en Albanie. Ce n’est pas le roman de l’année, mais c’est du beau travail et le lieu est pour le moins original.

La structure, très classique, faite d’aller-retour entre un temps présent et le passé qui l’explique, est particulièrement bien adaptée au propos et parfaitement maîtrisée. Le narrateur est intéressant, l’auteur réussissant à le complexifier au fur et à mesure du récit, jusqu’à en faire personnage assez fascinant, pour lequel on oscille entre empathie et dégout ; une belle réussite.

Et bien entendu, l’originalité du roman vient du lieu, des paysages et des gens qu’il décrit. Réussissant à bien rendre l’horreur de la dictature, le chaos de la transition, les espoirs trahis et l’arrivée d’une mafia et d’une corruption qui finissent d’anéantir toute possibilité de sortir de la misère. Le tout de façon ramassée, efficace, sans pathos ni lourdeur.

Crise sur le gâteau, j’ai souri à cette référence glissée l’air de rien au détour d’une phrase : « Mon abri grisâtre était un fort, il dominait la plaine d’où l’ennemi viendrait, qui me ferait héros. », il y en a peut-être d’autres que j’ai ratées … Je vous laisse découvrir le double hommage.

Une belle découverte en ce début d’année que ce roman d’un auteur français qui a l’air de savoir de quoi il parle quand il écrit sur l’Albanie.

Danü Danquigny / Les aigles endormis, Série Noire (2020).

Il était une fois dans l’Est

Une fois de plus j’arrive avec un certain retard, beaucoup de confrères ayant déjà dit, à juste titre, le plus grand bien de Il était une fois dans l’est du slovaque Arpád Soltész. Allons-y quand même.

SolteszVeronika, 17 ans, belle, est laissée en plan devant un centre commercial proche de la frontière slovaque avec l’Ukraine par un imbécile bas de front. Elle est alors enlevée par deux malfrats qui pensent la vendre à un bordel de l’autre côté. Quand ils s’aperçoivent qu’elle est mineure, ils décident de la solder à un gang albanais, non sans l’avoir copieusement violée durant 4 jours.

Mais Veronika arrive à s’échapper et va voir deux policiers, les deux seuls, ou presque, pas totalement corrompus de la région. Ils s’aperçoivent vite que malgré l’aide d’un journaliste miraculeusement honnête, ils ne peuvent rien contre une pourriture qui a des soutiens dans la pègre et les services secrets. Mais quand la loi ne peut rien, on peut passer par d’autres chemins pour se faire justice. Et ça va commencer à saigner, mettant en lumière différents trafics, contrebande, corruption, détournements de fonds européens, traite des blanches, de travailleurs clandestins … et j’en passe.

Plus que Il était une fois dans l’est, c’est Affreux, sales et méchants la référence. Quelle galerie de pourris, dégueulasses, lâches, corrompus, violents, moches … affreux, sales et méchants. Au point qu’à part notre pauvre journaliste, ce sont essentiellement des tueurs avec un minimum de sens de l’honneur et une once d’empathie pour certaines victimes qui font figure de personnages positifs.

Alors ce pourrait être misérabiliste, sinistre et déprimant. Pas du tout. Il y a une énergie du désespoir communicative et un humour à froid rageur soutenu par une écriture capable de décrire les pires atrocités sans le moindre accent larmoyant. Ça vous décape, c’est comme la brûlure d’une gnôle artisanale, ça secoue et pourtant on en redemande.

Une succession de chapitres courts, passant d’un protagoniste à l’autre rythme cette histoire qui dresse le tableau atroce d’un pays passé directement du communisme au capitalisme le plus ravageur et ravagé, où la guerre pour prendre possession de ce qui appartenait à l’état a été féroce, et où seuls les plus violents, les mieux introduits, les plus cyniques ont tiré leur épingle du jeu. Où tout s’achète, où la loi est aux mains de ceux-là même qui la violent allègrement. Et malheur aux pauvres et aux faibles.

Certainement déconseillé aux estomacs sensibles et délicats, chaudement recommandé à ceux qui ne craignent pas une belle claque jubilatoire et désespérée.

Arpád Soltész / Il était une fois dans l’est (Mäso – Vtedyna východe, 2017), Agullo (2019), traduit du slovaque par Barbora Faure.

La colombienne

C’est avec un peu de retard que je poursuis les aventures du Kub, flic polonais de Wojciech Chmielarz dans La colombienne.

ChmielarzMortka, dit le kub, est revenu à Varsovie après son incursion dans la campagne de La ferme aux poupées. C’est avec une nouvelle partenaire qu’il va devoir s’occuper d’un cadavre spectaculaire. Eventré, puis pendu sous un pont de la ville. Comme si cela ne suffisait pas, il a des doutes sur l’enquête menée par son ancien coéquipier à propos du suicide d’une femme. Et il se débat toujours avec son divorce. Dure période pour le Kub, qui risque de mettre sa patience, très relative, à rude épreuve.

J’avais raté le premier volume de la série, celui-ci, comme le second, est un bon exemple de procédural qui fonctionne et qui plait au lecteur de polar que je suis. Rien de révolutionnaire, mais, malgré ici quelques faiblesses dans l’intrigue (de mon point de vue très subjectif), tout ce que l’on recherche dans ce type de roman.

A savoir des personnages auxquels on s’attache, que l’on suit aussi bien dans leurs enquêtes que dans leur vie privée. Des histoires prenantes. Et un cadre de vie, un lieu, une époque, une ville, un pays que l’on peut découvrir. C’est bien le cas ici avec le kub et sa relation avec son ex-femme, les personnages secondaires dont on espère qu’on les reverra tant ils sont intéressants, la description d’une police qui semble en pleine évolution, où le fait de ne pas distribuer des baffes pendant un interrogatoire est une nouveauté parfois pénible, et un éclairage particulier sur l’arrivée du trafic de drogue en Pologne, mais aussi, comme dans le précédent, sur les violences faites aux femmes.

Plaisant et addictif, le Kub vient, en quelque sorte, prendre la place libre de Teodore Szacki sacrifié par son auteur Zygmunt Miloszewski.

Wojciech Chmielarz / La colombienne (Przejęcie, 2015), Agullo (2019), traduit du polonais par Erik Veaux.

Une belle découverte russe

Un auteur russe, et une thématique originale. Deux raisons pour s’intéresser à Texto de Dmitry Glukhovsky.

GlukhovskyIlya a fait 7 ans de prison, loin de Moscou, dans la Zone. 7 ans pour rien. Il avait été piégé par un flic des stups en mal de chiffre, en voulant jouer au chevalier servant pour protéger Valentina sa copine de l’époque. Maintenant il rentre chez sa mère, dans la banlieue de Moscou, décidé à reprendre le cours de sa vie, sans Valentina qui va se marier avec un autre.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu, et dès le premier soir, traquant l’ordure qui l’a piégé, il va se retrouver en possession de son téléphone portable. Et aujourd’hui, quand on a le portable de quelqu’un on sait tout de lui, on peut même se faire passer pour lui. Mais au prix de quel numéro d’équilibriste ? Et jusqu’où peut-on tenir avant de chuter ?

En cherchant un peu sur internet j’ai vu que Dmitry Glukhovsky a déjà une belle réputation d’auteur de SF. Je ne le connaissais pas, mais ce qui est certain c’est que ce polar vaut vraiment le détour.

Deux éléments, essentiellement, en font une œuvre originale.

Tout d’abord la description de la société moscovite de nos jours. C’est peut-être dû à ma grande ignorance, mais je n’avais encore jamais lu de polar qui décrive ainsi la vie de tous les jours à Moscou. Une jeunesse qui flambe, gagne beaucoup et dépense beaucoup, dans une illusion de liberté et de fête permanente, mais en même temps la surveillance permanente, l’arbitraire de la police, ou plutôt des polices, leur toute puissance, leur corruption et les restes de féodalité avec des dynasties de flics qui se perpétuent.

Le tout dans une ville contrastée, lumière et luxe, et à côté froid, neige maronnasse et ruelles obscures ; centres commerciaux comme des châteaux disneyens ; immeubles gris et sinistres et constructions staliniennes. Comme chez nous pourrait-on dire, mais encore plus que chez nous.

L’autre grande originalité est l’auteur essaie de voir jusqu’à quel point on peut se faire passer pour quelqu’un, le connaître, vampiriser sa vie quand on s’empare de son téléphone. A quel point on peut exister à sa place auprès de ses proches, famille, collègues, sans jamais les rencontrer ni même leur parler.

L’exercice est parfaitement mené, il instaure un suspens et une tension qui font tourner les pages jusqu’au final, où, quand même, il faut se résoudre à revenir dans le mode réel.

Très belle découverte originale.

Dmitry Glukhovsky / Texto (Tekct, 2017), L’Atalante (2019), traduit du russe par Denis E. Savine.

Encore ronchon …

L’année 2019 avait commencé sur les chapeaux de roues, là une fois de plus je suis moyennement convaincu. Par Le magicien de Magdalena Parys.

parysDans un immeuble squatté par les Roms, à Berlin, la police découvre un cadavre mutilé. Frank Derbach, un obscur employé aux archives, qui fut, en son temps, employé par la Stasi.

Dans le même temps, à Sofia, Gerhard Samuel, photographe et vidéaste de presse meurt d’une crise cardiaque. Il connaissait Frank Derbach, et a laissé à la réception de son hôtel des papiers pour sa belle-fille, journaliste à la télévision allemande.

Le commissaire Kowalski devrait être en charge de l’enquête à Berlin, mais il est écarté, de façon incompréhensible, pour que l’affaire soit confiée à un policier totalement incapable.

Que cache toutes ces manœuvres ? Et quel est le lien avec Christian Schlangenberger, ancien membre de la Stasi qui est en train de devenir l’homme politique en vue et en vogue ?

J’avais très envie d’aimer ce bouquin. Parce que j’aime habituellement les publications de chez Agullo, parce qu’on m’avait dit beaucoup de bien du précédent roman de cette auteur que je n’ai malheureusement pas lu, et aussi et surtout parce que quelqu’un capable de citer Terry Pratchett et Poutine en exergue de chapitres est forcément quelqu’un d’intéressant.

Et il y a beaucoup de bon dans Le magicien. Les personnages sont intéressants, même si, malgré les fréquents retours en arrière pour expliciter leur passé, on reste un peu à leur surface. La thématique est également passionnante. Je n’avais jamais lu de polar sur la reconversion des anciens de la Stasi, ni sur les assassinats des habitants des pays de l’Est tentant de passer à l’ouest par la frontière bulgare.

Mais je ne suis pas totalement convaincu, plusieurs choses me gênent.

Tout d’abord l’intrigue et la façon de raconter l’histoire. L’auteur a multiplié les allers-retours chronologiques, pas seulement vers le passé ancien (ceux-là sont utiles), mais en rembobinant plusieurs les actions récentes, et je ne vois vraiment pas ce que ça apporte, sinon une complexité artificielle. Et surtout je n’ai pas cru une seconde à la résolution du mystère, qui nous sort un personnage miracle dans les dernières pages. Un peu facile et pas très cohérent avec le reste.

On en arrive ensuite à l’écriture. Première gène, elle use et abuse d’un procédé qui finit par être agaçant : on suit un personnage, et elle annonce alors ce qui va lui arriver, ou ce qui est déjà arrivé mais que ce personnage ignore, sous la forme « il/elle ne le savait pas encore, mais bidule était déjà mort(e) ». Une fois pourquoi pas, à la cinquième, ça lasse.

Et cela renforce mon impression sur l’écriture. Celle que Magadalena Parys n’a pas su, ou voulu, choisir un ton. On est parfois dans le burlesque, parfois dans le dramatique, elle prend une certaine distance qui, j’imagine, est censée donner un côté comique. C’est d’ailleurs traduit par ces exergues où l’on trouve donc Pratchett au côté de Poutine, Staline, Kennedy et bon nombre d’auteurs allemands, russes … Le problème est que ça aurait sans doute fonctionné sur un roman court. Sur 500 pages, ça m’a fatigué. Ou je suis imperméable à l’humour polonais. Ou j’étais de mauvaise humeur. Mais le résultat est qu’au final, j’ai fini par trouver le procédé lourd.

Donc de bonnes idées, des personnages intéressants, que j’aurais aimé voir plus fouillés pour certains, mais un style qui m’a complètement sorti de l’histoire, et une intrigue pas convaincante.

Magdalena Parys / Le magicien (Magik, 2016), Agullo Noir (2019), traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

Un nouvel enquêteur polonais

Après Miloswevski, je découvre un nouvel auteur polonais : Wojciech Chmielarz : La ferme aux poupées.

chmielarzL’inspecteur Mortka, de Varsovie, a été envoyé quatre mois dans une petite ville de montagne. Sous prétexte d’échange, en fait suite à une affaire qui s’est terminée dans la violence. Alors qu’il pense pouvoir passer quelques semaines tranquille, une petite fille disparait. Puis ce sont les cadavres mutilés de quatre femmes qui sont découverts.

Le séjour champêtre est terminé, et même si Mortka n’a aucun statut officiel, c’est sur lui que l’enquête va s’appuyer. Une enquête qui pourrait transformer la petite ville en poudrière quand elle commence à regarder du côté de la communauté rom, pas particulièrement bien vue par le reste de la population.

Voilà un polar solide qui ne va pas changer le monde, mais qui s’inscrit dans la tradition, en apportant sa touche personnelle.

La tradition c’est celle des polars procéduraux, où l’on suit un flic dans ses enquêtes mais également dans ses problèmes personnels. On s’attache très vite à Mortka, et on aura très plaisir à le suivre avec ses doutes, ses révoltes et son opiniâtreté dans de prochains volumes qui sont sans doute déjà écrits.

Les personnages secondaires sont aussi très réussis, flics d’une petite ville dépassés par une affaire dont ils n’ont pas l’habitude, enfermé dans un racisme ordinaire qu’ils partagent avec des concitoyens qu’ils connaissent tous ;

L’intrigue est très habilement menée, et le lecteur se laisse embarquer avec un très grand plaisir.

Et grâce à l’auteur nous découvrons un petit coin de Pologne, loin de la capitale, où le racisme anti roms est tellement installé qu’il ferait passer nos hommes politiques de droite et d’extrême droite pour des humanistes. Une province qui végète, se meurt peu à peu, avec tous les problèmes que cela suscite. Et un focus sur les violences faites aux plus faibles, souvent les mêmes, les femmes, jeunes et étrangères.

Plus que recommandable donc, en attendant le suivant.

Wojciech Chmielarz / La ferme aux poupées (Farma lalek, 2013), Agullo (2018), traduit du polonais par Eric Veaux.

Embellie dans la Grèce de Charitos. Vraiment ?

La situation de la Grèce, imaginaire mais pas tant que ça, de Petros Markaris ne cesse d’évoluer. Pour le meilleur ou pour le pire ? réponse dans Offshore.

MarkarisMiracle. Aux élections un parti sorti de nulle part, avec des candidats jeunes et inconnus, ne se revendiquant d’aucune idéologie gagne à la surprise générale. Du jour au lendemain, les armateurs reviennent installer leurs sièges sociaux à Athènes, de nouvelles banques ouvrent, l’Europe applaudit, la croissance repart.

Mis à part Adriana, l’irascible (mais excellente cuisinière) femme du commissaire Charitos, qui se demande d’où vient l’argent, tout le monde se réjouit.

Même le travail de notre commissaire athénien préféré est simplifié : Quand un armateur est assassiné chez lui, les coupables sont tellement bêtes qu’ils s’accusent en public et se font arrêter. Même chose avec l’assassinat d’un responsable du port.

Charitos commence à se dire qu’il y a peut-être anguille sous roche, mais sa nouvelle hiérarchie lui fait bien comprendre qu’il doit s’estimer heureux d’avoir ses coupables, et arrêter d’embêter le monde. C’est mauvais pour les affaires. Se taire, obéir et fermer les yeux, le commissaire en est-il vraiment capable ?

Ce n’est pas le meilleur Markaris à mon humble avis. Parfois les remarques sur les embouteillages, ou les fausses disputes entre Charitos et son épouse semblent un peu systématiques. Le lecteur, sur certains détails de l’enquête, a l’impression d’être plus perspicace que les flics dont c’est pourtant le métier. Bref, tout n’est pas parfait mais …

Mais, mine de rien, avant une élection récente en France, Markaris a décrit, en Grèce, l’arrivée au pouvoir d’une bande de pseudo inconnus, venus des affaires, et tout à fait décidés à gérer le pays comme une entreprise. Mine de rien, il a anticipé combien cette politique en apparence jeune et moderne s’accompagne d’une chape de plomb, d’autant plus pernicieuse qu’elle est non déclarée, et qu’elle tient plus de l’autocensure que de la censure : Enfin le pays redémarre, il ne faudrait rien faire qui mette en danger l’économie non ? Et mine de rien, le final est certainement le plus effrayant, glaçant et pessimiste que nous ait jamais proposé le créateur de ce râleur de Charitos.

Lisez pour comprendre. Et posez-vous ensuite les deux questions suivantes : Une telle situation existe-t-elle déjà ? Je ne sais pas. Est-ce plausible dans un avenir envisageable ? malheureusement oui.

Petros Markaris / Offshore (Offshore, 2016), Seuil/Cadre noir (2018), traduit du grec par Michel Volkovitch.