Archives pour la catégorie Polars des pays de l’est

Il était une fois dans l’Est

Une fois de plus j’arrive avec un certain retard, beaucoup de confrères ayant déjà dit, à juste titre, le plus grand bien de Il était une fois dans l’est du slovaque Arpád Soltész. Allons-y quand même.

SolteszVeronika, 17 ans, belle, est laissée en plan devant un centre commercial proche de la frontière slovaque avec l’Ukraine par un imbécile bas de front. Elle est alors enlevée par deux malfrats qui pensent la vendre à un bordel de l’autre côté. Quand ils s’aperçoivent qu’elle est mineure, ils décident de la solder à un gang albanais, non sans l’avoir copieusement violée durant 4 jours.

Mais Veronika arrive à s’échapper et va voir deux policiers, les deux seuls, ou presque, pas totalement corrompus de la région. Ils s’aperçoivent vite que malgré l’aide d’un journaliste miraculeusement honnête, ils ne peuvent rien contre une pourriture qui a des soutiens dans la pègre et les services secrets. Mais quand la loi ne peut rien, on peut passer par d’autres chemins pour se faire justice. Et ça va commencer à saigner, mettant en lumière différents trafics, contrebande, corruption, détournements de fonds européens, traite des blanches, de travailleurs clandestins … et j’en passe.

Plus que Il était une fois dans l’est, c’est Affreux, sales et méchants la référence. Quelle galerie de pourris, dégueulasses, lâches, corrompus, violents, moches … affreux, sales et méchants. Au point qu’à part notre pauvre journaliste, ce sont essentiellement des tueurs avec un minimum de sens de l’honneur et une once d’empathie pour certaines victimes qui font figure de personnages positifs.

Alors ce pourrait être misérabiliste, sinistre et déprimant. Pas du tout. Il y a une énergie du désespoir communicative et un humour à froid rageur soutenu par une écriture capable de décrire les pires atrocités sans le moindre accent larmoyant. Ça vous décape, c’est comme la brûlure d’une gnôle artisanale, ça secoue et pourtant on en redemande.

Une succession de chapitres courts, passant d’un protagoniste à l’autre rythme cette histoire qui dresse le tableau atroce d’un pays passé directement du communisme au capitalisme le plus ravageur et ravagé, où la guerre pour prendre possession de ce qui appartenait à l’état a été féroce, et où seuls les plus violents, les mieux introduits, les plus cyniques ont tiré leur épingle du jeu. Où tout s’achète, où la loi est aux mains de ceux-là même qui la violent allègrement. Et malheur aux pauvres et aux faibles.

Certainement déconseillé aux estomacs sensibles et délicats, chaudement recommandé à ceux qui ne craignent pas une belle claque jubilatoire et désespérée.

Arpád Soltész / Il était une fois dans l’est (Mäso – Vtedyna východe, 2017), Agullo (2019), traduit du slovaque par Barbora Faure.

La colombienne

C’est avec un peu de retard que je poursuis les aventures du Kub, flic polonais de Wojciech Chmielarz dans La colombienne.

ChmielarzMortka, dit le kub, est revenu à Varsovie après son incursion dans la campagne de La ferme aux poupées. C’est avec une nouvelle partenaire qu’il va devoir s’occuper d’un cadavre spectaculaire. Eventré, puis pendu sous un pont de la ville. Comme si cela ne suffisait pas, il a des doutes sur l’enquête menée par son ancien coéquipier à propos du suicide d’une femme. Et il se débat toujours avec son divorce. Dure période pour le Kub, qui risque de mettre sa patience, très relative, à rude épreuve.

J’avais raté le premier volume de la série, celui-ci, comme le second, est un bon exemple de procédural qui fonctionne et qui plait au lecteur de polar que je suis. Rien de révolutionnaire, mais, malgré ici quelques faiblesses dans l’intrigue (de mon point de vue très subjectif), tout ce que l’on recherche dans ce type de roman.

A savoir des personnages auxquels on s’attache, que l’on suit aussi bien dans leurs enquêtes que dans leur vie privée. Des histoires prenantes. Et un cadre de vie, un lieu, une époque, une ville, un pays que l’on peut découvrir. C’est bien le cas ici avec le kub et sa relation avec son ex-femme, les personnages secondaires dont on espère qu’on les reverra tant ils sont intéressants, la description d’une police qui semble en pleine évolution, où le fait de ne pas distribuer des baffes pendant un interrogatoire est une nouveauté parfois pénible, et un éclairage particulier sur l’arrivée du trafic de drogue en Pologne, mais aussi, comme dans le précédent, sur les violences faites aux femmes.

Plaisant et addictif, le Kub vient, en quelque sorte, prendre la place libre de Teodore Szacki sacrifié par son auteur Zygmunt Miloszewski.

Wojciech Chmielarz / La colombienne (Przejęcie, 2015), Agullo (2019), traduit du polonais par Erik Veaux.

Une belle découverte russe

Un auteur russe, et une thématique originale. Deux raisons pour s’intéresser à Texto de Dmitry Glukhovsky.

GlukhovskyIlya a fait 7 ans de prison, loin de Moscou, dans la Zone. 7 ans pour rien. Il avait été piégé par un flic des stups en mal de chiffre, en voulant jouer au chevalier servant pour protéger Valentina sa copine de l’époque. Maintenant il rentre chez sa mère, dans la banlieue de Moscou, décidé à reprendre le cours de sa vie, sans Valentina qui va se marier avec un autre.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu, et dès le premier soir, traquant l’ordure qui l’a piégé, il va se retrouver en possession de son téléphone portable. Et aujourd’hui, quand on a le portable de quelqu’un on sait tout de lui, on peut même se faire passer pour lui. Mais au prix de quel numéro d’équilibriste ? Et jusqu’où peut-on tenir avant de chuter ?

En cherchant un peu sur internet j’ai vu que Dmitry Glukhovsky a déjà une belle réputation d’auteur de SF. Je ne le connaissais pas, mais ce qui est certain c’est que ce polar vaut vraiment le détour.

Deux éléments, essentiellement, en font une œuvre originale.

Tout d’abord la description de la société moscovite de nos jours. C’est peut-être dû à ma grande ignorance, mais je n’avais encore jamais lu de polar qui décrive ainsi la vie de tous les jours à Moscou. Une jeunesse qui flambe, gagne beaucoup et dépense beaucoup, dans une illusion de liberté et de fête permanente, mais en même temps la surveillance permanente, l’arbitraire de la police, ou plutôt des polices, leur toute puissance, leur corruption et les restes de féodalité avec des dynasties de flics qui se perpétuent.

Le tout dans une ville contrastée, lumière et luxe, et à côté froid, neige maronnasse et ruelles obscures ; centres commerciaux comme des châteaux disneyens ; immeubles gris et sinistres et constructions staliniennes. Comme chez nous pourrait-on dire, mais encore plus que chez nous.

L’autre grande originalité est l’auteur essaie de voir jusqu’à quel point on peut se faire passer pour quelqu’un, le connaître, vampiriser sa vie quand on s’empare de son téléphone. A quel point on peut exister à sa place auprès de ses proches, famille, collègues, sans jamais les rencontrer ni même leur parler.

L’exercice est parfaitement mené, il instaure un suspens et une tension qui font tourner les pages jusqu’au final, où, quand même, il faut se résoudre à revenir dans le mode réel.

Très belle découverte originale.

Dmitry Glukhovsky / Texto (Tekct, 2017), L’Atalante (2019), traduit du russe par Denis E. Savine.

Encore ronchon …

L’année 2019 avait commencé sur les chapeaux de roues, là une fois de plus je suis moyennement convaincu. Par Le magicien de Magdalena Parys.

parysDans un immeuble squatté par les Roms, à Berlin, la police découvre un cadavre mutilé. Frank Derbach, un obscur employé aux archives, qui fut, en son temps, employé par la Stasi.

Dans le même temps, à Sofia, Gerhard Samuel, photographe et vidéaste de presse meurt d’une crise cardiaque. Il connaissait Frank Derbach, et a laissé à la réception de son hôtel des papiers pour sa belle-fille, journaliste à la télévision allemande.

Le commissaire Kowalski devrait être en charge de l’enquête à Berlin, mais il est écarté, de façon incompréhensible, pour que l’affaire soit confiée à un policier totalement incapable.

Que cache toutes ces manœuvres ? Et quel est le lien avec Christian Schlangenberger, ancien membre de la Stasi qui est en train de devenir l’homme politique en vue et en vogue ?

J’avais très envie d’aimer ce bouquin. Parce que j’aime habituellement les publications de chez Agullo, parce qu’on m’avait dit beaucoup de bien du précédent roman de cette auteur que je n’ai malheureusement pas lu, et aussi et surtout parce que quelqu’un capable de citer Terry Pratchett et Poutine en exergue de chapitres est forcément quelqu’un d’intéressant.

Et il y a beaucoup de bon dans Le magicien. Les personnages sont intéressants, même si, malgré les fréquents retours en arrière pour expliciter leur passé, on reste un peu à leur surface. La thématique est également passionnante. Je n’avais jamais lu de polar sur la reconversion des anciens de la Stasi, ni sur les assassinats des habitants des pays de l’Est tentant de passer à l’ouest par la frontière bulgare.

Mais je ne suis pas totalement convaincu, plusieurs choses me gênent.

Tout d’abord l’intrigue et la façon de raconter l’histoire. L’auteur a multiplié les allers-retours chronologiques, pas seulement vers le passé ancien (ceux-là sont utiles), mais en rembobinant plusieurs les actions récentes, et je ne vois vraiment pas ce que ça apporte, sinon une complexité artificielle. Et surtout je n’ai pas cru une seconde à la résolution du mystère, qui nous sort un personnage miracle dans les dernières pages. Un peu facile et pas très cohérent avec le reste.

On en arrive ensuite à l’écriture. Première gène, elle use et abuse d’un procédé qui finit par être agaçant : on suit un personnage, et elle annonce alors ce qui va lui arriver, ou ce qui est déjà arrivé mais que ce personnage ignore, sous la forme « il/elle ne le savait pas encore, mais bidule était déjà mort(e) ». Une fois pourquoi pas, à la cinquième, ça lasse.

Et cela renforce mon impression sur l’écriture. Celle que Magadalena Parys n’a pas su, ou voulu, choisir un ton. On est parfois dans le burlesque, parfois dans le dramatique, elle prend une certaine distance qui, j’imagine, est censée donner un côté comique. C’est d’ailleurs traduit par ces exergues où l’on trouve donc Pratchett au côté de Poutine, Staline, Kennedy et bon nombre d’auteurs allemands, russes … Le problème est que ça aurait sans doute fonctionné sur un roman court. Sur 500 pages, ça m’a fatigué. Ou je suis imperméable à l’humour polonais. Ou j’étais de mauvaise humeur. Mais le résultat est qu’au final, j’ai fini par trouver le procédé lourd.

Donc de bonnes idées, des personnages intéressants, que j’aurais aimé voir plus fouillés pour certains, mais un style qui m’a complètement sorti de l’histoire, et une intrigue pas convaincante.

Magdalena Parys / Le magicien (Magik, 2016), Agullo Noir (2019), traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

Un nouvel enquêteur polonais

Après Miloswevski, je découvre un nouvel auteur polonais : Wojciech Chmielarz : La ferme aux poupées.

chmielarzL’inspecteur Mortka, de Varsovie, a été envoyé quatre mois dans une petite ville de montagne. Sous prétexte d’échange, en fait suite à une affaire qui s’est terminée dans la violence. Alors qu’il pense pouvoir passer quelques semaines tranquille, une petite fille disparait. Puis ce sont les cadavres mutilés de quatre femmes qui sont découverts.

Le séjour champêtre est terminé, et même si Mortka n’a aucun statut officiel, c’est sur lui que l’enquête va s’appuyer. Une enquête qui pourrait transformer la petite ville en poudrière quand elle commence à regarder du côté de la communauté rom, pas particulièrement bien vue par le reste de la population.

Voilà un polar solide qui ne va pas changer le monde, mais qui s’inscrit dans la tradition, en apportant sa touche personnelle.

La tradition c’est celle des polars procéduraux, où l’on suit un flic dans ses enquêtes mais également dans ses problèmes personnels. On s’attache très vite à Mortka, et on aura très plaisir à le suivre avec ses doutes, ses révoltes et son opiniâtreté dans de prochains volumes qui sont sans doute déjà écrits.

Les personnages secondaires sont aussi très réussis, flics d’une petite ville dépassés par une affaire dont ils n’ont pas l’habitude, enfermé dans un racisme ordinaire qu’ils partagent avec des concitoyens qu’ils connaissent tous ;

L’intrigue est très habilement menée, et le lecteur se laisse embarquer avec un très grand plaisir.

Et grâce à l’auteur nous découvrons un petit coin de Pologne, loin de la capitale, où le racisme anti roms est tellement installé qu’il ferait passer nos hommes politiques de droite et d’extrême droite pour des humanistes. Une province qui végète, se meurt peu à peu, avec tous les problèmes que cela suscite. Et un focus sur les violences faites aux plus faibles, souvent les mêmes, les femmes, jeunes et étrangères.

Plus que recommandable donc, en attendant le suivant.

Wojciech Chmielarz / La ferme aux poupées (Farma lalek, 2013), Agullo (2018), traduit du polonais par Eric Veaux.

Embellie dans la Grèce de Charitos. Vraiment ?

La situation de la Grèce, imaginaire mais pas tant que ça, de Petros Markaris ne cesse d’évoluer. Pour le meilleur ou pour le pire ? réponse dans Offshore.

MarkarisMiracle. Aux élections un parti sorti de nulle part, avec des candidats jeunes et inconnus, ne se revendiquant d’aucune idéologie gagne à la surprise générale. Du jour au lendemain, les armateurs reviennent installer leurs sièges sociaux à Athènes, de nouvelles banques ouvrent, l’Europe applaudit, la croissance repart.

Mis à part Adriana, l’irascible (mais excellente cuisinière) femme du commissaire Charitos, qui se demande d’où vient l’argent, tout le monde se réjouit.

Même le travail de notre commissaire athénien préféré est simplifié : Quand un armateur est assassiné chez lui, les coupables sont tellement bêtes qu’ils s’accusent en public et se font arrêter. Même chose avec l’assassinat d’un responsable du port.

Charitos commence à se dire qu’il y a peut-être anguille sous roche, mais sa nouvelle hiérarchie lui fait bien comprendre qu’il doit s’estimer heureux d’avoir ses coupables, et arrêter d’embêter le monde. C’est mauvais pour les affaires. Se taire, obéir et fermer les yeux, le commissaire en est-il vraiment capable ?

Ce n’est pas le meilleur Markaris à mon humble avis. Parfois les remarques sur les embouteillages, ou les fausses disputes entre Charitos et son épouse semblent un peu systématiques. Le lecteur, sur certains détails de l’enquête, a l’impression d’être plus perspicace que les flics dont c’est pourtant le métier. Bref, tout n’est pas parfait mais …

Mais, mine de rien, avant une élection récente en France, Markaris a décrit, en Grèce, l’arrivée au pouvoir d’une bande de pseudo inconnus, venus des affaires, et tout à fait décidés à gérer le pays comme une entreprise. Mine de rien, il a anticipé combien cette politique en apparence jeune et moderne s’accompagne d’une chape de plomb, d’autant plus pernicieuse qu’elle est non déclarée, et qu’elle tient plus de l’autocensure que de la censure : Enfin le pays redémarre, il ne faudrait rien faire qui mette en danger l’économie non ? Et mine de rien, le final est certainement le plus effrayant, glaçant et pessimiste que nous ait jamais proposé le créateur de ce râleur de Charitos.

Lisez pour comprendre. Et posez-vous ensuite les deux questions suivantes : Une telle situation existe-t-elle déjà ? Je ne sais pas. Est-ce plausible dans un avenir envisageable ? malheureusement oui.

Petros Markaris / Offshore (Offshore, 2016), Seuil/Cadre noir (2018), traduit du grec par Michel Volkovitch.

Comme des rats crevés

C’est l’automne des premières. Après mon premier polar pakistanais, mon premier polar hongrois avec Comme des rats morts de Benedek Totth.

TotthGreg, La Bouée, Dany, le narrateur … Ils ont seize ans, sont au lycée, font de la natation, et s’emmerdent. Alors ils passent leur temps à fumer ou aspirer tout ce qui passe, picolent, baisent, regardent des films porno, ou font des virées en voiture. Avec le fric des parents de Greg, richissimes. Un soir ils renversent un cycliste sur la route, qui meurt. Pas grave, les virées continuent. Et comme ils s’emmerdent, ils vont essayer des choses de plus de plus violentes, de plus en plus glauques.

Difficile de conseiller ce bouquin que je ne peux raisonnablement pas présenter comme agréable à lire. On se retrouve pendant quelques heures dans la tête d’un ado sans futur ni passé, sans but, sans aucune valeur morale, sans limite. Tout ce qui compte c’est l’instant présent, et tout ce qui passe par la tête peut être, doit être, dit ou fait.

A sa décharge, rien autour de lui ne semble pouvoir l’aider à se construire comme un être humain pensant : parents totalement absents, profs sans intérêt, entraineur sadique et copains dans le même état que lui. Le pire étant Greg, celui qui a le moins de filtres, juste parce qu’il a à sa disposition une source d’argent en apparence illimitée.

Des ados comme ça il en existe sans doute, pas plus en Hongrie (très peu évoquée par ailleurs) que chez nous ou chez nos voisins. C’est sans doute bien de le savoir, cela peut-être utile de l’expérimenter par littérature interposée. Pour cela ce roman est un bon moyen. L’écriture est parfaite, elle colle au propos. Comme le personnage on ne ressent pas grand-chose, sinon un dégoût permanent et le vertige face à un tel vide.

Ceci dit, voilà un bouquin que je ne relirai pas.

Benedek Totth / Comme des rats morts (Holtverseny, 2014), Actes Sud/Actes noirs (2017), traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba.