Archives pour la catégorie Polars français

La princesse au petit moi

Besoin de légèreté, d’humour et de plaisir ? Facile, Jean-Christophe Rufin remet en selle son consul préféré dans La princesse au petit moi.

Ce cher Aurel Timescu se trouve entre deux boulots, une situation qui lui convient d’autant mieux qu’il s’emploie à éviter le travail comme la peste et qu’il adore flâner à Paris. Malheureusement, sur la recommandation pourtant bien improbable d’un de ses anciens chefs, il est contacté par le Prince de Starkenbach, micro paradis fiscal au cœur des Alpes pour retrouver la Princesse qui a disparu depuis plusieurs jours. L’occasion unique pour Aurel de côtoyer des têtes couronnées, et de faire l’usage de ses talents d’enquêteur, mais aussi de pianiste.

Ne cherchez pas la principauté de Starkenbach, elle n’existe pas, mais vous pouvez, si nécessaire la remplacer par l’Andorre, Monaco ou autre Liechtenstein.

On retrouve la langue si « évidente » de Jean-Christophe Rufin, et si vous êtes des habitués, vous savez combien je suis admiratif de ces écrivains qui vous donne l’impression si fausse qu’écrire est d’une simplicité désarmante. Donc ne serait que pour ça, c’est un vrai plaisir.

Plaisir bien entendu rehaussé par les retrouvailles avec Aurel, ses tenues incroyables, sa dégaine impayable, sa timidité, son goût du vin blanc et ses talents musicaux. Le comique de répétition fonctionne parfaitement, on rit souvent et l’auteur réussit ce petit exploit de nous faire rire du personnage tout en nous le faisant aimer de plus en plus.

Un roman de pur plaisir à conseiller sans la moindre modération.

Jean-Christophe Rufin / La princesse au petit moi, Flammarion (2021).

La compagnie des espadons

C’est l’été, on a bien le droit à quelques lectures détente. Après une escapade québécoise, je continue avec les lectures plaisirs avec La compagnie des espadons de Pierre Gobinet.

Nash Gobler a été militaire, gendarme. Puis il a tout lâché et avec un associé, ancien pilote argentin, il a ouvert une agence de plongée au Bahamas. Maintenant il accompagne les plus riches pour leur faire connaitre les joies des fonds marins. Jusqu’à ce qu’un ancien camarade de Saint-Cyr, maintenant barbouze, vienne le voir sur un salon en Californie.

Il s’agit de plonger pour filmer l’épave d’un porte conteneur qui vient de couler au large de la Sicile. Un porte conteneur soupçonné de transporter autre chose que du blé ou des gadgets made in China. Par curiosité, et parce qu’ils ont besoin d’argent, Nash et son pote Daniel acceptent bien qu’ils se doutent que les choses ne seront pas si simples. Et elles ne le seront pas.

Si vous aimez James Bond, avec ses décors magnifiques, ses femmes fatales, ses parties de castagne et ses rebondissements, vous pouvez sans crainte emporter La compagnie des espadons dans vos bagages pour les vacances.

Le ton est vif, les dialogues claquent, les scènes de plongée et de castagne sont crédibles (dans la mesure d’une référence assumée et plusieurs fois revendiquée aux films de 007). Donc vous lisez, sourire aux lèvres, en retenant parfois votre souffle. Un pur plaisir. Pas du luxe en ces temps moroses.

Pierre Gobinet / La compagnie des espadons, Seuil/Cadre noir (2021).

L’heure du loup

De Pierric Guittaut j’avais beaucoup aimé D’ombres et de flammes. On retrouve son gendarme un peu sorcier dans L’heure du loup.

La major Fabrice Remangeon, n’a pas la vie facile. Tiraillé entre son épouse et sa maîtresse, craint mais pas aimé dans la région, en butte à l’hostilité d’une partie des gendarmes de sa brigade. Quand des bucherons trouvent en forêt le cadavre à moitié dévoré d’une gamine de 14 ans, la région rentre en ébullition. Est-ce l’œuvre des loups de retour en Sologne ? On les a entendus dans la forêt, et écolos et paysans s’affrontent, ici comme ailleurs.

Un affrontement qui se cristallise quand la préfecture ordonne une battue, alors que Remangeon se demande quelle sorte de prédateur a vraiment tué la petite.

Comme quoi pas besoin d’aller forcément dans l’ouest américain pour écrire un polar, non pas rural, mais sauvage. Car c’est bien la forêt qui est un des personnages principaux de ce polar bien sombre. Un polar d’atmosphère, d’arbres et de taillis parfois inquiétants, de nature qui rappelle que, même en France, parfois, elle n’est pas toujours domestiquée.

Ne cherchez pas de chevaliers blancs, il n’y en a pas, ne cherchez pas de certitude, il n’y en a pas non plus. Remangeon n’est pas un « héros », les personnages qu’ils croise ne sont pas toujours aussi simples qu’il n’y parait, et le lecteur se plante, comme l’enquêteur. Quant à l’intrigue, si c’est cela qui vous intéresse dans un polar, vous pouvez passer votre chemin, ce n’est que le prétexte à décrire une région et certains de ses habitants.

Du bon polar des grands espaces au cœur de la France.

Pierric Guittaut / L’heure du loup, Les arènes/Equinox (2021).

Noir d’Espagne

Philippe Huet poursuit sa chronique havraise du début du XX° siècle, mais fait cette fois un détour par l’Espagne en guerre avec Noir d’Espagne.

Sur les docks du Havre Marcel Bailleul sombre dans la dépression depuis l’assassinat de son père Victor. Seule la révélation que l’assassin, ancien soldat proche des croix de feu, est parti s’engager dans la légion Jeanne-d ’Arc auprès des franquistes le réveille. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir dans les brigades internationales et le retrouver.

Louis-Albert Fournier, journaliste au « Populaire » rêve lui aussi de partir en Espagne, il se voit grand reporter. Son rêve va devenir réalité.

Des rêves ou des désirs qui vont se fracasser sur l’horreur du siège de Madrid, alors qu’au Havre, discrètement, la famille Hottenberg règne toujours en maître.

Cette série de Philippe Huet c’est du roman noir social à l’ancienne, solide, documenté, construit sur des personnages incarnés. Avec un vrai talent pour décrire des lieux et des atmosphères, que l’on soit dans les grandes demeures de la bourgeoisie havraise, dans un troquet de dockers ou dans le chaos sanglant de la guerre d’Espagne.

On a beau avoir lu tant et tant de romans sur ce conflit, la triple vision proposée ici – côté franquiste – côté brigades internationales avec la guerre interne entre communistes et anarchistes – et pour compléter un journaliste qui voudrait bien être aussi grand que les Kessel ou Hemingway – n’en est pas moins passionnante.

Pendant ce temps au Havre on voit comment, malgré les luttes, pas grand-chose ne change et la grande bourgeoisie capitaliste comprend l’importance d’acheter les media.

Le tout en racontant l’Histoire au travers des histoires individuelles de personnages attachants. Un roman indispensable pour tout amateur de roman noir social.

Philippe Huet / Noir d’Espagne, Rivages/Noir (2021).

Les chiens de Pasvik

Après un détour par le roman historique, Olivier Truc revient à la police des rennes avec Les chiens de Pasvik.

Entre Kirkenes, Norvège, et Nikel, Russie, de nombreux clandestins passent la frontière. C’est le cas d’une cinquantaine de rennes de Piera Kyrö, qui sont allés se perdre dans le parc naturel côté russe. Ou des chiens de Pasvik, abandonnés par les russes et qui viennent tuer des rennes côté norvégien, et risquer de répandre la rage. Si on ajoute des trafics de langues de rennes offertes aux visiteurs chinois, de riches abrutis de Mourmansk qui viennent « chasser » à la kalach en 4×4 et laissent pourrir la viande sur place, les revendications des Samis qui voudraient pouvoir utiliser les pâturages de leurs ancêtres … Voilà de quoi occuper Klemet de la police des rennes, en plus de ses problèmes personnels. D’autant que Nina qui a été mutée à la police des frontières est de retour.

Les chiens de Pasvik est un polar sans délit. Du moins pendant une bonne partie du roman. Pas de meurtre, pas de vol, pas de trafic … Juste une frontière plus imperméable aux hommes qu’aux animaux. Et l’absurdité de tracés pour un peuple qui, pendant des siècles, c’est déplacé de pâturage en pâturage, au gré des saisons.

Le fil narratif se tisse autour des tensions entre pays, entre organisations, et le mystère, lui, nait des intentions cachées qui font avancer les différents protagonistes, de chaque côté de la frontière. Puis de nouvelles questions surgiront …

Comme les autres romans de la série, celui-ci plonge ses racines dans le passé, et nous décrit un monde que nous découvrons totalement (je parle au moins pour moi qui suis totalement ignorant de l’histoire de cette région).

Comme le récit s’appuie sur une belle écriture qui sait rendre la beauté et la dureté de paysages hors norme, et que l’on s’attache aux personnages, le résultat est passionnant.

Olivier Truc / Les chiens de Pasvik, Métailié/Noir (2021).

PS. Olivier Truc sera à Ombres Blanches mercredi à partir de 18h00, j’aurai le plaisir d’animer la rencontre.

Naufrages

De Dominique Delahaye, j’avais lu Si près d’Amsterdam déjà chez in8. Voilà Naufrages.

Dolorès vit sur sa péniche, sur la canal Saint-Martin. Avec d’autres elle essaie d’aider les immigrés sans papiers perdus sur les trottoirs de Paris. Comme Nafy, qui a vécu l’enfer au Soudan et a dû fuir son pays et sa famille.

Vincent vit en faisant des petits boulots au noir, et se fait plaisir en jouant du trombone dans une fanfare funk. Klinton se réfugie souvent à la mosquée, seul lieu familier dans une ville qui ne veut pas de lui.

En peu de pages (nous sommes sur un format entre nouvelle et novella), Dominique Delahaye arrive à faire vivre ses personnages, à rendre l’atmosphère d’un quartier, à nous émouvoir, à nous donner à entendre, à sentir et à goûter. Il nous offre une tranche de vie belle et triste.

D’un point de vue purement égoïste et personnel, en plus il parle d’une musique que j’adore et évoque rapidement l’incontournable série Treme. Je ne pouvais qu’aimer.

Dominique Delahaye / Naufrages, in8 (2021).

Solak

C’est certain, je vais chopper la crève. Après la chaleur du bush australien, je passe sans transition au froid polaire de Solak de Caroline Hinault.

Solak, au-delà du cercle polaire. Trois militaires y gardent un pathétique drapeau français. Piotr, le narrateur, est là depuis 20 ans, en compagnie de Roq, une brute alcoolique qui adore tuer tout ce qui passe à sa portée. Au début, un petit jeune, muet mais pas sourd est déposé là par l’hélico qui les ravitaille en fin d’été pour faire le troisième. Le quatrième mousquetaire est Grizzly, biologiste, glaciologue, qui vient étudier les impacts du changement climatique. Trop bon, trop tendre pour ses trois compagnons.

Parce qu’il faut supporter l’hiver, la nuit éternelle, le froid paralysant, et la promiscuité, avec un temps qui semble aussi gelé que la banquise et qui ne s’écoule plus. Une promiscuité qui va attiser les tensions, jusqu’à …

Si je peux me permettre un petit conseil, passez l’introduction que je trouve un peu surjouée et pas forcément indispensable, et ensuite, plongée dans le bac d’eau complètement glacée.

Un roman court, dense, qui vous scotche parfaitement en rendant une ambiance totalement étouffante, où la nuit, le froid et l’enfermement contribuent à faire monter la pression de la cocotte minute. Ce monde glacé, terrifiant mais parfois éblouissant est parfaitement décrit. La montée de la folie est palpable, et vous lirez en apnée jusqu’au final.

Une vraie réussite.

Caroline Hinault / Solak, Rouergue Noir (2021).

Maldonnes

Revoilà Serge Quadruppani écrivain (et non traducteur), avec Maldonnes.

Antonin Gandolfo est auteur de polars et traducteur. Dans sa jeunesse, après s’être très rapidement aperçu qu’il n’était pas taillé pour le banditisme, il a évolué longtemps dans les groupes d’extrême gauche. Il a soutenu, avec une bande d’intellectuels, Georges Nicotra, truand, braqueur et écrivain, et a participé au mouvement qui allait le faire libérer de prison après un braquage pour lequel il se proclamait innocent.

Bien des années plus tard, il vit retiré sur l’île de Salina, au large de la Sicile. Il a pris de la distance avec ses anciens camarades, mais pas avec les valeurs qu’il défendait. Le passé va venir se rappeler à son bon, ou mauvais, souvenir.

Bien évidemment, une partie du jeu est d’essayer de deviner quels (gros) morceaux du vrai Quadruppani se retrouvent dans Antonin. Bien qu’il brouille les pistes dans la note en postface, en déclarant « je ne suis pas petit et je n’ai jamais vraiment été dodu » et en avertissant le lecteur que c’est un exercice vain, difficile de ne pas y penser.

Si l’on oublie ce côté que l’on pourrait qualifier de « people », ce qui est certain, c’est qu’une bonne partie des opinions, colères et dégoûts, mais aussi des enthousiasmes, passions et lieux aimés d’Antonin sont aussi ceux de l’auteur. C’est sans doute pour cela que tout sonne aussi juste, incarné et du coup passionnant.

Et le lecteur qui connaît un peu, sans en être un spécialiste, les mouvements de gauche (la vraie gauche) ou le milieu du polar ne pourra que sourire à de multiples reprises de l’humour et de la distance amusée mais jamais méchante avec lesquels il les décrits. Humour également dans la mise en abîme quand l’auteur (Quadruppani, pas Gandolfo) se moque de lui-même en faisant parler (ou écrire) un de ses personnages féminins qui explique que jamais un homme ne pourra écrire de façon crédible en se mettant à la place d’une femme … On sent que l’auteur s’amuse, et le lecteur s’amuse avec lui.

Dernière surprise du chef, alors que l’on a souvent l’impression de lire une chronique de vie à l’intrigue assez lâche, sur la fin, le fil se tend et on se prend le ressort en pleine figure sans préavis. Mais je n’en dirai pas plus.

Espérons seulement que, malgré cette allure de bilan d’une vie d’auteur, Maldonnes ne soit pas son dernier roman.

Serge Quadruppani / Maldonnes, Métailié/Noir (2021).

Faut pas rêver

Après Les mafieuses je découvre une nouvelle comédie noire de Pascale Dietrich : Faut pas rêver.

Carlos est vraiment le mari et futur père idéal. Gentil, attentionné, écolo, il a quitté un boulot dans la finance pour être sage-femme. Depuis qu’elle est enceinte il est enthousiaste et aux petits soins pour sa compagne Louise. Seul soucis, depuis quelques temps la nuit il fait des cauchemars, se dresse dans le lit et hurle en espagnol. Le matin il ne se souvient de rien. Et comme Louise ne parle pas castillan, pas moyen de savoir ce qu’il se passe.

Jusqu’à ce qu’elle enregistre ses rêves à son insu et les fasse écouter à son amie Jeanne qui elle parle très bien espagnol. Il s’avère que dans son sommeil Carlos menace un certain Gonzalez des pires sévices, et semble même se souvenir de l’avoir assassiné. Que faire ? Carlos est-il le gentil nounours qu’il semble être ? Et que cache son passé dont il ne parle jamais ?

Il y a deux parties dans ce roman. La première est une comédie très réussie, qui égratigne gentiment nos modes de vie, avec une vraie trouvaille : l’enregistrement des rêves durant lesquels, pour relancer Carlos, Louise utilise les quelques mots d’espagnol qu’elle connaît. Ce qui donne :

« -Tu rigoles moins maintenant hein ? Bon sang de … Salopard. Je ne sais pas ce qui me retient. Te péter les dents, t’enterrer vivant. Merde en boite. Ta mère. Elle doit chialer depuis que t’es né.

-un café au lait, s’il vous plait. »

La seconde abandonne l’humour pour le polar plus violent et plus mouvementé. Et un peu moins convaincant. Ça marche, mais ça manque de force, on ne tremble jamais pour personne, les affreux manquent de conviction … On lit sans difficulté mais on retombe dans le tout-venant.

L’ensemble donne un tout sympathique, qui se lit avec plaisir, mais on se dit que Pascale Dietrich devrait insister sur le côté comédie qui lui va très bien.

Pascale Dietrich / Faut pas rêver, Liana Levi (2021).

Noir diamant

Depuis quelques romans Jean-Hugues Oppel a retrouvé un style, des thématiques et des personnages qui lui vont parfaitement au teint. Pour le plus grand plaisir des lecteurs il insiste avec Noir Diamant.

Si vous avez lu Total labrador, vous vous souvenez que malgré l’opposition de sa supérieure Darby Owens, la CIA n’avait pas hésité une seconde à sacrifier l’agent Lucy Chan pour éliminer un individu dangereux. Sauf qu’en fait Lucy n’est pas morte, avertie à temps par sa chef, elle a échappé au pire. La voilà officiellement morte, transformée en fantôme, ou plutôt en agente quantique, à la fois morte et vivante, une nouvelle chatte de Schrödinger.

Ca tombe bien, Darby Owens a une mission non officielle dans l’est de la France qui conviendra parfaitement à son nouveau statut. Une mission confiée par la sécurité intérieure qui ne sait plus où donner de la tête avec le POTUS en exercice dont la cohérence et la lucidité ne sont pas les qualités premières.

Pendant ce temps sur les réseaux sociaux, Kitdik666 touitte à tout va, pour le plus grand déplaisir des services secrets divers et variés. Car Kitdik n’aime ni Trump, ni les GAFA, ni les vampires du CAC40 et autres Dow Jones.

Jean-Hugues Oppel aime faire le pitre, ou le zouave comme dirait Tournesol, mais comme tous les bons clowns, il fait ça très sérieusement en faisant croire que c’est facile. A le lire, on croirait l’entendre raconter. Et c’est un excellent conteur. Donc c’est un régal.

C’est vif, rythmé, intelligent, méchant juste ce qu’il faut, plein de gentillesse sous la méchanceté, et drôle. Et en plus on apprend en s’amusant. Si avec ça vous n’êtes pas convaincus, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Noir Diamant, La manufacture des livres (2021).