Archives pour la catégorie Polars français

Alain est en rogne

C’est l’été, plus de nouveautés, je peux donc piocher dans ceux que j’avais laissé passer pendant l’année. C’est parti avec VNR de Laurent Chalumeau.

ChalumeauAlain est en rogne. Il avait tout, ou du moins, il était enchanté de son sort. Une femme qu’il adorait, deux gamins, un boulot qui, sans être le rêve assurait la gamelle et quelques extras, une bande de potes avec qui profiter des soirées d’été au bord d’un lac.

Et maintenant il n’a plus rien. La région est sinistrée après la fermeture de la boite qui la faisait vivre, il a perdu son boulot, un connard a harcelé sa femme au boulot, et suite au procès, elle a « découvert » que lui-même était un mâle pervers et l’a quitté.

En rogne Alain, et plus rien à perdre. Alors, comme il dit, il va égaliser, et les trois qui l’ont le plus mis dans la merde vont payer pour les autres : le harceleur, le politicien qui promettait de sauver les emplois, et la psy qui a mis la tête de sa femme à l’envers.

Trois monologue, face à trois victimes attachées et bâillonnées. Ça aurait pu être très très glauque, sachant que le narrateur va les torturer tous les trois. Glauque et malsain. Mais ça ne l’est pas, grâce à l’écriture.

Parce que comme son maître revendiqué, Elmore Leonard, Laurent Chalumeau réussit l’exploit de vous faire prendre pour simple et évidente une écriture qui, n’en doutons pas, demande beaucoup de travail et surtout de talent. Combien sont-ils à vouloir écrire dans le style parlé populaire, avec un mélange de gouaille et de rage, et qui pondent des pages de sous Audiard indigestes au bout de quelques lignes ? Non, même torturé par Alain, je ne donnerai pas de noms. Sachez qu’ici ça marche du feu de Dieu. On entend la voix d’Alain, elle est juste, elle a le bon rythme, les bonnes inflexions. Et ce pendant presque 200 pages. Chapeau l’artiste.

Et cette voix est au service d’Alain, Alain qu’on n’entend pas d’habitude. Un bonhomme content de son sort, pourtant pas extraordinaire, content de ses potes, qui n’a pas des loisirs bien compliqués, qui n’a pas fait le tour du monde, qui n’a pas vécu d’aventures, n’a pas forcément d’opinion très arrêtée sur le monde, qui aime sa femme et ses gosses, qui voulait surtout qu’on lui foute la paix, pour vivre cette vie simple et tranquille jusqu’à la fin. Mais voilà, comme beaucoup d’Alain autour de nous, des pourris d’actionnaires, des politiques putassiers et des empêcheurs de baiser tranquille ont foutu sa vie en l’air. Un Alain qui n’est pas non plus un saint, qui a ses défauts, qui reconnaît des erreurs, mais qui est, globalement, un brave gars ordinaire. Jusqu’à ce qu’on lui fasse péter les plombs.

Avec humanité, humour et une belle énergie, l’auteur nous embarque dans cette diatribe drôle, noire et grinçante, qui ne manquera pas, au-delà du plaisir de la lecture, de nous faire nous poser quelques questions.

Laurent Chalumeau / VNR, Grasset (2018).

Mamie Luger mieux que Cabossé

Je n’avais pas été complètement convaincu par Cabossé de Benoît Philippon, du coup j’ai beaucoup hésité à me lancer dans Mamie Luger. Qui s’est révélé une plutôt bonne surprise.

PhilipponCeux qui ont lu Cabossé se souviennent de la mamie de choc qui prépare une soupe à Roy et Guillemette. C’est à elle qu’est consacré ce roman. Suite à leur fuite et aux dégâts causés, les flics viennent arrêter la mamie. Elle se retrouve donc en garde à vue face à un flic nommé Ventura (oui, les clins d’œil sont parfois appuyés) et, pour donner du temps aux deux fuyards, et aussi parce qu’à 102 ans elle commence à fatiguer, elle va raconter sa vie au flicard. Et révéler la présence d’un certain nombre de cadavres dans sa cave en même temps qu’elle trace le portrait peu reluisant de la vie d’une petite ville de province française, tout au long du XX° siècle.

Je ne vais pas vous dire que c’est mon polar de l’année, mais je trouve que cette Mamie Luger est très fréquentable. Moi qui avait été un peu fatigué par la volonté de faire un bon mot par ligne, et une réplique à la Audiard par paragraphe, je trouve qu’ici l’auteur s’est un peu assagi, et a réussi à faire moins systématique tout en gardant sa verve. Qui n’en est que plus efficace.

Comme dans le dernier, ça manque un peu de tension dans l’intrigue et on reste sur une succession de tableaux, mais ils sont tous réussis. Comme en prime la langue acérée de la mamie fait mouche et sait mettre en lumière les travers de notre société dominée par les hommes, ainsi que les contradictions de ses contemporains, on passe un très bon moment de lecture, avec une émotion plus présente car moins noyée sous les bons mots que dans le premier roman.

Une bonne lecture plaisir qui ne nous prend pas pour des imbéciles.

Benoît Philippon / Mamie Luger, Les arènes (2018).

Bienvenue chez les Mabille-Pons

Dire que Marin Ledun m’a surpris avec Salut à toi ô mon frère est un doux euphémisme. Et le plus beau c’est que la surprise a été très agréable.

LedunBienvenue chez les Malaussènes du XXI° siècle, du côté de la vallée du Rhône. La référence étant assumée par l’auteur, allons-y. Les Mabille-Pons, tribu composée de : un père calme, une mère volcanique, 6 frères et sœurs, dont la narratrice, qui lit des poèmes dans un salon de coiffure pendant que les mamies se font permanenter ; avec une petite caractéristique que la famille oublie, mais que les cons leur rappellent : les trois derniers sont adoptés. Donc un peu plus bruns. Donc facilement suspects. Plus un chien et deux chats, adoptés eux aussi.

Alors quand Gus, le petit dernier, le gamin le plus gentil du département, mais également bouc émissaire de toutes les couillonnades du canton (revoilà Malaussène) est filmé par une caméra de surveillance pendant le cambriolage d’un bar tabac qui tourne mal, pour la police et surtout la population locale, pas de doute, Gus est coupable. D’ailleurs, pas de surprise, ces gens-là n’est-ce pas … Les flics auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de se mettre la smala à dos, les jours à venir vont être compliqués pour eux.

Voilà un roman qui met en joie et refile la patate. Ce qui n’est pas toujours le cas des romans de Marin Ledun qui jusque-là avaient plutôt tendance à plomber l’ambiance. Mais il faut avouer qu’en ces temps moroses, lire un polar avec le sourire, le refermer plein d’énergie et d’envie de gueuler à tous les cons qu’on croise qu’on les emmerde, et se dire que peut-être, tant qu’il reste des familles comme celle-là, tout n’est pas complètement perdu, ça fait un bien fou.

Le piège était d’être intimidé par la référence, de rester trop proche de l’original. Piège évité. Marin Ledun emporte tout sur le passage de la tornade Mabille-Pons. C’est déjanté, on croule sous les références littéraires, musicales, cinématographiques, on passe allègrement et sans transition de René Char à Sergio Leone, les cons en prennent pour leur grade, ça gueule, ça braille, ça aime et ça déteste, toujours à fond, jamais tiède, il y a de la vie, de la folie, de la mauvaise foi, de l’humour. Et il n’est pas exclus que cela nous fasse aussi un peu réfléchir.

Putain que c’est bon ! Marin, quand tu veux tu nous remets une tournée de Mabille-Pons !

Marin Ledun / Salut à toi ô mon frère, Série Noire (2018).

La petite gauloise

Je suis un peu à la bourre par rapport à mes collègues des blogs polars, mais ça y est, j’ai lu La petite gauloise de Jérôme Leroy.

Leroy« La raison pour laquelle la tête du capitaine de police Mokrane Méguelati, de l’antenne régionale de la Direction générale de la Sécurité intérieure, vient d’exploser sous l’effet d’une balle de calibre 12, sortie à une vitesse initiale de 380 mètres par seconde du canon de 51 cm d’un fusil à pompe Taurus, fusil lui-même tenu par le brigadier Richard Garcia, policier municipal, est sans doute à chercher dans des désordres géopolitiques bien éloignés de la banlieue caniculaire qui surplombe cette grande ville portuaire de l’ouest, connue pour son taux de chômage aberrant, ses chantiers navals agonisants et sa reconstruction élégamment stalinienne après les bombardements alliés de 1944. »

Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, si vous aimez cette première phrase du roman, plongez, vous avez une idée du lieu, de la violence, du ton acide. Si comme c’est le cas pour moi, la lecture de cette première phrase excite vos zygomatiques, foncez, vous êtes déjà conquis et vous saurez qui est la petite gauloise du titre.

Pour compléter le tableau, sachez que nous sommes dans le monde très légèrement différent du nôtre du Bloc, avec un parti facho de plus en plus présent, des policiers municipaux armés comme des cowboys, des lycées à la dérive, des profs au bord de la dépression, des ados sans espoirs mais non sans rage … Un mélange qui ne demande qu’à exploser.

C’est court, incisif, sans pitié dans la description de nos travers, mais non sans empathie, cynique mais tendre, lucide et moqueur envers tous et toutes, mais sans cette méchanceté détestable et cette morgue insupportable de certains de nos donneurs de leçons officiels.

On sourit beaucoup, même si le sourire parfois est un poil crispé, on prend un grand plaisir de lecture grâce à une écriture enjouée qui fait passer une pilule qui sinon serait bien amère. Et il n’est pas exclu que cette lecture nous amène à réfléchir. En plus le livre est beau. Que demander de plus ?

Jérôme Leroy / La petite gauloise, La manufacture des livres (2018).

Une bonne série B française

Le parisien de Jean-François Paillard, premier polar de son auteur, et premier auteur français publié chez Asphalte (sauf erreur de ma part).

PaillardNicolas, ex soldat, a vu, entendu et respiré toutes les horreurs de ces dernières années : bombardements à l’uranium appauvri en Irak, massacres en Bosnie, saloperies au Congo-Brazzaville … Il a fini par être mis à la retraite à 36 ans, les poumons en charpie, et le moral au plus bas. Après des années de psy et de déprime, il survit en faisant le gros bras pour un gang corse à Paris.

Jusqu’à ce que son pote Giorgi vienne le trouver pour lui proposer un boulot de tout repos : garde du corps du maire de Marseille. Du gâteau à côté de tout ce qu’ils ont vécu ensemble. Nicolas débarque donc à Saint-Charles. Et devinez ? Oui c’est une arnaque, il a été envoyé se faire piéger, et bien entendu c’est raté. Alors, tout en crachant ses poumons, Nicolas va prouver aux imbéciles qui voyaient en lui une victime facile qu’il a de beaux restes.

Si vous aimez le polar à la française, avec de la gouaille, de la truculence et de la baston, Le parisien est pour vous. C’est rythmé, on a droit à tous les passages obligés, les coups de théâtres sont bien trouvés, on ne s’ennuie pas et on lit avec le sourire.

Après, pour mon goût personnel, c’est un peu trop poussé dans cette voie (que j’appellerai voie Audiard) pour m’émouvoir ou me faire prendre l’histoire vraiment au sérieux. Si l’auteur cherchait ce plaisir du verbe, c’est réussi, s’il recherche de la densité et de l’émotion, c’est un peu à côté de mon point de vue.

Pas le polar de l’année, mais un bon moment de lecture.

Jean-François Paillard / Le parisien, Asphalte (2018).

Pécherot et la guerre d’Algérie

Un nouveau roman de Patrick Pécherot c’est toujours une bonne nouvelle. Voici le dernier : Hével.

PecherotDébut 1958, quelque part du côté du Jura, Gus et André conduisent un camion à bout de souffle et tentent de survivre, livraison après livraison. Loin, très loin au sud, la guerre d’Algérie broie toute une génération. Ses effets se font ressentir jusque dans le Jura, le frère d’André est mort là-bas, et dans les villes, la tension monte entre les communautés.

Soixante ans plus tard Gus est interrogé par un écrivain, ou journaliste, qui enquête sur des morts oubliées survenues cet hiver là. Il raconte alors à sa manière, revivant le passé, cachant une vérité pour en révéler une autre.

Si l’on en croit la première page du livre : « Hével. En hébreu tardif : réalité éphémère, illusoire, absurde ». Un bon résumé du roman. Comme les protagonistes du roman, le lecteur se perd dans le brouillard de l’histoire racontée par Gus à ce journaliste anonyme. Comme lui, le lecteur est à la merci de la mémoire peut-être partielle, et de l’honnêteté discutable de Gus quand il raconte. Comme les protagonistes, on se perd dans la brume et la tempête de neige, on voit des ombres, et parfois, une rencontre insolite, comme ce lynx entraperçu plusieurs fois.

Ce qui est clair et net, c’est combien la guerre pourtant lointaine a broyé les gens. Appelés entrainés à commettre des crimes qu’ils ne supportent plus, révoltés poursuivis impitoyablement par les forces de répression, algériens traqués, torturés, massacrés, soldats tués sur une terre qui n’est rien pour eux …

Et tout cela Patrick Pécherot nous le fait ressentir en nous racontant les livraisons de deux copains dans un coin perdu du nord-est de la France. Un sacré tour de force, encore un très beau roman de l’auteur, un des grands du polar historique, voire un grand tout court.

Patrick Pécherot / Hével, Série Noire (2018).

Get up

Michaël Mention nous revient avec un roman très ambitieux, et très réussi sur le mouvement des Black panthers : Power.

MentionLes USA pataugent au Vietnam, Malcom X vient d’être assassiné, les noirs américains sont harcelés par la police, discriminés, matraqués. Ceux qui trouvent le pasteur King trop modéré ne savent plus à quoi se raccrocher.

A Oakland deux jeunes, Bobby Stills et Huey Norton lancent leur parti, révolutionnaire, social, armé : le BPP, le Black Panther Party. Ils veulent armer les noirs, pour qu’ils puissent se défendre contre des flics racistes, ils veulent nourrir, soigner et éduquer les ghettos, ils ne veulent plus faire partie de l’armée d’un pays raciste et capitaliste … Ils veulent la révolution.

Et rapidement leur mouvement s’étend dans tout le pays. Les blancs prennent peur, le FBI réagit. La drogue, les gangs et les infiltrés seront leurs armes contre ce mouvement qui met en péril le fondement raciste et capitaliste du pays.

Sur fond de rock, de soul et de funk, Charlene, jeune fille militante, Neil flic choqué par ce qu’on lui fait faire, et Tyrone sorti de prison pour infiltrer le mouvement feront partie des nombreux jeunes broyés par cette lutte.

Michaël Mention a parfaitement évité tous les pièges d’un tel livre : Il aurait pu tomber dans l’essai, l’accumulation d’informations au détriment des personnages. Il aurait pu tomber dans le manichéisme, montrant tous les Black Panthers comme des enfants de cœurs, ou des Robin des Bois et ceux qui les détruisent comme de purs pourris. Il aurait pu simplifier à outrance.

Il n’en est rien. Power est un roman passionnant, autant sur le fond que sur la forme. Il vous fait rêver, vous met la rage aux tripes, vous donne envie de danser et chanter sur une bande son exceptionnelle, vous fait pleurer avec Charlene, péter un câble avec Neil. Il groove d’un personnage à l’autre sans jamais vous perdre. Il vous met des dizaines de titres en tête (et des bons !) il vous apprend plein de choses, il vous fait réfléchir.

Vous hurlez (intérieurement) de colère et de frustration face aux menées du FBI, et surtout, vous regrettez la fin d’un tel mouvement qui, avec ses lacunes, ses erreurs, ses conneries, a eu le mérite d’essayer de soulever les damnés de la Terre, a nourri des gamins, éduqué des adultes, soigné des humains, ceux dont personne ne voulait, ceux dont personne ne s’occupait.

Un tel roman est-il indispensable en ces périodes d’individualisme, de recul du collectif, de fric tout puissant, d’oubli des luttes passées, d’inexistence de vision du futur ? Il me semble que la réponse est contenue dans la question.

Michaël Mention / Power, Stéphane Marsan (2018).