Archives pour la catégorie Polars français

Bienvenue chez les Mabille-Pons

Dire que Marin Ledun m’a surpris avec Salut à toi ô mon frère est un doux euphémisme. Et le plus beau c’est que la surprise a été très agréable.

LedunBienvenue chez les Malaussènes du XXI° siècle, du côté de la vallée du Rhône. La référence étant assumée par l’auteur, allons-y. Les Mabille-Pons, tribu composée de : un père calme, une mère volcanique, 6 frères et sœurs, dont la narratrice, qui lit des poèmes dans un salon de coiffure pendant que les mamies se font permanenter ; avec une petite caractéristique que la famille oublie, mais que les cons leur rappellent : les trois derniers sont adoptés. Donc un peu plus bruns. Donc facilement suspects. Plus un chien et deux chats, adoptés eux aussi.

Alors quand Gus, le petit dernier, le gamin le plus gentil du département, mais également bouc émissaire de toutes les couillonnades du canton (revoilà Malaussène) est filmé par une caméra de surveillance pendant le cambriolage d’un bar tabac qui tourne mal, pour la police et surtout la population locale, pas de doute, Gus est coupable. D’ailleurs, pas de surprise, ces gens-là n’est-ce pas … Les flics auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de se mettre la smala à dos, les jours à venir vont être compliqués pour eux.

Voilà un roman qui met en joie et refile la patate. Ce qui n’est pas toujours le cas des romans de Marin Ledun qui jusque-là avaient plutôt tendance à plomber l’ambiance. Mais il faut avouer qu’en ces temps moroses, lire un polar avec le sourire, le refermer plein d’énergie et d’envie de gueuler à tous les cons qu’on croise qu’on les emmerde, et se dire que peut-être, tant qu’il reste des familles comme celle-là, tout n’est pas complètement perdu, ça fait un bien fou.

Le piège était d’être intimidé par la référence, de rester trop proche de l’original. Piège évité. Marin Ledun emporte tout sur le passage de la tornade Mabille-Pons. C’est déjanté, on croule sous les références littéraires, musicales, cinématographiques, on passe allègrement et sans transition de René Char à Sergio Leone, les cons en prennent pour leur grade, ça gueule, ça braille, ça aime et ça déteste, toujours à fond, jamais tiède, il y a de la vie, de la folie, de la mauvaise foi, de l’humour. Et il n’est pas exclus que cela nous fasse aussi un peu réfléchir.

Putain que c’est bon ! Marin, quand tu veux tu nous remets une tournée de Mabille-Pons !

Marin Ledun / Salut à toi ô mon frère, Série Noire (2018).

La petite gauloise

Je suis un peu à la bourre par rapport à mes collègues des blogs polars, mais ça y est, j’ai lu La petite gauloise de Jérôme Leroy.

Leroy« La raison pour laquelle la tête du capitaine de police Mokrane Méguelati, de l’antenne régionale de la Direction générale de la Sécurité intérieure, vient d’exploser sous l’effet d’une balle de calibre 12, sortie à une vitesse initiale de 380 mètres par seconde du canon de 51 cm d’un fusil à pompe Taurus, fusil lui-même tenu par le brigadier Richard Garcia, policier municipal, est sans doute à chercher dans des désordres géopolitiques bien éloignés de la banlieue caniculaire qui surplombe cette grande ville portuaire de l’ouest, connue pour son taux de chômage aberrant, ses chantiers navals agonisants et sa reconstruction élégamment stalinienne après les bombardements alliés de 1944. »

Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, si vous aimez cette première phrase du roman, plongez, vous avez une idée du lieu, de la violence, du ton acide. Si comme c’est le cas pour moi, la lecture de cette première phrase excite vos zygomatiques, foncez, vous êtes déjà conquis et vous saurez qui est la petite gauloise du titre.

Pour compléter le tableau, sachez que nous sommes dans le monde très légèrement différent du nôtre du Bloc, avec un parti facho de plus en plus présent, des policiers municipaux armés comme des cowboys, des lycées à la dérive, des profs au bord de la dépression, des ados sans espoirs mais non sans rage … Un mélange qui ne demande qu’à exploser.

C’est court, incisif, sans pitié dans la description de nos travers, mais non sans empathie, cynique mais tendre, lucide et moqueur envers tous et toutes, mais sans cette méchanceté détestable et cette morgue insupportable de certains de nos donneurs de leçons officiels.

On sourit beaucoup, même si le sourire parfois est un poil crispé, on prend un grand plaisir de lecture grâce à une écriture enjouée qui fait passer une pilule qui sinon serait bien amère. Et il n’est pas exclu que cette lecture nous amène à réfléchir. En plus le livre est beau. Que demander de plus ?

Jérôme Leroy / La petite gauloise, La manufacture des livres (2018).

Une bonne série B française

Le parisien de Jean-François Paillard, premier polar de son auteur, et premier auteur français publié chez Asphalte (sauf erreur de ma part).

PaillardNicolas, ex soldat, a vu, entendu et respiré toutes les horreurs de ces dernières années : bombardements à l’uranium appauvri en Irak, massacres en Bosnie, saloperies au Congo-Brazzaville … Il a fini par être mis à la retraite à 36 ans, les poumons en charpie, et le moral au plus bas. Après des années de psy et de déprime, il survit en faisant le gros bras pour un gang corse à Paris.

Jusqu’à ce que son pote Giorgi vienne le trouver pour lui proposer un boulot de tout repos : garde du corps du maire de Marseille. Du gâteau à côté de tout ce qu’ils ont vécu ensemble. Nicolas débarque donc à Saint-Charles. Et devinez ? Oui c’est une arnaque, il a été envoyé se faire piéger, et bien entendu c’est raté. Alors, tout en crachant ses poumons, Nicolas va prouver aux imbéciles qui voyaient en lui une victime facile qu’il a de beaux restes.

Si vous aimez le polar à la française, avec de la gouaille, de la truculence et de la baston, Le parisien est pour vous. C’est rythmé, on a droit à tous les passages obligés, les coups de théâtres sont bien trouvés, on ne s’ennuie pas et on lit avec le sourire.

Après, pour mon goût personnel, c’est un peu trop poussé dans cette voie (que j’appellerai voie Audiard) pour m’émouvoir ou me faire prendre l’histoire vraiment au sérieux. Si l’auteur cherchait ce plaisir du verbe, c’est réussi, s’il recherche de la densité et de l’émotion, c’est un peu à côté de mon point de vue.

Pas le polar de l’année, mais un bon moment de lecture.

Jean-François Paillard / Le parisien, Asphalte (2018).

Pécherot et la guerre d’Algérie

Un nouveau roman de Patrick Pécherot c’est toujours une bonne nouvelle. Voici le dernier : Hével.

PecherotDébut 1958, quelque part du côté du Jura, Gus et André conduisent un camion à bout de souffle et tentent de survivre, livraison après livraison. Loin, très loin au sud, la guerre d’Algérie broie toute une génération. Ses effets se font ressentir jusque dans le Jura, le frère d’André est mort là-bas, et dans les villes, la tension monte entre les communautés.

Soixante ans plus tard Gus est interrogé par un écrivain, ou journaliste, qui enquête sur des morts oubliées survenues cet hiver là. Il raconte alors à sa manière, revivant le passé, cachant une vérité pour en révéler une autre.

Si l’on en croit la première page du livre : « Hével. En hébreu tardif : réalité éphémère, illusoire, absurde ». Un bon résumé du roman. Comme les protagonistes du roman, le lecteur se perd dans le brouillard de l’histoire racontée par Gus à ce journaliste anonyme. Comme lui, le lecteur est à la merci de la mémoire peut-être partielle, et de l’honnêteté discutable de Gus quand il raconte. Comme les protagonistes, on se perd dans la brume et la tempête de neige, on voit des ombres, et parfois, une rencontre insolite, comme ce lynx entraperçu plusieurs fois.

Ce qui est clair et net, c’est combien la guerre pourtant lointaine a broyé les gens. Appelés entrainés à commettre des crimes qu’ils ne supportent plus, révoltés poursuivis impitoyablement par les forces de répression, algériens traqués, torturés, massacrés, soldats tués sur une terre qui n’est rien pour eux …

Et tout cela Patrick Pécherot nous le fait ressentir en nous racontant les livraisons de deux copains dans un coin perdu du nord-est de la France. Un sacré tour de force, encore un très beau roman de l’auteur, un des grands du polar historique, voire un grand tout court.

Patrick Pécherot / Hével, Série Noire (2018).

Get up

Michaël Mention nous revient avec un roman très ambitieux, et très réussi sur le mouvement des Black panthers : Power.

MentionLes USA pataugent au Vietnam, Malcom X vient d’être assassiné, les noirs américains sont harcelés par la police, discriminés, matraqués. Ceux qui trouvent le pasteur King trop modéré ne savent plus à quoi se raccrocher.

A Oakland deux jeunes, Bobby Stills et Huey Norton lancent leur parti, révolutionnaire, social, armé : le BPP, le Black Panther Party. Ils veulent armer les noirs, pour qu’ils puissent se défendre contre des flics racistes, ils veulent nourrir, soigner et éduquer les ghettos, ils ne veulent plus faire partie de l’armée d’un pays raciste et capitaliste … Ils veulent la révolution.

Et rapidement leur mouvement s’étend dans tout le pays. Les blancs prennent peur, le FBI réagit. La drogue, les gangs et les infiltrés seront leurs armes contre ce mouvement qui met en péril le fondement raciste et capitaliste du pays.

Sur fond de rock, de soul et de funk, Charlene, jeune fille militante, Neil flic choqué par ce qu’on lui fait faire, et Tyrone sorti de prison pour infiltrer le mouvement feront partie des nombreux jeunes broyés par cette lutte.

Michaël Mention a parfaitement évité tous les pièges d’un tel livre : Il aurait pu tomber dans l’essai, l’accumulation d’informations au détriment des personnages. Il aurait pu tomber dans le manichéisme, montrant tous les Black Panthers comme des enfants de cœurs, ou des Robin des Bois et ceux qui les détruisent comme de purs pourris. Il aurait pu simplifier à outrance.

Il n’en est rien. Power est un roman passionnant, autant sur le fond que sur la forme. Il vous fait rêver, vous met la rage aux tripes, vous donne envie de danser et chanter sur une bande son exceptionnelle, vous fait pleurer avec Charlene, péter un câble avec Neil. Il groove d’un personnage à l’autre sans jamais vous perdre. Il vous met des dizaines de titres en tête (et des bons !) il vous apprend plein de choses, il vous fait réfléchir.

Vous hurlez (intérieurement) de colère et de frustration face aux menées du FBI, et surtout, vous regrettez la fin d’un tel mouvement qui, avec ses lacunes, ses erreurs, ses conneries, a eu le mérite d’essayer de soulever les damnés de la Terre, a nourri des gamins, éduqué des adultes, soigné des humains, ceux dont personne ne voulait, ceux dont personne ne s’occupait.

Un tel roman est-il indispensable en ces périodes d’individualisme, de recul du collectif, de fric tout puissant, d’oubli des luttes passées, d’inexistence de vision du futur ? Il me semble que la réponse est contenue dans la question.

Michaël Mention / Power, Stéphane Marsan (2018).

Réquisitoire aux arènes

La collection dirigée par Aurélien Masson aux arènes a démarré avec une valeur sure, très sure même, Dominique Manotti, accompagnée de deux inconnus. Dont Thomas Sand : Un feu dans la plaine.

SandsDans la France d’aujourd’hui, peuplée de gens perdus, écrasés, virés de leur boulot. Dans la France d’aujourd’hui dirigée par un banquier arrogant, dont la cour répète à l’envie les théories libérales avec morgue et suffisance dans tous les media. Dans cette France un jeune homme sans avenir décide de venger sa mère, et tous ceux qui se laissent humilier tous les jours, juste pour avoir le droit de survivre.

J’ai un peu de mal à parler de ce bouquin. Je dis bouquin car je ne suis pas certain de pouvoir le qualifier de roman. Court, sec, il tient plus, de mon point de vue, du réquisitoire et du pamphlet, voire du conte moral (avec sa morale bien particulière) que du roman.

En effet, pas de vrai personnage, tant le jeune homme central n’a pas de nom, pas de passé ou si peu, pas de futur. Une sorte d’archétype, représentant parfaitement toute une génération et tout un pan de la population, mais sans l’incarner. On ne peut pas non plus vraiment parler d’histoire, ou d’intrigue. On a juste une succession de scènes, se déroulant dans des lieux différents, dont on suit la chronologie sans forcément comprendre leur enchainement. Et surtout, une succession réduite au strict minimum, allant d’un moment choc à l’autre, sans aucun liant.

C’est violent et dérangeant, je suis entièrement d’accord avec le constat fait par l’auteur et le personnage, je comprends sa réaction, et ses actions sont logiques. Mais comme je ne trouve rien de romanesque à ce texte, que le constat ne m’apprend malheureusement rien (il peut juste m’aider à me sentir moins seul), je me trouve face à un manifeste, ou pour reprendre ce que je disais plus haut, un réquisitoire.

Or il se trouve que les seuls réquisitoires qui m’enthousiasment vraiment sont ceux de feu le Procureur Desproges Françaises. Donc là, malgré ma sympathie pour ce que raconte l’auteur, je me suis un peu ennuyé.

Thomas Sand / Un feu dans la plaine, Les arènes / Equinox (2018).

PS. Deux moments de cette semaine qui confirment, si c’était nécessaire, le constat de l’auteur :

Un joli petit lien pour ceux qui ont prétendu il y a un an qu’il valait mieux Macron que Fillon.

Et ici, un autre, qui relate comment le banquier est allé écouter un concert des demoiselles de la légion d’Honneur, mais n’a pas daigné rencontrer les voisins, des lycéens, leurs profs et leurs parents, qui doivent affronter des conditions de travail inacceptables et inadmissibles.

Et vous savez quoi ? Ce matin j’ai réussi à écouter jusqu’au bout sans vomir !

Un ranger à Montauban

J’aime bien le mélange des genres, je suis fan de John Connolly, alors je n’allais pas passer à côté d’un roman métis écrit par deux voisins, qui se déroule à deux pas de chez moi. C’est Wazházhe de Hervé Jubert et Benoit Séverac.

SeveracJubertBranle-bas de combat à Laprade, petit village proche de Montauban. Jack Marmont, Ranger de l’Oklahoma, colosse de plus de deux mètres, représentant du conseil des sages des indiens Osages, arrive pour prendre possession d’une petite clairière cédée à son peuple par le village en signe d’amitié entre les peuples occitans et Osages.  Etrange don … lié à la venue, deux siècles auparavant, d’un groupe d’indiens de ce peuple du côté de Montauban.

Les néo-ruraux sont aux anges, les chasseurs du coin furax qu’on refile de la terre à un étranger, à moitié bougnoule, au sens large du terme. Bref, le merdier pour le maire qui espère en finir rapidement.

Sauf que Jack Marmont déclare qu’il ne peut accepter le don en l’état, qu’il doit attendre en signe, et qu’il s’éternise. Sauf aussi qu’une gamine de 10 ans est enlevée, et que les antis y voient, forcément, la patte du bronzé. La situation devient donc tendue, pour le pauvre maire, mais également pour Claire Tourment, chef de la brigade de gendarmerie locale, chargée de l’enquête. Quand en plus un cadavre vieux de plus de 200 ans s’en mêle …

Je ne vais pas vous dire que c’est le polar de l’année. Mais j’ai passé un bon moment de lecture. Autant avertir le lecteur, il faut accepter un mélange de fantastique et de polar. Si on refuse, le temps d’un bouquin, d’imaginer qu’une entité morte depuis un bon moment peut continuer à emmerder les vivants, il vaut mieux passer son chemin.

Mais si ça ne vous dérange pas, allez-y. L’intrigue est bien menée, en évitant le piège qui consisterait à faire avancer la résolution de l’intrigue par des révélations venues d’ailleurs (risque dès qu’on accepte l’intrusion du fantastique). Les personnages sont attachants et bien campés, des plus sympas aux plus cons (et il y en a des deux sortes). Les auteurs évitent le manichéisme et acceptent la complexité. Et j’ai découvert avec beaucoup d’intérêt cette venue, il y a bien longtemps, de trois indiens Osages du côté de Montauban. Ont-ils bien fait de quitter Montauban ? Il vous faudra lire le roman pour le savoir.

Une dernière confidence, qui peut servir aux auteurs qui voudraient que je porte un regard indulgent sur leurs romans : Chaque fois qu’un roman met en scène un FBI (Fucking Big Indian) comme dit Craig Johnson je pense immédiatement à Vol au-dessus d’un nid de coucou et il m’est sympathique. Ça a encore marché ici.

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Hervé Jubert et Benoit Séverac / Wazházhe, Le Passage (2018).