Archives pour la catégorie Polars français

Hannelore Cayre revient, et c’est bon !

Depuis Ground XO, troisième, et pour l’instant dernier épisode des aventures de l’avocat Christophe Leibowitz, je n’avais pas vu passer de nouveau roman d’Hannelore Cayre. Et voilà que parait La daronne, que j’ai dévoré avec toujours autant de plaisir.

CayrePatience Portefeux a eu des parents qui aimaient l’argent, et le gagnaient par des moyens pas forcément légaux. Son père est mort. Ainsi que son mari qui lui aussi aimait le luxe et l’illégalité. Pour survivre, élever ses filles et payer la maison de retraite de sa mère, elle est traductrice assermentée d’arabe en français au service de la justice et de la police.

Jusqu’au jour où, au détour d’une conversation téléphonique, elle s’aperçoit qu’un immense chargement de cannabis se trouve « perdu ». Elle décide alors de le retrouver et de l’écouler pour retrouver sa vie d’avant.

Ceux qui ne connaissent pas encore Hannelore Cayre risquent d’être surpris. Car si elle est avocate et connaît parfaitement les milieux qu’elle décrit (juges, avocats, petits et moyens malfrats, flics, pauvres gens et sales cons), ne vous attendez pas à un polar procédural classique.

Un roman d’Hannelore Cayre c’est avant tout un ton, une écriture et un regard. Et les trois sont sacrément acérés. Pas de politiquement correct, aucun respect des convenances, des bonnes manières et des conventions, mais un immense respect pour la langue française et l’humanité souffrante.

Ca claque comme du Desproges, un pauvre con est un pauvre con, un abruti, quelle que soit sa classe et son origine sociale, un abruti, et les dysfonctionnements et hypocrisies du système et de la société sont étrillés sans pitié.

En VO ça donne ça :

« Philippe, la probité même, un homme intelligent, cultivé et drôle … croyait en Dieu ! C’est que ça me parait tellement invraisemblable qu’on puisse prêter crédit à des niaiseries pareilles. S’il m’avait confié croire en une destinée humaine gouvernée par un plat de nouilles célestes j’aurais trouvé ça moins ridicule. […] Bref, à part considérer la croyance en Dieu comme une forme de dérèglement mental, je ne vois pas … »

Et comme il y en a pour tout le monde dans la distribution :

« Porsche Cayenne aux vitres teintées encerclée d’emballages de fastfood jetés par terre et garée sur une place handicapés, rap et climatisation à fond, les portières ouvertes – gros porcs avec collier de barbe filasse sans moustache, pantacourt, tongs de piscine, tee-shirts Fly Emirates PSG flattant les bourrelets, et pour la touche accessoires chics de l’été : pochette Vuitton balançant sur gros bide et lunettes Tony Montana réfléchissantes.

La totale. Le nouvel orientalisme. »

Vous aimez ? J’adore. Si j’ajoute une vraie empathie, pas larmoyante pour un sou (vous vous en doutez après ces extraits de sa prose) pour ceux qui luttent pour rester dignes, un vrai sens de l’intrigue et du rythme, j’espère que je vous ai convaincus de lire La daronne.

Hannelore Cayre / La daronne Métailié (2017).

Le grand retour du grand Jean-Hugues

Je n’y croyais plus, je suis d’autant plus heureux de l’annoncer : Enfin, après des années de silence, le grand Jean-Hugues Oppel, le seul, l’inimitable est de retour ! C’est dans 19500 dollars la tonne.

OppelFalcon est assassin professionnel (pas tueur à gage, il y tient), a en ligne de mire un ministre au Venezuela. Lucy Chan (alias Lady Lee) de la CIA est en route pour les champs de pétrole du Nigéria. Leonard Parker Chambord, dit Killer Bob, un des meilleurs traders de la place de Londres, est à l’affut de la bonne affaire en se grattant les couilles (c’est pas moi qui le dit, c’est l’auteur). Un mystérieux Mister K. envoie à tout le monde des petites notes explicatives pour démonter les mécanismes d’arnaque des marchés boursiers. Il conclue invariablement ses mails par « Je ne vous ai rien appris ? Tout a été dit. Mais comme personne n’écoute, il faut recommencer. »

Quatre personnages qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, et qui n’ont aucune chance de se rencontrer. A moins que …

Quel plaisir de retrouver le grand Jean-Hugues en pleine forme ! Ecriture incisive, savant et dynamique mélange entre des infos (réelles ou inventées) et l’histoire des personnages, humour … typiquement oppellien (on aime ou pas, moi j’aime), analyse sans pitiés de notre pauvre monde, rythme et énergie, phrases et dialogues qui claquent.

On retrouve tout ce qu’on aime dans French tabloïd ou Réveillez le Président !. Jean-Hugues Oppel est en colère et inquiet, mais au lieu de pondre un pamphlet indigeste (et on peut être très indigeste quand on parle des marchés financiers), il écrit un polar survolté, capable de passer des champs de boue imbibés de pétrole africains aux magouilles des traders londoniens, sans perdre le lecteur, sans l’ennuyer (bien au contraire). Ce faisant il démontre en deux coups de cuillère à pot et trois calembours l’irrationalité et le danger mortel de cette fameuse loi du marché que d’aucuns (beaucoup de d’aucuns) nous présentent comme aussi inéluctable que la loi de la gravitation.

La fin (de l’histoire, pas du livre qui se permet une sorte d’épilogue auquel j’adhère à 100 %) est assez ouverte pour permettre une suite, donc il faut absolument lire celui-ci !

Si vous n’êtes pas encore convaincus, un roman qui s’ouvre sur ce proverbe portugais (réel ou inventé par l’auteur) : « Si les pauvres chiaient de l’or, leurs culs ne leur appartiendraient plus. » et se termine ainsi :

« Quand le dernier arbre aura été abattu

Quand la dernière rivière aura été empoisonnée

Quand le dernier poisson aura été pêché

Alors on saura que l’argent ne se mange pas »

GERONIMO (1829 – 1909) »

Ne peut pas être entièrement mauvais …

Jean-Hugues Oppel / 19500 dollars la tonne La manufacture des livres (2017).

Polar en Guadeloupe

On ne peut pas dire que les polars se déroulant en Guadeloupe soient légion. Ce qui donne au moins une raison de s’intéresser à Elastique nègre de Stéphane Pair.

PairQuelque part dans la mangrove le corps d’une jeune femme blanche est retrouvé. Vegeta, jeune dealer qui a pris, peu à peu, la tête d’un bon réseau local a des rêves de grandeur. Le lieutenant-colonel Gardé, gendarme installé en Guadeloupe depuis maintenant des années voudrait bien trouver qui est la jeune morte, mais se heurte au silence et à l’hostilité de tous. Jimmy, sa grande sœur Gina, le vieil Aimé ont vu des choses. Quel est donc le lien entre tous ces personnages ?

Il m’a manqué quelque chose pour être complètement emballé par ce roman, et c’est bien dommage.

A son crédit on sent que l’auteur sait de quoi il parle, qu’il aime cette terre et ses habitants. Certes le roman est violent, les situations dépeintes très sombres, les plus démunis, les plus faibles, à commencer par les enfants et les femmes, ici comme ailleurs, sont martyrisés. Mais il sait aussi décrire un joli moment, il fait vivre ses personnages et nous les fait comprendre, au travers de leurs voix bien rendues par ce récit aux multiples narrateurs.

Ce qu’il m’a manqué c’est un liant, une tension qui fasse que le lecteur soit impatient de cesser toute activité inutile (comme travailler, se nourrir, s’occuper de sa famille, dormir …) pour retrouver le monde du livre.

Je ne me suis jamais ennuyé, mais certaines pages m’ont semblé artificiellement rattachées au roman, comme si l’auteur avait voulu tout raconter, même ce qu’il n’arrivait pas à faire rentrer dans le cadre de son histoire. Une histoire dont par moment on perd un peu le fil et qui, parfois, ressemble davantage à un recueil de nouvelles qu’à un roman.

C’est d’autant plus dommage que j’ai l’impression que ces défauts auraient pu être gommés, en retravaillant la structure et sans changer l’écriture.

Un premier essai intéressant malgré ses défauts, et donc un auteur à suivre.

Stéphane Pair / Elastique nègre Fleuve noir (2017).

Après le feu, la glace.

Les amateurs de polars ont découvert Thomas Bronnec avec son polar étonnant Les initiés, qui réussissait l’exploit de les intéresser aux intrigues du ministère des finances à Bercy. Il revient avec un nouveau polar politique, En pays conquis.

bronnecJuin 2017. Aux élections présidentielles, la droite d’Hélène Cassard a été éliminée pour quelques voix du second tour qui s’est jouée entre la « gauche » déjà au pouvoir et l’extrême droite, amenant la réélection du président sortant. Mais les législatives qui ont suivi ont changé la donne. Personne n’a la majorité absolue, et la droite qui le plus de sièges choisi alors de s’allier avec le Rassemblement National pour imposer une cohabitation.

Dans l’ombre, François Belmont, nostalgique d’une France qui n’existe plus depuis longtemps, fils de collabo et ancien partisan de l’Algérie française est devenu le conseiller de Cassard, son argentier et, en sous-main, celui de l’extrême droite. Il pousse à un rapprochement entre les deux partis, et à une sortie de l’Europe. Rien ne semble pouvoir lui résister, au grand désespoir de Bercy.

A moins que la mort, quelques semaines auparavant de Christian Dumas, président de la Commission de vérification des comptes de campagne ne vienne enrayer sa mécanique.

Après le feu de Aura Xilonen, la glace de Thomas Bronnec. Après les passions déchainées de Liborio, sa vitalité, ses réactions intempestives et instinctives, son appétit de vie, le monde glacé, quasiment désincarné de gens dont le seul objectif est l’accumulation d’argent et de pouvoir, des gens qui contrôlent toutes leurs paroles et leurs réactions, qui calculent tout, et ne semblent jouir de rien.

En pays conquis prend la suite du roman précédent, et on y retrouve l’incroyable capacité de l’auteur à nous intéresser aux manigances et aux magouilles plutôt techniques (et c’est peu de le dire) de personnes qu’on voit habituellement de très loin, et qu’on considère, de plus en plus, comme tous pourris … Il nous intéresse en créant de vrais personnages, en nous faisant ressentir leur ambition, mais aussi, paradoxalement, la vacuité de leur vie. Il capte notre attention grâce à la mécanique parfaite de son intrigue, créant un suspense aussi irrésistible que celui des meilleurs thrillers.

Le complément parfait, finalement, de romans comme ceux d’Hervé Le Corre ou Aura Xilonen : Thomas Bronnec nous montre les manœuvres de nos élites auto proclamées, Le Corre ou Xilonen nous décrivent les effets directs ou indirects de leurs actes et de leurs décisions sur le commun des mortels.

Et tout ça en lisant des polars. Que demander de plus ?

Thomas Bronnec / En pays conquis Série Noire (2017).

Court et très agréable

Un autre (après Hervé Le Corre), qui trace la route du roman noir classique, à sa façon, c’est Dominique Forma dans Albuquerque.

formaJaimie a un boulot minable à Albuquerque. Gardien de nuit dans un parking. Alors pourquoi donc deux malfrats viennent-ils le descendre à 3 heures du matin ? Jaimie les neutralise, file immédiatement récupérer sa femme Jackie qui ne l’aime plus mais accepte de fuir avec lui en direction de LA.

Une course contre la montre commence.

Une novella nerveuse, qui file à fond dans l’ouest américain, en partie via la célébrissime Route 66. Des paysages mythiques, la route, des tueurs à la poursuite d’un couple, la nuit dans le désert … Que du bon quand c’est bien mené, et ici c’est très bien mené.

Avec un grand sens du tempo (la scène d’ouverture est incroyablement visuelle pour ne pas dire cinématographique), ce qu’il faut d’humour, de distance amusée et respectueuse, de suspens, et de scènes d’action incontournables.

Avec en prime une jolie réflexion sur l’amour et le couple. C’est bref et fort divertissant. Il serait dommage de passer à côté.

Dominique Forma / Albuquerque La Manufacture des livres (2017).

Colin Niel quitte la Guyane

Colin Niel quitte la Guyane pour les hauteurs glaciales des Causses … mais pas seulement. C’est dans Seules les bêtes et sa couverture intrigante.

nielLà-haut, sur le plateau, quelques hommes vivent seuls avec leurs bêtes. Joseph est l’un d’eux. Depuis que sa mère est morte il est seul avec ses brebis. Un tour à la ville de temps en temps, la visite de l’assistante sociale qui tente d’aider les rescapés de l’exode rural, et le plateau, le ciel, et l’hiver qui s’installe.

Un soir une femme disparaît. Elle n’était pas d’ici et vivait dans une somptueuse maison moderne. Son mari est de la région. Il a fait fortune à Paris et est venu étaler son argent sur ses terres d’origine. Evelyne Ducat est partie en randonnée, seule. Le soir sa voiture est toujours au départ du sentier, et elle a disparu. La tempête ? Une mauvaise rencontre ? Une vengeance contre son mari qui n’a pas que des amis dans la région ? Les gendarmes pataugent.

Alice l’assistante sociale, Joseph qui vit là-haut et trois autres voix racontent.

Superbe roman à plus d’un titre. Un roman bien plus riche que ce que le résumé peut laisser supposer.

Oui, il s’agit d’un nouveau roman de ce courant qui semble prendre de l’importance aux US, mais aussi chez nous, le rural noir … Et oui, il y a des liens avec les romans de Franck Bouysse comme Grossir le ciel ou Plateau. Bien entendu la nature y a sa place, une place rude, intimidante. Et oui, cette nature façonne ceux qui vivent sur le plateau. Et oui encore, elle est superbement décrite dans toute sa force, sa beauté et sa cruauté.

Mais il me semble que le sujet principal du roman n’est pas là. Seules les bêtes nous parle de solitude. Et pas seulement de la solitude terrible de Joseph, seul dans sa ferme perdue avec ses bêtes. Il nous parle aussi de la solitude en couple, de la solitude en ville, du manque d’amour, du sentiment de n’être compris ou aimé par personne.

Et là où Colin Niel marque le lecteur, c’est dans sa façon de donner la parole à cinq personnes différentes, à cinq voix différentes, et dans l’adaptation de son écriture à ces cinq voix. Toutes, aussi différentes soient-elles (et je ne dirai pas à quel point elles sont différentes pour ne rien déflorer de l’intrigue), sont parfaitement cohérentes, toutes sonnent juste.

Pour finir, et ce n’est pas un mince plaisir, le lecteur est complètement embarqué dans l’histoire et va de surprise en surprise, en changeant de point de vue.

Une vraie réussite, une grande réussite. A lire absolument.

Colin Niel / Seules les bêtes Rouergue/Noir (2017).

Révolution !

On ne peut pas dire que je ne varie pas mes lectures en ce moment. Après la mélancolie de Jérôme Leroy, le flic borderline très hardboiled de Stuart Neville, je fais la Révolution avec Sébastien Gendron.

gendronGeorges Berchanko et Pandora Guaperal ont un point commun : ils bossent tous les deux dans l’agence Vadim intérim, une boite bien pourrie qui les exploitent jusqu’au trognon. Et cela pourrait continuer. Jusqu’à ce que, sur une erreur toute bête, Georges se retrouve avec une voiture, une liasse de billets et un flingue (après, accessoirement, avoir flingué le client). Et que Pandora soit à deux doigts de se faire lyncher suite à un boulot dégueulasse de plus.

Quand ils se croisent dans un bar, ça fait tilt, et ils décident que ça suffit. Et que leur cas n’est pas unique. Qu’il est temps d’inciter les gens, qui acceptent tout sans jamais ruer dans les brancards. Que le temps de la révolution est venu.

« J’en ai rien à foutre d’être traitée d’extrémistes par des gens qui manipulent l’information pour effrayer tout le monde. Moi, ce que je veux, c’est que les gens se révoltent. Dans ce pays, c’est tout à fait légitime. Des révolutions ici, il y en a eu et elles ont changé le monde. Vous vous souvenez de cette ministre de l’Intérieur qui proposait au Parlement d’envoyer nos experts de la police nationale pour aider Ben Ali à mater la révolution tunisienne ? Une ministre de la V° République, héritière directe d’une démocratie qui s’est construite grâce à un soulèvement populaire plus de deux cent ans auparavant ! Notre classe dirigeante ressemble de plus en plus à celle qu’on a envoyé à la guillotine en 1789. Des gens qui n’ont plus aucun rapport avec le peuple et un peuple qui les traite de pourris et s’éloigne de plus en plus des urnes. Vous trouvez ça normal ? Pas moi. Je trouve ça à vomir. »

Voilà, c’est dit. C’est un peu en vrac, mais c’est dit. C’est dommage que Pandora, au lieu de causer à une journaliste opportuniste ne soit pas tombée sur Spider Jérusalem …

Je ne vous dirai pas que c’est le roman pour vous si vous aimez les romans à l’intrigue millimétrée, où l’on découvre à la toute dernière page que c’est le majordome qui a tué avec le tisonnier dans le salon. Ni si vous voulez découvrir une nouvelle époque ou un nouveau pays avec force détails tous plus exacts les uns que les autres.

Mais si vous en avez votre claque des débats à la con, si vous avez déjà la nausée à l’idée de ce qui nous attend cette année, si la coupe est pleine, si vous avez encore la force de râler, de gueuler de vous indigner. Et si vous voulez le faire sans pleurnicher mais avec une énergie jouissive et communicative, alors oui, ce roman est pour vous.

Ajoutez à cette rage, la description sans pitié mais extrêmement lucide du monde du travail, de l’humour (noir l’humour), une fantaisie débridée et des scènes de bravoure beaucoup plus maîtrisées qu’il n’y paraît et je n’ai plus qu’une chose à dire : Merci monsieur Gendron, ce roman fait un bien fou.

Sébastien Gendron / Révolution Albin Michel (2017).