Archives pour la catégorie Polars français

Le sourire du scorpion

Le sourire du scorpion de Patrice Gain attendait sur ma pile depuis le début de l’année. Je m’y suis plongé, je n’ai pas été convaincu.

GainTom et Luna, jumeaux de 15 ans se préparent à vivre une belle aventure avec leurs parents et leur guide Goran : La descente d’un canyon sauvage en rafting, dans le Monténégro. Mais la virée tourne au drame quand, après avoir été coincés par un orage, dans un rapide, leur embarcation se retourne et leur père disparaît.

De retour sur les Causses où ils vivent dans un camion, la famille va avoir beaucoup de mal à surmonter le drame, d’autant que le doute sur ce qui s’est vraiment passé dans ce canyon commence à envahir Tom et Luna.

Je reconnais qu’il y a de belles pages dans ce roman, mais pour moi tout a mal commencé, et je n’ai jamais accroché.

Tout d’abord, même en faisant confiance à un guide, il faut être vraiment con pour s’engager dans un canyon dont on ne sait rien, sans même avoir une idée de la météo. A partir de là, je me dis qu’ils ont bien cherché ce qui leur arrive.

Ensuite le narrateur Tom ne parle absolument pas, et ne pense pas, comme un ado de 15 ans. C’est censé être sa voix qu’on entend, pas celle d’un écrivain confirmé qui fait des phrases. Du coup je n’ai pas cru une seconde au narrateur, et par ricochet aux autres personnages.

A partir de là, plus grand-chose ne m’a touché, et il ne restait plus que la curiosité du final de l’intrigue, qui n’est pas non plus une grosse surprise. Donc raté pour moi, pas du tout fasciné comme certains de mes collègues.

Patrice Gain / Le sourire du scorpion, Le mot et le reste (2020).

Du rififi à Wall Street

Du rififi à Wall Street, ou comment réviser ses classiques grâce à une vraie fausse traduction de Vlad Eisinger par Antoine Bello.

BelloUn jour à l’automne 2018 Antoine Bello reçoit un mail avec une pièce attachée, et aucun commentaire. Il s’agit d’un roman inachevé de Vlad Eiseinger commençant ainsi : « Il faut me croire. (…) lire les pages qui suivent en doutant de leur sincérité n’aurait aucun sens. . Accordez-moi votre confiance ou passez votre chemin. »

Première mise en abime, mais pas la dernière, car c’est en écrivant un roman de commande sous le pseudo de Tom Capote que Vlad Eisinger s’est plongé dans la mouise …

Première constatation, voilà un roman qui risque de laisser de marbre quelqu’un qui n’a pas une culture polar minimale, surtout polar français et américains du siècle dernier.

Je ne connaissais pas assez l’œuvre de Bello pour connaître le personnage de Eisinger, mais dès le départ ce sont deux autres références qui me sont venues à l’esprit : les « traductions » Vernon Sullivan / Boris Vian de J’irai cracher sur vos tombes, et Arthur Keelt / JB Pouy Le merle. Il y en a sans doute d’autres.

Pour en revenir au rififi, c’est un exercice brillant et on sent que l’auteur s’est beaucoup amusé. A démonter les grosses ficelles des polars burnés avec enquêteur hardboiled, à multiplier les références et les hommages, à utiliser page 200 les grosses ficelles qu’il vient de démonter page 100, à en montrer les incohérences, à copier les anciens … Le tout toujours avec humour et distance.

Du coup le lecteur averti lit le sourire aux lèvres, enchanté par le brio de l’exercice. Avec cependant, pour moi, une limitation, j’ai trouvé la partie centrale un peu longue, le procédé du roman, dans le roman, dans le roman (celui de Tom Capote) tirant un peu trop sur la corde, avant que cela ne redémarre pour un final vraiment drôle.

Ce doit être les effets délétères du confinement, je ne suis pas certain d’avoir été très clair …

Vlad Eisinger et/ou Antoine Bello / Du rififi à Wall Street, Série Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) (vraiment ?) par Antoine Bello.

Joueuse

Je n’avais pas été convaincu par Cabossé de Benoît Philippon, plus convaincu par Mémé Luger, qu’en est-il de Joueuse ? De mieux en mieux.

PhilipponZack et son pote Baloo vivent en arnaquant les pigeons au poker. Comme ils se contentent de peu, ils arrivent à passer sous les radars. Jusqu’à ce qu’ils rencontrent Maxine. Une joueuse redoutable au charme dévastateur, et qui sait parfaitement doucher les ardeurs belliqueuses des mâles qui voient d’un mauvais œil de se faire plumer par une donzelle.

Maxine veut les embarquer dans un très gros coup. Mais pourquoi ? De quel passé veut-elle se venger ? Et qu’est-ce que Zack et Baloo ont à perdre ou à gagner dans cette aventure ?

Ce n’est pas le roman de l’année, mais avec Joueuse, Benoît Philippon se fait, et nous fait plaisir. Bons mots, phrases qui claquent, et scènes de bastons et parties de poker se succèdent. La construction est classique et efficace, avec présentation des protagonistes, confrontation inévitable puis montée de la tension jusqu’à l’affrontement final. Le lecteur de polar et amateur de films noirs est en terrain connu, la révélation finale, bien que prévisible dans les grandes lignes, surprend quand même en partie le lecteur.

Bref, on lit sourire aux lèvres, content de lire un bon polar qui joue habilement des clichés et des ressorts du genre.

Benoît Philippon / Joueuse, Les arènes/Equinox (2020).

Richesse oblige

Avec La daronne, Hannelore Cayre a connu un succès qu’elle méritait depuis son premier roman, tant mieux pour elle. Et tant mieux pour nous ses lecteurs, le succès ne l’a pas attendrie, elle a toujours la dent dure dans Richesse oblige.

CayreAllez savoir comment Blanche de Rigny, qui pourtant n’est vraiment pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche et a même plutôt accumulé les difficultés, se retrouve à assister à un enterrement grand luxe au Trocadéro ? Quel est le rapport avec un jeune homme de bonne famille qui prit fait et cause pour les communards bien des décennies plus tôt ? Et qui sont les enflures qui vont salement morfler entre ces deux événements ? Si vous n’avez pas peur des saveurs acides et fortes, vous le saurez en lisant Richesse oblige (titre génial comme vous le verrez).

Qu’est-ce que je l’aime cette Blanche de Rigny, elle qui fait ce que nous sommes nombreux à rêver de faire. J’ai adoré, mais je ne peux pas trop en dire pour ne pas révéler des parts trop importantes de l’intrigue.

L’écriture d’Hannelore Cayre est toujours aussi précise et saignante, elle appelle un gros enculé, un gros enculé, crache une indignation et une rage qui font plaisir à lire dans un monde qui essaie de prétendre que tout est relatif et qu’il faut toujours comprendre le point de vue de l’autre. Et bien non, quand l’autre est une vraie pourriture, Blanche et Hannelore ne comprennent pas, elles tranchent. C’est jubilatoire, réjouissant, exaltant, ça fait un bien fou.

L’intrigue est bien menée, on sent que des recherches ont été menées sur la partie historique, mais ces recherches ne pèsent jamais et ne ralentissent pas le roman. Cerise sur le gâteau, une postface fort instructive éclaire la colère qui a motivé ce roman, et confirme que ce que d’aucuns appellent une marche vers un futur radieux ressemble furieusement à un retour en arrière.

Le conseil lecture arrive trop tard ou trop tôt, vu qu’il va être difficile d’aller emprunter le bouquin en bibliothèque, ou de flâner dans les rayons de sa librairie préférée, mais mettez-vous le derrière l’oreille, et ressortez-le dès que tout ça se calme, vous ne le regretterez pas. Promis juré.

Hannelore Cayre / Richesse oblige, Métailié (2020).

Donbass

J’ai mis un peu de temps à le récupérer et à le lire, mais c’est fait, et je ne le regrette pas. Ne passez pas à côté de Donbass de Benoît Vitkine, c’est une lecture indispensable.

VitkineAvdïïvka, une petite ville dans le Donbass, sur la ligne de front entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, côté ukrainien. Henrik Kavadze est un ancien soldat d’Afghanistan, devenu un héros le jour où, pendant la courte prise de la ville par les séparatistes, il a refusé de travailler pour eux. Depuis que l’armée ukrainienne a repris la ville, il est devenu le chef de la police locale.

La petite ville minière, secouée quotidiennement par les affrontements d’artillerie survit, grâce à la transformation du charbon et à divers trafics, chacun semblant s’être accoutumé aux bombardements et à la présence des soldats, jusqu’à ce qu’un gamin de 6 ans soit retrouvé en caleçon, cloué au sol par un coup de poignard. C’est la goutte d’eau, la mort inacceptable, pour une population pourtant habituée au malheur, mais également pour les différents magouilleurs qui ont besoin d’une certaine tranquillité pour mener à bien leurs petites affaires. Beaucoup de pression sur les épaules d’Henrik, d’autant que cela va faire remonter des souvenirs qu’il préfère oublier.

Je ne vais pas vous mentir, si vous recherchez une intrigue aux petits oignons, du suspense, du thriller psychologique, ce roman n’est pas pour vous. J’ai une fois entendu une auteur dire que si elle mettait un meurtre au début de son roman, c’est parce qu’elle savait que comme ça elle accrocherait le lecteur qui irait au bout pour savoir qui, quand et pourquoi, et qu’elle pourrait alors se consacrer à ce qui l’intéressait vraiment, à savoir les personnages et l’écriture.

C’est exactement ce qu’il se passe ici. Le meurtre et l’enquête sont là pour parler de cette région martyrisée. Cela aurait pu être ennuyeux et didactique, tant l’auteur nous en apprend sur le Donbass, le passé soviétique, la révolution ukrainienne et la guerre. Mais c’est au contraire passionnant parce que Benoît Vitkine nous livre une sorte d’histoire populaire du Donbass.

C’est à hauteur d’homme, à hauteur d’ouvrier, de mineur, de veuve d’ivrogne, de babouchka solidement plantée soutenant un homme (des hommes) détruits par la poussière de charbon, l’alcool ou la guerre que Benoît Vitkine nous raconte cette histoire populaire. Une histoire incarnée, avec des fantômes d’Afghanistan, des petites frappes qui voient dans la guerre le moyen d’exister, et surtout une population ouvrière, prolétaire, dont plus personne ne veut, une population fière de son travail dans la mine, un travail qui la tue à petit feu, mais fière quand même, avec ses hommes costauds des épaules, et ses femmes fortes dans leurs têtes et leurs corps, fortes pour deux quand le physique des hommes lâche.

On s’attache terriblement à tout ce monde, on souffre avec eux, on ressent leur chaleur, leur humanité, on s’indigne des saloperies, de la corruption, de l’impunité, on est pris aux tripes. Grâce à ces personnages, grâce à leur incarnation, grâce à l’humanité et la tendresse qu’il fait passer, Benoît Vitkine fait oublier le journaliste, fait œuvre de romancier et nous passionne pour le Donbass.

Benoît Vitkine / Donbass, Les arènes/Equinox (2020).

Maître des eaux

J’ai failli ne pas parler de ce bouquin, parce qu’en général, quand je n’aime pas, je ne dis rien. Mais là c’est trop, Maître des eaux de Patrick Coudreau, publié à la Manufacture que j’aime pourtant beaucoup et à qui je suis éternellement reconnaissant d’avoir publié Franck Bouysse n’est pas seulement mauvais, il est également déplaisant, pour ne pas dire nauséabond.

CoudreauIl y a des années les grandes gueules du village avaient, en toute impunité, massacré la famille de Mathias Grewicz, tous brûlés dans leur maison, en même temps que leurs bêtes. Seul le gamin, âgé de 13 ans avait pu s’échapper. Et maintenant il revient se venger, lui l’étranger, le juif, le sorcier, la sale bête. Alors les mêmes vont le traquer dans la nature environnante. Seule une gamine, ado révoltée, Elia, va lui venir en aide.

Je passe rapidement sur ce qui fait que le roman n’est pas bon. Les rebondissements sont totalement incohérents, les scènes de bastons dignes du Club des Cinq, les pourris tellement cons et caricaturaux qu’on ne tremble pas une minute pour les « héros », et n’allez pas vous demander comment on peut brûler vive une famille entière sans qu’il y ait la moindre enquête, ni comment le gamin rescapé a pu vivre des années sans attirer l’attention d’aucune administration. Passons également sur le mystère qui fait atterrir la gamine et sa mère auprès du gros con en chef, ou sur le silence et la vie paisible de tout un village supposé complice de l’atrocité de départ. Passons pour finir sur les incohérences d’un personnage comme l’affreux capable de tuer sans le moindre remord son pote de beuverie de toujours, ou qui supporte pendant des années sans rien dire l’insolence de Elia pour décider d’un coup de l’éliminer. Et des comme ça il y en a tout le long.

S’il n’y avait que ça, j’aurais fermé le livre après quelques pages, et je n’en aurais jamais parlé. Ce qui me met en rogne c’est que sans explication, de façon caricaturale et sans la moindre nuance tous les habitants du village sont de gros cons, ivrognes, fainéants, abrutis, stupides, lâches, racistes, antisémites et méchants. Sans compter les tendances pédophiles suggérées.

Or, comme le disait Ernesto Mallo lors d’une rencontre où je m’étonnais de le voir choisir comme personnage positif un flic travaillant au milieu des pires ordures pendant la dictature militaire de Videla, penser que tous les membres d’une corporation ou d’une groupe social sont forcément des salauds, juste parce qu’ils appartiennent à ce groupe est un raisonnement fasciste. Même chez les flics argentins de l’époque il y avait des mecs bien. Pas beaucoup, mais il y en avait. Souvent premières victimes de leurs collègues. Donc penser et écrire que tous les habitants d’un village sont incultes, racistes, cons et méchants, et que tous sont complices, gendarmes compris, c’est un raisonnement au mieux simpliste. Et aussi nauséabond que le rejet hystérique de l’autre qui est dénoncé par l’auteur.

Quant à le comparer avec Franck Bouysse, comme j’ai pu le voir (désolé Pierre, je suis souvent d’accord avec toi, même si j’ai parfois la dent plus dure, mais là …). Certes ils sont publiés chez le même éditeur et leurs romans se déroulent à la campagne, mais là s’arrêtent malheureusement les points communs. Quand on pense à la finesse d’écriture, à la profondeur des personnages, au respect et à l’humanité avec lesquels ils les peint, qu’ils soient sombres ou lumineux …

Non, lecteur si tu n’as pas encore ouvert Maître des eaux, n’espère vraiment pas y trouver le nouveau Franck Bouysse. Si j’ai un conseil : évite.

Patrick Coudreau / Maître des eaux, La manufacture des livres (2020).

Que tombe le silence

Christophe Guillaumot poursuit ses histoires de flics toulousains avec un quatrième volume : Que tombe le silence.

GuillaumotLa brigade des jeux est en cours de dissolution à Toulouse. Certains sont partis, Jérôme Cussac, dit Six vient de démissionner, ne reste plus que le colosse, Renato Donatelli, le Kanak, qui s’ennuie. Jusqu’à ce que Jérôme soit inculpé pour complicité dans le meurtre d’un dealer. Alors que tout le monde le lâche, il est inimaginable pour le Kanak de ne pas soutenir et aider son ami. Seul, en marge de toute enquête officielle et de toute procédure, il décide de chercher qui l’a piégé et pourquoi. Au risque de se mettre ses collègues et sa hiérarchie à dos.

Après les deux claques précédentes, baisser un peu en intensité ne fait pas de mal. Et je pourrais reprendre presque mot pour mot ce que j’avais écrit pour son précédent roman.

En particulier sur mes petites restrictions quant à l’écriture : « l’auteur ne fait pas assez confiance à son lecteur pour comprendre tout seul ce que pensent les personnages, ou le pourquoi de leurs actions. Cela donne côté un peu sage et explicatif à la narration. » Christophe Guillaumot prend un peu trop le lecteur par la main, comme quand il explique que les flics parlent le lundi du Stade Toulousain, le club de rugby de la ville. Quand on discute ici, on parle du Stade, pas besoin de rajouter toulousain ; le lecteur qui ne connaîtrait pas le Stade (il en existe ?) peut deviner, et celui qui connait n’a pas l’impression qu’on le prend pour une truffe.

C’est un détail qui pourrait être amélioré, à mon humble avis.

Sinon l’intrigue est bien menée, Toulouse est un décor parfaitement utilisé, l’auteur fait preuve d’une belle tendresse pour ses personnages sans tomber dans le sirupeux dégoulinant, et le Kanak prend de l’épaisseur (si je puis dire pour un tel personnage) et nous donne vraiment envie de le retrouver. Ça tombe bien, cette envie a l’air partagée par l’auteur.

Donc un bon divertissement, on attend la suite.

Christophe Guillaumot / Que tombe le silence, Liana Lévi (2020).