Archives pour la catégorie Polars français

Queens gangsta

Karim Madani traverse l’Atlantique pour le Queens des années 80 avec ce Queens Gangsta.

Années 80, dans les cités noires ravagées par les politiques successives de Reagan puis de Bush père, Kenneth « Preme » McGriff, et son neveu, de quelques années plus jeune que lui, Gerald « Prince » Miller montent la Supreme Team, une organisation qui va régner sur le quartier dans le domaine de la vente de crack et de cocaïne. L’argent coule à flot, mais attire les convoitises et l’attention des flics.

Grandeur et décadence d’un gang, ascension et dégringolade de leaders, on est dans l’archi classique du polar. Suivant comment c’est écrit et construit, cela peut être juste une redite, ou un roman original et passionnant. Ici, c’est original et passionnant.

Tout d’abord parce que l’histoire est bien menée, portée par de vrais personnages dont l’auteur ne masque ni les défauts, ni les doutes. Il n’en fait pas des héros, pas de simples victimes, pas de simples salauds non plus. Certes ils sont victimes de la politique américaines des années 80, certes ils tuent et font fortune avec un commerce de mort, mais, comme souvent dans la vraie vie, les choses sont complexes. Et toute cette complexité est bien décrite.

Ensuite parce que même s’il s’attache à quelques destins individuels, Karim Madani élargit son propos et parle du collectif, montre (sans se perdre dans les explications), en quoi ces destins sont forgés par tout en environnement et tout un contexte politique. Et c’est là qu’en plus du pur plaisir de lecture, du plaisir de suivre ces destins particuliers, le lecteur referme le bouquin en se sentant un peu moins ignare. Ce qui est toujours valorisant.

A découvrir donc.

Karim Madani / Queens Gangsta, Rivages/Noir (2022).

Les larmes du Reich

Sur les conseils avisés de blogs, d’amis et de libraires, j’ai tenté Les larmes du Reich de François Médéline, moi qui ne suis pas, a priori, fan de polars historiques. J’ai eu raison.

L’inspecteur Michel expie on ne sait quelle faute. Et c’est pour cela que c’est à vélo qu’en cette année 1951 il va enquêter depuis Lyon jusque dans la Drôme, à la recherche de la petite Juliette, 11 ans, disparue après le meurtre de ses parents dans une ferme isolée. Pas forcément bien accueilli par les gendarmes sur place, il s’aperçoit vite que ce couple était étrange et qu’il y a des secrets bien gardés.

Mais qui n’en a pas en ces années qui suivent la fin de la guerre ? L’inspecteur Michel lui-même n’en a-t-il pas ?

Voilà un roman étrange qui fait se poser tout un tas de questions au fil de la lecture. L’étrangeté, le bizarre s’insinuent petit à petit, de plus en plus fort, et on a l’impression de comprendre de moins en moins ce qu’il se passe, jusqu’à la dernière partie qui va tout éclairer.

Une belle construction qui demande un peu de patience et permet à l’auteur de décrire des faits peu connus, ou du moins que moi je ne connaissais pas. Mais je n’en dirai pas plus, ce serait dévoiler une bonne partie de l’intrigue, et ça ce serait un faute majeure.

Et écrire plus que « lisez-le » serait une autre faute tant toute indication pourrait gâcher le plaisir de la découverte finale.

François Médéline / Les larmes du Reich, 10×18 (2022).

Jeannette et le crocodile

Jeannette et le crocodile : titre intrigant de l’excellent dernier roman de Séverine Chevalier.

C’est l’anniversaire de Jeannette. Aujourd’hui elle a 10 ans et sa maman, Blandine, va l’amener voir Eléonore, le crocodile qui est logé à Vannes depuis qu’il a été trouvé dans les égouts parisiens.  Malheureusement, ce ne sera pas pour aujourd’hui. Blandine a trouvé la bouteille de vodka cachée dans la gouttière hier soir, et elle ne se sent pas bien. Peut-être pour ses onze ans ? Ou douze ? … La vie n’est pas facile dans une petite ville thermale misérable, quand les cures fonctionnent au ralenti et que la seule usine menace de fermer.

Il est frappant de voir comment en peu de pages et en restant au plus près de quelques personnages en apparence « sans histoire », Séverine Chevalier arrive à évoquer autant de thématiques actuelles. Et ce sans jamais perdre l’humanité de ses personnages, et sans donner une impression d’accumulation. Déclassement d’une petite ville qui perd ses emplois, détresse d’une ancienne classe ouvrière en perte de repères, difficultés de la pauvreté ordinaire, harcèlement moral, perte de la biodiversité, alcoolisme … et j’en oublie.

Le roman est d’une telle richesse que cela en donne le tournis. Et le plus fort, c’est que ça donne le tournis après, quand on a refermé le livre. Parce que pendant la lecture on est happé par l’écriture, par l’histoire, par l’émotion, par la tension qui monte insidieusement.

Tout simplement magistral, à ne manquer sous aucun prétexte.

Séverine Chevalier / Jeannette et le crocodile, La manufacture des livres (2022).

Chez Paradis

Si l’on compare à son roman précédent, Fin de siècle, Sébastien Gendron s’est un peu assagi avec Chez Paradis. Un assagissement tout relatif quand même.

Max Dodman est un sale con. Dans son garage du Causse, Chez Paradis, il martyrise son apprenti, insulte sa femme, magouille avec le maire, et de temps en temps il aime bien aller se castagner avec le premier qui lui tombe sous la main. Accessoirement, si ça se présente, il n’hésite pas à tuer. Comme des années plus tôt, quand il était convoyeur de fond, et avait tiré sur un petit jeune en mob qui avait eu le tort de passer à proximité d’un braquage ayant mal tourné.

Mais voilà, le petit jeune n’est pas mort, et des années plus tard Thomas Bonyard débarque Chez Paradis avec la ferme intention de se venger. Le problème, c’est qu’il va peut-être lui falloir faire la queue et prendre un ticket … Vous parlez d’un Paradis.

Jeu de massacre à tous les étages. La collection de sales cons est complète dans ce nouveau roman de Stéphane Gendron. Pas grand monde à sauver à part une ou deux victimes et un pauvre chien qui pourtant n’avais rien demandé à personne. Et pour reprendre le grand Audiard, il n’y a pas que les cons qui osent tout, Gendron aussi. On se dit parfois : « non il ne va pas faire ça ?! » Et bien oui, il le fait.

Ce qui étonne est que tout passe. Question de culot, d’énergie, d’une bonne dose d’humour, et ce sentiment qu’il arrive à faire passer, qu’il s’amuse tellement à écrire tout ça, que ce serait bête que le lecteur ne partage pas sa joie.

Rassurez-vous les cons, les ripoux et les salauds vont en prendre plein les dents, il y a aura certes quelques dommages collatéraux, mais vous allez passer un très bon moment.

Sébastien Gendron / Chez Paradis, Série Noire (2022).

Trente grammes

Cela faisait un moment que j’entendais dire du bien de Gabrielle Massat, et je n’avais pas encore eu le temps de découvrir ses romans. C’est chose faite avec Trente grammes. Belle découverte.

Yannick Gallard, trentenaire, est en train de mourir d’une overdose de doliprane. Overdose non volontaire puisqu’on l’a forcé à avaler les pilules. Mais en fait non, Yannick est sauvé, in extremis, par son amant Phoenix, et va devoir tenter de survivre avec un foie greffé. Inhabituel. Mais tout est inhabituel chez Yannick.

Beau comme un cœur, grand amateur d’art, il travaille pour le plus gros trafiquant, russe d’origine, de Toulouse. Pour lui il découvre des œuvres qui deviennent des investissements ou des moyens de blanchiment pour les truands de la ville. Et il a fait une erreur en vendant un Bacon volé à une grosse trafiquante de drogue. De quoi s’attirer des ennuis. Dernier détail pittoresque, Phoenix, son amant, est le tueur attitré de son boss.

Mais ce n’est pas tout, Yannick a le chic pour se mettre dans des situations inextricables, et y entrainer ceux qui ont la malchance d’être ses proches.

Il est des romans, comme celui-ci, qui vous embarquent dès le premier chapitre. Ici c’est l’humour noir et l’écriture vive qui m’ont accroché dès les premières lignes. Je ne savais pas encore si j’allais lire un roman qui tourne au noir ou une satire souriante, mais je savais que j’irai au bout avec gourmandise. Et je ne me suis pas trompé.

Outre cette écriture vive, une belle description de Toulouse et de ses environs, et un amour de la peinture que Gabrielle Massat fait joliment passer au travers de ses personnages, deux éléments font sortir ce roman du lot et devraient vous inciter à vous pencher sur Trente grammes.

Tout d’abord les personnages, parfaitement construits, et très originaux. Pas de manichéisme, mais la surprise de s’attacher à des individus qui, si l’on regarde objectivement leurs actions, sont tous assez peu recommandables. Voire pire. Mais voilà, ils sont terriblement humains, terriblement cohérents, et on se retrouve à éprouver de l’empathie pour un tueur cinglé, ou pour Yannick que les scrupules n’étouffent pas et pour qui le mot égoïsme semble avoir été créé.

Et puis il y a l’évolution de l’histoire, et le parallèle judicieux entre la dégradation physique de Yannick et le tableau qui se trouve au centre de l’intrigue. Une intrigue qui va peu à peu, sans que l’on s’en rende compte, faire passer le roman de l’humour noir à la noirceur la plus totale. D’une satire grinçante à une histoire d’amour malade et destructeur.

Vraiment une très belle découverte.

Gabrielle Massat / Trente grammes, Le Masque (2021).

Le vestibule des lâches

Contrairement à ce que pourrait laisser croire le nom de l’auteur, Le vestibule des lâches de Manfred Kahn est bien un roman français.

Cela fait deux ans que Victor vit seul, dans un hameau d’une vallée des Alpes. Il gagne sa vie en faisant des analyses économiques et ne descend au village que quand il en a absolument besoin. Un soir en rentrant chez lui il retrouve son chien égorgé dans la cuisine. Et il sait qui l’a tué. C’est Charles, chasseur, maître de la Vallée qui lui fait passer un message. Un message simple à comprendre, personne ne touche à ce qui appartient à Charles dans la Vallée, ses biens, ses chiens, son épouse Josépha.

Mais Victor se moque des règles et des interdits, il a déjà tout perdu une fois, avant de venir se perdre. Il ne reculera pas.

Malgré d’évidentes qualités, je n’ai pas accroché et j’ai même fini par m’ennuyer. Pour deux raisons essentiellement. La première est que j’ai du mal à m’intéresser à une histoire de plus sur un trio amoureux qui tourne mal. Pour que j’arrive à m’y intéresser il aurait fallu que les personnages suscitent des émotions chez moi. Attachement, compassion, rage, mépris … Quelque chose. Et là, je ne marche pas. Ni Victor, ni Josepha ne m’inspirent de compassion, et en ce qui concerne le grand méchant, Charles ne fait pas peur. Donc raté.

Pourtant, il y a là une belle écriture. De très belles descriptions de la montagne, de l’isolement, du silence. Un feu de bois, un matin en montagne, le froid saisissant de l’eau d’un torrent de montagne. Tout cela est bien décrit, on le vit, mais malheureusement pour moi ça n’a pas suffit. A vous de vous faire une idée.

Manfred Kahn / Le vestibule des lâches, Rivages/Noir (2022).

Les loups

J’avais beaucoup aimé Donbass le premier roman de Benoît Vitkine. Il confirme son talent avec le suivant : Les loups.

2012. Olena Hapko, la Chienne ou la Princesse de l’acier, selon qui en parle vient d’être élue Présidente de l’Ukraine. Dans 30 jours à Kiev ce sera son investiture. D’ici là il va falloir résister à la pression des loups, les autres oligarques, ses concurrents ou ses alliés selon les circonstances. Elle a promis d’assainir le pays, de supprimer les passe-droits et la corruption … Autant de promesses auxquelles elle ne croit pas complètement et qui font bien rire ses collègues. Et puis il y a Moscou, jamais très loin à la manœuvre en Ukraine.

Alors résister certes, mais peut-être simplement survivre.

Un roman noir sur l’Ukraine, difficile d’être davantage d’actualité … Et quand en plus c’est un excellent roman noir sur l’Ukraine, il ne reste plus qu’à se précipiter.

Le roman précédent décrivait la réalité du Donbass en se situant au ras de la boue, dans le quotidien de ceux qui subissent. S’il ne les oublie pas dans ce nouvel ouvrage Benoît Vitkine diversifie et alterne les points de vue. On passe des luttes entre oligarques à l’aperçu de la vie d’une ancienne institutrice, des manœuvres de Poutine et de ses services secrets aux difficultés dans une petite ville de province.

On pourrait craindre que ce récit de luttes d’influence et de pouvoir soit désincarné, il n’en est rien. L’auteur soigne toujours autant la construction de ses personnages, et c’est à travers leurs histories qu’il « fait passer » tout ce qu’il sait en tant que journaliste en poste à Moscou. Jamais le côté reportage ne prend le pas sur le romanesque, il est là pour lui donner une consistance, une vraisemblance, et pour rendre encore plus passionnante une histoire déjà prenante en elle-même.

Comme avec Donbass, on se régale à la lecture et on referme le livre un peu moins ignare, à défaut d’être moins bête.

Benoît Vitkine / Les loups, Les arènes/Equinox (2022).

Peter Punk au pays des merveilles

Avec son premier roman Danü Danquigny nous avait amené en Albanie. Retour en France avec Peter Punk au pays des merveilles.

On pourrait penser que Desmund Sasse est maffré. A peine sorti de six mois de prison (on découvrira pourquoi plus tard), il est arrêté par les flics pour complicité de meurtre. Heureusement pour lui, ce qui l’incrimine ce sont des appels d’un inconnu sur son téléphone, téléphone qui se trouvait en possession de la police pendant les appels. De là à conclure que les pandores ne sont pas bien malins …

Mais en plus d’avoir la poisse, Desmund est tout sauf prudent. Donc il va chercher à savoir qui est cet inconnu qui l’a appelé, et plonger tête baissée dans les ennuis. Alors que dehors les forces « de l’ordre », matraquent et gazent les manifestants à tour de bras il va jouer à l’éléphant dans le fameux magasin de porcelaine, à ses risques et périls.

Nous sommes dans une ville imaginaire, qui pourrait bien ressembler à Rennes. Et nous sommes en présence d’un vrai bon polar, à l’ancienne, basé sur une intrigue archi classique (le taulard qui se retrouve dans les ennuis dès qu’il sort). Or l’archi classique, quand c’est bien fait, ça fonctionne très bien. Et ici c’est très bien fait.

Les différents personnages sont intéressants, bien construits, les dialogues sonnent juste, l’intrigue est bien menée. Donc le minimum syndical qui assure un bon moment de lecture est là.

Et on a droit à plus. La description juste et lucide de la situation actuelle, du mépris de plus en plus affiché du pouvoir pour le peuple et ses revendications, du désespoir qui a envahi ceux qui continuent à lutter mais n’espèrent plus rien, du recours systématique à la répression et à la violence d’état.

Un excellent polar dans la grande tradition donc. Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, sauf erreur de lecture de ma part, l’auteur a laissé suffisamment de portes ouvertes (tout en apportant une résolution à l’intrigue principale, n’ayez pas peur), pour que l’on soit en droit d’espérer une suite.

Danü Danquigny / Peter Punk au pays des merveilles, Série Noire (2022).

Nueve quatro

Une jolie découverte pour moi, Nueve quatro de Nicolas Laquerrière.

Ratigny dans le 94. Henri, veuf, comptable à la retraite s’ennuie un peu dans son pavillon. Il boit du coca, entretient son diabète et râle après le monde entier. Brahim, le caïd commence à perdre la boule, mais il ne compte pas pour autant relâcher son emprise sur la ville. Soulaymane aurait voulait être policier, pour traquer les injustices, il se retrouve à aller effrayer des cloches pour récupérer des dettes.

Quand Clara, 17 ans, qui révise les maths toutes les semaines avec Henri ne vient pas et ne donne plus de nouvelles, celui-ci décide de se secouer et de partir à sa recherche. Il va découvrir qu’il ignore presque tout du quartier où il vit.

Un roman qui m’a fait éclater de rire dès les premières pages ne peut être que recommandable. Henri est un râleur de compétition, de mauvaise humeur permanente, mais avec la langue bien pendue :

« – Je vous aurais bien vu flic

Henri ricane. Lui flic ? Aux dernières nouvelles sa mère n’était pas pute, aucune chance qu’il soit flic. Ces fumiers. »

Ce n’est pas le polar de l’année, mais c’est bien pour moi une révélation, et j’ai vraiment beaucoup ri. L’auteur a un vrai sens de la formule, mais pas seulement. Il a aussi une énergie, une vitalité, et une originalité réjouissante quand il décrit les déambulations de son comptable au milieu des barres d’immeuble la nuit.

Tous les personnages sont bien construits, des figurants aux rôles principaux, l’histoire avance à grand pas, la résolution est surprenante, les scènes d’action réussies. Une découverte et un vrai plaisir.

Nicolas Laquerrière / Nueve quatro, Harper Collins (2022).

Les derniers jours des fauves

Avec Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy poursuit la route tracée par Le bloc et L’ange gardien.

On est en France, aujourd’hui, un aujourd’hui un peu différent, mais pas tant que ça. Une épidémie déboussole le monde entier, les canicules se succèdent. Nathalie Séchard, arrive à la fin de son mandat de présidente. Elle a gagné en 2017 à la surprise générale, contre Le Bloc, en lançant Nouvelle Société, un mouvement parti de rien, qui ratisse large, un peu à gauche, beaucoup à droite. Et elle ne compte pas se présenter aux prochaines élections. Resteront deux candidats possibles sortis de son gouvernement. L’écologiste gentil et frustré (par son réel rôle), Guillaume Manerville, ou son ministre de l’intérieur, proche de la droite dure et de l’armée, Patrick Beauséant.

Dans cette France qui crève de chaud et voit les antivax et l’extrême droite rivaliser de provocations, voire d’agressions, des destins vont se croiser. Clio, fille de Guillaume Manerville, normalienne brillante, proche des milieux très à gauche, Lucien Valentin, écrivain en herbe et fauché, avec qui elle est en couple depuis peu, des flics, des politiques, des bas de front du Bloc, et Le Capitaine, mystérieux ange gardien de la famille Manerville.

Les acteurs sont en place, la représentation peut commencer, tous les acteurs n’en verront pas la fin.

Première impression, immédiate, Jérôme Leroy a dû bien s’amuser à construite cette France si proche de la nôtre tout en étant différente. On sent cet amusement, et il est communicatif, donc le lecteur sourit beaucoup. Et prend un vrai pied de lecture immédiate, au premier degré. Un plaisir d’autant plus grand que l’écriture est un vrai régal, vive, enlevée, fluide, elle parait évidente, elle enchante, secoue le lecteur, l’interpelle, le fait sourire, râler, se souvenir … L’auteur manie aussi bien l’ironie que l’émotion, jamais dupe mais toujours au plus près des personnages.

Parlons-en des personnages justement. Ils sont d’une richesse et d’une humanité enthousiasmantes. Sauf quelques très rares exceptions, ils sont tous complexes. On est loin du manichéisme primaire. Même l’abominable Beauséant a des côtés touchants (ce qui ne l’empêche pas d’être une belle ordure). Tous sont les résultats d’une histoire, d’un passé, d’un environnement, tous ont leurs paradoxes, tous ne sont pas sympathiques, loin de là, mais tous sont cohérents et humains.

Et puis il y a la situation décrite, et là encore Jérôme Leroy s’amuse et se fait plaisir à dire, sans discours mais par la force des descriptions et de l’intrigue, ce qu’il pense de notre belle époque. Mépris de la classe politique de NS pour les pauvres ; avidité des plus riches ; stupidité des complotistes ; connerie des chaines d’extrême droite ; manipulation des réseaux sociaux ; et j’en passe …  Ça aussi c’est un grand plaisir de lecture.

Ajoutez quelques pages sensuelles de pure beauté dans les rares moments de calme au milieu de la tempête, et vous aurez compris que c’est un des romans à ne pas manquer en ce début d’année.

Je rajoute une petite photo, pour le faucon crécerelle qui observe les personnages du roman avec hauteur et sans doute une légère stupéfaction.

Jérôme Leroy / Les derniers jours des fauves, La manufacture des livres (2022).