Archives pour la catégorie Polars grands-bretons

La cité des chacals

Les aventures de Makana, le privé d’origine soudanaise réfugié au Caire de Parker Bilal continuent dans La cité des chacals.

BilalÇa commence comme la plus banale des enquêtes de privés, depuis que le genre existe : Makana est embauché par des parents dont le fils, étudiant, ne donne plus de nouvelles depuis trois semaines. Ça continue de façon un peu plus inhabituelle : un tête a été repêchée dans le fleuve. Celle d’un jeune homme, visiblement réfugié soudanais. Pas le genre d’affaire qui va beaucoup mobiliser la police cairote, les réfugiés peuvent mourir par dizaines, tout le monde, ou presque, s’en fiche.

Makana lui se sent une responsabilité. Et bien entendu, les deux affaires seront liées et Makana va déranger des gens très haut placés.

Vous vous en doutez au vu du résumé, ce n’est pas pour l’originalité d’une intrigue trépidante que l’on lit les romans de Parker Bilal en général, et La cité des chacals en particulier. D’autant plus que le lecteur se doute de ce qu’il se trame bien avant les enquêteurs. Mais cela ne veut pas dire que le roman n’est pas digne d’intérêt.

Car si elle n’est pas d’une originalité forme, l’intrigue est bien menée (mieux que dans le premier), et les pages tournent seules. Mais surtout elle est au service de la description de la ville, de ses habitants, de sa vie et de son évolution. On sent le froid humide de l’hiver sur la péniche de Makana, on est secoué au rythme des nids de poule, on apprécie les odeurs et les saveurs, et surtout ici on ressent la violence policière, la situation dramatique des réfugiés, et un frémissement de révolte dans la jeunesse.

Comme en plus on s’attache de plus en plus à Makana et à la petite tribu qui tourne autour de lui, c’est un bon volume, intéressant, qui donne l’impression que Parker Bilal a trouvé sa vitesse de croisière et qui donne très envie de lire la suite.

Parker Bilal / La cité des chacals, (City of jackals, 2016), Série Noire (2020) traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

Les oubliés de Londres

Eva Dolan abandonne son duo de flics pour Les oubliés de Londres. Je ne suis que moyennement convaincu.

DolanSur le toit d’un immeuble promis à la démolition une fête de résistants, qui se battent pour permettre à ceux qui vivent là d’y rester. Une lutte inégale entre ceux qui n’ont pas grand chose et les puissances financières qui veulent « rénover » et réserver Londres à ceux qui ont beaucoup. Au cœur de cette lutte deux femmes : Molly, la soixantaine, photographe engagée, passée par toutes les luttes, et sa protégée Hella, jeune, fille d’un grand flic en révolte contre sa famille.

Alors que la fête s’alcoolise sur la terrasse, Hella paniquée appelle Molly. Dans un appartement, en dessous, un homme l’a agressée, elle s’est défendue, il est tombé, il est mort. Molly décide de ne pas appeler la police qui les a dans le collimateur et d’essayer de cacher le cadavre. Le début d’une lente descente aux enfers.

Voilà un roman qui avait tout pour me plaire, et dans lequel je n’ai pas vraiment plongé. A priori il y avait deux personnages forts, une thématique intéressante avec cette bataille perdue d’avance, et la description de Londres qui chasse, peu à peu, les classes moyennes pour se réserver aux très très hauts revenus.

La thématique et la description de la ville sont là. Mais pour commencer il manque certains personnages, à savoir ceux qui sont chassés, qui ne sont là que sous forme de silhouettes au profit de Molly et Hella. Ce que je trouve un peu dommage, mais ça aurait pu passer.

Ensuite, si Molly est plutôt convaincante et attachante, il en va tout autrement d’Hella. L’auteur fait le choix de suivre Molly aujourd’hui, dans ses réactions après le drame, et de remonter le passé avec Hella pour en découvrir les germes. Ce faisant, elle met certains points en lumière, et en laisse d’autres dans l’ombre. Le problème est qu’elle le fait de façon « malhonnête », gardant systématiquement ce qui pourrait lever le mystère pour la fin, sans se préoccuper de chronologie ou de logique. C’est artificiel, donne au lecteur l’impression qu’on le trompe en faisant semblant de lui montrer le passé, mais un passé choisi pour les besoins du suspens, et surtout cela empêche de comprendre le personnage qui paraît incohérent du début à la toute fin. Du coup, j’ai assez rapidement décroché à tous les chapitres la concernant, c’est à dire un chapitre sur deux et le coup de théâtre final m’a plus agacé que surpris.

C’est ça, essentiellement, qui a alourdi ma lecture, et a fait que j’ai trainé dans la lecture, n’allant jusqu’au bout que pour, quand même, savoir quel était ce grand mystère. Et la fin, sensée être bouleversante, ne m’a pas touché.

A moitié raté donc.

Eva Dolan / Les oubliés de Londres, (This is how it ends, 2018), Liana Levi (2020) traduit de l’anglais par Lise Garond.

L’enfant de février

J’avais aimé le début de la série d’Alan Parks, Janvier noir. J’aime aussi la suite L’enfant de février qui confirme le talent de l’auteur.

ParksAprès l’affaire de Janvier noir, McCoy a eu trois semaines de congé. Il vient à peine de rentrer quand le corps d’un des joueurs vedette du Celtic est retrouvé sur le toit d’un immeuble en construction. Il a été torturé avant d’être abattu. McCoy, son mentor Murray, et le jeune Wattie sont sur l’affaire qui devient très vite sensible quand ils apprennent que le jeune homme était fiancé avec Ellen Scobie, fille de Jake Scobie, le plus gros trafiquant de Glasgow. Et que Connolly, le tueur attitré de Jake était fou amoureux d’Ellen.

Alors que Jake et Ellen, protégés par leur argent et les meilleurs avocats de la ville sont intouchables, McCoy voit son passé le rattraper. Un passé qu’il a en commun avec Stevie Cooper, maquereau, qui a de l’ambition et vise le trône de Scobie.

A ce rythme on n’est pas près de voir le printemps à Glasgow. Il faut dire que le froid, la pluie, voire la neige et le vent vont bien aux histoires très sombres que nous raconte Alan Parks.

On retrouve ici les qualités du premier volume. Personnages très hardboiled et attachants, à commencer par McCoy qui prend de l’épaisseur et dont on découvre un peu plus le passé. Une fois de plus, ce n’est pas la résolution du mystère qui compte ici, le lecteur et les flics savent très vite à qui ils ont affaire, mais la peinture de la ville de Glasgow, et d’une partie de la société écossaise de ces années 70, avec ses pubs, son hypocrisie, la saloperie qui se cache derrière certaines façades très comme il faut, et plus légèrement, le rock en fond sonore, et les rivalités entre supporters des différents clubs de foot.

La série s’installe, belle et sombre, il ne reste plus qu’à attendre le suivant.

Alan Parks / L’enfant de février, (February’s son, 2019), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais par (Ecosse) Olivier Deparis.

Noir comme le jour

J’avais aimé le très noir Dégradation de l’anglais Benjamin Myers, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé ses personnages dans Noir comme le jour.

MyersQuelque part dans le nord de l’Angleterre, l’hiver arrive dans une petite ville coincée dans une vallée noyée sous la pluie. Un soir Tony Garner, l’idiot du village tombe sur le corps de Josephine Jenks, ancienne star locale du X qui, l’âge faisant, tombe peu à peu dans l’oubli. Elle a le visage tailladé, un couteau traine par-là, sans réfléchir Tony le prend, puis s’enfuit par peur des flics.

Il a bien raison, car c’est bien lui qui va devenir le premier suspect quand une seconde femme est agressée. Mais Roddy Mace qui travaille dans le journal local n’y croit pas. Pas plus que James Brindle le flic avec qui il a travaillé un an auparavant et qui se trouve en disgrâce.

Quand la presse à scandale nationale s’en mêle, et qu’une bande d’ivrognes décident de prendre la sécurité des habitants en main les choses s’emballent, et tant pis pour la vérité.

D’emblée il faut dire que ce second roman est beaucoup moins glauque, gore et désespérant que le premier. Et ce malgré une entrée en matière assez sanglante. Et il est assez difficile de parler de ses petits défauts et de ses qualités sans du tout déflorer la résolution de l’intrigue. Une résolution que le lecteur averti entrevoit assez rapidement.

Si je dois avoir une restriction, c’est que pour la crédibilité de l’ensemble de l’histoire, l’auteur en fait à mon gout un peu trop. Trop de victimes qui nuisent à la cohérence finale (ceux qui ont lu me comprendront, les autres doivent lire).

Mais à part ça l’ensemble est très convainquant dans sa description d’une petite ville où habitants en perdition et néo arrivants décalés par rapport à la culture d’origine se côtoient sans se comprendre ni se mélanger. Le fond de l’intrigue est très bien trouvé et décrit fort bien notre époque. Une fois de plus je dois être incompréhensible pour ceux qui n’ont pas lu le livre, mais impossible d’en dire plus …

La description des dégâts de la connerie aggravée par l’alcoolisme est sans pitié, celle de la presse putassière est sanglante, mais l’auteur sait malgré tout brosser des portraits complexes de personnages qui vont au-delà de leurs clichés, et il garde une tendresse pour des journalistes, certes loin du prix Albert Londres, mais qui tentent, envers et contre tout un monde moderne qu’ils comprennent mal de faire leur travail de façon digne.

Ajoutez à cela des personnages secondaires convainquant, une belle scène de bar musical, deux personnages étonnants qui servent de héros et se révèlent attachants malgré tout ce qui pourrait nous les rendre insupportables et au final, malgré quelques restrictions sur le fil narratif, vous obtenez une lecture très recommandable.

Benjamin Myers / Noir comme le jour, (These darkening days, 2017), Seuil/cadre noir (2019) traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Chambre 413

J’ai découvert Joseph Knox lors du dernier Toulouse polars du Sud. Et comme la lecture de son premier roman, Sirènes, m’avait convaincu, j’ai réédité avec le suivant, Chambre 413.

KnoxAidan Waits est donc flic à Manchester. Un flic qui n’a pas vraiment la côte auprès de sa hiérarchie. Pris la main dans le sac de came, il est obligé d’obéir aveuglément à son supérieur. Après avoir été détaché pour une mission d’infiltration dans Sirènes, il revient aux patrouilles de nuit avec l’abominable Sutcliffe, qui hait le monde entier, et plus particulièrement ceux qu’il a sous la main, à savoir Aidan.

Alors qu’une chaleur étouffante écrase la ville, les deux flics découvrent un cadavre dans une chambre d’un grand hôtel désaffecté en attente de vente. Rien ne permet de savoir qui est cet homme qui a rendu ses dents et empreintes digitales non identifiables, et coupés toutes les étiquettes de ses vêtements. Le début d’une enquête qui va tenir Aidan sur le pont jour et nuit, alors que son passé vient le rattraper.

Chambre 413 confirme tout le bien que j’avais pensé de Sirènes. On verra ce que va donner la suite, mais avec ce deuxième roman, je suis impressionné par la capacité de ce jeune auteur à garder une continuité tout en évitant les redites.

Continuité grâce au personnage d’Aidan Waits, toujours fragile et têtu. Un personnage dont il révèle avec un vrai sens du suspense des pans importants de ses traumatismes (le mot est faible) d’enfance. Continuité parce que nous sommes toujours à Manchester, et continuité dans son empathie pour les victimes, pour les plus faibles.

Mais Joseph Knox dans le même temps n’écrit pas le même roman. Il quitte le monde des truands et des trafics de drogue, remplace les errances de nuit par la chaleur étouffante de l’été, nous décrit un Aidan qui, peu à peu, se détache de la drogue (finis les gros trous noirs, les pertes de mémoire et les lendemains atroces) et donne une importance grandissante à l’abominable Sutcliffe qui était à peine présent dans le premier roman.

Du changement dans la continuité, toujours du très beau travail, une intrigue assez étonnante, et l’émotion de ces personnages désespérés. Joseph Knox semble parti pour s’installer dans la continuité des illustres anciens, de Ted Lewis à Robin Cook, et c’est tant mieux.

Joseph Knox / Chambre 413 (The smiling man, 2018), Le masque (2019), traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling

Si je n’ai pas été emballé par Le jardin, il en va tout autrement d’un autre polar se déroulant très à l’est de la vieille Europe, L’attaque du Calcutta-Darjeeling du très britannique Abir Mukherjee.

A Mathematician (?)1919. Plus rien ne retient à Londres le capitaine Wyndham de Scotland Yard. Sa participation à la guerre lui a enlevé toute croyance en quoi que ce soit, et la mort de sa jeune épouse durant l’épidémie de grippe espagnole, alors qu’il se remettait de ses blessures a eu raison de son envie de rester où il est. C’est pourquoi il accepte la proposition d’un de ses anciens chefs de venir le seconder à Calcutta.

Il arrive tout frais, découvrant la chaleur éprouvante, le bruit, les odeurs, l’attitude colonialiste de ses compatriotes et le peuple bengali qui commence à penser à se débarrasser de la domination anglaise, quand il est appelé dans un des quartiers mal famés de la ville. On y a trouvé le cadavre d’un blanc, et pas n’importe lequel, un des hommes de confiance du vice-gouverneur. Egorgé, on lui a enfoncé un message révolutionnaire dans la bouche. Une enquête suivie de près par toute la colonie britannique.

Quand quelques jours plus tard le train Calcutta-Darjeeling est attaqué par des bandits très organisés, et que rien n’y est dérobé, les ennuis du capitaine, et de son aide local, le sergent Banerjee Sat sont décuplés.

Du très classique, très bien fait, le parfait démarrage d’une série que l’on suivra avec plaisir (il y a déjà quatre volumes en anglais). Comme son nom l’indique, l’auteur est d’origine indienne, mais il est né et a vécu en Ecosse. Et il choisit de situer son intrigue à un moment clé : la fin de la première guerre, quelques jours avant que l’armée britannique ne tire sur une foule manifestant pacifiquement dans le nord de l’inde, faisant des centaines de morts et de blessés.

Très classique avec son duo d’enquêteurs, le premier qui porte un regard neuf sur la société, le second qui connait l’autre côté du miroir, et avoue s’être engagé dans la police parce qu’il est certain qu’un jour les anglais partiront, et qu’il faudra alors au pays des policiers formés et expérimentés. Classique dans la forme de l’enquête. Classique avec Wyndham qui tente d’anesthésier sa douleur et ses cauchemars dans l’opium ou le whisky …

Mais classique ne veut dire ni ennuyeux. Et ce premier roman est véritablement passionnant. Parce qu’il crée de véritables personnages que l’on apprend à connaitre petit à petit. Parce qu’il décrit très bien un lieu, une géographie, une société et un moment historique que l’on connait assez mal chez nous. Parce qu’il le fait sans simplifications outrancières. Parce que l’auteur manie très bien un mélange d’ironie légère et de véritable empathie. Et parce que l’intrigue est parfaitement menée.

Un vrai plaisir, un polar comme on les aime, et un auteur dont j’attends déjà avec impatience le nouveau roman.

Si j’avais un seul petit, tout petit bémol, c’est que le personnage de Wyndham me semble avoir parfois des opinions bien modernes pour un anglais arrivant dans une colonie en 1919. Mais je peux me tromper, et ça le rend bien sympathique.

Abir Mukherjee / L’attaque du Calcutta-Darjeeling (A rising man, 2016), Liana Levi (2019), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.

Sirènes

Autre auteur découvert pendant TPS, l’anglais Joseph Knox, et j’ai commencé par le commencement avec Sirènes, son premier roman.

KnoxManchester. Aidan Waits est un jeune policier en pleine chute libre. Relégué au service de nuit, il s’est fait prendre alors qu’il prélevait un sachet de cocaïne saisi pour sa consommation propre. Son supérieur lui met alors un marché en main. C’est soit le renvoi et la prison, soit il infiltre le réseaude trafic de drogue d’un des caïds de la ville, Zain Carver. Un réseau qui s’appuie entre autres sur un groupe de jeunes femmes qui servent de relais avec les gros points de vente.

En parallèle David Rossiter, député, lui demande de l’aider à faire revenir sa fille de 17 ans qui a fugué et qui aurait été vue dans l’entourage de Carver. Une double mission qui risque de précipiter la descente en enfer de Waits.

Un flic en pleine plongée en enfer, des histoires de trafic de drogue, une ville la nuit, la corruption et le monde politique … On est dans du grand classique, mais ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir.

Car si on est dans le classique, c’est le bon, voire le très bon. Joseph Knox, qui au travers de son personnage s’attache particulièrement aux victimes les plus fragiles et fait preuve d’une véritable empathie se situe dans la lignée des romans de Robin Cook ce qui, avouez-le, est une très belle référence. Certes, je ne dis pas que Joseph Knox est le nouveau Robin Cook, il n’y a pas de nouveau Robin Cook. Mais pour moi la filiation est là.

Un personnage principal très fragile, et en même temps capable d’encaisser le pire et de se relever, un décor nouveau (je n’avais pas encore lu de polar se déroulant à Manchester), une véritable puissance d’évocation dans certaines scènes se déroulant dans les bas-fonds de la ville, et la peinture sans concession de la corruption policière et politique, tout pour plaire chez cet héritier de Robin Cook ou Ted Lewis pour situer les influences que j’ai cru déceler chez cet auteur.

Comme l’intrigue, malgré parfois quelques complications peut-être inutiles, est dans l’ensemble bien menée, avec deux ou trois coups de théâtre que je n’avais pas du tout vu venir, et qu’on s’attache énormément à Aidan Waits, je ne peux que conseiller ce premier roman, et je vais de ce pas me procurer le second déjà paru d’une série très prometteuse.

Joseph Knox / Sirènes (Sirens, 2017), Livre de poche/policier (2019), traduit du l’anglais par Jean Esch.