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Maddy de Glasgow

Après Alan Parks chez Rivages, voilà un nouvel auteur écossais, chez Métailié cette fois : Une femme infréquentable de Chris Dolan.

DolanMaddy Shannon est la substitut du procureur de Glasgow. A ce titre, elle prépare les dossiers en vue des procès, à partir des éléments d’enquête fournis par la police. Mais Maddy Shannon, jeune femme au tempérament volcanique, autant dans sa vie privée que dans son boulot, n’a pas toujours la patience d’attendre, surtout si l’affaire concerne des ados abattus et mutilés.

Des ados que personne n’a déclaré disparus, et dont personne ne semble se préoccuper. Alors quitte à se mettre à dos quelques huiles et à remuer la vase jusque dans l’église catholique d’Ecosse, entre deux soirées arrosées Maddy va mener sa propre enquête.

J’aimerais beaucoup dire que j’ai été emballé par ce roman.

Le personnage principal, Maddy, est très attachant, il nous change des flics dépressifs ou borderline. On l’aime tout de suite cette Maddy qui fanfaronne, se débat avec une mère pénible mais qu’elle aime quand même, se rappelle la légende de l’arrivée en Ecosse de son italien de grand-père, patauge en talons sur une scène de crime boueuse, rame à utiliser les nouvelles technologies bonnes pour le jeunes et envoie chier de façon truculente et imagée tous ceux qui entendent lui dicter sa conduite, chefs, famille ou curés de tous bords.

Le fond de l’enquête, autour de ces ados abandonnés, dont le sort est pourtant récupéré, autant par ceux qui veulent durcir les lois et la répression que par ceux qui, hypocritement, prétendent les aider, est intéressant et émouvant.

Alors pourquoi ai-je tant ramé pendant ma lecture ? Cela reste un mystère pour moi. Peut-être la fatigue, le mauvais moment pour attaquer le roman. Peut-être aussi l’auteur a-t-il voulu trop en faire. Trop de fausses pistes, de personnages ou de thématiques qui ne sont là que le temps de quelques pages et détournent l’attention du principal et de la digression la plus intéressante qui raconte l’arrivée de la famille de son Italie natale.

Peut-être un peu tout ça, qui fait que je regrette de ne pas avoir été emballé, que j’attends vos avis, et que, de toute façon, je lirai le prochain, si prochain il y a.

Chris Dolan / Une femme infréquentable (Potter’s field, 2014), Métailié (2018), traduit de l’anglais (Ecosse) par David Fauquemberg.

Un nouvel auteur écossais à suivre

Un nouvel écossais chez Rivages, avec un avis du maître Rankin disant qu’il fait penser à McIlvanney (père) et Ted Lewis. Ça pourrait être écrasant. Et pourtant Alan Parks supporte la comparaison avec son Janvier Noir.

ParksDébut janvier 1973. Dans la gare routière de Glasgow un gamin abat une jeune femme avant de retourner son arme contre lui et de se suicider. McCoy et son jeune adjoint Wattie étaient sur place, la veille un prisonnier avait appelé McCoy pour lui prédire qu’une dénommé Lorna allait être abattue prochainement.

De bouge en bordel McCoy, qui ne peut croire à un meurtre passionnel, commence à remuer la fange. Et les remous vont vite remonter, très haut, vers la famille Dunlop, une des familles les plus riche et ancienne de la ville. Une famille intouchable.

Pour une fois, les références annoncées en quatrième me semblent fort pertinentes.

Oui il y a du McIlvanney chez Alan Parks. Pour une première raison évidente : le roman se passe à Glasgow. Mais pas seulement. Car on retrouve aussi la description d’un milieu populaire, ouvrier, en perte totale de repères, avec des usines qui ferment, un esprit collectif qui disparaît peu à peu avec la disparition progressive des grosses usines du secteur primaire, et là dessus, l’arrivée massive de la drogue qui va enfermer chacun dans son individualisme.

Et oui il y a du Ted Lewis. Avec une police totalement corrompue, par les élites économiques et la pègre ; avec une description du milieu de la prostitution, organisée ou occasionnelle ; et la peinture de l’impunité totale d’une classe dominante insupportable de morgue et de suffisance qui ne sait plus quoi inventer pour ne pas s’ennuyer et peut se permettre d’avilir et de torturer ceux (et surtout celles), qui n’ont que leur corps comme moyen de revenu.

Ajoutez à cela une critique sans pitié de l’église, des personnages magnifiques, un héros dans la plus pure tradition du flic borderline, un flic en permanence au bord du gouffre qui se heurte à l’impossibilité qu’il y a à toucher certaines personnes, et doit dans le même temps survivre à ses traumatismes et aux boulets que le passé a attaché à ses pieds.

C’est terriblement humain, désespérément noir, la misère et le contraste avec l’insolente et insupportable richesse sont balancées à la figure du lecteur comme un énorme baquet de neige sale fondue, directement en provenance des rues gelées de Glasgow en janvier. C’est bon parce que ça fait mal. A lire, et à suivre.

Alan Parks / Janvier Noir (The Luzern photograph, 2015), Rivages/Thriller (2018), traduit de l’anglais (Ecosse) par Olivier Deparis.

Une nouvelle auteur anglaise

Une belle découverte avec ce premier volume de ce qui est déjà une série en Angleterre : Les chemins de la haine d’Eva Dolan.

DolanDans le jardin des Barlow, dans un quartier en perte de vitesse de Peterborough, un abri de jardin brûle au petit matin. Les Barlow n’ont rien vu, rien entendu. Pourtant un homme a brûlé vif dans cet abri qu’il squattait depuis deux semaines. Un homme d’Europe de l’Est, un des nombreux immigrés qui viennent en Angleterre tenter leur chance, et qui se retrouvent exploités, volés, et haïs par toute une partie de la population.

L’enquête est confiée à Zigic et Ferreira, les deux d’origine étrangère, qui travaillent à la section des crimes de haine. Une enquête pas forcément prioritaire pour leur hiérarchie, et qui va mettre en lumière le sort réservé à ceux qui viennent chercher une meilleure vie dans le paradis britannique.

Eva Dolan ne révolutionne pas le genre. Elle s’en sert, de façon très habile, pour décrire une Angleterre boueuse, noire et terrible avec ses migrants, mais aussi avec ses concitoyens de seconde ou troisième génération, et plus généralement avec toute la classe ouvrière. Et nous met une belle claque.

Du côté purement polar, les personnages sont intéressants, humains, pas des superflics, mais un homme et une femme qui souffrent parfois de la xénophobie, qui sont eux aussi victimes de leurs propres préjugés, et qui se heurtent, dans des enquêtes qui n’intéressent pas grand monde, au peu d’intérêt de la population. L’intrigue est prenante, avec ses chausse-trappes et fausses pistes et sa résolution assez surprenante.

Mais c’est surtout ce que révèle l’histoire qui fait la force du roman. Il est de notoriété publique que les entreprises de BTB ne sont pas des organisations philanthropiques, et que si elles emploient souvent des travailleurs plus ou moins au noir, et plus ou moins en situation irrégulière, ce n’est pas pour les aider et leur permettre d’accéder à une meilleure vie.

Mais même un cynique comme moi, convaincu depuis tout petit que le capitalisme est une façon à peine policée de déguiser la loi du plus fort, et accueilli dans son premier boulot par un chef qui m’a appris comment on visse « C’est facile, vers la droite ça serre », ne pouvait pas imaginer l’ampleur de l’horreur. Encore moins dans un pays voisin et riche. Difficile d’imaginer une telle exploitation d’une main-d’œuvre réduite à un quasi esclavage, comme aux « plus beaux jours » du XIX° siècle.

Et à côté de cette situation extrême, le quotidien de la xénophobie ordinaire, d’une classe ouvrière anglaise de souche comme on dit, au chômage, totalement déculturée, perdue, qui trouve en tous ces gens aux noms étranges des responsables facilement identifiables à ses malheurs.

Et qu’on ne vienne pas me dire que, c’est dégueulasse, mais que c’est en Angleterre, que chez nous cela ne se passe pas comme ça ! Un bouquin qui vous révolte, d’autant plus que l’auteur ne se fait aucune illusion et, comme ses flics, sait qu’une fois l’indignation médiatique passée, tout va continuer de la même façon.

A lire donc, en serrant les dents.

J’espère que le bouquin aura le succès qu’il mérite, et qu’il ouvrira la voie à la traduction des suivants.

Eva Dolan / Les chemins de la haine (Long way home, 2014), Liana Levi (2018), traduit de l’anglais par Lisa Garond.

Un bon polar historique

En attendant de me plonger dans les romans de début 2018, j’en ai repêché quelques-uns qui étaient restés enfouis sous la pile. Dont La maison pâle de Luke McCallin.

McCallin1944, Le capitaine Gregor Reinhart est affecté dans les Feldjägerkorps, une unité de police militaire aux pouvoir étendus nouvellement créée, et envoyé à Sarajevo, livrée aux oustachis et cernée par les partisans. Tout en organisant la retraite de l’armée allemande, cet ancien soldat de la première guerre, ex policier berlinois, enquête sur des massacres qui se multiplient dans une ville de plus en plus folle : Des civils, mais également des soldats allemands ont été tués, en marge des combats, certains complètement défigurés.

Son enquête va déranger beaucoup de monde.

La maison pâle est un bon polar historique, solide et bien mené. Gregor Reinhart est un personnage attachant, même si j’aurais sans doute gagné à lire le premier volume de ses aventures auquel il est fait plusieurs fois allusion. On peut commencer avec ce roman, mais j’ai eu l’impression de perdre un peu de la compréhension du personnage et de ce qui l’anime. Les seconds rôles ne sont pas sacrifiés, oustachis, partisans, nazis convaincus, soldats allemands corrompus, ou simple trouffions pris dans un engrenage qu’ils ne savent comment combattre. Ils ont une vraie identité et ne sont jamais réduits à des caricatures.

L’intrigue est bien menée, même si je trouve qu’elle aurait sans doute gagné à être élaguée. Je me suis perdu parfois, et je n’ai pas réussi à voir si la complexité de l’histoire, et la multiplicité des personnages étaient vraiment indispensables pour rendre compte de la complexité d’un lieu et d’une époque, ou s’ils auraient pu être simplifiés sans nuire au propos.

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est la peinture d’un moment historique avec lequel le lecteur français n’est guère familier : la fin de l’occupation de Sarajevo par l’armée allemande et ses alliés oustachis, au moment où ces derniers sentent que leur fin est proche. La violence et la folie de ce moment sont très bien rendus. La rage désespérée des alliés d’un nazisme qui s’écroule est palpable, le martyre (un de plus) d’une ville, Sarajevo est terrible. Une période d’autant plus intéressante qu’elle annonce les drames à venir, des décennies plus tard.

En résumé si l’on n’a pas là un chef d’œuvre, c’est un roman historique solide, qui tient ses promesses, et donne envie de découvrir le roman précédent, et de suivre les prochains.

Luke McCallin / La maison pâle (The pale house, 2014), Folio/Policier (2017), traduit de l’anglais par Nicolas Zeimet.

Un peu de frais ?

Merci à Kim qui m’a mis ce bouquin entre les mains. Un gros bac d’eau glacée en pleine chaleur : Dans les eaux du grand nord de Ian McGuire.

McGuirrePatrick Sumner, ancien médecin de l’armée des Indes s’embarque, pour des raisons assez obscures, sur un des derniers baleiniers en activité. Le Volonteer, du capitaine Brownlee, et son équipage de rudes, voire de brutes est en route pour le grand nord, à la poursuite des baleines, de plus en plus rares, qui y vivent. Mais Brownlee et son armateur Baxter ont d’autres buts que la chasse, et à bord se trouve Henry Drax, un harponneur violent en tordu. Dans l’enfer du grand nord, Sumner va devoir faire plus que réparer quelques coupures.

Un bon roman d’aventure, avec des monstres (et pas seulement dans l’eau), des conditions climatiques extrêmes, un personnage hanté par ce qu’il a vu et vécu en Indes, des hommes livrés aux éléments et à leur cupidité.

Une nature hors normes, des hommes aussi rudes que ce qui les entoure, des mystères à découvrir, une chasse mythique depuis le grand Melville et un adversaire effrayant. Tous les ingrédients sont rassemblés pour prendre un grand souffle glacé dans la figure.

Comme l’auteur sait manier tous ces éléments, qu’il n’est jamais dépassé par son sujet mais au contraire le maîtrise parfaitement, le lecteur est embarqué, emporté par le souffle épique et la violence aveugle, secoué par les conditions extrêmes. Et il se fait sacrément remuer.

A lire par forte chaleur, ou l’hiver près, tout près d’un grand feu.

Ian McGuire / Dans les eaux du grand nord (The North water, 2016), 10×18 (2017), traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Le retour des tocards

Les lions sont morts, où l’on retrouve les tocards imaginés par l’anglais Mick Herron.

HerronSouvenez-vous de La maison des tocards. Là où le MI5 parque ceux qui ont raté, où ceux qui sont tombés en disgrâce, qui ne plaisent pas au pouvoir en place. Toujours sous la houlette de l’infect Jackson Lamb. Seuls les tocards s’intéressent à ce qui ressemble à un fait divers : la mort par crise cardiaque, dans un bus, de Dickie Bowe, minable, alcoolique, au bout du rouleau.

Mais Jackson se souvient de l’époque où, comme lui, Dickie Bowe arpentait les rue de Berlin. Un espion, de seconde, voire troisième catégorie, mais un espion. Alors que faisait-il dans ce bus, sans portefeuille, sans argent, lui qui ne quittait plus jamais Londres. Quand il met la main sur son téléphone, Lamb tombe sur un message qui fait remonter, immédiatement, les grands jours de la guerre froide. Mais quel sens aurait de nos jours une opération d’agents russes à la mode KGB des années 70 ?

Une fois de plus, on vérifie que les britanniques sont les rois du roman d’espionnage. Même quand leurs personnages sont, comme ici, les recalés, ceux dont le MI5 ne veut plus, pour de bonnes, ou de mauvaises raisons.

Premier plaisir de ce roman, et non des moindres, on se fait complètement embarquer dans cette histoire pleine d’ombres, de pièges et de faux-semblants. L’auteur est un malin, qui nous laisse nous dépêtrer de cette mélasse, alors que l’insupportable Jackson Lamb a souvent quelques longueurs d’avance sur nous. Et c’est normal, après tout lui a une vie d’expérience de manipulations, alors que nous ne sommes que de gentils naïfs. Un grand plaisir de lecture donc.

On retrouve un humour très british, capable de passer du plus fin au plus trivial (tient tient, comme le O’Malley qui m’a lui aussi enchanté dernièrement), et des personnages qui ont de la chair et que l’on se prend à aimer ou détester, quitte à changer d’avis quelques pages plus loin tant ils sont complexes et changeant, comme de vraies personnes (et ça nous change des monolithes ordinaires de la production tout venant). Le plaisir en est décuplé.

Cerise sur le gâteau, l’auteur glisse quelques réflexions, sans en avoir l’air, sur la puissance incontrôlée de la City et le pouvoir du fric. A lire donc, en espérant que ce n’est que le début d’une longue série.

Mick Herron / Les lions sont morts (Dead lions, 2013), Actes Sud/Actes Noirs (2017), traduit de l’anglais par Samuel Sfez.

Sonchaï retrouve son père ?

Revoilà John Burdett et son inspecteur Sonchaï Jitpleecheep de Bangkok. Ils reviennent dans Le joker.

BurdettPour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, Sonchaï Jitpleecheep est flic dans le 8° district de Bangkok, sous la direction du colonel Vikorn, véritable chef mafieux. Sonchaï est bouddhiste, incorruptible (c’est LE flic incorruptible du commissariat, voire de la ville), fils d’une ancienne prostituée aujourd’hui propriétaire d’un bordel spécialisé dans le retraité argenté (bordel dans lequel il a des parts), et sa copine est elle aussi une ancienne prostituée, reconvertie dans la sociologie des mouvements féministes. Voilà pour les présentations.

Un matin en arrivant au commissariat, Sonchaï apprend qu’un meurtre a été commis à deux pas. Il se rend sur place et trouve le cadavre d’une jeune fille, qui semble avoir été décapitée … à mains nues. Sur le mur, deux lignes en lettres de sang laissent entendre que l’assassin connaît le père de l’inspecteur. Quelques jours plus tard Sonchaï assiste à deux meurtres étranges et s’aperçoit que la CIA et les services secrets chinois trempent dans l’affaire. Une affaire qui prend racine des années plus tôt, au plus fort de la guerre froide.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas mon Sonchaï Jitpleecheep préféré. J’ai eu du mal à croire à son histoire, et si la thématique qu’il développe (et que je ne dévoilerai pas ici pour vous laisser la surprise) est assez classique en SF, la présenter comme une réalité d’aujourd’hui, et même d’hier ne m’a pas convaincu. Donc je reste dubitatif quant aux ressorts de l’intrigue.

Ceci dit, ce qui m’a rendu fan de la série, ce ne sont pas les intrigues des différents romans, mais l’écriture de John Burdett, qui réussit, comme son personnage, un extraordinaire métissage entre le flegme britannique, et le regard amusé (et fort critique) des habitants de Bangkok sur les touristes.

Et cette écriture est toujours là. La description de la ville et de ses habitants est superbe et enthousiasmante, les réflexions de Sonchaï toujours amusantes, les charges (légères grâce à l’écriture !) de l’auteur contre le fric roi, la morgue et la violence des puissants, et les dérives du monde moderne toujours fort judicieuses.

Donc même si l’intrigue ne m’a pas convaincu, j’ai passé un excellent moment, et j’en redemande.

John Burdett / Le joker (The Bangkok asset, 2015), Presses de ma cité/Sang d’encre (2017), traduit de l’anglais par Thierry Piélat.