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Sonchaï retrouve son père ?

Revoilà John Burdett et son inspecteur Sonchaï Jitpleecheep de Bangkok. Ils reviennent dans Le joker.

BurdettPour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, Sonchaï Jitpleecheep est flic dans le 8° district de Bangkok, sous la direction du colonel Vikorn, véritable chef mafieux. Sonchaï est bouddhiste, incorruptible (c’est LE flic incorruptible du commissariat, voire de la ville), fils d’une ancienne prostituée aujourd’hui propriétaire d’un bordel spécialisé dans le retraité argenté (bordel dans lequel il a des parts), et sa copine est elle aussi une ancienne prostituée, reconvertie dans la sociologie des mouvements féministes. Voilà pour les présentations.

Un matin en arrivant au commissariat, Sonchaï apprend qu’un meurtre a été commis à deux pas. Il se rend sur place et trouve le cadavre d’une jeune fille, qui semble avoir été décapitée … à mains nues. Sur le mur, deux lignes en lettres de sang laissent entendre que l’assassin connaît le père de l’inspecteur. Quelques jours plus tard Sonchaï assiste à deux meurtres étranges et s’aperçoit que la CIA et les services secrets chinois trempent dans l’affaire. Une affaire qui prend racine des années plus tôt, au plus fort de la guerre froide.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas mon Sonchaï Jitpleecheep préféré. J’ai eu du mal à croire à son histoire, et si la thématique qu’il développe (et que je ne dévoilerai pas ici pour vous laisser la surprise) est assez classique en SF, la présenter comme une réalité d’aujourd’hui, et même d’hier ne m’a pas convaincu. Donc je reste dubitatif quant aux ressorts de l’intrigue.

Ceci dit, ce qui m’a rendu fan de la série, ce ne sont pas les intrigues des différents romans, mais l’écriture de John Burdett, qui réussit, comme son personnage, un extraordinaire métissage entre le flegme britannique, et le regard amusé (et fort critique) des habitants de Bangkok sur les touristes.

Et cette écriture est toujours là. La description de la ville et de ses habitants est superbe et enthousiasmante, les réflexions de Sonchaï toujours amusantes, les charges (légères grâce à l’écriture !) de l’auteur contre le fric roi, la morgue et la violence des puissants, et les dérives du monde moderne toujours fort judicieuses.

Donc même si l’intrigue ne m’a pas convaincu, j’ai passé un excellent moment, et j’en redemande.

John Burdett / Le joker (The Bangkok asset, 2015), Presses de ma cité/Sang d’encre (2017), traduit de l’anglais par Thierry Piélat.

Gordon Ferris et la filière nazi

La filière écossaise est déjà le troisième volet des enquêtes de Douglas Brodie, l’ex flic de Glasgow, de retour dans sa ville après la seconde guerre mondiale. Et c’est toujours aussi bien, toujours sous la plume de Gordon Ferris.

ferrisDans une ville de Glasgow encore très marquée par la guerre, le terrible hiver 1947 fait des ravages. Douglas Brodie, ex flic, ex soldat qui a participé aux premiers procès contre les nazis et travaille maintenant comme journaliste spécialisé dans les faits divers est contacté par son ami Isaac au nom de la communauté juive de la ville : une série de cambriolages a eu lieu, pendant les offices à la synagogue.

Il accepte de prêter main forte à son ami et de devenir, un temps, détective privé. Il ne se doute pas qu’il vient de mettre les pieds dans une affaire qui va l’amener à affronter ses pires cauchemars : la libération des camps et les interrogatoires des tortionnaires nazis.

Ce troisième volume tranche un peu avec les deux précédents.

Si l’on retrouve bien le personnage très attachant de Douglas Brodie, ainsi que les rues (ici complètement gelées) de Glasgow, ce n’est plus la vie de la ville, ses relations sociales, et l’ambiance d’un journal qui dominent. L’intrigue devient plus internationale et prend un certain recul pour s’approcher des manœuvres des services secrets, revenir sur les horreurs de la guerre, et décrire la guerre froide naissante, mais également les effets, jusqu’en Ecosse, de la naissance de l’état d’Israël.

Un recul qui n’empêche pas l’auteur de rester au ras des rues enneigées et très proches de ses personnages. Un excellent troisième épisode, qui échange, pour une fois, la description implacable d’une société écossaise très stratifiée, pour celle, non moins implacable, des magouilles pas vraiment morales des vainqueurs au nom de la « raison d’état ».

Gordon Ferris / La filière écossaise (Pilgrim soul, 2013), Seuil/Policier (2017), traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas.

J’adore John Rebus

John Rebus est increvable, inoxydable. C’est aussi une tête de lard. Et c’est pour ça que je l’aime et que je suis enchanté de le retrouver : Comme des loups affamés de Ian Rankin.

rankinJohn est à la retraite. Et il s’ennuie ferme. Heureusement (si l’on peut dire), Big Ger Cafferty, l’ancien boss de la pègre d’Edimbourg contre qui il a bataillé pendant toute sa carrière est pris pour cible par un tireur maladroit. Et bien entendu il ne veut pas dire un mot à Siobhan Clarke. Celle-ci n’a d’autre solution que d’appeler John en renfort, et de le faire accepter comme consultant.

Dans le même temps Malcom Fox a rejoint une équipe venue de Glasgow pour surveiller deux truands, père et fils, les Stark, qui seraient à Edimbourg à la recherche d’un ancien employé et du magot qu’il a volé.

Darryl Christie, le nouveau caïd de la ville, Cafferty, et les Stark, cela fait beaucoup de monde sur le même gâteau. Quand en plus un ancien juge se fait assassiner, et qu’on retrouve chez lui le même mot de menace que chez Big Ger, on imagine bien qu’Edimbourg va vivre des jours agités. Ce qui n’est pas forcément pour déplaire à John.

Mais pourquoi donc aime-t-on tant les aventures de John Rebus ? Parce que si l’on fait la liste des qualités de ses romans, on pourrait croire que des comme ça, il y en a des tas :

Des personnages attachants, avec un héros tête de lard, râleur, qui ne lâche rien devant personne, sait être très désagréable, picole, fume, est plein de contradictions et sait faire preuve d’empathie. Ce n’est quand même pas le seul dans le polar !

La ville personnage à part entière du roman (là aussi, pas original !)

L’intrigue (toujours très bien troussée) et derrière le tableau des changements d’une société, avec un mise en lumière plus particulière sur ses disfonctionnements et la souffrance des plus faibles (toujours pas original dans le polar).

Alors pourquoi ? Mystère.

Les aventures de John Rebus, on les attend comme celles de Salvo Montalbano ou de Mario Conde. Comme le retour d’un ami sur lequel on sait qu’on peut compter, avec qui on va refaire le monde autour d’un verre. Il est fort Ian Rankin, quand il a vu que Malcom Fox tout seul ne faisait pas l’affaire, il a réussi à monter un groupe, avec John en vedette, accompagné de Siobhan, Malcom et même Cafferty !

Et on se régale chaque fois davantage. Ca doit être ça le talent.

Ian Rankin / Comme des loups affamés (even dogs in the wild, 2015), Le Masque (2016), traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski.

Un classique à découvrir

Les temps sont durs, pas le temps de lire, pas le temps d’écrire … J’ai quand même profité de ces temps troublés pour lire un grand classique, dont j’entendais parler depuis longtemps et que je n’avais jamais lu : Chacal de Frederick Forsyth.

Forsyth1963, l’OAS rate la tentative du Petit-Clamart d’assassiner De Gaulle. Bastien-Thiry est exécuté, le nouveau chef de l’OAS décide, tout seul ou presque, de faire une dernière tentative pour se débarrasser du Président : faire appel à un tueur à gage étranger, inconnu des services secrets français qui ont complètement noyauté l’organisation. Il font appel à un anglais qui se fait appeler Le Chacal.

Quelques temps plus tard, les services secrets ont vents de ce qui s etrame. Ils décident de confier l’enquête au commissaire Lebel qui aura les pleins pouvoirs, mais doit garder le secret le plus complet sur ce qui se trame. Entre Lebel et le Chacal la course contre la montre est lancée.

Voilà le roman parfait pour ces temps où j’avais peu de temps à consacrer à la lecture : la trame est d’une efficacité redoutable, on est immédiatement accroché, et même si on connaît forcément la fin (car on n’est pas ici dans une uchronie), on ne peut s’empêcher d’être pris par le suspense impressionnant.

La maîtrise du rythme aussi est impeccable avec une mise en place qui prend son temps et tout en restant tendue et une accélération continue jusqu’au sprint final.

Que du plaisir, avec une très bonne reconstitution du contexte historique. Un classique que je suis enchanté d’avoir enfin découvert.

Frederick Forsyth / Chacal (The day of the jackal, 1971), Folio/Policier (2016), traduit de l’anglais par Henri Robillot.

 

Iain Levison très leonardien

Je continue avec mes vieilleries géniales, avec un roman de Iain Levison que j’avais laissé passer et que j’ai acheté à l’occasion de sa venue à Toulouse : Une canaille et demie.

A Mathematician (?)Dixon est un récidiviste, braqueur de banques. Un braqueur beaucoup plus intelligent que la moyenne qui va tirer son épingle du jeu lors d’une attaque menée avec des bars cassés. Elias est un jeune homme très content de lui, professeur d’histoire persuadé qu’il a une brillante carrière devant lui, et non moins persuadé que c’est en faisant parler de lui, et pas en travaillant qu’il va l’atteindre.

Dixon et Elias vont se retrouver face à face, quand Dixon, blessé et armé, se réfugie chez Elias. Pas le début d’une grande amitié, mais un minimum de confiance est nécessaire. Mais quelle confiance avoir dans un pays où seul l’argent et la réussite individuelle sont glorifiés ?

Autant commencer tout de suite par le compliment qui m’est venu à ‘esprit en lisant ce roman : l’écriture m’a fait penser à Elmore Leonard. Et quand je dis compliment, c’est chez moi un immense compliment tant j’admire cet auteur qui donne à tous l’impression qu’écrire une histoire fluide et des dialogues qui sonnent juste est d’une évidente simplicité !

Bref, Dixon est un vrai héros leonardien, cool, intelligent, fin, rapide. Elias est extraordinaire de lâcheté, d’égoïsme, de veulerie et d’individualisme aveugle. Les dialogues claquent, l’histoire se déroule sans heurts mais avec des surprises vers une conclusion … que je vous laisse découvrir.

Un vrai bijou avec la Levison’s touch, une touche acide quand il parle de se qui se passe dans le monde du travail, comme ceci, à propos de Denise, une agent du FBI a qui les promotions sont refusées pour être accordées à des collègues :

« De fait, la seule qualification qui leur avait valu le poste était celle de toujours : un pénis« ,

Ou celle-ci à propos de l’exploitation du travail des taulards :

« Travel International était bien décidé à offrir une deuxième chance aux indésirables d’Amérique, surtout s’ils travaillaient pour quarante cents de l’heure. »

J’ai lu d’une traite, le sourire aux lèvres, un vrai bijou.

Iain Levison / Une canaille et demie (Tiburn), Liana Levi (2006), traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.

Le retour de Douglas Brodie

Après La cabane des pendus, revoilà Gordon Ferris et son personnage, Douglas Brodie, ancien flic de Glasgow devenu journaliste dans Les justiciers de Glasgow.

FerrisDouglas Brodie se remet difficilement de sa participation à la guerre en général, de ce qu’il a vu dans les camps de concentration en particulier. Après des mois de descente aux enfers, il a refait surface et est aujourd’hui reporter à l’essai à la Gazette de Glasgow. Avec son mentor il est chargé de suivre les faits divers.

Deux affaires viennent les occuper à temps plein : Un conseiller municipal a été assassiné de façon particulièrement horrible. Il s’avère qu’il était en charge, avec d’autres, des grands projets de reconstruction de la ville. En même temps un groupe qui s’est baptisé « les marshals de Glasgow » s’en prend à ceux qui ont échappé à la justice et les punit de façon particulièrement douloureuse.

Dans une ville où la classe dominante est toujours aussi arrogante, la police corrompue, et où les pauvres vivent toujours aussi mal, une telle initiative a plutôt les faveurs du public. Douglas Brodie va se retrouver, une fois de plus, pris dans un tourbillon de violence.

J’avais beaucoup aimé La cabane des pendus, j’ai beaucoup aimé ces justiciers de Glasgow. Très belle description d’une ville où la misère la plus crasse côtoie une richesse et une arrogance insupportables. Beaux portraits d’êtres fracassés par la guerre, par l’horreur de ce qu’ils ont vu, par la culpabilité qu’ils peuvent ressentir, tout en ne cachant pas l’exaltation qu’il peut y avoir, aussi, à faire la guerre justement. Intéressant de voir que, comme Martyn Waites dans La chambre blanche, Gordon Ferris a choisi de parler de cette époque où, sous prétexte d’améliorer l’habitat des plus pauvres, les plus riches ont corrompu, magouillé, acheté les politiques, pour finir encore plus riches, et remplacer les taudis d’hier par des ensembles qui deviendront les taudis d’aujourd’hui. Nous avons la version anglaise la version écossaise … N’y aurait-il pas eu de corruption chez nous ?

L’atmosphère du journal, entre pression du pouvoir, de la police et des riches, et envie de sortir le scoop, quoi qu’il arrive ; entre nécessité de vérifier et nécessité d’aller vite pour griller les concurrents ; la fièvre du bouclage, les tiraillements entre racolage et envie de faire une « belle » presse … Tout cela est rendu palpable tout au long du roman.

Et puis, il est bien ce Douglas, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer avec ses doutes, ses rages, ses préjugés, ses cauchemars, ses fidélités, ses affaires de cœur, ses relations avec sa mère … Un personnage que je serai très heureux de retrouver dans un prochain épisode.

Gordon Ferris / Les justiciers de Glasgow (Bitter water, 2012), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas.

Un très bel hommage à Kipling

Je continue les découvertes avec un auteur à côté duquel j’étais complètement passé. Une chronique de Yan m’a convaincu d’essayer Le grand jeu de Percy Kemp.

KempDes terroristes aidés par l’inaction complice des services secrets britanniques ont jeté le monde dans le chaos. En faisant exploser une charge nucléaire dans un immense volcan aux US ils ont couvert le monde d’une nuage de cendres qui a tout bouleversé. Après un hiver de plus d’une année, tout le nord de la planète meurt de faim, la civilisation basée sur l’électricité s’est effondrée et le Brésil et l’Australie, beaucoup plus épargnés, sont en train de devenir les nouvelles grandes puissances.

C’est dans ces conditions qu’Harry Boone, ex espion de sa gracieuse majesté réfugié à Sydney est remis en service par son ancien chef qui lutte pour conserver la suprématie anglo-australienne face au Brésil, à la Chine qui lutte de toute ses forces, et même face aux US. Il s’agit de retrouver l’inventeur d’un procédé génial permettant de synthétiser quasiment sans énergie des protéines à partir d’algues. Celui qui lui mettra la main dessus tiendra l’avenir de l’humanité. Les chinois et les américains sont déjà sur sa piste, en Inde.

En Inde justement, Mick, douze ans, est un des rares rescapés après l’attaque d’Auroville, une utopie construite avant la catastrophe dans le sud du pays par des gens venus du monde entier. Une utopie qui arrivait à survivre, et a attiré la convoitise de pirates qui l’ont rasée. Après quelques centaines de kilomètres à travers le sud du pays, Mick dont les parents ont été tués dans l’attaque d’Auroville arrive à Cochin, où Boone doit débarquer. Les voilà partis pour « le grand jeu ».

Deux choses m’ont frappé à la lecture de cet excellent roman. La première c’est la référence, évidente, à Kim de Kipling. Référence qui vient à l’esprit dès la lecture du résumé, et qui est assumée de façon ouverte par les personnages du roman qui s’y réfèrent souvent. La seconde, c’est quand j’ai cherché partout le titre original et le traducteur, tant j’étais persuadé que seul un anglais pouvait écrire un roman d’espionnage d’une telle qualité. Il est bien britannique (ouf !), mais il écrit en français.

Je découvre donc, enfin, Percy Kemp avec ce roman, et je suivrai attentivement les suivants ; je me suis régalé. Tout pour plaire. Ce très bel hommage à Kipling qui avait enchanté ma jeunesse est un roman riche et passionnant : roman d’aventure, roman d’espionnage, roman d’initiation, dystopie qui permet à l’auteur d’explorer les relations internationales dans un cadre où les rapports de forces auraient changé  …

Les personnages sont attachants, l’auteur raconte, décrit, sans porter de jugement marqué (au lecteur de se faire son opinion), les coups de théâtre ne manquent pas, et l’auteur sait parfaitement alterner les passages de pure aventure et les analyses géopolitiques sans que cela ne ralentisse jamais le récit.

Un vrai plaisir, original et intelligent. Bonne nouvelle, au vu du final très ouvert, il devrait y avoir une suite.

Percy Kemp / Le grand jeu, Seuil (2016).