Archives pour la catégorie Polars grands-bretons

Brandebourg

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de roman du britannique Henry Porter, un des élèves talentueux du maître Le Carré. J’ai profité du calme relatif du début d’été pour lire Brandebourg que j’avais dans mes piles.

En cette fin des années 80, Rudi Rosenharte est professeur d’art en RDA. Il traine quelques casseroles. Il est le fils d’un ancien dignitaire nazi et son frère jumeau Konrad, cinéaste contestataire, est dans le viseur de la Stasi. Il se retrouve donc obligé, pour sauver la vie de son frère et sortir sa belle-sœur et ses neveux de prison, d’aller retrouver Annelise, une ancienne taupe britannique qui a refait surface du côté de Trieste.

Là où tout se complique, c’est que les services anglais et américains aussi s’intéressent à Rudi et Annelise. Et surtout, Rudi sait que la femme qu’il doit rencontrer est morte depuis des années. Pour sauver son frère et sa famille, Rudi va devoir commencer un jeu compliqué, d’autant plus que le KGB est aussi sur le coup, et que la RDA durcit ses positions en réaction à l’ouverture prônée à l’Est par Gorbatchev.

Quand vous prenez un excellent auteur de romans d’espionnage, et une période fascinante comme ces derniers jours précédents la chute du mur, le résultat ne peut qu’être passionnant. Et il l’est.

L’auteur s’attache ici à décrire ce moment, et les intenses manipulations des différents pays au travers de leurs agences d’espionnage (MI6, CIA, KGB et Stasi en tête) au travers de personnages qui, s’ils sont pris dans cette folie, ne sont pas de purs espions. L’accent est bien évidemment mis sur l’intensification de l’action de la Stasi au moment où l’état est allemand sent la situation lui échapper. Et en miroir, le bouillonnement, caché et réprimé dans un premier temps, explosif à la fin, dans une société civile qui sent que tout se lézarde et qu’un changement est possible.

Tout cela au travers de destins individuels et de personnages de chair et de sang auxquels on s’attache très vite. C’est passionnant au premier degré, grâce au suspense de cette histoire d’espions. C’est aussi passionnant parce l’époque l’est que l’auteur sait superbement la transcrire.

Même s’il est plus court que La compagnie (500 pages quand même), un roman qui vous tiendra en haleine pour quelques heures de vacances.

Henry Porter / Brandebourg, (Brandenburg Gate, 2005), Points/Policier (2009) traduit de l’anglais par Jean-François Chaix.

Tu marches parmi les ruines

Une découverte étonnante au seuil, Tu marches parmi les ruines de Tyler Keevil.

Elle a trente ans quand sa vie bascule. Alors qu’elle rentre du cinéma avec son mari, il est assassiné sous ses yeux par un junkie. Ce n’était pas une vie très excitante, mais c’était la sienne, et elle se sent maintenant détachée de tout. Au point de décider de lâcher son boulot, et de partir pour Prague, où Tod l’avait demandée en mariage.

Des journées de vide, à faire semblant d’apprendre le tchèque, et elle accepte de passer la frontière et d’aller chercher un colis en Ukraine, pour le ramener. Moyennant finance bien entendu. La nature du colis va tout changer.

Un roman assez étonnant. Le choix de la narration à la deuxième personne du singulier introduit tout de suite une certaine distance. Jusqu’au moment du récit où il s’explique. A partir de là, on se rapproche de la protagoniste. Cela tombe bien entendu au moment où sa vie bascule de nouveau. Un choix de récit qui trouvera sa justification finale dans le dernier chapitre. Un choix qui intrigue et s’avère payant.

Tout cela au service d’un récit qui d’étonnamment détaché va devenir de plus en plus émouvant, et qui va confronter le lecteur à la misère et à ce que l’homme est capable de faire juste pour gagner plus d’argent. Qui va surtout l’amener à se poser des questions sur ce qui le retient dans sa vie de tous les jours, ce qui lui semble inamovible et pourrait pourtant changer de tout au tout, en quelques instants, pour une bêtise.

Un roman original et intéressant et un auteur que j’ai découvert avec plaisir.

Tyler Keevil / Tu marches parmi les ruines, (Your still beating heart, 2020), Seuil / Cadre Noir (2022) traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Fabrice Pointeau.

Rien que le noir

Le retour de Jack Laidlaw, policier d’un des pères du polar écossais William McIlvanney sous la plume du maître Ian Rankin, voilà un rendez-vous qu’aucun amateur de polar ne peut manquer. Le titre dit tout : Rien que le noir.

Nous sommes à Glasgow, au début de années 70. Un cadavre est trouvé dans une ruelle derrière un pub. Celui de Bobby Carter, avocat et éminence grise de Cam Colvin, un des chefs de la pègre locale. Une guerre des gangs s’annonce t’elle entre Cam et les deux autres cadors locaux, Matt Mason et John Rhodes ? C’est ce que semble penser le flic, très ambitieux, qui a hérité de l’affaire.

Mais ce n’est pas forcément l’avis de Jack Laidlaw, jeune policier atypique et incontrôlable qui connait les rues et les pubs de la ville comme sa poche.

Pour tout lecteur de polars commençant à atteindre un âge avancé (et c’est mon cas), William McIlvanney et ses trois romans consacrés à Jack Laidlaw, ainsi que son chef-d’œuvre (avis subjectif mais assumé) en marge de la série : Big Man font partie du patrimoine, des grands classiques à lire. Et nous regrettons tous que le boss de Glasgow n’ait pas écrit davantage. Retrouver sa ville, son flic, sous la plume d’une autre légende écossaise est forcément un immense plaisir.

Parce que Ian Rankin fait le boulot, et le fait bien, et arrive à se couler dans le monde de son aîné, et de son personnage sans y mettre de morceaux de Rebus, mais avec tout son talent de raconteur d’histoires et de créateur de personnages incarnés.

La greffe prend parfaitement, on se retrouve des années en arrière dans les pas de ce flic solitaire qui n’hésite pas à aller provoquer les caïds de la pègre chez eux, mais sait aussi parler aux mamies qui ramène leur bouteille de Gin avant de se poser derrière leurs rideaux. On parcourt avec lui les rues de Glasgow, des ruelles les plus sordides aux quartiers les plus cossus, et on savoure ce plaisir incomparable de retrouver des amis littéraires que l’on croyait à jamais perdus.

A lire donc, absolument, pour les fans de l’original, ou pour découvrir un nouveau personnage et ensuite lire les romans de William McIlvanney que Rivages a eu la bonne idée de rééditer. D’ailleurs, Rivages, tant que vous y êtes, vous ne pouvez pas rééditer aussi Big Man ?

William McIlvanney et Ian Rankin / Rien que le noir, (The dark remains, 2021), Rivages/Noir (2022) traduit de l’anglais (Ecosse) par Fabienne Duvigneau.

Tokyo revisitée

Je n’avais pas arrêté de lire, j’avais juste attaqué un monument qui demande du temps et de la concentration. Mais la lecture de Tokyo revisitée de David Peace rend au centuple les efforts consentis.

1949, dans une ville sous occupation américaine, Sadanori Shimoyama, nouveau président des chemins de fer japonais est assassiné. Dans un pays en proie à la misère, à la lutte contre le parti communiste, à la haine des étrangers, nombreux étaient ceux qui voulaient la peau du trop honnête Shimoyama. A commencer par les 100 000 cheminots que les autorités américaines, soutenues par les grands patrons japonais l’obligent à licencier.

Entre 1949, 1964 à la veille des JO, et 1988 année de la mort de l’empereur, trois hommes vont enquêter sur ce meurtre : Harry Sweeney, flic américain originaire du Montana, Murota Hideki, privé chargé de retrouver un écrivain fasciné par l’affaire Shimoyama, et finalement Donald Reichenbach, traducteur, en poste à Tokyo pour le compte de l’espionnage américain depuis 1948.

La lecture de Tokyo revisitée demande donc du temps, et même du temps de cerveau disponible car il faut un minimum de concentration. Non que l’histoire ou l’écriture soient compliquées. Mais le style, hypnotique, incantatoire donne envie de s’arrêter souvent, et presque de lire à haute voix pour vérifier comment le rythme que l’on sent, qui transporte, fonctionne à l’oral. A ce sujet deux remarques. La première, chapeau monsieur Jean-Paul Gratias. Garder en changeant de langue cette qualité rythmique plus proche de la poésie que de la prose, respect et admiration. La deuxième, j’ai raté la rencontre avec David Peace à Toulouse, mais il parait que le voir et l’entendre lire son texte est une expérience marquante.

Je suppose que l’on peut être immédiatement expulsé du bouquin si on n’est pas emporté par le flot. Et d’ailleurs habituellement je préfère les styles qui font dans la simplicité et la fausse impression d’évidence que ceux que l’on pourrait qualifier de plus « littéraire » (parce que c’est aussi très littéraire de faire simple). J’adhère la plupart du temps à la maxime d’Elmore Leonard, « si ça ressemble à de l’écrit, alors je réécris ». Mais là, exceptionnellement, j’ai été emporté et fasciné.

Il est d’ailleurs rarissime que je parle plus de style que d’intrigue, de fond ou de personnages. Ce qui ne veut pas dire que le fond n’est pas intéressant, bien au contraire. C’est pour moi une découverte, comme chaque roman japonais de l’auteur. La misère juste après la guerre, la guerre américaine contre le communisme exportée au Japon, le racisme envers les immigrés coréens, le paysage d’une ville puante, ravagée, le choix parfait de trois moments clés du récit … Tout est au diapason de l’écriture magistrale.

Alors si vous vous sentez d’attaque, si vous êtes prêts à vous plonger pendant quelques jours dans une lecture exigeante mais ô combien gratifiante, n’hésitez pas, Tokyo Revisitée est sans conteste un des grands romans de cette année.

David Peace / Tokyo revisitée, (Tokyo redux, 2021), Rivages/Noir (2022) traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

Bobby Mars forever

Harry McCoy, flic à Glasgow dans les années 70 est de retour dans Bobby Mars forever, toujours sous la plume d’Alan Parks.

Alors que la chaleur s’installe sur Glasgow, tout va mal pour Harry McCoy. Son nouveau chef, Raeburn, le déteste cordialement. Du coup quand la petite Alice Kelly 13 ans disparait, Harry est quasiment le seul flic du commissariat à ne pas faire partie de l’équipe qui la recherche. A la place on lui confie des dossiers pourris, des cambriolages pour lesquels il n’y a aucun indice.

Pour que son malheur soit complet, il est appelé dans un hôtel pour constater que Bobby Mars, ex Rock Star, grand guitariste, est mort d’une overdose. Un bel été bien pourri qui s’annonce.

Alan Parks et Harry McCoy c’est du solide et du fiable. On sait ce qu’on vient y chercher, et on en a pour son argent. Superbe évocation de Glasgow, ses quartiers populaires, les ravages des afflux de drogue, la musique toujours présente, ses pubs qui changent, chassant les vieux accrochés à leurs pintes au profit de jeunes attirés par les jukebox … L’auteur continue sa chronique de la ville dans le début des années 70.

McCoy fidèle à lui-même, toujours en équilibre instable sur le fil de la loi, un pied dans la police, supportant de plus en plus mal les abus de pouvoir et de force, un pied dans la pègre avec son ami Cooper.

L’intrigue est toujours parfaitement menée, avec cette fois un petit tour en Irlande et des liens fortuits avec l’IRA.

Bref c’est solide, c’est très bien fait, c’est un plaisir.

Alan Parks / Bobby Mars forever, (Bobby Mars will live forever, 2020), Rivages/Noir (2022) traduit de l’anglais (Ecosse) par Olivier Deparis.

Avec la permission de Gandhi

Abir Mukherjee soigne son entrée en matière pour son troisième roman Avec la permission de Gandhi :

« Un cadavre dans un funérarium n’a rien d’inhabituel. Il est rare en revanche d’en voir un y entrer par ses propres moyens. Cette énigme mérite d’être savourée, mais le temps me manque, attendu que je suis en train de courir pour sauver ma peau. »

Nous retrouvons donc le capitaine Wyndham dans une mauvaise posture. En fuite quand une descente a lieu dans une fumerie d’opium du quartier chinois de Calcutta. Il s’en sort bien entendu, mais quand un peu plus tard il est appelé sur les lieux d’un meurtre, il a la surprise de trouver une infirmière travaillant dans un hôpital militaire tuée de la même façon que le cadavre qu’il a découvert dans ces circonstances rocambolesques. Sauf qu’il ne peut pas le dire.

Dans la ville, la révolte menée par un certain Gandhi fait de plus en plus d’adeptes, les manifestations se multiplient et le prince héritier n’a pas de meilleure idée que de venir faire une tournée en Inde. Autant de circonstances qui vont compliquer le travail de Wyndham et du sergent Banerjee, qui se retrouve pris entre sa loyauté envers les siens et son travail d’enquête auprès de son supérieur et ami. D’autant que les services secrets ne vont pas tarder à s’en mêler.

« Comme dans le premier volume, la qualité de l’écriture et de la narration fait que l’on apprend beaucoup en se passionnant pour l’histoire au premier degré. Que demander de plus ? le troisième volume. » Ai-je écrit en conclusion du second volume. Voilà, le troisième est là, et Wyndham et Banerjee sont devenus des personnages familiers, des amis que l’on a grand plaisir à retrouver.

C’est toujours intelligent, le double regard d’un anglais (assez critique vis-à-vis des puissants de son pays) et d’un indien qui a fait le choix de rester dans la police du colonisateur permet de rendre toute la complexité de la situation. C’est passionnant de découvrir ce lieu et cette époque, assez mal connus (et c’est peu de le dire dans mon cas) du lecteur français. C’est encore plus passionnant à ce moment où le seul nom que je connaissais, à savoir Gandhi commence à apparaitre.

Et pour finir de vous convaincre, l’auteur fait preuve d’une maîtrise impressionnante du suspense dans un final digne des meilleurs spécialistes du polar. Je ne vois pas bien ce qu’il faudrait dire de plus pour que vous lisiez ce troisième volume, si vous avez déjà lu les 2 premiers. Ou que vous vous précipitiez sur les trois si vous ne connaissez pas cet auteur.

Abir Mukherjee / Avec la permission de Gandhi, (Smoke and ashes, 2018), Liana Levi (2022) traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.

Le serveur de Brick Lane

Un nouvel auteur anglo-indien chez Liana Lévi, Ajay Chowdhury et son premier roman Le serveur de Brick Lane.

Kamil Rahman est serveur au Tandoori Knights, Brick Lane, London, restaurant appartenant à deux amis de ses parents, originaires comme lui de Calcutta. Pourtant quelques semaines auparavant, il était inspecteur de police dans sa ville natale. Jusqu’à ce qu’une enquête tourne mal et le voit affronter des gens trop puissants pour lui.

Quand le richissime Rakesh Sharma chez qui ils étaient allés faire fournir un service de traiteurs est retrouvé mort à la fin de la fête, Kamil se dit que c’est peut-être le moment proposer ses talents à la police anglaise. Mauvaise idée … Mais Kamil est têtu.

Si je devais résumer je dirais : Peut mieux faire.

Le gros reproche que je ferais à ce roman est d’être un peu trop sage. On ne sent pas le bruit, le chaos, les senteurs de Calcutta. On ne ressent pas le côté cosmopolite de Brick Lane ou la frustration d’un personnage comme vous et moi face à l’impunité des puissants. L’auteur nous dit tout ça, mais d’une écriture encore un peu sage, ou scolaire ; à moins que ce ne soit l’envie de rendre hommage aux grands anciens british (de Poirot à Holmes). Toujours est-il que l’émotion ne passe pas. Et puis j’avoue que s’il faut regarder du côté des anglais je suis plus Robin Cook qu’Agatha Christie, plus Ted Lewis que Conan Doyle. Bref pour moi ça manque de force et de folie.

Sinon, il faut reconnaître que le personnage principal est attachant, la description de la corruption en Inde intéressante, le quotidien des immigrés indiens à Londres, dans leur grande diversité est bien décrit, et le roman donne faim, ce qui est la moindre des choses pour une histoire se déroulant en partie dans un restaurant.

Donc je ne me suis pas ennuyé, mais je ne suis pas enthousiaste. Mais je suis certain que c’est un roman qui va toucher un public qui ne veut pas trop de noirceur dans les polars.

Ajay Chowdhury / Le serveur de Brick Lane, (The waiter, 2021), Liana Lévi (2021) traduit de l’anglais par Lise Garon.

Garde le silence

Je découvre l’univers de Susie Steiner avec son troisième roman traduit et publié en France : Garde le silence.

Le corps d’un jeune travailleur lituanien est retrouvé pendu non loin du commissariat. Une note laissée accrochée à son pantalon amène l’inspectrice Manon Bradshaw à ouvrir une enquête pour meurtre.

Dans cette petite ville où les tensions entre une classe modeste anglaise au chômage et des travailleurs d’Europe de l’Est traités comme des esclaves par des gangs négriers sont à leur comble, alors que le leader d’extrême droite local monte les populations contre les étrangers, l’enquête sera tout sauf sereine.

Si l’on ajoute à cela des soucis de couple, certains collègues qui ne font rien, et une supérieure qui ne connait rien au métier mais ne jure que par les réseaux sociaux, les médias et le management « moderne », la vie de Manon ne va pas être simple.

Nos amis anglais sont décidément les rois, et reines, du roman procédural. Sans crier au génie, on peut dire sans grand risque de se tromper que Susie Steiner s’inscrit dans la lignée des John Harvey, Graham Hurley et plus récemment Eva Dolan. Garde le silence fait d’ailleurs penser, par son traitement et ses thématiques, au très bon Les chemins de la haine.

Pas de révolution thématique ou stylistique donc, mais une enquête solide et des personnages réellement incarnés dont on partage les doutes, les joies, les peines et les colères, autant concernant leur vie privée que publique. Comme pour le titre précédemment cité, on ne peut qu’être effaré en lisant les descriptions des conditions de vie des travailleurs clandestins dans un pays qui est, quand même, l’un des plus riches du monde, et une des plus vieilles démocraties.

Susie Steiner évite l’angélisme et le manichéisme, et on referme le bouquin en se disant, comme sa Manon Bradshaw décidément très attachante, qu’il n’y a pas beaucoup de solutions et que le système finit par punir des pauvres gens qui sont déjà victimes autant, sinon plus, que bourreaux. Pas de blanc et noir, que du gris, bien sombre.

Susie Steiner / Garde le silence, (Remain silent, 2020), Les arènes / Equinox (2021) traduit de l’anglais par Yoko Lacour.

Le paradis n’est pas pour nous

Un folio qui trainait depuis des lustres sur ma table de nuit. Et pourtant j’aime beaucoup Graham Hurley. C’est Le paradis n’est pas pour nous.

Kyle Munday était vraiment un sale con, une brute qui prenait plaisir à terroriser le quartier. C’est pourquoi, à part sa bande, personne ne va le pleurer. Il s’est fait ratatiner sur la route, une nuit. Mais pour Joe Faraday, même s’il est persuadé que le Portsmouth se porte mieux sans Munday qu’avec, il est bien obligé de retrouver le chauffard.

Voilà qui ne va pas améliorer son humeur, lui qui commence à avoir des doutes sur son boulot de flic, et qui souffre de la solitude depuis que son fils est loin et que son amie est partie au Canada. Heureusement il lui reste l’observation des oiseaux.

Graham Hurley, comme son collègue John Harvey, avec un peu moins d’émotion mais à peine, c’est vraiment la qualité british.

De bonnes histoires solides qui ne sacrifient jamais au spectaculaire, des personnages parfaitement incarnés, le portrait d’une ville, ici Portsmouth, son histoire très particulière, sa sociologie, et toujours une peinture très juste, détaillée et humaine des habitants.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas joyeux, le constat est amer, très amer, les plus pauvres sont complètement abandonnés, les puissants, truands ou non, s’en sortent toujours, les flics ne sont qu’un emplâtre sur une jambe de bois, quand ils n’aggravent pas la situation.

C’est assez désespérant, d’autant plus que ça sonne terriblement juste. Heureusement il reste les sorties lumineuses de Faraday quand il s’évade pour observer les oiseaux pour éclairer un peu un tableau bien sombre.

Graham Hurley / Le paradis n’est pas pour nous, (Beyond reach, 2010), Folio/Policier (2017) traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois.

Les divinités

Parker Bilal quitte Le Caire pour situer son nouveau polar, Les divinités, à Londres. Et cela lui réussit bien.

« Magnolia Quays », une résidence de grand, de très grand luxe sur les bords de la Tamise. Pour l’instant ce n’est qu’une zone en travaux, des travaux qui risquent de prendre du retard. Dans l’une des fosses, sous un tas de cailloux, deux cadavres, dont celui de l’épouse de Howard Thwaite, le promoteur propriétaire des lieux.

Le sergent Khal Drake, un peu trop basané et musulman pour plaire à tout le monde dans la très british police de sa majesté réussit à arracher à son chef la direction de l’enquête. Pour 48 heures, avant qu’elle ne soit confiée à l’unité des crimes graves et à son chef Pryce qui ne porte pas Khal dans son cœur.

Pour se couvrir (sa spécialité), son chef lui adjoint d’office une psy qui a l’habitude de travailler pour la police, Rayhana Crane, anglo-iranienne. Une collaboration qui finalement va se révéler fructueuse dans une enquête qui se porte rapidement sur les conséquences des multiples guerres en cours ou passées contre le terrorisme, Irak, Syrie, Afghanistan … Et qui va amener Khal et la docteur Crane à se souvenir de leur passé.

Ce qui caractérise les romans de la série précédente, se déroulant au Caire est une écriture agréable et une vraie et belle capacité à décrire une ville, ses ambiances, ses différents quartiers, ses habitants. Leur faiblesse éventuelle réside dans l’intrigue qui peut parfois être un peu approximative. En installant son histoire à Londres l’auteur ne perd rien de ses qualités, et, c’est sans doute le métier qui rentre, nous offre une intrigue maîtrisée, avec une montée du suspense et un final très réussis.

Hasard, il illustre parfaitement ce que j’aime dans l’écriture, par opposition au roman italien dont je parlais il y a peu. Là où Sabatini écrit « des simples badauds, dont la curiosité maladive était alimentée par les horribles talk-shows sur les affaires sanglantes, qui passaient en boucle sur toutes les chaines. » Parker Bilal lui nous dit : « C’était l’éternel mélange de peur et d’ignorance enrobé d’indignation. Ray éteignit l’autoradio. Elle n’en avait que trop entendu. »

Toute la différence entre expliquer, lourdement, et mettre en mots une impression que le lecteur ne saurait sans doute pas exprimer de façon aussi claire.

Pour le reste, les personnages de Khal et Ray Crane sont intéressants, et Parker Bilal excelle une fois de plus dans la description d’une grande ville, cosmopolite en perpétuel changements. Il décrit parfaitement les tensions entre communautés, entre riches et pauvres, une averse sur le pavé déjà mouillé, les délices d’un restaurant grec, le mélange unique d’ancien et de modernité, le racisme larvé dont peut souffrir son personnage dans la police, ses doutes, jamais accepté par les flics, vu comme un traitre par ceux de son ancien quartier. C’est finement dit, sans insister, sans expliquer, juste au travers de dialogues et de réflexions.

Seul problème, je balance maintenant entre deux envies, celle de retrouver Makana au Caire, et celle de revoir très vite Khal Drake et Ray Crane.

Parker Bilal / Les divinités, (The divinities, 2019), Série Noire (2021) traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.