Archives pour la catégorie Polars grands-bretons

Un peu de frais ?

Merci à Kim qui m’a mis ce bouquin entre les mains. Un gros bac d’eau glacée en pleine chaleur : Dans les eaux du grand nord de Ian McGuire.

McGuirrePatrick Sumner, ancien médecin de l’armée des Indes s’embarque, pour des raisons assez obscures, sur un des derniers baleiniers en activité. Le Volonteer, du capitaine Brownlee, et son équipage de rudes, voire de brutes est en route pour le grand nord, à la poursuite des baleines, de plus en plus rares, qui y vivent. Mais Brownlee et son armateur Baxter ont d’autres buts que la chasse, et à bord se trouve Henry Drax, un harponneur violent en tordu. Dans l’enfer du grand nord, Sumner va devoir faire plus que réparer quelques coupures.

Un bon roman d’aventure, avec des monstres (et pas seulement dans l’eau), des conditions climatiques extrêmes, un personnage hanté par ce qu’il a vu et vécu en Indes, des hommes livrés aux éléments et à leur cupidité.

Une nature hors normes, des hommes aussi rudes que ce qui les entoure, des mystères à découvrir, une chasse mythique depuis le grand Melville et un adversaire effrayant. Tous les ingrédients sont rassemblés pour prendre un grand souffle glacé dans la figure.

Comme l’auteur sait manier tous ces éléments, qu’il n’est jamais dépassé par son sujet mais au contraire le maîtrise parfaitement, le lecteur est embarqué, emporté par le souffle épique et la violence aveugle, secoué par les conditions extrêmes. Et il se fait sacrément remuer.

A lire par forte chaleur, ou l’hiver près, tout près d’un grand feu.

Ian McGuire / Dans les eaux du grand nord (The North water, 2016), 10×18 (2017), traduit de l’anglais par Laurent Bury.

Le retour des tocards

Les lions sont morts, où l’on retrouve les tocards imaginés par l’anglais Mick Herron.

HerronSouvenez-vous de La maison des tocards. Là où le MI5 parque ceux qui ont raté, où ceux qui sont tombés en disgrâce, qui ne plaisent pas au pouvoir en place. Toujours sous la houlette de l’infect Jackson Lamb. Seuls les tocards s’intéressent à ce qui ressemble à un fait divers : la mort par crise cardiaque, dans un bus, de Dickie Bowe, minable, alcoolique, au bout du rouleau.

Mais Jackson se souvient de l’époque où, comme lui, Dickie Bowe arpentait les rue de Berlin. Un espion, de seconde, voire troisième catégorie, mais un espion. Alors que faisait-il dans ce bus, sans portefeuille, sans argent, lui qui ne quittait plus jamais Londres. Quand il met la main sur son téléphone, Lamb tombe sur un message qui fait remonter, immédiatement, les grands jours de la guerre froide. Mais quel sens aurait de nos jours une opération d’agents russes à la mode KGB des années 70 ?

Une fois de plus, on vérifie que les britanniques sont les rois du roman d’espionnage. Même quand leurs personnages sont, comme ici, les recalés, ceux dont le MI5 ne veut plus, pour de bonnes, ou de mauvaises raisons.

Premier plaisir de ce roman, et non des moindres, on se fait complètement embarquer dans cette histoire pleine d’ombres, de pièges et de faux-semblants. L’auteur est un malin, qui nous laisse nous dépêtrer de cette mélasse, alors que l’insupportable Jackson Lamb a souvent quelques longueurs d’avance sur nous. Et c’est normal, après tout lui a une vie d’expérience de manipulations, alors que nous ne sommes que de gentils naïfs. Un grand plaisir de lecture donc.

On retrouve un humour très british, capable de passer du plus fin au plus trivial (tient tient, comme le O’Malley qui m’a lui aussi enchanté dernièrement), et des personnages qui ont de la chair et que l’on se prend à aimer ou détester, quitte à changer d’avis quelques pages plus loin tant ils sont complexes et changeant, comme de vraies personnes (et ça nous change des monolithes ordinaires de la production tout venant). Le plaisir en est décuplé.

Cerise sur le gâteau, l’auteur glisse quelques réflexions, sans en avoir l’air, sur la puissance incontrôlée de la City et le pouvoir du fric. A lire donc, en espérant que ce n’est que le début d’une longue série.

Mick Herron / Les lions sont morts (Dead lions, 2013), Actes Sud/Actes Noirs (2017), traduit de l’anglais par Samuel Sfez.

Sonchaï retrouve son père ?

Revoilà John Burdett et son inspecteur Sonchaï Jitpleecheep de Bangkok. Ils reviennent dans Le joker.

BurdettPour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, Sonchaï Jitpleecheep est flic dans le 8° district de Bangkok, sous la direction du colonel Vikorn, véritable chef mafieux. Sonchaï est bouddhiste, incorruptible (c’est LE flic incorruptible du commissariat, voire de la ville), fils d’une ancienne prostituée aujourd’hui propriétaire d’un bordel spécialisé dans le retraité argenté (bordel dans lequel il a des parts), et sa copine est elle aussi une ancienne prostituée, reconvertie dans la sociologie des mouvements féministes. Voilà pour les présentations.

Un matin en arrivant au commissariat, Sonchaï apprend qu’un meurtre a été commis à deux pas. Il se rend sur place et trouve le cadavre d’une jeune fille, qui semble avoir été décapitée … à mains nues. Sur le mur, deux lignes en lettres de sang laissent entendre que l’assassin connaît le père de l’inspecteur. Quelques jours plus tard Sonchaï assiste à deux meurtres étranges et s’aperçoit que la CIA et les services secrets chinois trempent dans l’affaire. Une affaire qui prend racine des années plus tôt, au plus fort de la guerre froide.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas mon Sonchaï Jitpleecheep préféré. J’ai eu du mal à croire à son histoire, et si la thématique qu’il développe (et que je ne dévoilerai pas ici pour vous laisser la surprise) est assez classique en SF, la présenter comme une réalité d’aujourd’hui, et même d’hier ne m’a pas convaincu. Donc je reste dubitatif quant aux ressorts de l’intrigue.

Ceci dit, ce qui m’a rendu fan de la série, ce ne sont pas les intrigues des différents romans, mais l’écriture de John Burdett, qui réussit, comme son personnage, un extraordinaire métissage entre le flegme britannique, et le regard amusé (et fort critique) des habitants de Bangkok sur les touristes.

Et cette écriture est toujours là. La description de la ville et de ses habitants est superbe et enthousiasmante, les réflexions de Sonchaï toujours amusantes, les charges (légères grâce à l’écriture !) de l’auteur contre le fric roi, la morgue et la violence des puissants, et les dérives du monde moderne toujours fort judicieuses.

Donc même si l’intrigue ne m’a pas convaincu, j’ai passé un excellent moment, et j’en redemande.

John Burdett / Le joker (The Bangkok asset, 2015), Presses de ma cité/Sang d’encre (2017), traduit de l’anglais par Thierry Piélat.

Gordon Ferris et la filière nazi

La filière écossaise est déjà le troisième volet des enquêtes de Douglas Brodie, l’ex flic de Glasgow, de retour dans sa ville après la seconde guerre mondiale. Et c’est toujours aussi bien, toujours sous la plume de Gordon Ferris.

ferrisDans une ville de Glasgow encore très marquée par la guerre, le terrible hiver 1947 fait des ravages. Douglas Brodie, ex flic, ex soldat qui a participé aux premiers procès contre les nazis et travaille maintenant comme journaliste spécialisé dans les faits divers est contacté par son ami Isaac au nom de la communauté juive de la ville : une série de cambriolages a eu lieu, pendant les offices à la synagogue.

Il accepte de prêter main forte à son ami et de devenir, un temps, détective privé. Il ne se doute pas qu’il vient de mettre les pieds dans une affaire qui va l’amener à affronter ses pires cauchemars : la libération des camps et les interrogatoires des tortionnaires nazis.

Ce troisième volume tranche un peu avec les deux précédents.

Si l’on retrouve bien le personnage très attachant de Douglas Brodie, ainsi que les rues (ici complètement gelées) de Glasgow, ce n’est plus la vie de la ville, ses relations sociales, et l’ambiance d’un journal qui dominent. L’intrigue devient plus internationale et prend un certain recul pour s’approcher des manœuvres des services secrets, revenir sur les horreurs de la guerre, et décrire la guerre froide naissante, mais également les effets, jusqu’en Ecosse, de la naissance de l’état d’Israël.

Un recul qui n’empêche pas l’auteur de rester au ras des rues enneigées et très proches de ses personnages. Un excellent troisième épisode, qui échange, pour une fois, la description implacable d’une société écossaise très stratifiée, pour celle, non moins implacable, des magouilles pas vraiment morales des vainqueurs au nom de la « raison d’état ».

Gordon Ferris / La filière écossaise (Pilgrim soul, 2013), Seuil/Policier (2017), traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas.

J’adore John Rebus

John Rebus est increvable, inoxydable. C’est aussi une tête de lard. Et c’est pour ça que je l’aime et que je suis enchanté de le retrouver : Comme des loups affamés de Ian Rankin.

rankinJohn est à la retraite. Et il s’ennuie ferme. Heureusement (si l’on peut dire), Big Ger Cafferty, l’ancien boss de la pègre d’Edimbourg contre qui il a bataillé pendant toute sa carrière est pris pour cible par un tireur maladroit. Et bien entendu il ne veut pas dire un mot à Siobhan Clarke. Celle-ci n’a d’autre solution que d’appeler John en renfort, et de le faire accepter comme consultant.

Dans le même temps Malcom Fox a rejoint une équipe venue de Glasgow pour surveiller deux truands, père et fils, les Stark, qui seraient à Edimbourg à la recherche d’un ancien employé et du magot qu’il a volé.

Darryl Christie, le nouveau caïd de la ville, Cafferty, et les Stark, cela fait beaucoup de monde sur le même gâteau. Quand en plus un ancien juge se fait assassiner, et qu’on retrouve chez lui le même mot de menace que chez Big Ger, on imagine bien qu’Edimbourg va vivre des jours agités. Ce qui n’est pas forcément pour déplaire à John.

Mais pourquoi donc aime-t-on tant les aventures de John Rebus ? Parce que si l’on fait la liste des qualités de ses romans, on pourrait croire que des comme ça, il y en a des tas :

Des personnages attachants, avec un héros tête de lard, râleur, qui ne lâche rien devant personne, sait être très désagréable, picole, fume, est plein de contradictions et sait faire preuve d’empathie. Ce n’est quand même pas le seul dans le polar !

La ville personnage à part entière du roman (là aussi, pas original !)

L’intrigue (toujours très bien troussée) et derrière le tableau des changements d’une société, avec un mise en lumière plus particulière sur ses disfonctionnements et la souffrance des plus faibles (toujours pas original dans le polar).

Alors pourquoi ? Mystère.

Les aventures de John Rebus, on les attend comme celles de Salvo Montalbano ou de Mario Conde. Comme le retour d’un ami sur lequel on sait qu’on peut compter, avec qui on va refaire le monde autour d’un verre. Il est fort Ian Rankin, quand il a vu que Malcom Fox tout seul ne faisait pas l’affaire, il a réussi à monter un groupe, avec John en vedette, accompagné de Siobhan, Malcom et même Cafferty !

Et on se régale chaque fois davantage. Ca doit être ça le talent.

Ian Rankin / Comme des loups affamés (even dogs in the wild, 2015), Le Masque (2016), traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski.

Un classique à découvrir

Les temps sont durs, pas le temps de lire, pas le temps d’écrire … J’ai quand même profité de ces temps troublés pour lire un grand classique, dont j’entendais parler depuis longtemps et que je n’avais jamais lu : Chacal de Frederick Forsyth.

Forsyth1963, l’OAS rate la tentative du Petit-Clamart d’assassiner De Gaulle. Bastien-Thiry est exécuté, le nouveau chef de l’OAS décide, tout seul ou presque, de faire une dernière tentative pour se débarrasser du Président : faire appel à un tueur à gage étranger, inconnu des services secrets français qui ont complètement noyauté l’organisation. Il font appel à un anglais qui se fait appeler Le Chacal.

Quelques temps plus tard, les services secrets ont vents de ce qui s etrame. Ils décident de confier l’enquête au commissaire Lebel qui aura les pleins pouvoirs, mais doit garder le secret le plus complet sur ce qui se trame. Entre Lebel et le Chacal la course contre la montre est lancée.

Voilà le roman parfait pour ces temps où j’avais peu de temps à consacrer à la lecture : la trame est d’une efficacité redoutable, on est immédiatement accroché, et même si on connaît forcément la fin (car on n’est pas ici dans une uchronie), on ne peut s’empêcher d’être pris par le suspense impressionnant.

La maîtrise du rythme aussi est impeccable avec une mise en place qui prend son temps et tout en restant tendue et une accélération continue jusqu’au sprint final.

Que du plaisir, avec une très bonne reconstitution du contexte historique. Un classique que je suis enchanté d’avoir enfin découvert.

Frederick Forsyth / Chacal (The day of the jackal, 1971), Folio/Policier (2016), traduit de l’anglais par Henri Robillot.

 

Iain Levison très leonardien

Je continue avec mes vieilleries géniales, avec un roman de Iain Levison que j’avais laissé passer et que j’ai acheté à l’occasion de sa venue à Toulouse : Une canaille et demie.

A Mathematician (?)Dixon est un récidiviste, braqueur de banques. Un braqueur beaucoup plus intelligent que la moyenne qui va tirer son épingle du jeu lors d’une attaque menée avec des bars cassés. Elias est un jeune homme très content de lui, professeur d’histoire persuadé qu’il a une brillante carrière devant lui, et non moins persuadé que c’est en faisant parler de lui, et pas en travaillant qu’il va l’atteindre.

Dixon et Elias vont se retrouver face à face, quand Dixon, blessé et armé, se réfugie chez Elias. Pas le début d’une grande amitié, mais un minimum de confiance est nécessaire. Mais quelle confiance avoir dans un pays où seul l’argent et la réussite individuelle sont glorifiés ?

Autant commencer tout de suite par le compliment qui m’est venu à ‘esprit en lisant ce roman : l’écriture m’a fait penser à Elmore Leonard. Et quand je dis compliment, c’est chez moi un immense compliment tant j’admire cet auteur qui donne à tous l’impression qu’écrire une histoire fluide et des dialogues qui sonnent juste est d’une évidente simplicité !

Bref, Dixon est un vrai héros leonardien, cool, intelligent, fin, rapide. Elias est extraordinaire de lâcheté, d’égoïsme, de veulerie et d’individualisme aveugle. Les dialogues claquent, l’histoire se déroule sans heurts mais avec des surprises vers une conclusion … que je vous laisse découvrir.

Un vrai bijou avec la Levison’s touch, une touche acide quand il parle de se qui se passe dans le monde du travail, comme ceci, à propos de Denise, une agent du FBI a qui les promotions sont refusées pour être accordées à des collègues :

« De fait, la seule qualification qui leur avait valu le poste était celle de toujours : un pénis« ,

Ou celle-ci à propos de l’exploitation du travail des taulards :

« Travel International était bien décidé à offrir une deuxième chance aux indésirables d’Amérique, surtout s’ils travaillaient pour quarante cents de l’heure. »

J’ai lu d’une traite, le sourire aux lèvres, un vrai bijou.

Iain Levison / Une canaille et demie (Tiburn), Liana Levi (2006), traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.