Archives pour la catégorie Polars grands-bretons

Elmet

Les blogs ont beaucoup parlé de Elmet de Fiona Mozley. En bien. Donc je l’ai lu. Mais je n’ai pas du tout marché.

MozleyDaniel et Cathy vivent dans les bois avec leur père John Smythe. Ils ont construit une maison éloignée de tout dans le Yorshire, sur une terre ayant appartenu à leur mère. John a gagné de l’argent en se battant, lors de combats clandestins, c’est une légende, invaincu dans toutes les îles britanniques. Ils pourraient vivre là en paix, mais un homme ne l’entend pas de cette oreille. Il veut que John revienne travailler pour lui, briser des os pour lui.

C’est Price, qui possède quasiment toute la région, fermes, maisons en location, tous ou presque lui doivent un loyer ou travaillent pour lui. La paix sera de courte durée.

Désolé, je n’ai pas été du tout conquis.

Pour commencer la quatrième de couverture est un modèle de ce qu’il ne faut pas faire, résumant absolument toute l’histoire, même des événements n’intervenant qu’à la toute fin du roman. Et la phrase reprise en couverture est complètement ridicule. Dommage ça gâche ce que pourrait être le plaisir de la lecture.

Ensuite l’auteur fait le choix de se placer dans une ambiance de conte, où l’atmosphère de la forêt est plus présente que la vie des êtres humains, où malgré le choix d’avoir un narrateur on ne partage pas vraiment sa vie, ni ses sentiments, ses joies, ses rages. Toutes les aspérités sont comme gommées par un brouillard onirique. La mise en place est très lente, et la montée de la tension extrêmement abrupte, sans prémisses ou presque.

Et comme je n’ai pas été sensible à la poésie de l’écriture que beaucoup ont ressentie, je me suis pas mal ennuyé, trouvant que le final annoncé tardait beaucoup à arriver. Et même là, tout est trop manichéen, trop décrit de loin, avec des protagonistes aux réactions trop caricaturales, trop « parfaites », donc sans émotion pour moi.

Bref je suis visiblement un cas isolé d’indifférence totale à l’écriture de Fiona Mozley. Dommage.

Fiona Mozley / Elmet, (Elmet, 2017), Joëlle Losfeld (2020) traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Rendez-vous à Gibraltar

Parmi les manque de ma culture polar, il y a la trilogie écossaise de Peter May. Je la lirai un jour, promis. En attendant, j’ai lu son dernier, Rendez-vous à Gibraltar.

MayCristina, flic à Marviña, du côté de Malaga, est appelée une nuit pour une intrusion dans la villa habitée par un britannique. Elle ne sait pas alors que l’intervention va entrainer la mort d’une personne, et le danger pour toute sa famille.

Elle ne sait pas non plus qu’elle va rencontrer John Mackenzie, flic écossais que ses chefs détestent venu chez elle prendre en charge un truand recherché au Royaume Unis.

Je ne me suis pas ennuyé, mais il n’y a pas non plus de quoi crier au génie.

Pour commencer le titre français est trompeur, et mis à part la toute fin, rien ne se déroule à Gibraltar, donc vous n’apprendrez rien sur cet étrange bout de caillou anglais en pleine péninsule ibérique.

L’intrigue est plutôt bien menée, le sud de l’Andalousie joliment décrit, avec ses beautés, sa chaleur écrasante et ses carcasses d’immeubles jamais terminés suite à la crise qui a frappé l’Espagne. L’inspecteur écossais avec sa mauvaise humeur et son franc parler amène de l’humour dans le roman. Mais l’ensemble est très sage, avec quelques longueurs parfois larmoyantes, dont une histoire d’amour un poil mièvre.

Gentil sans plus donc.

Peter May / Rendez-vous à Gibraltar, (A silent death, 2020), Rouergue/Noir (2020) traduit de l’anglais (Ecosse) par Ariane Bataille.

Retour de service

Chez certains écrivains le talent, l’envie, l’énergie semblent inépuisables et insensibles à l’usure du temps. John Le Carré est de ceux-là. Retour de service le prouve une fois de plus.

LeCarréNat est un ancien des services secrets britanniques, il a roulé sa bosse et recruté des agents un peu partout en Europe, en commençant par Moscou. Mais aujourd’hui il semble que l’avenir ne lui réserve plus qu’un placard plus ou moins ennuyeux, à la tête d’un service de bras cassés, le Refuge qui dépend du département Russie. Au Refuge, seule Florence, jeune stagiaire impétueuse et idéaliste pourrait le réveiller de sa léthargie quand elle monte un dossier pour faire tomber un oligarque ukrainien pas vraiment net.

Heureusement il reste à Nat le soutien critique mais précieux de son épouse, avocate au service des droits de l’homme, et le badminton auquel il excelle. C’est en jouant qu’il rencontre un jeune homme Ed qui devient son adversaire attitré. Ed ne se confie guère sur son travail, mais expose sans filtre ses convictions : européen et germanophile, il hait le Brexit, Trump et Poutine.

Comment Nat pourrait-il deviner qu’il va tomber en pleine opération d’espionnage et de contre-espionnage, comme au bon vieux temps de son séjour à Moscou ?

Je vais commencer par enfoncer quelques portes ouvertes : John Le Carré est un génie, et son génie n’a disparu ni avec la disparition du mur, ni avec l’âge. Voilà c’est fait.

Ses intrigues sont toujours aussi cohérentes et tordues, son analyse du monde, de ses conflits, des jeux de pouvoir à l’intérieur du pays, des services, et entre puissances toujours subtile et éclairée, et en plus, par rapport à ses grands romans de la guerre froide (qui étaient déjà géniaux), il a gagné avec l’âge une légère distance et un humour so British qui, si c’était possible, augmentent encore l’immense plaisir que l’on éprouve à la lecture de ses romans.

Plongez vous dans les remous du Brexit et de la présidence Trump, vus par un espion désabusé. Et constatez comme tous ses lecteurs : John Le Carré est un génie, et son génie n’a disparu ni avec la disparition du mur, ni avec l’âge.

John Le Carré / Retour de service, (Agent running in the field, 2019), Seuil (2020) traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

L’homme aux murmures

J’ai eu un moment de faiblesse, sans doute dû à la situation un peu oppressante. J’ai lu un pur thriller, L’homme aux murmures d’Alex North. C’est nul.

NorthTom et son fils Jake, huit ans, viennent de s’installer dans une charmante petite ville. Ils essaient de se remettre de la mort de Rebecca, la maman. Ils ne savent pas que vingt ans auparavant un tueur en série y a sévi, qui a assassiné 5 petits garçons. Et un gamin vient de disparaître. Quand Jake entend des murmures la nuit, tout semble recommencer.

Donc soyons clair et concis, c’est nul.

Cousu non pas avec du fil blanc mais avec des câbles. Des coïncidences en veux-tu, en voilà. Et alors lourd, mais lourd … Lourdingues les états d’âmes du flic qui, ô surprise, essaie de ne pas retomber dans l’alcool. Encore plus lourdingue la thématique très très appuyée sur les rapports père/fils. Allez, pour le plaisir je développe, même si ça revient à révéler des parties entières de l’énigme. Le papa et le fils ont des relations difficiles, parce que le papa a peur d’être comme son papa à lui qui buvait et qu’il n’a plus vu depuis l’âge de 8 ans. Et il croit que son papa à lui (au papa) avait blessé sa maman. Ben c’était pas vrai. Et le papa du papa c’est le flic qui enquête que le serial killer. Et ils se revoient. Et à la fin ils sont presque raccommodés. Et le nouveau serial killer, en fait, c’est le fils de l’ancien qui est un vrai monstre (mais qui fait pas peur). Et il veut être un vrai papa pour les nouveaux enfants qu’il enlève. Et en même temps être digne de son papa (le serial killer) qui est en taule. Et la maman du papa est morte jeune, et celle du fils aussi, et celle du fils du serial killer aussi. Et ils font tous les cauchemars très importants, pleins de mystères.

Ajoutez que c’est écrit à la truelle. Et que même le déroulement de l’intrigue est plus que moyen, avec des tentatives de cliffhangers et de mystères pseudo fantastiques qui tombent complètement à plat.

Je dois vous avouer que plus j’avançais, plus je faisais du saute-mouton au dessus de paragraphes entiers, et pourtant, j’ai tout compris de la résolution, faut dire que l’auteur explique bien au cas où.

Bref, vous pouvez économiser votre temps et votre argent.

La cité des chacals

Les aventures de Makana, le privé d’origine soudanaise réfugié au Caire de Parker Bilal continuent dans La cité des chacals.

BilalÇa commence comme la plus banale des enquêtes de privés, depuis que le genre existe : Makana est embauché par des parents dont le fils, étudiant, ne donne plus de nouvelles depuis trois semaines. Ça continue de façon un peu plus inhabituelle : un tête a été repêchée dans le fleuve. Celle d’un jeune homme, visiblement réfugié soudanais. Pas le genre d’affaire qui va beaucoup mobiliser la police cairote, les réfugiés peuvent mourir par dizaines, tout le monde, ou presque, s’en fiche.

Makana lui se sent une responsabilité. Et bien entendu, les deux affaires seront liées et Makana va déranger des gens très haut placés.

Vous vous en doutez au vu du résumé, ce n’est pas pour l’originalité d’une intrigue trépidante que l’on lit les romans de Parker Bilal en général, et La cité des chacals en particulier. D’autant plus que le lecteur se doute de ce qu’il se trame bien avant les enquêteurs. Mais cela ne veut pas dire que le roman n’est pas digne d’intérêt.

Car si elle n’est pas d’une originalité forme, l’intrigue est bien menée (mieux que dans le premier), et les pages tournent seules. Mais surtout elle est au service de la description de la ville, de ses habitants, de sa vie et de son évolution. On sent le froid humide de l’hiver sur la péniche de Makana, on est secoué au rythme des nids de poule, on apprécie les odeurs et les saveurs, et surtout ici on ressent la violence policière, la situation dramatique des réfugiés, et un frémissement de révolte dans la jeunesse.

Comme en plus on s’attache de plus en plus à Makana et à la petite tribu qui tourne autour de lui, c’est un bon volume, intéressant, qui donne l’impression que Parker Bilal a trouvé sa vitesse de croisière et qui donne très envie de lire la suite.

Parker Bilal / La cité des chacals, (City of jackals, 2016), Série Noire (2020) traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

Les oubliés de Londres

Eva Dolan abandonne son duo de flics pour Les oubliés de Londres. Je ne suis que moyennement convaincu.

DolanSur le toit d’un immeuble promis à la démolition une fête de résistants, qui se battent pour permettre à ceux qui vivent là d’y rester. Une lutte inégale entre ceux qui n’ont pas grand chose et les puissances financières qui veulent « rénover » et réserver Londres à ceux qui ont beaucoup. Au cœur de cette lutte deux femmes : Molly, la soixantaine, photographe engagée, passée par toutes les luttes, et sa protégée Hella, jeune, fille d’un grand flic en révolte contre sa famille.

Alors que la fête s’alcoolise sur la terrasse, Hella paniquée appelle Molly. Dans un appartement, en dessous, un homme l’a agressée, elle s’est défendue, il est tombé, il est mort. Molly décide de ne pas appeler la police qui les a dans le collimateur et d’essayer de cacher le cadavre. Le début d’une lente descente aux enfers.

Voilà un roman qui avait tout pour me plaire, et dans lequel je n’ai pas vraiment plongé. A priori il y avait deux personnages forts, une thématique intéressante avec cette bataille perdue d’avance, et la description de Londres qui chasse, peu à peu, les classes moyennes pour se réserver aux très très hauts revenus.

La thématique et la description de la ville sont là. Mais pour commencer il manque certains personnages, à savoir ceux qui sont chassés, qui ne sont là que sous forme de silhouettes au profit de Molly et Hella. Ce que je trouve un peu dommage, mais ça aurait pu passer.

Ensuite, si Molly est plutôt convaincante et attachante, il en va tout autrement d’Hella. L’auteur fait le choix de suivre Molly aujourd’hui, dans ses réactions après le drame, et de remonter le passé avec Hella pour en découvrir les germes. Ce faisant, elle met certains points en lumière, et en laisse d’autres dans l’ombre. Le problème est qu’elle le fait de façon « malhonnête », gardant systématiquement ce qui pourrait lever le mystère pour la fin, sans se préoccuper de chronologie ou de logique. C’est artificiel, donne au lecteur l’impression qu’on le trompe en faisant semblant de lui montrer le passé, mais un passé choisi pour les besoins du suspens, et surtout cela empêche de comprendre le personnage qui paraît incohérent du début à la toute fin. Du coup, j’ai assez rapidement décroché à tous les chapitres la concernant, c’est à dire un chapitre sur deux et le coup de théâtre final m’a plus agacé que surpris.

C’est ça, essentiellement, qui a alourdi ma lecture, et a fait que j’ai trainé dans la lecture, n’allant jusqu’au bout que pour, quand même, savoir quel était ce grand mystère. Et la fin, sensée être bouleversante, ne m’a pas touché.

A moitié raté donc.

Eva Dolan / Les oubliés de Londres, (This is how it ends, 2018), Liana Levi (2020) traduit de l’anglais par Lise Garond.

L’enfant de février

J’avais aimé le début de la série d’Alan Parks, Janvier noir. J’aime aussi la suite L’enfant de février qui confirme le talent de l’auteur.

ParksAprès l’affaire de Janvier noir, McCoy a eu trois semaines de congé. Il vient à peine de rentrer quand le corps d’un des joueurs vedette du Celtic est retrouvé sur le toit d’un immeuble en construction. Il a été torturé avant d’être abattu. McCoy, son mentor Murray, et le jeune Wattie sont sur l’affaire qui devient très vite sensible quand ils apprennent que le jeune homme était fiancé avec Ellen Scobie, fille de Jake Scobie, le plus gros trafiquant de Glasgow. Et que Connolly, le tueur attitré de Jake était fou amoureux d’Ellen.

Alors que Jake et Ellen, protégés par leur argent et les meilleurs avocats de la ville sont intouchables, McCoy voit son passé le rattraper. Un passé qu’il a en commun avec Stevie Cooper, maquereau, qui a de l’ambition et vise le trône de Scobie.

A ce rythme on n’est pas près de voir le printemps à Glasgow. Il faut dire que le froid, la pluie, voire la neige et le vent vont bien aux histoires très sombres que nous raconte Alan Parks.

On retrouve ici les qualités du premier volume. Personnages très hardboiled et attachants, à commencer par McCoy qui prend de l’épaisseur et dont on découvre un peu plus le passé. Une fois de plus, ce n’est pas la résolution du mystère qui compte ici, le lecteur et les flics savent très vite à qui ils ont affaire, mais la peinture de la ville de Glasgow, et d’une partie de la société écossaise de ces années 70, avec ses pubs, son hypocrisie, la saloperie qui se cache derrière certaines façades très comme il faut, et plus légèrement, le rock en fond sonore, et les rivalités entre supporters des différents clubs de foot.

La série s’installe, belle et sombre, il ne reste plus qu’à attendre le suivant.

Alan Parks / L’enfant de février, (February’s son, 2019), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais par (Ecosse) Olivier Deparis.

Noir comme le jour

J’avais aimé le très noir Dégradation de l’anglais Benjamin Myers, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé ses personnages dans Noir comme le jour.

MyersQuelque part dans le nord de l’Angleterre, l’hiver arrive dans une petite ville coincée dans une vallée noyée sous la pluie. Un soir Tony Garner, l’idiot du village tombe sur le corps de Josephine Jenks, ancienne star locale du X qui, l’âge faisant, tombe peu à peu dans l’oubli. Elle a le visage tailladé, un couteau traine par-là, sans réfléchir Tony le prend, puis s’enfuit par peur des flics.

Il a bien raison, car c’est bien lui qui va devenir le premier suspect quand une seconde femme est agressée. Mais Roddy Mace qui travaille dans le journal local n’y croit pas. Pas plus que James Brindle le flic avec qui il a travaillé un an auparavant et qui se trouve en disgrâce.

Quand la presse à scandale nationale s’en mêle, et qu’une bande d’ivrognes décident de prendre la sécurité des habitants en main les choses s’emballent, et tant pis pour la vérité.

D’emblée il faut dire que ce second roman est beaucoup moins glauque, gore et désespérant que le premier. Et ce malgré une entrée en matière assez sanglante. Et il est assez difficile de parler de ses petits défauts et de ses qualités sans du tout déflorer la résolution de l’intrigue. Une résolution que le lecteur averti entrevoit assez rapidement.

Si je dois avoir une restriction, c’est que pour la crédibilité de l’ensemble de l’histoire, l’auteur en fait à mon gout un peu trop. Trop de victimes qui nuisent à la cohérence finale (ceux qui ont lu me comprendront, les autres doivent lire).

Mais à part ça l’ensemble est très convainquant dans sa description d’une petite ville où habitants en perdition et néo arrivants décalés par rapport à la culture d’origine se côtoient sans se comprendre ni se mélanger. Le fond de l’intrigue est très bien trouvé et décrit fort bien notre époque. Une fois de plus je dois être incompréhensible pour ceux qui n’ont pas lu le livre, mais impossible d’en dire plus …

La description des dégâts de la connerie aggravée par l’alcoolisme est sans pitié, celle de la presse putassière est sanglante, mais l’auteur sait malgré tout brosser des portraits complexes de personnages qui vont au-delà de leurs clichés, et il garde une tendresse pour des journalistes, certes loin du prix Albert Londres, mais qui tentent, envers et contre tout un monde moderne qu’ils comprennent mal de faire leur travail de façon digne.

Ajoutez à cela des personnages secondaires convainquant, une belle scène de bar musical, deux personnages étonnants qui servent de héros et se révèlent attachants malgré tout ce qui pourrait nous les rendre insupportables et au final, malgré quelques restrictions sur le fil narratif, vous obtenez une lecture très recommandable.

Benjamin Myers / Noir comme le jour, (These darkening days, 2017), Seuil/cadre noir (2019) traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Chambre 413

J’ai découvert Joseph Knox lors du dernier Toulouse polars du Sud. Et comme la lecture de son premier roman, Sirènes, m’avait convaincu, j’ai réédité avec le suivant, Chambre 413.

KnoxAidan Waits est donc flic à Manchester. Un flic qui n’a pas vraiment la côte auprès de sa hiérarchie. Pris la main dans le sac de came, il est obligé d’obéir aveuglément à son supérieur. Après avoir été détaché pour une mission d’infiltration dans Sirènes, il revient aux patrouilles de nuit avec l’abominable Sutcliffe, qui hait le monde entier, et plus particulièrement ceux qu’il a sous la main, à savoir Aidan.

Alors qu’une chaleur étouffante écrase la ville, les deux flics découvrent un cadavre dans une chambre d’un grand hôtel désaffecté en attente de vente. Rien ne permet de savoir qui est cet homme qui a rendu ses dents et empreintes digitales non identifiables, et coupés toutes les étiquettes de ses vêtements. Le début d’une enquête qui va tenir Aidan sur le pont jour et nuit, alors que son passé vient le rattraper.

Chambre 413 confirme tout le bien que j’avais pensé de Sirènes. On verra ce que va donner la suite, mais avec ce deuxième roman, je suis impressionné par la capacité de ce jeune auteur à garder une continuité tout en évitant les redites.

Continuité grâce au personnage d’Aidan Waits, toujours fragile et têtu. Un personnage dont il révèle avec un vrai sens du suspense des pans importants de ses traumatismes (le mot est faible) d’enfance. Continuité parce que nous sommes toujours à Manchester, et continuité dans son empathie pour les victimes, pour les plus faibles.

Mais Joseph Knox dans le même temps n’écrit pas le même roman. Il quitte le monde des truands et des trafics de drogue, remplace les errances de nuit par la chaleur étouffante de l’été, nous décrit un Aidan qui, peu à peu, se détache de la drogue (finis les gros trous noirs, les pertes de mémoire et les lendemains atroces) et donne une importance grandissante à l’abominable Sutcliffe qui était à peine présent dans le premier roman.

Du changement dans la continuité, toujours du très beau travail, une intrigue assez étonnante, et l’émotion de ces personnages désespérés. Joseph Knox semble parti pour s’installer dans la continuité des illustres anciens, de Ted Lewis à Robin Cook, et c’est tant mieux.

Joseph Knox / Chambre 413 (The smiling man, 2018), Le masque (2019), traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling

Si je n’ai pas été emballé par Le jardin, il en va tout autrement d’un autre polar se déroulant très à l’est de la vieille Europe, L’attaque du Calcutta-Darjeeling du très britannique Abir Mukherjee.

A Mathematician (?)1919. Plus rien ne retient à Londres le capitaine Wyndham de Scotland Yard. Sa participation à la guerre lui a enlevé toute croyance en quoi que ce soit, et la mort de sa jeune épouse durant l’épidémie de grippe espagnole, alors qu’il se remettait de ses blessures a eu raison de son envie de rester où il est. C’est pourquoi il accepte la proposition d’un de ses anciens chefs de venir le seconder à Calcutta.

Il arrive tout frais, découvrant la chaleur éprouvante, le bruit, les odeurs, l’attitude colonialiste de ses compatriotes et le peuple bengali qui commence à penser à se débarrasser de la domination anglaise, quand il est appelé dans un des quartiers mal famés de la ville. On y a trouvé le cadavre d’un blanc, et pas n’importe lequel, un des hommes de confiance du vice-gouverneur. Egorgé, on lui a enfoncé un message révolutionnaire dans la bouche. Une enquête suivie de près par toute la colonie britannique.

Quand quelques jours plus tard le train Calcutta-Darjeeling est attaqué par des bandits très organisés, et que rien n’y est dérobé, les ennuis du capitaine, et de son aide local, le sergent Banerjee Sat sont décuplés.

Du très classique, très bien fait, le parfait démarrage d’une série que l’on suivra avec plaisir (il y a déjà quatre volumes en anglais). Comme son nom l’indique, l’auteur est d’origine indienne, mais il est né et a vécu en Ecosse. Et il choisit de situer son intrigue à un moment clé : la fin de la première guerre, quelques jours avant que l’armée britannique ne tire sur une foule manifestant pacifiquement dans le nord de l’inde, faisant des centaines de morts et de blessés.

Très classique avec son duo d’enquêteurs, le premier qui porte un regard neuf sur la société, le second qui connait l’autre côté du miroir, et avoue s’être engagé dans la police parce qu’il est certain qu’un jour les anglais partiront, et qu’il faudra alors au pays des policiers formés et expérimentés. Classique dans la forme de l’enquête. Classique avec Wyndham qui tente d’anesthésier sa douleur et ses cauchemars dans l’opium ou le whisky …

Mais classique ne veut dire ni ennuyeux. Et ce premier roman est véritablement passionnant. Parce qu’il crée de véritables personnages que l’on apprend à connaitre petit à petit. Parce qu’il décrit très bien un lieu, une géographie, une société et un moment historique que l’on connait assez mal chez nous. Parce qu’il le fait sans simplifications outrancières. Parce que l’auteur manie très bien un mélange d’ironie légère et de véritable empathie. Et parce que l’intrigue est parfaitement menée.

Un vrai plaisir, un polar comme on les aime, et un auteur dont j’attends déjà avec impatience le nouveau roman.

Si j’avais un seul petit, tout petit bémol, c’est que le personnage de Wyndham me semble avoir parfois des opinions bien modernes pour un anglais arrivant dans une colonie en 1919. Mais je peux me tromper, et ça le rend bien sympathique.

Abir Mukherjee / L’attaque du Calcutta-Darjeeling (A rising man, 2016), Liana Levi (2019), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.