Archives pour la catégorie Western et aventure

Pour le plaisir

Après ma rencontre laborieuse et raté avec Adlène Meddi, j’avais besoin d’une lecture plaisir. Un truc un peu bourrin mais qui avance. Gagné avec Les secrets de la terre brisée de S. Craig Zahler.

ZahlerVers 1900, deux sœurs sont enlevées par un affreux, conduites quelque part au Mexique, emprisonnées et forcées à se prostituer. Pas de chance pour l’affreux, ce sont les filles de John Lawrence Plugford, ancien chef de gang qui s’était marié, puis rangé. Mais pour sauver ses filles il rappelle deux de ses anciens associés, et avec l’aide de ses fils, d’un ami de toujours et d’un étranger recruté pour l’occasion, il monte une expédition punitive.

Pour tous, il y aura du sang et des larmes. Beaucoup de sang et beaucoup de larmes.

Je ne vais pas prétendre que c’est un grand roman, ni qu’il va changer ma vie, ni même que je m’en souviendrai dans quelques mois. C’est juste une série B, bien outrancière, qui peut certainement en dégouter certain par son côté gore, ou se laisser lire le sourire aux lèvres parce qu’on ne la prend pas complètement au sérieux.

J’ai lu avec l’impression que l’auteur s’est bien amusé à inventer des décors insolites, à déchainer des ouragans de feu, et à dézinguer les personnages les uns après les autres. La question, la seule, étant : qui sera encore debout à la fin ? Les scènes d’action fonctionnent, on arrive à être surpris, et bien malin qui peut prévoir la fin.

Si vous avez besoin d’une lecture facile, sans autre ambition que celle de vous faire passer un bon moment, et si vous avez vu et apprécié (même si vous ne l’avouez à personne) Machete, ce roman est pour vous.

Sinon, il vaut mieux passer à autre chose.

S. Craig Zahler / Les secrets de la terre brisée (Wraiths of broken land, 2013), Gallmeister (2018), traduit de l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Un très beau western noir

La fin de l’année approchant, la pression des nouveautés diminue du côté des polars, enfin le temps de lire un bon western. Comme j’aime beaucoup Bertrand Tavernier, autant comme cinéaste que comme critique et découvreur de livres, je fais confiance à sa collection chez Actes Sud. Et j’ai raison. Bonne pioche avec Le vent de la plaine d’Alan Le May.

LeMay1874, dans les grandes plaines du Texas, la famille Zachary vit pauvrement de l’élevage sur une terre menacée par les indiens Kiowa. Le père est mort quelques années auparavant et c’est Ben, l’aîné, qui a repris les commandes. Il est aidé par sa mère, ses deux jeunes frères et sa sœur Rachel.

Si la famille est venue s’installer si loin à l’ouest, c’est pour fuir les rumeurs répandues par Abe Kelsey, un vieux fou qui en voulait au père, et prétend que Rachel est une enfant Kiowa qui a été recueillie bébé par la famille. Dans un Texas où les indiens sont haïs par les colons et appelés les nègres rouges, cette rumeur revient à isoler complètement la famille Zachary. Une situation qui va se révéler dramatique quand la maison des Zachary est prise pour cible par un groupe de guerriers Kiowa.

Comme le roman se déroule sur la frontière, à une époque où les guerres indiennes n’étaient pas terminées, on appelle ça un western. Mais si on réfléchit à la trame, et au fond très social, on pourrait aussi appeler ça un roman noir. En fait, on s’en fout, c’est un très bon roman, âpre, rugueux et parfois violent comme les paysages et les personnages décrits, intelligent, complexe et très humain dans sa façon d’analyser et de raconter les gens et les événements, très bien construit dans sa montée vers la violence inévitable.

Cela va mal finir, on le sait dès le début, et en première lecture la montée de la pression dans la cocotte-minute, jusqu’au final terrible, parfaitement racontée sans jamais être complaisante accroche le lecteur pour ne plus le lâcher. Ce n’est pas pour rien que l’auteur était proche du meilleur cinéma hollywoodien, il sait raconter une histoire et la rendre très visuelle et pleine de suspens et sait écrire les scènes d’action.

Au-delà de ce premier plaisir, ce qui frappe c’est la complexité de la description d’un milieu qu’un lecteur ignare comme moi pourrait vite schématiser. Ni les colons, ni les Kiowas ne sont décrits comme des brutes sans culture. Ils sont rudes, violents, injustes parfois, mais étonnamment ils se connaissent mutuellement (à défaut de toujours se comprendre), ils se combattent férocement, mais cela n’exclue pas une certaine forme de respect.

Le racisme, car il y a du racisme, est parfois complexe, épidermique, conséquence d’atrocités de part et d’autre, mais pas toujours orientés vers ce qu’on croit … Et les raisons du comportement des uns et des autres sont toujours décrites (sans lourdeur), ce qui ne veut pas dire qu’ils sont excusés.

Un beau western noir prenant et passionnant, que l’on referme avec l’impression d’être un peu moins bête après qu’avant.

Alan Le May / Le vent de la plaine (The unforgiven, 1957), Actes Sud (2018), traduit de l’anglais (USA) par Fabienne Duvigneau.

François Muratet de retour

François Muratet est un auteur beaucoup trop rare dont on n’avait plus de nouvelles depuis La révolte des rats, il y a quinze ans. Et voilà qu’il revient avec Tu dormiras quand tu seras mort.

Muratet1960, André Leguidel s’est engagé dans l’armée pour suivre les traces de son héros de père qu’il n’a pas connu, abattu dans son bombardier au-dessus de l’Allemagne. Lieutenant, sa formation de linguiste lui vaut de végéter dans des bureaux des services secrets à Francfort, alors qu’il voudrait se battre et faire régner l’ordre en Algérie.

Et voilà que tout à coup, l’occasion se présente : il est envoyé du côté de la frontière marocaine, en mission secrète. Il doit se faire passer pour un soldat et intégrer le commando de chasse de Mohamed Guetlab, algérien engagé auprès de l’armée française. Son capitaine le soupçonne de faire bande à part, d’avoir des accords avec les populations locales, et même d’avoir assassiné son lieutenant lors d’un accrochage.

Sur place André Leguitel trouve un homme dur, au charisme impressionnant, vénéré par ses hommes. La traque d’un groupe du FLN dans le désert fera vaciller toutes les certitudes du jeune lieutenant.

Autant le dire tout de suite, même si le personnage principal est envoyé pour mener une enquête, ce n’est vraiment pas un roman policier, au sens où l’enquête est vraiment très secondaire. Ce qui n’empêche pas Tu dormiras quand tu seras mort d’être un excellent roman.

Roman de guerre bien entendu, roman historique. Mais peut-être plus encore, roman initiatique tant est magnifiquement décrite l’évolution d’un jeune homme, assez creux, pleins de certitudes et de croyances, qui va se heurter frontalement à une réalité dure, terrible et surtout très complexe. De quoi faire voler beaucoup d’a priori en éclats. Parce que si, en arrivant, le jeune André est quand même un peu un « jeune con », il est intelligent et humain et, face aux épreuves qu’il va devoir affronter, il ne va pas se réfugier derrière ses croyances et se dogmes, mais accepter que ce qu’il voit les remette en cause.

Et c’est toute cette évolution que François Muratet décrit très bien, avec finesse et humanité. Dans un décor imposant, parfois désolé, parfois sublime. Avec une écriture qui sait être intimiste, proche des sentiments et des réflexions du jeune homme, qui rend compte de ses discussions avec les uns et les autres, qui sait rendre les conflits, à l’intérieur même du commando de chasse entre harkis et pied-noir, qui explique les choix des uns et des autres, sans juger, mais en montrant toute la complexité d’une situation qu’il est souvent trop facile de montrer en noir ou blanc. Et une écriture qui sait devenir spectaculaire, pleine de bruit et de fureur quand il s’agit de décrire la traque et les combats.

De l’intelligence, du grand spectacle, de l’humanité et de l’empathie. Que demander de plus ? peut-être que François Muratet n’attende pas 15 ans pour nous proposer son prochain roman …

François Muratet / Tu dormiras quand tu seras mort, Joëlle Losfeld (2018).

Lonesome Dove, les débuts

J’aurai donc lu tous les Lonesome Dove de Larry McMurtry dans le désordre. Et je termine par le premier par ordre chronologique : La marche du mort.

McMurtryAugustus McCrae et Woodrow Call sont tout jeunes, ils viennent de s’engager dans les Texas Rangers, pour l’aventure, mais également il faut bien le dire, pour les quelques dollars par mois. Pour l’aventure, dans un premier temps, ce ne sera pas brillant : décimés par les comanches de Buffalo Hump, les survivants vont alors se lancer dans la conquête de Santa Fe, accompagnés d’un ancien pirate. Une expédition montée ne dépit du bon sens qui ne peut apporter que le malheur, le sang et la mort.

Ca y est j’ai bouclé la boucle et je suis arrivé, à rebours, aux origines. Et comme avec les deux autres volumes, je me suis régalé.

La marche du mort arrive à décrire les situations les plus noires et les plus horribles sans jamais vous désespérer, sans jamais perdre le sens de l’humour. Et pourtant, si on résumait ce que vont subir nos amis Augustus et Woodrow, on pourrait croire que le roman n’est qu’un succession d’horreurs, plus sinistres, gores et perverses les unes que les autres. C’est le regard à la fois sage et naïf que portent les différents personnages sur ce qui les entoure qui apporte une touche d’humour inattendue et change le ton du roman.

Sans toutefois le dénaturer, car les horreurs décrites sont bien réelles, et dépeignent un monde dur et terrible pour les faibles. Un monde où des cultures incompatibles s’entrechoquent, mais un monde, et c’est là un de ses paradoxes, où les incompréhensions et les incompatibilités n’entrainent pas de mépris ni de sentiment de supériorité. Au contraire. La relation qui se noue entre les deux rangers et Buffalo Hump en est la parfaite illustration : haine féroce, mais également une forme de respect, et la reconnaissance du fait que les deux mondes sont inconciliables, mais sans prétendre à la supériorité de l’un ou l’autre.

Ajoutons à cela que Larry McMurtry est capable des plus belles surprises, de scènes d’anthologie, et excelle dans le grotesque et le fantasque tout en restant toujours crédible et cohérent. Un grand plaisir de lecture, un voyage dans le temps, l’espace et les cultures. Un grand western, un grand roman.

Larry McMurtry / La marche du mort (Dead man’s walk, 1996), Gallmeister/Totem (2017), traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.

Un western qui déménage

Un western de plus un ! Une assemblée de chacals de S. Craig Zahler.

ZahlerIls sont trois à recevoir une invitation à un mariage : Oswell Danford et son frère Godfrey paisibles ranchers de Virginie et Dicky Sterling, séducteur et joueur de New York. Ils sont invités par Jim Lingham dans le Montana. A priori rien d’alarmant.

Pourtant si. Des années plus tôt, les quatre hommes étaient le Gang du boxeur et ont pillé des banques dans le sud du pays. Jusqu’à un moment précis, un événement particulièrement atroce, suite auquel ils s’étaient séparés. Si Jim les invite, c’est que le passé violent auquel ils avaient tourné le dos est de retour. Et qu’il va falloir l’affronter une bonne fois pour toute.

Attention ça tâche ! Pour une fois, la quatrième de couverture qui en appelle à La horde sauvage et à Tarantino ne raconte pas n’importe quoi.

« L’exploit » de l’auteur, c’est d’arriver à manipuler autant d’outrance sans tomber dans le ridicule et le grand guignol. L’exercice est périlleux, et il aurait été facile de se casser la gueule ; mais là ça fonctionne.

Il ne faut certes pas être trop fine bouche, et ne pas s’évanouir devant les flots d’hémoglobine et une inventivité exceptionnellement morbide dans la saloperie. Mais si on se laisse prendre, la construction est parfaite. Dès le début on a un petit aperçu de la folie furieuse des méchants. Puis, lentement, la tension s’installe, on se familiarise avec les personnages, le suspense monte, monte, monte, vers une dernière partie de bouquin complètement cinglée qui ne déçoit pas.

On pourrait se demander ce que peut bien avoir l’auteur dans la tête pour inventer de telles horreurs. Ce à quoi il pourrait faire la réponse du grand Valerio Evangelisti lors d’une table ronde à Toulouse : C’est vous, les lecteurs, qui devraient vous demander ce que vous avez, vous. Vous qui payez pour lire ça.

Je vous laisse répondre … Pour ma part, je crois qu’il faut prendre tout ça au second degré, comme un Kill Bill du Far West.

Z. Craig Zahler / Une assemblée de chacals (A congregation of jackals, 2010), Gallmeister/Néonoire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Un grand western chez 10×18

Je ne savais pas que 10×18 éditait des westerns. Avec La famille Winter de Clifford Jackman j’ai pris une très grosse claque.

JackmanGeorgie, 1864, en pleine guerre de sécession. Le général Sherman décide d’envoyer devant son armée qui vient de brûler Atlanta des prospecteurs et éclaireurs qui permettront aux soldats de se nourrir sur le terrain. Quand il confie un groupe au lieutenant Quentin Ross et à ses hommes il ne sait pas qu’il vient d’ouvrir la boite de Pandore.

La bande passe sous l’influence de Augustus Winter, jeune homme inflexible, meurtrier doué et n’obéissant à aucune règle. Pendant des années, ils vont semer la terreur et le sang du sud-est à Chicago, en passant par le Mexique et l’Arizona. Jusqu’à ce que la « civilisation » réduise peu à peu son territoire, comme elle a détruit celui des indiens et des bisons.

Quelle claque que ce western, quel souffle, quelle passion, un vrai bonheur. De l’aventure, des paysages grandioses, des événements en technicolor et grand écran, des personnages immenses, fous, excessifs en tout, des scènes d’action millimétrées, et en prime, une réflexion sur la responsabilité, la violence, le mal, individuels et collectifs. Le tout à une époque charnière où, peu à peu, les espaces de nature sauvage cèdent la place à une société de plus en plus maîtrisée (ce qui ne veut pas dire de moins en moins violente).

Comme le dit Augustus, qui n’est pas, loin s’en faut un enfant de cœur, en pensant à ce que la civilisation a fait à l’ouest américain et ses habitants : « J’ai regardé un homme civilisé tout seul. On ne peut comprendre un homme civilisé qu’en tant que partie d’un ensemble plus grand. Ils forment quelque chose quand on les considère tous ensemble. On prend un tas d’hommes gentils, civilisés, on les met ensemble, et on se retrouve avec quelque chose qui ressemble beaucoup à toi et moi. En plus méchant c’est tout. »

Ajoutez un vrai sens du récit, des moments d’anthologie (comme toute la période des élections truquées à Chicago et la violence qui en résulte), et vous avez un roman absolument inoubliable.

C’est un roman d’aventure, c’est un roman historique, c’est un western, c’est un grand roman noir, c’est un roman indispensable.

Clifford Jackman / La famille Winter (The Winter family, 2015), 10×18 (2017), traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier.

Avant Lonesome Dove

J’avais adoré Lonesome Dove de Larry McMurtry. Je ne pouvais pas rater Lune comanche.

McMurtryNous voici donc quelques années avant Lonesome Dove, à l’époque où Gus McCrae et Woodrow Call faisaient partie des rangers du Texas basés dans une petite ville poussiéreuse, Austin. Une époque où le clan du grand chef comanche Buffalo Hump terrorisait les colons (et ils avaient bien raison d’être terrorisés). Une époque où Ahumado, le Black Vaquero attaquait les troupeaux depuis le Mexique, et s’était fait une spécialité d’inventer des tortures qui étonnaient même les comanches de Buffalo Hump. Une époque où les tensions entre le nord et le sud grandissaient, jusqu’à la guerre. Une époque de dangers, de grands espaces, de violence, de changements, et d’hommes libres. Une époque finissante.

Immense fresque, pavé imposant mais en aucun cas indigeste (environ 750 pages), tableau complet d’une époque et d’un lieu qui donne la parole à une multitude de personnages, Lune comanche ne peut que ravir les amateurs de romans historiques et de westerns.

Son originalité tient à son ampleur, à sa façon de nous glisser dans la peau de personnages aussi différents qu’un chef de bande sadique régnant par la terreur et étonnamment détaché de tout ce qui est matériel, des rangers incultes mais curieux de tout, d’un chef comanche qui sait qu’il est le dernier à résister à l’invasion européenne et à vivre selon des traditions condamnées, un voleur de chevaux fier d’être le meilleur dans son domaine, un pisteur curieux de tout, capable de marcher des jours pour voir un nouvel oiseau, ou trouver des vestiges de peuples anciens, un colonel fanatique fasciné par la guerre, une prostituée amoureuse désireuse de changer de vie, une fille de la grande bourgeoisie du sud complètement cinglée etc …

Tous sont traités avec la même précision, le même respect, et la même rigueur, amenant le lecteur à comprendre ce qui les anime, ce en quoi ils croient, ce à quoi ils aspirent.

Et tous sont emportés par le souffle de ce récit, dans des paysages incroyables, sans que le lecteur ne soit jamais perdu tant chaque personnage est incarné.

Sans oublier un point primordial du roman : son humour. Je ne pensais pas, en ouvrant ce western, sourire aussi souvent. On sourit des dialogues entre rangers, de la folie des uns et des autres, des naïvetés, des incompréhensions entre les cultures, de la pruderie des uns, et du goût de « l’accouplement » des autres. On sourit souvent aux pensées des uns et des autres qui ne comprennent pas les priorités ou les préoccupations de personnages d’une autre culture. On sourit souvent (humour de répétition) aux réactions choquées face à ce qui, naturel pour l’un, est considéré comme d’une grande « impolitesse » pour l’autre (le terme revient souvent). Et en souriant, on prend une bonne leçon de tolérance et de relativité des us et coutumes, ce qui ne peut pas faire de mal.

Bref, un grand roman, passionnant, drôle et enthousiasmant.

Larry McMurtry / Lune comanche (Comanche moon, 1997), Gallmeister (2017), traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.