Archives pour la catégorie Western et aventure

Le triomphant

Avec Planète vide Clément Milian nous avait proposé un texte qui faisait un bien fou. Contrepied total avec Le triomphant qui nous laisse groggy.

MilianÇa ressemble à la guerre de 100 ans quelque part en France. Saturés de sang et de tripes, cinq camarades d’armes, peut-être des amis, ont déserté des combats qui n’ont plus de sens pour eux pour poursuivre une seule mission : abattre La Bête.

La Bête a un temps combattu à leur côté, puis est parti, comme un Dieu fou, massacrant tout sur son chemin, hommes, femmes et enfants, brulant les villages, écrasant toute humanité sous son marteau. Tous les cinq pensent que supprimer La Bête est la seule façon de permettre que la mal et la laideur ne règnent sans fin sur le monde.

La première qualité que l’on peut reconnaître à Clément Milian est son originalité. Vous ne lirez pas (ou rarement) ailleurs ce que vous pouvez lire ici, et ce roman ne ressemble en rien au précédent. Donc si vous aimez être surpris et secoué, faites-moi confiance et plongez-vous dans ce petit roman (en taille), aux chapitres courts, qui va vous immerger dans un monde de massacres, de tripes et de sang.

On est dans une sorte de conte d’horreur, où la Bête incarne et préfigure tous les massacres à venir, où l’innocence est piétinée et où les « chevaliers blancs » ne le sont pas tant que ça, souffrent des actes qu’ils ont été amenés à commettre, et tentent de trouver la rédemption en éliminant la Bête. Ils errent dans un pays livré au pillage et où la loi du plus fort s’impose, une fois de plus, aux plus faibles, à commencer par les femmes.

Une errance hallucinée et hallucinante, et une fin surprenante qui clôt parfaitement un texte envoutant.

Clément Milian / Le triomphant, Les arènes/Equinox (2019).

Olivier Truc se lance à l’aventure

Olivier Truc lâche le polar mais pas le Grand Nord, et nous entraine au XVII° siècle, entre Pays Basque et Laponie, en passant par Amsterdam dans Le cartographe des Indes boréales.

Truc1628, Izko Detcheverry, jeune basque de treize ans assiste depuis Stockholm au naufrage du Vasa, le nouveau vaisseau fleur de la flotte suédoise le jour même de sa mise à l’eau. Il se trouve là parce que son père Paskoal, chasseur de baleines réputé de Saint-Jean de Luz a sauvé un proche du roi de la noyade.

A son tour, Izko aide une jeune femme à sortir de l’eau et sauve son bébé. Se méprenant sur son geste elle a un mouvement vers lui, remerciement ou malédiction ? Izko ne sait pas que ce jour va changer le cours de sa vie. Qu’il sera espion de l’Eglise de France, cartographe de la Laponie, qu’il ira à Lisbonne, Amsterdam et Uppsala et qu’il sera victime du fanatisme, de l’avidité et de la bêtise des hommes.

Voilà un roman qui ne manque ni d’ampleur ni d’ambition. Et si je n’ai pas été conquis à 100 %, je m’incline devant le travail d’Olivier Truc.

Il y a des choses qui m’ont gêné et qui m’ont empêché d’être totalement enthousiaste.

Tout d’abord j’ai eu du mal à rentrer dans le roman, essentiellement parce que je ne comprends pas le démarrage de l’histoire, pourquoi il est envoyé au Portugal et ce qu’il lui arrive en y arrivant. Je n’en dit pas plus pour ne pas révéler d’éléments du début de l’intrigue, mais je trouve que les événements traumatisants qu’il y vit ne semblent pas le marquer autant qu’ils le devraient, du moins c’est ce que j’ai ressenti.

C’est d’ailleurs un reproche général, à mon goût les émotions qui devraient être intenses (haine, dégoût, amour, chagrin …) sont amoindries, Izko ne semble pas très touché, et du coup, je ne l’ai pas non plus été.

Et pour finir avec ce qui m’a gêné, mais là c’est certainement voulu et c’est très subjectif, les personnages auxquels je me suis attaché, sont pour moi trop gentils et soumis à la religion, quelle qu’elle soit. C’est sans aucun doute la réalité de l’époque, mais j’avais parfois envie de les secouer pour les réveiller et qu’ils se révoltent pour de bon.

Ceci dit, j’ai quand même beaucoup apprécié le voyage, les récits (trop courts) de chasse à la baleine, la description du travail de cartographe, les paysage lapons, le froid, la nuit, l’immensité. J’ai aimé haïr les pourris, qui à mon avis sont mieux réussis que les personnages positifs, et j’ai appris beaucoup de choses sur les débuts des persécutions des lapons, thème que l’on retrouve dans le premier polar de l’auteur.

Et puis un auteur arrive à vous embarquer dans une aventure de plus de 600 pages sans vous laisser en route est un auteur qui ne manque ni d’imagination, ni de souffle. A découvrir donc, malgré mes réserves.

Olivier Truc / Le cartographe des Indes boréales, Métailié (2019).

Un autre appel de la forêt

Une pincée de fantastique ne vous fait pas peur ? Vous gardez un souvenir ému de vos lectures enfantines de Jack London ? Sauvage de Jamey Bradbury est pour vous.

BradburyQuelque part en Alaska, Tracy 17 ans voit sa vie basculer. Depuis quelques années elle sait qu’elle est à part. Un talent naturel pour la traque et la chasse, un lien très fort avec les chiens de son père, grand coureur de courses de traineaux. Et parfois, cette faim si particulière …

Un jour en forêt, un homme lui tombe dessus, elle se défend, sort son couteau, et s’évanouit quand sa tête heurte une racine. Elle revient à elle, du sang sur ses vêtements, l’homme a disparu. Mais il réapparait peu après chez eux, blessé au ventre. Son père l’amène à l’hôpital. Tracy panique et veut absolument cacher ce qu’il s’est passé. Elle avait promis à sa mère, avant sa mort, de respecter absolument cette règle : « ne jamais faire saigner un humain ». A partir de là, tout va s’enchainer …

Autant le dire tout de suite, si vous êtes totalement allergique au fantastique ce roman n’est pas pour vous. Mais si ce n’est pas le cas, il serait dommage de passer à côté.

Roman d’apprentissage, roman de passage à l’âge adulte, roman de paysage aussi, avec de magnifiques pages sur la forêt, le froid, l’ivresse de la vitesse sur un traineau qui glisse sur la neige verglacée avec pour seul bruit le chuintement des patins et les pattes des chiens. Mais également roman noir avec une intrigue tenue mais qui vous réserve une ou deux grosses surprises. Roman sur l’héritage, sur l’amour familial, sur la différence aussi.

Et un personnage de Tracy inoubliable pour lequel on se prend peu à peu d’affection, même si elle de fait pas grand-chose pour se rendre aimable. Un personnage unique qui, peu à peu, apprend à se connaître en même temps que le lecteur la découvre dans toute sa complexité et sa différence.

Un récit lyrique, émouvant qui se termine sur de belles pages très humaines pleines de nostalgie qui laissent un sentiment indélébile de douce tristesse.

Jamey Bradbury / Sauvage (The wild inside, 2018), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Pour le plaisir

Après ma rencontre laborieuse et raté avec Adlène Meddi, j’avais besoin d’une lecture plaisir. Un truc un peu bourrin mais qui avance. Gagné avec Les secrets de la terre brisée de S. Craig Zahler.

ZahlerVers 1900, deux sœurs sont enlevées par un affreux, conduites quelque part au Mexique, emprisonnées et forcées à se prostituer. Pas de chance pour l’affreux, ce sont les filles de John Lawrence Plugford, ancien chef de gang qui s’était marié, puis rangé. Mais pour sauver ses filles il rappelle deux de ses anciens associés, et avec l’aide de ses fils, d’un ami de toujours et d’un étranger recruté pour l’occasion, il monte une expédition punitive.

Pour tous, il y aura du sang et des larmes. Beaucoup de sang et beaucoup de larmes.

Je ne vais pas prétendre que c’est un grand roman, ni qu’il va changer ma vie, ni même que je m’en souviendrai dans quelques mois. C’est juste une série B, bien outrancière, qui peut certainement en dégouter certain par son côté gore, ou se laisser lire le sourire aux lèvres parce qu’on ne la prend pas complètement au sérieux.

J’ai lu avec l’impression que l’auteur s’est bien amusé à inventer des décors insolites, à déchainer des ouragans de feu, et à dézinguer les personnages les uns après les autres. La question, la seule, étant : qui sera encore debout à la fin ? Les scènes d’action fonctionnent, on arrive à être surpris, et bien malin qui peut prévoir la fin.

Si vous avez besoin d’une lecture facile, sans autre ambition que celle de vous faire passer un bon moment, et si vous avez vu et apprécié (même si vous ne l’avouez à personne) Machete, ce roman est pour vous.

Sinon, il vaut mieux passer à autre chose.

S. Craig Zahler / Les secrets de la terre brisée (Wraiths of broken land, 2013), Gallmeister (2018), traduit de l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Un très beau western noir

La fin de l’année approchant, la pression des nouveautés diminue du côté des polars, enfin le temps de lire un bon western. Comme j’aime beaucoup Bertrand Tavernier, autant comme cinéaste que comme critique et découvreur de livres, je fais confiance à sa collection chez Actes Sud. Et j’ai raison. Bonne pioche avec Le vent de la plaine d’Alan Le May.

LeMay1874, dans les grandes plaines du Texas, la famille Zachary vit pauvrement de l’élevage sur une terre menacée par les indiens Kiowa. Le père est mort quelques années auparavant et c’est Ben, l’aîné, qui a repris les commandes. Il est aidé par sa mère, ses deux jeunes frères et sa sœur Rachel.

Si la famille est venue s’installer si loin à l’ouest, c’est pour fuir les rumeurs répandues par Abe Kelsey, un vieux fou qui en voulait au père, et prétend que Rachel est une enfant Kiowa qui a été recueillie bébé par la famille. Dans un Texas où les indiens sont haïs par les colons et appelés les nègres rouges, cette rumeur revient à isoler complètement la famille Zachary. Une situation qui va se révéler dramatique quand la maison des Zachary est prise pour cible par un groupe de guerriers Kiowa.

Comme le roman se déroule sur la frontière, à une époque où les guerres indiennes n’étaient pas terminées, on appelle ça un western. Mais si on réfléchit à la trame, et au fond très social, on pourrait aussi appeler ça un roman noir. En fait, on s’en fout, c’est un très bon roman, âpre, rugueux et parfois violent comme les paysages et les personnages décrits, intelligent, complexe et très humain dans sa façon d’analyser et de raconter les gens et les événements, très bien construit dans sa montée vers la violence inévitable.

Cela va mal finir, on le sait dès le début, et en première lecture la montée de la pression dans la cocotte-minute, jusqu’au final terrible, parfaitement racontée sans jamais être complaisante accroche le lecteur pour ne plus le lâcher. Ce n’est pas pour rien que l’auteur était proche du meilleur cinéma hollywoodien, il sait raconter une histoire et la rendre très visuelle et pleine de suspens et sait écrire les scènes d’action.

Au-delà de ce premier plaisir, ce qui frappe c’est la complexité de la description d’un milieu qu’un lecteur ignare comme moi pourrait vite schématiser. Ni les colons, ni les Kiowas ne sont décrits comme des brutes sans culture. Ils sont rudes, violents, injustes parfois, mais étonnamment ils se connaissent mutuellement (à défaut de toujours se comprendre), ils se combattent férocement, mais cela n’exclue pas une certaine forme de respect.

Le racisme, car il y a du racisme, est parfois complexe, épidermique, conséquence d’atrocités de part et d’autre, mais pas toujours orientés vers ce qu’on croit … Et les raisons du comportement des uns et des autres sont toujours décrites (sans lourdeur), ce qui ne veut pas dire qu’ils sont excusés.

Un beau western noir prenant et passionnant, que l’on referme avec l’impression d’être un peu moins bête après qu’avant.

Alan Le May / Le vent de la plaine (The unforgiven, 1957), Actes Sud (2018), traduit de l’anglais (USA) par Fabienne Duvigneau.

Lonesome Dove, les débuts

J’aurai donc lu tous les Lonesome Dove de Larry McMurtry dans le désordre. Et je termine par le premier par ordre chronologique : La marche du mort.

McMurtryAugustus McCrae et Woodrow Call sont tout jeunes, ils viennent de s’engager dans les Texas Rangers, pour l’aventure, mais également il faut bien le dire, pour les quelques dollars par mois. Pour l’aventure, dans un premier temps, ce ne sera pas brillant : décimés par les comanches de Buffalo Hump, les survivants vont alors se lancer dans la conquête de Santa Fe, accompagnés d’un ancien pirate. Une expédition montée ne dépit du bon sens qui ne peut apporter que le malheur, le sang et la mort.

Ca y est j’ai bouclé la boucle et je suis arrivé, à rebours, aux origines. Et comme avec les deux autres volumes, je me suis régalé.

La marche du mort arrive à décrire les situations les plus noires et les plus horribles sans jamais vous désespérer, sans jamais perdre le sens de l’humour. Et pourtant, si on résumait ce que vont subir nos amis Augustus et Woodrow, on pourrait croire que le roman n’est qu’un succession d’horreurs, plus sinistres, gores et perverses les unes que les autres. C’est le regard à la fois sage et naïf que portent les différents personnages sur ce qui les entoure qui apporte une touche d’humour inattendue et change le ton du roman.

Sans toutefois le dénaturer, car les horreurs décrites sont bien réelles, et dépeignent un monde dur et terrible pour les faibles. Un monde où des cultures incompatibles s’entrechoquent, mais un monde, et c’est là un de ses paradoxes, où les incompréhensions et les incompatibilités n’entrainent pas de mépris ni de sentiment de supériorité. Au contraire. La relation qui se noue entre les deux rangers et Buffalo Hump en est la parfaite illustration : haine féroce, mais également une forme de respect, et la reconnaissance du fait que les deux mondes sont inconciliables, mais sans prétendre à la supériorité de l’un ou l’autre.

Ajoutons à cela que Larry McMurtry est capable des plus belles surprises, de scènes d’anthologie, et excelle dans le grotesque et le fantasque tout en restant toujours crédible et cohérent. Un grand plaisir de lecture, un voyage dans le temps, l’espace et les cultures. Un grand western, un grand roman.

Larry McMurtry / La marche du mort (Dead man’s walk, 1996), Gallmeister/Totem (2017), traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.

Un western qui déménage

Un western de plus un ! Une assemblée de chacals de S. Craig Zahler.

ZahlerIls sont trois à recevoir une invitation à un mariage : Oswell Danford et son frère Godfrey paisibles ranchers de Virginie et Dicky Sterling, séducteur et joueur de New York. Ils sont invités par Jim Lingham dans le Montana. A priori rien d’alarmant.

Pourtant si. Des années plus tôt, les quatre hommes étaient le Gang du boxeur et ont pillé des banques dans le sud du pays. Jusqu’à un moment précis, un événement particulièrement atroce, suite auquel ils s’étaient séparés. Si Jim les invite, c’est que le passé violent auquel ils avaient tourné le dos est de retour. Et qu’il va falloir l’affronter une bonne fois pour toute.

Attention ça tâche ! Pour une fois, la quatrième de couverture qui en appelle à La horde sauvage et à Tarantino ne raconte pas n’importe quoi.

« L’exploit » de l’auteur, c’est d’arriver à manipuler autant d’outrance sans tomber dans le ridicule et le grand guignol. L’exercice est périlleux, et il aurait été facile de se casser la gueule ; mais là ça fonctionne.

Il ne faut certes pas être trop fine bouche, et ne pas s’évanouir devant les flots d’hémoglobine et une inventivité exceptionnellement morbide dans la saloperie. Mais si on se laisse prendre, la construction est parfaite. Dès le début on a un petit aperçu de la folie furieuse des méchants. Puis, lentement, la tension s’installe, on se familiarise avec les personnages, le suspense monte, monte, monte, vers une dernière partie de bouquin complètement cinglée qui ne déçoit pas.

On pourrait se demander ce que peut bien avoir l’auteur dans la tête pour inventer de telles horreurs. Ce à quoi il pourrait faire la réponse du grand Valerio Evangelisti lors d’une table ronde à Toulouse : C’est vous, les lecteurs, qui devraient vous demander ce que vous avez, vous. Vous qui payez pour lire ça.

Je vous laisse répondre … Pour ma part, je crois qu’il faut prendre tout ça au second degré, comme un Kill Bill du Far West.

Z. Craig Zahler / Une assemblée de chacals (A congregation of jackals, 2010), Gallmeister/Néonoire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.