Contes sages d’autres mondes et d’autres temps

Je découvre la collection « Contes des Sages » du seuil avec le recueil de Pierre Bordage : Contes des sages d’autres mondes et d’autres temps.

15 contes, présentés dans le premier comme le peu qu’il reste dans la mémoire extrêmement vieille d’une IA qui vogue dans l’Univers et ne comprend pas pourquoi son nom est drôle : Capitaine Mémo.

15 contes qui collent aux préoccupations habituelles de Pierre Bordage et aux différents thèmes de classiques de la SF. Ecologie, religion, voyage dans le temps, voyages dans l’univers, immortalité, IA, emprise des machines, apparitions de messies, réfugiés climatiques …

Le livre est très beau, d’un format inhabituel, belles illustrations et très agréable à tenir en main. Les contes font le minimum syndical, ils se tiennent, présentent leur « morale ».

Mais je pense que la nouvelle, et encore plus la nouvelle très courte, n’est pas le format qui permet à l’auteur de mieux exprimer son talent et son souffle. Je le préfère dans ses grandes sagas, quand il a la place et le temps développer ses imaginaires particulièrement puissants, de bien nous faire rentrer dans la peau d’une multitude de personnages.

Un recueil agréable sans plus donc, mais un joli cadeau pour quelqu’un qui ne serait pas grand lecteur et se trouverait plus à l’aise dans le format court, et trouverait là des histoires bien racontées, qui peuvent l’amener à réfléchir, le tout emballé de bien belle façon.

Pierre Bordage  / Contes des sages d’autres mondes et d’autres temps, Seuil (2020).

Les rues de Laredo

Je ne m’y attendais absolument pas. Imaginez ma joie quand j’ai vu que Larry McMurtry avait écrit une suite et fin à son fantastique western Lonesome Dove. Une fin qui tient toutes ses promesses, Les rues de Laredo.

Petit à petit l’ouest est pacifié. En partie grâce ou à cause du capitaine des rangers du Texas Woodrow Call, légende de la frontière et des guerres contre les Comanches. Le train arrive, les Comanches et apaches sont parqués dans des réserves, et Call, vieillissant, loue ses services comme une sorte de chasseur de primes.

C’est à ce titre que le Colonel Terry, patron d’une des lignes de chemin de fer qui sillonne l’ouest le contacte pour mettre fin aux agissements de Joey Garza, jeune pillard mexicain qui lui a déjà dévalisé plusieurs convois, tuant des passagers au hasard. Et il lui envoie son comptable de Brooklyn pour vérifier les comptes au jour le jour. Le colonel Terry est un peu tatillon, et despotique.

La capitaine Call voudra récupérer son ancien caporal Pea Eye, marié, fermier et père de cinq enfants, ils croiseront la route de tueurs, du traqueur Famous Shoes, souffriront du froid, du vent, de la chaleur, erreront entre Texas et Mexique, et tous ne reviendront pas chez eux.

Pour commencer, oui Les rues de Laredo peut se lire indépendamment des autres romans de la saga, mais ce serait vraiment dommage tant cette série est cohérente et magnifique. Donc si j’ai un conseil, en ces temps d’enfermement obligatoire, commandez chez votre libraire préféré La marche du mort, Lune comanche, Lonesome Dove et Les rues de Laredo, et partez pour plus de 2000 pages d’aventure, de tempête, de bruit et de fureur … Mais aussi d’humour et d’émotion.

Cet ultime volume est à la hauteur des trois premiers volumes. Dur, violent, puissant, dépaysant, émouvant, intelligent et drôle.

Commençons par l’humour qui est peut-être inattendu. Il découle du choix stylistique de l’auteur de présenter les réflexions des différents personnages complètement à plat, sans aucun filtre de jugement, et sans donner son point de vue. C’est ainsi que l’on assiste à des heurts frontaux entre les façons de voir d’un capitaine de rangers, d’un éclaireur indien, d’un comptable de New York, d’une paysanne mexicaine ou d’un tueur sans pitié. C’est drôle mais c’est aussi très instructif et amène le lecteur à se poser beaucoup de questions sur ses propres filtres quand il reçoit la réalité.

Exemple : On parle d’un vieil homme, nommé Marshall qui « était arrivé chez les Apaches un jour que Famous Shoes était venu essayer de convaincre un vieil homme-médecine nommé Turtle de relâcher une petite fille blanche qu’ils avaient capturée lors d’une attaque. Turtle ne voulait rien entendre. Sa femme était flétrie et ne voulait plus de lui, aussi avait-il besoin d’une fille jeune. La somme d’argent que Famous Shoes lui proposait – de l’argent fourni par la famille de la fillette – avait moins d’importance pour Turtle que la fillette elle-même. Turtle avait patiemment expliqué cela à Famous shoes, qui l’avait assez bien compris. […]

Famous Shoes avait accepté les raisons de Turtle et renoncé à ramener la fillette, bien qu’elle manquât à ses proches et qu’ils l’eussent payé grassement pour qu’il la retrouve.

Mais M. Marshall, l’homme blanc aux bibles, lui, n’avait pas admis les explications de Turtle. Malgré la réponse claire de Turtle disant qu’il ne voulait pas vendre la fille blanche, Marchall avait insisté pour la lui racheter.

Lorsqu’il comprit qu’il ne pourrait pas, Marshall se mit en colère et proféra de mauvais mots, suscitant le mécontentement des Apaches. Un jeune guerrier […] prit une baïonnette récupérée sur le lieu d’une bataille et transperça Marshall de part en part, causant sa mort rapide. Tout le monde convint que Long Thorn avait agi de façon appropriée. »

Cette bascule de points de vue déstabilise et dépayse complètement le lecteur, crée un effet comique très réussi et donne au roman un ton à nul autre pareil.

Mais si on prend un immense pied de lecture c’est également grâce à une multitude d’autres aspects.

Le plaisir direct de lire un excellent roman d’aventure. La qualité de la reconstitution historique, la violence des descriptions d’une vie rude, terrible pour beaucoup, atroce, comme souvent, pour les femmes, et ce sans aucun pathos. Les magnifiques personnages, flamboyants, pathétiques, lâches, courageux, perdus, pourris jusqu’à la moelle, admirables … Avec une mention particulière pour quelques portraits de femmes absolument fantastiques.

Cette conclusion apporte un élément supplémentaire, la description du crépuscule d’un monde, de ses légendes, de son côté mythique. L’auteur parvient à nous présenter la grandeur de ces légendes tout en les démythifiant et en nous décrivant des hommes, des humains de chair et de sang, et non des statues.

J’ai été un peu long, mais j’espère avoir été convaincant. Vous pouvez éteindre votre ordinateur, annoncer qu’il ne faut pas compter sur vous pour les heures et les jours à venir, et partir rejoindre Woodrow Call, Maria, Joey Garza, Lorena, Famous Shoes et les autres …

Larry McMurtry / Les rues de Laredo, (Streets of Laredo, 1993), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Christophe Cuq.

L’amant de Janis Joplin

Un auteur mexicain et un titre intrigant. Et au final pour moi, une déception. L’amant de Janis Joplin de Elmer Mendoza.

David n’est pas le jeune homme le plus futé du village. Un soir de fête il fait l’erreur d’accepter de danser avec Carlota Amalia, très belle mais promise à un des fils du gros trafiquant local. Quand le promis s’en prend à lui, par réflexe, David lui jette un caillou à la tête … Et le tue. Il faut dire que David est un très bon lanceur de cailloux.

Réfugié chez un oncle, il va se révéler un joueur de baseball (jeu qu’il n’aime pas) exceptionnel. Il ira à Los Angeles où il deviendra, pour une durée de huit minutes, l’amant de Janis Joplin auquel il vouera une fidélité éternelle. Il sera impliqué dans les trafics de drogue et la rébellion des jeunes étudiants …

De calamité en calamité, David semblera se sortir de tous les pétrins, et continuera à chercher son amante.

C’est bien d’écrire un conte foutraque qui part dans tous les sens. Et au début c’est assez amusant. Mais c’est très délicat à tenir sur la longueur. Et pour moi c’est bien là que le bât blesse. Au bout d’un moment, vers la moitié du roman, j’ai commencé à me désintéresser des aventures chaque fois plus incroyables de ce pauvre David.

Je comprends bien l’intention avec cette sorte de Sancho Panza, un peu simplet qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais ce qui est amusant au départ finit par être répétitif, l’exubérance du début ressemble de plus à plus à un joyeux n’importe quoi, et l’auteur m’a perdu, petit à petit. Au point que j’étais content d’en terminer pour passer à autre chose.

Pas convaincu donc.

Elmer Mendoza / L’amant de Janis Joplin, (El amante de Janis Joplin, 2004 ?), Métailié (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

Le prix de la vengeance

Un nouveau Don Winslow, ça ne se refuse pas. Le prix de la vengeance est assez atypique, puisqu’il rassemble 6 novellas. Un pur plaisir de lecture.

Un recueil très cohérent, et varié. Il s’ouvre et se referme sur deux textes sombres et durs. Entre les deux, on a droit au Don Winslow cool. Dans l’ordre d’apparition :

Le prix de la vengeance. Une histoire de … vengeance (sans blague) à la Nouvelle-Orléans. Vengeance de flic dans le monde déjà violent de la drogue. C’est trash, dans un monde qui peut rappeler celui de Corruption. Pas de gentils, que des enfoirés, certains un peu plus que d’autres, mais les fics sont aussi violents, hors la loi et dérangés que les trafiquants auxquels ils sont confrontés.

Crime 101, dédié à Steve McQueen est un bel hommage au cinéma, et à la côte ouest. Des personnages très cools et très pros, des dialogues à la Elmore Leonard, un hommage aux films de Steve McQueen bien entendu, mais également à La main au collet d’Hitchcock pour cet affrontement entre un gentleman cambrioleur qui ne fait que des gros coups en s’en prenant aux détenteurs de bijoux, et un flic atypique de San Diego. C’est pétillant, orchestré au millimètre, dialogué au scalpel. Le pied.

Le zoo de San Diego, dédié à Elmore Leonard justement est la novella la plus drôle. Ca commence avec un agent en patrouille appelé pour récupérer un chimpanzé échappé du zoo. A priori, cela ne le concerne pas. Sauf que l’animal est armé. D’un flingue. Et que Chris (c’est le flic) qui va devenir une vedette sur internet suite à ses aventures simiesques veut absolument comprendre d’où vient le flingue. Surprise pour ceux qui ne connaissent que le Don Winslow de La griffe du chien, oui, il peut être hilarant.

Les deux suivantes, située à San Diego (Sunset) et Hawaï (Paradise) sont un vrai cadeau aux fans de l’auteur. On y retrouve, dans le désordre : Neal Carey, son premier héros (de Cirque à Piccadilly à Noyade au désert), Bonne Daniels et tous ses potes de La patrouille de l’aube et L’heure des gentlemen, Bobby Z de Mort et vie de Bobby Z, Frankie Machianno de L’hiver de Frankie Machine, Ben, Chon et O de Cool et Savages, et Jack Wade de Du feu sous la cendre. En deux novellas tous les héros cool de Don Winslow sont là. Et forcément, ça fait des étincelles, il y a du surf, de l’amitié, on boit des coups, les dialogues sont impeccables, les déroulés des intrigues et les scènes d’action sont magistraux. Un vrai régal, à déguster sans restriction. Soit on se régale de retrouver des personnages que l’on connaît, soit on se précipite pour lire ce qu’on a raté de cet auteur qui est un conteur hors pair.

Avec La dernière chevauchée Don Winslow redevient sérieux, et sa secoue. On y suit Cal Strickland, texan de la frontière, ancien soldat, qui a voté Trump et s’est engagé dans la police de la frontière. Ses convictions et ses croyances en des valeurs partagées commencent à vaciller quand il croise le regard d’une gamine de 6 ans dans une cage :

« La première fois qu’il a vu la fillette, elle était dans une cage.

Y a pas d’autre mot pour ça, s’est dit Cal sur le moment. On peut bien employer des noms différents – « centre de détention », « camp de rétention », « refuge temporaire » -, quand des personnes sont regroupées derrière un grillage, c’est une cage. »

A partir de là, Cal se dit que s’il veut respecter ce que lui a enseigné son père, texan, républicain et rancher, il ne peut pas laisser une gamine de 6 ans seule dans une cage. Même si les services sensés s’occuper d’elle ne l’aident pas, tant ils sont débordés, même si ses collègues commencent à le mettre à part, même s’il doit tout risquer :

« Son père disait toujours que la plupart des gens sont prêts à faire ce qui est juste quand ça ne coûte pas grand-chose et que personne n’est prêt à le faire s’il faut tout sacrifier.

Mais parfois, c’est vrai, il faut tout sacrifier. »

Très belle novella, construite autour de personnages beaucoup moins flamboyants que ceux précédemment cités, tiraillés, mal dans leur peau, et finalement magnifiques.

Don Winslow / Le prix de la vengeance, (Broken, 2020), Harper Collins (2020) traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Maillet.

Manaus

Difficile d’enchaîner après Betty. Il faut complètement changer de registre. Du raide et sec, style trou normand. Coup de chance, j’avais ce qu’il faut sous la main, Manaus de Dominique Forma.

Sa mission : profiter du voyage de De Gaulle en Amérique Latine pour aller en Argentine, et là, dans le nord-est du pays, tuer un ancien de l’OAS. Il pense ensuite retourner en France. Mais les ordres changent.

Il doit se rendre à Manaus, récupérer un dossier. En fait de dossier, c’est son passé qu’il va trouver, un passé récent, de quand il était soldat, en Algérie.

Court, sans empathie aucune, ni pour le narrateur passé de soldat à exécuteur, toujours aux ordres de l’état, ni pour les malheureux qu’il va croiser plus ou moins longuement, sec comme un coup de trique, ce qui est un exploit dans la moiteur de Formosa puis de Manaus.

Dominique Forma maîtrise son récit, n’en dit jamais trop et sans pitié pour ses personnages nous fait transpirer du côté de la forêt amazonienne. Les scènes d’action sont millimétrées, la confrontation finale tendue à souhait, un vrai plaisir.

Un récit d’aventure ristretto, noir et serré. Et la couverture est superbe.

Dominique Forma / Manaus, La Manufacture des livres (2020).

Betty

Tout le monde, ou presque, en a déjà parlé, j’arrive donc avec un peu de retard, mais tant pis. Il faut absolument lire Betty de Tiffany McDaniel.

Betty Carpenter grandit dans la petite ville (imaginaire) de Breathed, dans les collines de l’Ohio, dans les années 60. Son père Landon est Cherokee ; sa mère Alka, blanche est d’une beauté renversante mais sa santé mentale est fragile. Betty vit avec ses deux sœurs, et ses trois frères.

Dans une petite ville où avoir la peau sombre l’expose à des brimades et des moqueries permanentes, Betty va tout apprendre d’un père qui lui raconte mille histoires. Mais elle va aussi découvrir toute seule les noirs secrets de sa famille, et les difficultés qu’il faut affronter quand on est femme, et métisse.

Les contes magiques de Landon, et l’écriture dans laquelle elle se réfugie souvent la feront grandir, perdre son innocence, mais garder son humanité.

Il y a tant à dire sur ce roman. Mais il y a une première évidence. Hormis les personnages récurrents bien connus des amateurs de polars, ils sont rares ces héros littéraires dont vous savez intimement qu’une fois rencontrés, vous ne les oublierez jamais. Pour moi il y a, entre autres, Dalva, le capitaine Achab, Colin et Chloé, Ender, Aureliano Buendia … Il y aura maintenant Betty et Landon.

Le roman commence lentement, presque tranquillement même si dès le début la violence et la noirceur sont là, évoquées, montrées, puis un temps oubliées. Je me suis demandé pendant le premier tiers pourquoi ce roman suscitait tant d’enthousiasme. Puis peu à peu, au fur et à mesure que Betty découvre le monde des adultes, noirceur et violence seront de plus en plus présentes, et j’ai compris.

Violence raciste, violence faite aux femmes, préjugés, obscurantisme, poids de la religion et des traditions les plus réactionnaires. Avec la tension qui monte, passée la moitié du roman, il vous sera très difficile de le lâcher. Attention, préparez-vous à une immersion totale, et gardez à portée de main la boite de mouchoirs. Tiffany McDaniel avec sa Betty va vous prendre aux tripes, vous retourner, vous bouleverser. Mais elle va aussi vous émerveiller, vous amuser, vous enrager, vous faire réfléchir.

C’est une langue magnifique, c’est cru et poétique à la fois, c’est terriblement terre à terre, et aussi magique que du Garcia Marquez (ce n’est pas un hasard si je parle d’Aureliano Buendia …), cela ne raconte que l’histoire d’une famille et pourtant il y a un souffle extraordinaire, c’est sombre et lumineux. C’est inoubliable.

Mais ce n’est pas entièrement une surprise. C’est quand j’ai vu le nom de Breathed, et que Betty fait allusion à un fait qui se déroulera plus tard dans la même ville, que je me suis aperçu que tout cela me disait quelque chose. Et pour cause. Tiffany McDaniel est aussi l’auteur du magnifique L’été où tout a fondu. A propos duquel j’écrivais : « Quelle claque. Quand on pense qu’il s’agit là d’un premier roman, ça promet pour la suite. Malgré l’ambition du sujet, tout est réussi, tout est maîtrisé à la perfection. »

Je ne sais pas si Betty a été écrit avant ou après L’été où tout a fondu, (il semblerait qu’il ait été longtemps refusé par les maisons d’édition, quelles truffes), toujours est-il qu’on peut dire avec certitude qu’on a là une romancière exceptionnelle.

Lisez Betty.

Tiffany McDaniel / Betty, (Betty, 2020), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

Swag

Qu’est-ce qu’on fait quand on aligne les déceptions, que l’ambiance est sinistre et que les jours baissent ? On revient aux fondamentaux. Et heureusement, cette semaine, Rivages a l’excellente idée de publier la traduction révisée d’un auteur fondamental : Elmore Leonard. Swag.

Franck Ryan est vendeur de voiture d’occasion, mais il y a quelques années il a fait quelques casses. Quand Ernest, Stickey Jr, dit Stick lui vole une voiture sous le nez, il est vexé, mais aussi admiratif de l’aplomb. Alors dans un premier temps il signale le vol, et quand il s’agit de reconnaître Stick au tribunal, il prétend que ce n’est pas lui.

En sortant du tribunal, il l’emmène boire un coup et lui propose de monter des braquages à deux. Pas des banques, trop risqué, des magasins. Et pas à Detroit où la police est féroce, mais en banlieue. Pour cela Franck a édicté dix règles d’or.

Ca marche. Bientôt les deux hommes sont bien habillés, et logent dans une résidence avec piscine, avec des tas de jolies femmes autour de la piscine. Mais les règles créent des exceptions, et la facilité entraine l’imprudence …

Je ne dirais pas que c’est le meilleur Elmore Leonard, mais quelle impression de facilité, de simplicité. C’est, avec les personnages cools et les dialogues impeccables la marque de fabrique de cet auteur.

Tout semble couler de source, tout est évident, les dialogues claquent, les péripéties s’enchainent, on lit sourire aux lèvres, tranquille, sans même s’apercevoir qu’on avance dans le roman. Et puis d’un coup, très vite, trop vite, c’est fini. On a « juste » passé quelques heures de plaisir, hors du temps et de l’ambiance de merde.

Pour cela, merci maître.

Elmore Leonard / Swag, (Swag, 1976), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Les nuits rouges

J’avais été assez gêné par plusieurs aspects de L’alignement des équinoxes de Sébastien Raizer pour ne pas poursuivre sa trilogie. Comme j’ai vu que Les nuits rouges était différent, et que je suis curieux, j’ai essayé de nouveau. Je crois qu’il va falloir que je conclue : je ne suis pas compatible avec l’univers de cet auteur.

Quelque part en Lorraine un crassier révèle le cadavre d’un homme qui attend là depuis quarante ans d’être découvert. C’est celui de Gallois, un syndicaliste qui s’était illustré au moment des premières luttes contre la désindustrialisation de la région, et que l’on croyait parti loin avec une autre femme que la sienne.

Pour Dimitri et Alexis, qui avaient 9 ans à l’époque, cette révélation de la mort de leur père, visiblement assassiné, remet des années de croyance d’abandon en question. Alexis, banquier au Luxembourg pourrait vivre avec. Pas Dimitri, camé, qui décide de tuer son dealer et de faire des recherches pour venger leur père.

Aux commandes de l’enquête, Keller, nouveau commissaire adjoint, Faas, un flic complètement hors de contrôle, et l’ombre de Metzger, ancien commissaire à la retraite qui continue à tirer les ficelles. En cet été caniculaire le jeu de massacre peut commencer.

Je regrette de ne pas avoir été convaincu, d’autant plus qu’il y a des passages qui m’ont emballé. Mais j’ai eu l’impression de lire plusieurs ébauches de roman, qui m’ont fait penser à plusieurs auteurs, sans qu’aucune ne soit réellement poussée au bout.

Je ne vois pas bien pourquoi mélanger l’histoire de la désindustrialisation, des mensonges des politiques, des trahisons de certains syndicalistes, avec cette petite histoire de dealer assassiné et de contrôle du trafic par des flics. Le lien me parait artificiel, et à mon goût aucune des deux thématique n’est vraiment creusée comme elle l’aurait mérité.

On a une histoire à la Dominique Manotti, avec l’enquête que mène Dimitri, et une autre avec des personnages à la James Ellroy avec ces deux flics qui contrôlent la criminalité de la ville. Mais on ne va pas ou bout des ressorts de l’affaire industrielle comme l’aurait fait Manotti, et les deux grands méchants ne sont pas aussi crédibles, ni aussi effrayants, que le fascinant Dudley Smith auquel ils m’ont fait penser.

Au résultat, malgré quelques pages puissantes quand Faas part vraiment en roue libre, ou intéressantes quand il décortique les mécanismes de la chute de la région, ce roman a surtout suscité chez moi de la frustration. Frustration de ne pas aller au bout de ce qu’il promet, d’un côté ou de l’autre.

Sébastien Raizer / Les nuits rouges, Série Noire (2020).

La valse des tulipes

Un nouveau venu avec un polar qui se déroule en Pays Basque, du côté de Gernika, ça se tente. Mais La valse des tulipes d’Ibon Martín est décevant.

Natalia Etxano, proche de la soixantaine, est assassinée de façon spectaculaire, attachée sur les voies du train que conduit son mari du côté de Gernika. Son meurtre a été transmis en direct sur Facebook. Elle a une tulipe rouge collée dans la main. La police basque, qui n’a pas l’habitude telles mises en scène constitue une équipe mixte avec des flics de la province de Saint-Sébastien, et d’autres de Bilbao.

C’est Ane qui sera à sa tête, avec son collègue Aitor, elle sera rejointe par Julia et Txema. Rapidement la pression monte avec le meurtre d’une autre femme du même âge, ou presque, trouvée elle aussi avec une tulipe rouge.

Là encore il y a du bon. Essentiellement la description du pays, avec ses rias, l’influence de l’océan, la pluie et le vent, les vallées vertes …

Après c’est beaucoup trop sage et scolaire. L’auteur explique bien tout ce que pensent les personnages et pourquoi ils font ceci ou cela, il détaille tout. Les scènes censées être violentes sont beaucoup trop gentilles, on ne tremble jamais quand l’une des héroïnes est en danger tant il est évident que tout va bien se terminer. Du coup ça traine.

La thématique est intéressante à défaut d’être originale, et attention petite révélation, les sœurs du couvent sont de véritables salopes, sans doute d’ailleurs les personnages les plus réussis à mon goût. Le reste est assez plat et manque d’émotion. Et ce n’est pas la faute du traducteur, il nous arrache les larmes quand il traduit Victor del Arbol.

Alors oui c’est plein de bons sentiments, de bonnes intentions, cela condamne ces saloperies de sœurs, les violences faites aux femmes, le machisme, les inégalités, la corruption, on y croise une flic qui fait du surf (jolies pages d’ailleurs sur le rapport à l’océan), une autre tatouée qui joue de la batterie avec des copines dans un groupe féministe et basquisant et dont on sent bien que l’auteur aurait voulu faire une hard-boiled borderline …

Mais non, ça manque de souffle, de folie, de rage. Et les bons sentiments ne font pas forcément les bons romans. Dommage.

Un détail pour la quatrième qui nous parle des « ténèbres franquistes ». Les faits les plus anciens relatés par le roman se déroulent en 79. Franco était déjà mort depuis 4 ans. L’opus Dei et la saloperie bien réelle d’une partie archi réac de l’église espagnole ne doivent rien à Franco. Ils l’ont accompagné bien volontiers, l’ont inspiré, mais existaient avant lui et ont continué à exister après. Donc non, il n’y a pas de ténèbres franquistes dans le roman, mais de vraies saloperies catholiques.

Ibon Martín / La valse des tulipes, (La danza de los tulipanes, 2019), Actes Sud / Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Vous nous manquez déjà

Je sais bien que 92 ans c’est un bel âge, mais il aurait pu attendre une période un peu moins sinistre Alain Rey pour nous abandonner à notre bien triste sort.

Il aurait pu décortiquer avec gourmandise, et ce sourire dans la voix que j’aimais tant sur France Inter, les mot guerriers qu’affectionne notre Napoléon de gouttière qui va encore ce soir froncer les sourcils, serrer ses petits poings et tenter de prendre la tête du Chef De Guerre, Père De La Nation, sévère mais juste.

J’aurais tant aimé l’entendre nous expliquer l’origine et les évolutions de « Couvre-feu », de « confinement », ou même de « laïcité », qui est confisquée par tous les abrutis qui chassent à droite en s’étonnant qu’il y ait des étagère ceci ou cela dans les super marchés, et bizarrement, ceci ou cela ce n’est jamais l’étagère italienne ou mexicaine.

En ces temps où les plus pourris parmi les pourris tentent de s’approprier les mots, les vident de leur sens, les tordent pour les adapter à leur rhétorique de merde, combien il aurait été indispensable l’éclairage aussi cultivé qu’humaniste de ce grand bonhomme. Je me souviens encore de sa chronique, motivée par un discours moisi, où il avait expliqué, avec quel talent, qu’être « de souche » n’était pas forcément un compliment, la souche étant par essence immobile et morte. Oui vous allez nous manquer Alain Rey, mais merci mille fois pour tout.