Une réédition bienvenue

Je ne vous abandonne pas, mais j’ai dû un peu lire et relire pour préparer mes interventions le week-end dernier dans le cadre du marathon des mots, puis je suis ensuite tombé sur un machin mal écrit que j’ai lâché au bout d’une cinquantaine de pages. J’en ai aussi profité pour me reposer avec pas mal de BD (j’en causerai plus tard) … Bref, j’avais besoin de quelque chose de rapide, facile et bien écrit. Coup de chance, un copain me vante La princesse de crève de Kââ, un des titres réédités par Jérôme Leroy dans sa collection à la Table Ronde. Bonne pioche.

KaaNous sommes au début des années 80. Le narrateur est un truand-tueur qui travaille en solitaire. Il aime les belles voitures, les flingues, Bach, les grands vins et les bons restaurants. Il vient d’intercepter la voiture d’un pigeon qui devait passer la frontière Suisse pour aller planquer 150 000 francs pour le compte d’un marlou parisien. Le passeur est mort, tout devrait bien se passer.

Sauf quand, au repos en Belgique pour se faire oublier, il tombe sur Michelle qui boit du whisky, en attendant son repas. Blonde, sexy, regard magnifique, énigmatique … D’autant plus énigmatique que, lors de leur promenade digestive dans les dunes, ils se font tirer dessus, et qu’il s’avère que Michelle est armée, qu’elle sait se servir de son Astra et qu’elle descend un des tueurs.

Commence une cavale meurtrière, à travers toute la France, une cavale qui réserve bien des surprises à Michelle et à notre narrateur.

Ca fait du bien un bon polar à l’ancienne, dans un monde où on allongeait quelques beignes pour obtenir une information au lieu de pirater un serveur, dans un monde où on pouvait prendre l’avion sans être contrôlé mille fois et repéré grâce à sa carte biométrique. Dans un monde où un tueur et deux belles en cavale pouvaient prendre le temps de s’arrêter dans un bon restau. Un monde qui n’a bien entendu pas vraiment existé (mais un peu quand même) où toutes les femmes sont sexy, libres et dangereuses, où les hommes costauds, solitaires et dangereux, où on pouvait conduire de belles voitures, fumer en buvant de grands vins … on voit parfaitement ce qui plait à Jérôme Leroy dans ce monde d’avant écrit par Kââ.

Ca fait surtout du bien parce que l’auteur mène son affaire tambour battant, sans un mot de trop, sans discours moralisateur, sans la moindre boursouflure, et avec un vrai sens du rythme et de la beauté. On lit d’une traite, sourire nostalgique aux lèvres. Et mine de rien, derrière cette histoire de gens extraordinaires, on devine le portrait de toute une époque que l’auteur n’idéalise aucunement. Vraiment une lecture parfaite pour se reposer, s’amuser ou se remettre de quelques bouquins un peu pénibles.

Kââ / La princesse de crève, La Table Ronde/La petite vermillon (2017).

Bon appétit Prune !

Une fois de plus une belle découverte à la série noire. C’est une américaine cette fois, Sarai Walker : (In)visible.

WalkerPrune essaie au maximum de passer inaperçue. Difficile quand on pèse plus de cent kilos et que tous vous regardent pour se moquer de vous. Alors Prune essaie tous les régimes, sans autre effet de d’avoir l’impression de mourir de faim en permanence. Ironie de la vie, Prune travaille pour un magasine pour adolescentes et répond aux mails des lectrices qui la prennent pour Kitty, leur idole.

Alors qu’elle économise pour se faire opérer et enfin maigrir, elle remarque une jeune femme qui semble la suivre. Et qui va l’amener à prendre contact avec l’association Calliope qui lutte contre les diktats des modes et veut libérer les femmes.

Dans le même temps un collectif décide de supprimer les hommes qui ont violé ou tué mais se sont sortis d’affaire sans peine. Et de s’attaquer à tous ceux qui donnent de la femme une image dégradante. Y a-t’il un lien avec Calliope ? Et où Prune a-t-elle mis les pieds ?

Pas forcément évident de donner envie de lire un bouquin avec un tel résumé, désolé, mais je ne sais pas faire mieux.

Le bouquin pourrait être un pamphlet lourdingue, indigné et didactique, ou un roman nombriliste et larmoyant. Il n’est rien de tout cela. Il est bien construit, intelligent, parfois drôle, parfois poignant, toujours juste et digne.

On souffre avec Prune de la connerie ambiante, des vexations dont elle est victime, du regard que les autres portent sur elle (en se disant qu’on n’est pas toujours nous-même totalement au-dessus de tout ça).

Puis avec elle on prend conscience, on s’indigne, on rage on se révolte. Et on décide que ce qui compte c’est le regard de ceux qui nous aiment vraiment, qui comptent pour nous, sur qui on peut compter. On jubile aussi avec elle et ses amies, et on tremble pour celles qui déraillent …

En parallèle on suit une affaire policière qui n’est, finalement qu’un prétexte, mais qui ajoute une tension à l’histoire.

Un vrai bon bouquin, humain en diable. Et qui donne envie d’aller gouter la cuisine d’une héroïne hors normes dans tous les sens du terme qui, au final, célèbre la vie croquée à pleines dents.

Sarai Walker / (In)visible (Dietland, 2015), Série Noire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Alexandre Guégan.

Gargantua chez les flics belges

J’ai très peu lu Franz Bartelt (et c’est un tort). Mais j’avais beaucoup aimé Le jardin du bossu. Et comme plusieurs blogs disaient du bien de Hôtel du Grand Cerf, je me suis lancé. Avec grand plaisir.

BarteltNicolas Tèque, journaliste pas vraiment débordé par le boulot, accepte de se rendre à Reugny dans les Ardennes belges pour enquêter en vue de faire un film sur des faits vieux d’une bonne quarantaine d’années : Rosa Gulingen, star de cinéma se trouvait avec son amant Armand Grétry à Reugny, à l’hôtel du Grand Cerf pour tourner un film. Après moins de deux semaines de tournage, elle avait été retrouvée, noyée dans sa baignoire. La police avait conclu au suicide.

Un ami et employeur de Nicolas veut tourner un documentaire sur cette fin dramatique et lui demande d’aller interroger les survivants de l’époque. Mais, car il y a un mais, les habitants de ce petit village des Ardennes n’aiment pas parler aux étrangers. Et ce n’est pas l’assassinat, la veille de l’arrivée de Nicolas d’un douanier à la retraite détesté de tous qui va les rendre bavards. D’autant que d’autres drames viennent frapper Reugny, et que l’éléphantesque inspecteur Vertigo Kulbertus qui vient enquêter sur les troubles actuels ne fait pas dans la dentelle.

Hôtel du Grand Cerf est avant tout un vrai plaisir de lecture, une friandise qui met en joie tout en agaçant les dents. Le lecteur jubile tout au long du roman, emballé par le style enlevé, l’humour fin et cruel, la méchanceté assumée des personnages et de l’écriture, l’impression que l’auteur ne s’est rien refusé, rien censuré, et que pourtant, le tout est cohérent et fonctionne, que toutes les fils du récit finissent de former un vrai tableau, là où un auteur moins talentueux nous aurait laissé un vrai sac de nœuds. Parce que tout marche, tout se recoupe, pour le plus grand plaisir d’un flic gargantuesque inoubliable, qui malheureusement prend sa retraite à la fin du bouquin.

Autre grand plaisir, si à la fin les coupables sont découverts, n’allez pas croire pour autant qu’ils seront forcément châtiés, ou du moins, pas de façon très conventionnelle. Là aussi, l’auteur fait preuve d’une inventivité, d’une malice et d’une drôle de morale particulièrement jouissives.

Pour finir, derrière la farce, le portrait d’une petite communauté, liée par les secrets, les mensonges, les cadavres cachés dans les différents placards, une communauté où on s’épie, on se jalouse et on se trompe, mais où on fait face à celui qui vient d’ailleurs, ce portrait est cruel et particulièrement juste.

Un vrai bijou noir particulièrement savoureux qui mêle avec bonheur la finesse de la description à la farce la plus extravagante.

Franz Bartelt / Hôtel du Grand Cerf, Seuil/Cadre noir (2017).

Pour les toulousains

Une grosse semaine s’annonce pour les toulousains, avec le Marathon des mots. Je ne vais pas vous détailler tout le programme, ce serait impossible, il est en ligne là.

Mais je vais faire un peu d’égocentrisme.

Je serai aux manettes de trois animations avec des auteurs :

Vendredi à 18h30 à Ombres Blanches pour une table ronde d’écrivaines mexicaines, avec Guadalupe Nettel et surtout Aura Xilonen, auteur du très bluffant Gabacho.

Le même vendredi, un peu plus tard, à 20h30 à la Librairie de la Renaissance avec Leonardo Padura.

Un Leonardo Padura que je retrouverai le dimanche à 11h à la librairie Ombres Blanches.

A noter que juste après, le mardi 27 juin à 18h00 c’est Alex Taylor, auteur du Verger de marbre qui sera à Ombres Blanches.

Un Ramon Diaz Eterovic raté

Cela faisait un moment qu’on n’avait plus de nouvelles d’Heredia, le privé chilien désabusé de Ramon Diaz Eterovic. Il revient dans Negra soledad, mais cette fois c’est le lecteur qui est un peu désabusé …

EterovicAlfredo, un avocat ami d’Heredia de la fac de droit est assassiné chez lui, d’une balle dans la tête. Contacté par sa veuve, Heredia décide de fouiner un peu, la police ne semblant pas décidée à trop se mobiliser pour le meurtre d’un obscur avocat sans clientèle.

Parmi les affaires dont s’occupait son ami avant sa mort, seule une retient l’attention du privé : Alfredo avait été contacté par les habitants d’un village, dans le nord du pays, où une exploitation minière pollue au-delà des normes légales. Et l’avocat semblait sur le point de déposer une plainte.

Pendant que son chat Simenon et son ami le kiosquier Anselmo gardent la maison à Santiago, Heredia va donc démarrer l’enquête dans le nord du pays, et affronter des intérêts qui le dépassent largement.

Ce serait rendre un bien mauvais service aux lecteurs et même à Ramon Diaz Eterovic que de conseiller ce roman. Parce qu’il est complètement raté, ce qui, franchement, me désole.

Certes on retrouve quelques déambulations dans les rues de Santiago, certes la description de la destruction de l’environnement par une industrie minière qui brasse tant de fric qu’elle se place au-dessus des lois est utile.

Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie ! L’intrigue est complètement bâclée. Ce n’est pas forcément la plus grave, tant l’enquête sert surtout de prétexte dans les romans du chilien, mais là c’est quand même pousser le bouchon un peu loin. Les échanges entre Heredia et les gens qu’il interroge, qui lui racontent tout dès qu’il insiste un peu ne sont pas crédibles une seconde. Des échanges qui d’ailleurs ne fonctionnent non plus parce que les dialogues sonnent faux.

Son histoire d’amour, et sa fin assez prévisible sont sans intérêt, et, comble du malheur, même son spleen et ses virées poético-alcooliques dans les quelques bars et restaurants sauvés d’une modernisation forcée n’arrivent pas à intéresser le lecteur.

Complètement raté donc. Surtout ne lisez pas Negra Soledad qui vous donnerait une fausse idée de ses romans ; si vous connaissez déjà, vous pouvez faire l’impasse ; si vous découvrez aujourd’hui, retournez plutôt lire les romans précédents qui eux valent vraiment le coup.

Ramon Diaz Eterovic / Negra soledad (La musica de la soledad, 2014), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Putain, j’y crois pas !

J’ai un peu tardé, mais je respecte la tradition, une année de plus, avec le Craig Johnson de (fin de) printemps. Cette fois c’est : La dent du serpent.

JohnsonCela commence de façon assez étrange : Une vieille dame qui parle des anges qui logent chez elle et réparent tout ce qui ne marche pas, en échange d’un peu de nourriture qu’elle laisse à leur intention. Quand Walt va faire un tour avec la terreur, alias Vic, il trouve, dans le cabanon au fond du jardin, un ado d’une quinzaine d’années qui semble complètement coupé du monde. Il s’avère qu’il vient d’une communauté du comté voisin, une communauté qui ressemble à s’y tromper à une secte.

Et on pourrait s’arrêter là. Si les adeptes n’étaient pas aussi installés chez Walt, s’ils n’étaient pas lourdement armés, et s’ils ne disposaient pas de fonds dépassant de très loin ceux générés par les ventes de gâteaux qu’ils font au bord de la route …

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas mon Walt Longmire préféré, mais, et là aussi sans vous mentir, il est hors de question que j’en rate un seul, tant c’est toujours aussi bon !

Je ne suis pas certain d’être complètement convaincu par l’intrigue, mais une fois de plus, je suis totalement emballé par l’humour, l’écriture, les dialogues, les personnages haut en couleur, les relations entre Walt et sa bande … Une fois de plus, c’est une plaisir immense de les retrouver, de rire, sourire, aimer, plaisanter, rager, castagner avec eux.

Une fois de plus c’est un plaisir immense de découvrir de nouveaux cinglés concoctés par Craig Johnson, de profiter des paysages du Wyoming. Et cette fois, son regard sur les différentes religions de cinglés qu’abrite l’ouest est un régal supplémentaire.

Et puis, un livre qui tout en ne cachant rien des saloperies de notre monde, peut donner un tout petit espoir dans ce que l’humanité a de meilleur, ce n’est pas à négliger en ces temps où les trois valeurs mises en avant sont le fric, le fric et le fric. A lire donc, sans faute.

Et pour comprendre le titre de ma chronique, il faut lire le bouquin …

Craig Johnson / La dent du serpent (A serpent’s tooth, 2013), Gallmeister (2017), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.