Trois lucioles, capitale du sud-2

Il est bon de voir que certains tiennent leurs promesses. Lors d’une rencontre à Toulouse Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier avaient promis la suite de leur double trilogie La tour de garde au rythme de deux par an, un au printemps, un à l’automne. Promesse tenue pour l’instant, voici Trois lucioles, capitale du sud – 2 sous la plume de Guillaume.

Vous vous souvenez de Nox, protégé du duc de la Caouane dans la cité de Gemina. A la suite des événements racontés à la fin du premier volume (dont je ne dirai rien), il a pris ses distances avec ses anciens protecteurs et se consacre à l’épicerie dont il était le commis et dont il a aujourd’hui la charge. Bien malgré lui il va se trouver au centre d’intrigues qui veulent se débarrasser du Duc. Et en apprendre un peu plus sur la nature du Nihilo, cette ville qui se cache sous la ville.

Pendant ce temps, loin, la guerre sévit et les réfugiés se massent aux portes de Gemina.

 Les choses s’accélèrent et se corsent dans ce second volume. Un pur plaisir de lecture, mené par un excellent conteur qui vous accroche et ne vous lâche plus du début à la fin. Comme le dit la toute dernière page : « Une pièce d’argent pour un conte en or […] Il vous émerveillera car les contes et légendes vous émerveillent. Il en a toujours été ainsi et, dans la cité de Gemina, ils sont aussi réels que vous et moi. » et ici l’émerveillement continue à fonctionner.

Les personnages grandissent, deviennent plus durs et plus complexes, c’est un classique du roman d’apprentissage, ça fonctionne très bien ici. On continue à se régaler des odeurs et des goûts de la cuisine et des vins omniprésents à Gemina.

Et puis, mine de rien, ça raconte le manque de générosité d’une cité richissime qui laisse crever des réfugiés à ses portes, et ça met en scène un peuple qui finit par se réveiller, met la cité à feu et à sang et coupe la tête d’une noblesse arrogante qui croit que tout, biens et personnes, lui appartient.

Mais on peut aussi choisir de le lire comme un simple conte qui parle d’un pays imaginaire …

Guillaume Chamanadjian / Trois lucioles, capitale du sud – 2, Aux forges de vulcain (2022).

Tokyo revisitée

Je n’avais pas arrêté de lire, j’avais juste attaqué un monument qui demande du temps et de la concentration. Mais la lecture de Tokyo revisitée de David Peace rend au centuple les efforts consentis.

1949, dans une ville sous occupation américaine, Sadanori Shimoyama, nouveau président des chemins de fer japonais est assassiné. Dans un pays en proie à la misère, à la lutte contre le parti communiste, à la haine des étrangers, nombreux étaient ceux qui voulaient la peau du trop honnête Shimoyama. A commencer par les 100 000 cheminots que les autorités américaines, soutenues par les grands patrons japonais l’obligent à licencier.

Entre 1949, 1964 à la veille des JO, et 1988 année de la mort de l’empereur, trois hommes vont enquêter sur ce meurtre : Harry Sweeney, flic américain originaire du Montana, Murota Hideki, privé chargé de retrouver un écrivain fasciné par l’affaire Shimoyama, et finalement Donald Reichenbach, traducteur, en poste à Tokyo pour le compte de l’espionnage américain depuis 1948.

La lecture de Tokyo revisitée demande donc du temps, et même du temps de cerveau disponible car il faut un minimum de concentration. Non que l’histoire ou l’écriture soient compliquées. Mais le style, hypnotique, incantatoire donne envie de s’arrêter souvent, et presque de lire à haute voix pour vérifier comment le rythme que l’on sent, qui transporte, fonctionne à l’oral. A ce sujet deux remarques. La première, chapeau monsieur Jean-Paul Gratias. Garder en changeant de langue cette qualité rythmique plus proche de la poésie que de la prose, respect et admiration. La deuxième, j’ai raté la rencontre avec David Peace à Toulouse, mais il parait que le voir et l’entendre lire son texte est une expérience marquante.

Je suppose que l’on peut être immédiatement expulsé du bouquin si on n’est pas emporté par le flot. Et d’ailleurs habituellement je préfère les styles qui font dans la simplicité et la fausse impression d’évidence que ceux que l’on pourrait qualifier de plus « littéraire » (parce que c’est aussi très littéraire de faire simple). J’adhère la plupart du temps à la maxime d’Elmore Leonard, « si ça ressemble à de l’écrit, alors je réécris ». Mais là, exceptionnellement, j’ai été emporté et fasciné.

Il est d’ailleurs rarissime que je parle plus de style que d’intrigue, de fond ou de personnages. Ce qui ne veut pas dire que le fond n’est pas intéressant, bien au contraire. C’est pour moi une découverte, comme chaque roman japonais de l’auteur. La misère juste après la guerre, la guerre américaine contre le communisme exportée au Japon, le racisme envers les immigrés coréens, le paysage d’une ville puante, ravagée, le choix parfait de trois moments clés du récit … Tout est au diapason de l’écriture magistrale.

Alors si vous vous sentez d’attaque, si vous êtes prêts à vous plonger pendant quelques jours dans une lecture exigeante mais ô combien gratifiante, n’hésitez pas, Tokyo Revisitée est sans conteste un des grands romans de cette année.

David Peace / Tokyo revisitée, (Tokyo redux, 2021), Rivages/Noir (2022) traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

Les choses que nous avons vues

Je découvre une nouvelle maison d’édition, le bruit du monde, avec une romancière hollandaise, Hanna Bervoets et son court texte Les choses que nous avons vues.

Kailegh écrit à l’avocat qui va défendre ses collègues qui attaquent la plateforme pour laquelle ils travaillaient tous. Elle ne souhaite pas se joindre à l’action judiciaire, mais est d’accord pour raconter ce qu’il s’est passé pendant ses mois de travail comme modératrice. Comment elle était chronométrée et surveillée pendant qu’elle devait décider si un contenu était ou non contraire aux règles de la plateforme. Et visionner heure après heure toutes les horreurs du monde. C’est aussi son histoire d’amour avec Sigrid qu’elle raconte.

J’ai un reproche à faire à ce roman, malgré l’effet saisissant de sa lecture. Hanna Bervoets choisit de raconter son histoire sous la forme de réponse à une demande d’un avocat qui défend les employés de la plate-forme. Pourquoi pas. Mais cette défense des employés n’est utilisée que comme prétexte narratif. On ne saura pas pourquoi, ni par qui elle a commencé, on n’en connaitra ni les raisons, ni l’aboutissement, et je n’ai pas non plus compris pourquoi la narratrice ne souhaite pas s’y associer. Pour finir j’ai été un peu gêné par la fin qui m’a laissé … sur ma faim. Cela m’a donné l’impression que la romancière (j’attends que quelqu’un, quelque part, décide entre autrice, auteure … sinon je passe à l’espagnol autora), savait très bien ce qu’elle voulait raconter mais a eu du mal à trouver la bonne forme.

Ceci dit, c’est saisissant, et salutaire. J’avoue que je ne m’étais jamais posé la question du quotidien de ces travailleurs cachés, qui passent leurs journées à visionner des tombereaux d’insanités pour les modérer. Jamais interrogé sur leur quotidien, sur l’effet que cela pouvait avoir sur leur vie privée, sur leur santé mentale. Et c’est effarant. Et très bien conté, une fois passé le problème cité ci-dessus.

A lire donc, malgré ma réserve sur la structure de la narration.Hanna Bervoets / Les choses que nous avons vues, (Wat wij zagen, 2021), Le bruit du monde (2022) traduit du néerlandais par Noëlle Michel.

Château de cartes

Miguel Szymanski, comme son nom ne l’indique pas, est portugais. Son premier roman traduit chez nous, Château de cartes, est, je l’espère, le premier d’une longue série.

Une fois n’est pas coutume, voici la fin des remerciements de l’auteur :

« Je remercie également pour leur inspiration les banquiers, les magnats de la finance et les politiques que j’ai croisés tout au long de mes vingt-cinq ans de journalisme, mais aussi les directeurs de publication à leurs ordres. Je pense surtout à ceux qui m’ont menacé, m’ont licencié et ont tenté de m’intimider ou de me faire taire. Certains d’entre eux ont connu la faillite, d’autres ont été démasqués ou ont fini en prions, mais la majorité est toujours là, décidant du destin du pays et des gens qui l’habitent ».

Marcelo Silva a été journaliste à Lisbonne. Il a dû partir et est allé exercer en Allemagne. C’est là qu’un procureur ami vient le chercher pour prendre la tête d’une unité de police spécialisée dans les crimes en col blanc. Marcelo sait d’expérience qu’il n’aura pas les mains aussi libres qu’on le lui promet, mais il accepte.

Dès son arrivée une affaire défraie la chronique. Un des banquiers en vue de la ville a disparu. Dans le même temps, les bruits courent que sa banque est en faillite et qu’il était une sorte de Madoff lisboète. Et Marcelo commence dès le début à subir des pressions. Mais l’homme a de la ressource, il connaît tous les milieux de la ville comme sa poche, et il va essayer, tant bien que mal, de faire surgir la vérité. Le laissera-t-on faire ?

Les remerciements cités en début de cette note ne laissent guère de place au doute, l’auteur est en colère, et il ne manque pas d’humour. Grinçant l’humour. Et Marcelo Silva lui doit sans doute beaucoup, du moins c’est que l’on peut supposer.

Le ton est vif, l’humour noir, et on suit avec beaucoup de plaisir Marcelo qui marche beaucoup dans sa ville bien aimée Lisbonne. C’est aussi avec grand plaisir qu’on l’accompagne de bars en restaurants pour faire un sort à de fort nombreuses bouteilles, et qu’on salive à ses préparations culinaires. Tout cela, ainsi que ses rencontres avec ses amis, donne de la chair à une enquête centrée sur le monde de la banque et de la finance qui aurait pu être désincarnée.

Un roman très documenté, sans illusion et sans concession, rageur et drôle, des personnages auxquels on s’attache, une belle promenade dans Lisbonne, des quartiers populaires aux lieux fréquentés par le gratin financier mais aussi culturel. Que demander de plus ? La suite bien entendu.

Miguel Szymanski / Château de cartes, (Ouro prata e silva, 2019), Agullo (2022) traduit du portugais par Daniel Matias.

Jeannette et le crocodile

Jeannette et le crocodile : titre intrigant de l’excellent dernier roman de Séverine Chevalier.

C’est l’anniversaire de Jeannette. Aujourd’hui elle a 10 ans et sa maman, Blandine, va l’amener voir Eléonore, le crocodile qui est logé à Vannes depuis qu’il a été trouvé dans les égouts parisiens.  Malheureusement, ce ne sera pas pour aujourd’hui. Blandine a trouvé la bouteille de vodka cachée dans la gouttière hier soir, et elle ne se sent pas bien. Peut-être pour ses onze ans ? Ou douze ? … La vie n’est pas facile dans une petite ville thermale misérable, quand les cures fonctionnent au ralenti et que la seule usine menace de fermer.

Il est frappant de voir comment en peu de pages et en restant au plus près de quelques personnages en apparence « sans histoire », Séverine Chevalier arrive à évoquer autant de thématiques actuelles. Et ce sans jamais perdre l’humanité de ses personnages, et sans donner une impression d’accumulation. Déclassement d’une petite ville qui perd ses emplois, détresse d’une ancienne classe ouvrière en perte de repères, difficultés de la pauvreté ordinaire, harcèlement moral, perte de la biodiversité, alcoolisme … et j’en oublie.

Le roman est d’une telle richesse que cela en donne le tournis. Et le plus fort, c’est que ça donne le tournis après, quand on a refermé le livre. Parce que pendant la lecture on est happé par l’écriture, par l’histoire, par l’émotion, par la tension qui monte insidieusement.

Tout simplement magistral, à ne manquer sous aucun prétexte.

Séverine Chevalier / Jeannette et le crocodile, La manufacture des livres (2022).

Alba nera

Giancarlo De Cataldo nous revient avec un pur polar parti d’une idée discutée avec Massimo Carlotto et Carlo Lucarelli d’après ce qu’il écrit. Avec un tel départ, Alba nera ne pouvait être que réussi.

Dans leur promo de l’école de police ils étaient les meilleurs. Gianni Romani dit Le Blond, Alba Doria, et Giannaldo Grassid alias Dr Sax. Dès la sortie ils ont été confrontés à une affaire qui les a marqué à vie, le meurtre sordide d’une prostituée. Puis ils se sont perdus de vue. Dr Sax a fait carrière dans les services secrets, Le Blond toujours hanté par cette première affaire est resté un policier de terrain, et Alba, formée au FBI, est devenue profileuse.

Jusqu’à la découverte d’une nouvelle victime, trouvée agonisante, ligotée selon l’art japonais du shibari, comme la victime de leurs jeunes années. Dans la Rome éternelle, et éternellement belle, le trio devra se reformer, pour le meilleur ou pour le pire.

Une intrigue au cordeau qui navigue entre présent et passé ; Rome toujours aussi belle et pourrie, comme on a l’habitude de la voir chez l’auteur ; des personnages torturés, chacun à sa manière ; la main cachée des services secrets ; une caste riche qui se sait toute puissante ; aucune illusion sur le pouvoir de la vérité face à celui de l’argent …

Du très bon De Cataldo, dans la lignée de ses romans courts et incisifs, pas dans celle des épopées comme Romanzo Criminale. Que du bonheur donc, et la porte entrouverte pour une suite. Que demander de plus ?

Giancarlo De Cataldo / Alba nera, (Alba nera, 2019), Métailié (2022) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Chez Paradis

Si l’on compare à son roman précédent, Fin de siècle, Sébastien Gendron s’est un peu assagi avec Chez Paradis. Un assagissement tout relatif quand même.

Max Dodman est un sale con. Dans son garage du Causse, Chez Paradis, il martyrise son apprenti, insulte sa femme, magouille avec le maire, et de temps en temps il aime bien aller se castagner avec le premier qui lui tombe sous la main. Accessoirement, si ça se présente, il n’hésite pas à tuer. Comme des années plus tôt, quand il était convoyeur de fond, et avait tiré sur un petit jeune en mob qui avait eu le tort de passer à proximité d’un braquage ayant mal tourné.

Mais voilà, le petit jeune n’est pas mort, et des années plus tard Thomas Bonyard débarque Chez Paradis avec la ferme intention de se venger. Le problème, c’est qu’il va peut-être lui falloir faire la queue et prendre un ticket … Vous parlez d’un Paradis.

Jeu de massacre à tous les étages. La collection de sales cons est complète dans ce nouveau roman de Stéphane Gendron. Pas grand monde à sauver à part une ou deux victimes et un pauvre chien qui pourtant n’avais rien demandé à personne. Et pour reprendre le grand Audiard, il n’y a pas que les cons qui osent tout, Gendron aussi. On se dit parfois : « non il ne va pas faire ça ?! » Et bien oui, il le fait.

Ce qui étonne est que tout passe. Question de culot, d’énergie, d’une bonne dose d’humour, et ce sentiment qu’il arrive à faire passer, qu’il s’amuse tellement à écrire tout ça, que ce serait bête que le lecteur ne partage pas sa joie.

Rassurez-vous les cons, les ripoux et les salauds vont en prendre plein les dents, il y a aura certes quelques dommages collatéraux, mais vous allez passer un très bon moment.

Sébastien Gendron / Chez Paradis, Série Noire (2022).