Les minutes noires

Les minutes noires du mexicain Martín Solares trainait sur ma table de nuit depuis que je l’avais acheté lors de sa première venue à Toulouse Polars du Sud. J’ai profité de cette fin de mois d’août pour l’en extraire.

SolaresRamón Cabreran dit le grizzli est flic dans la petite ville de Paracúan sur le golfe du Mexique. Il se retrouve en charge de l’enquête sur l’assassinat d’un jeune journaliste récemment revenu en ville après avoir vécu aux US. Les flics ont arrêté un coupable, qui semble bien pratique. Et le grizzli s’aperçoit vite que si on exige de sa part des résultats, beaucoup, flics, narcos, politiques et autorités religieuses ont au contraire intérêt à ce qu’il échoue.

L’enquête va l’amener à s’intéresser à une histoire vieille de plus de 25 ans, et à la disparition de Vicente Rangel, un flic comme lui, disparu alors qu’il tentait de faire son boulot.

Les minutes ne sont pas les seules à être noires ici. Montée de la puissance des cartels, corruption classique (à base de grosses enveloppes) et corruption morale à tous les étages, du simple flic aux plus hauts postes de la ville, de l’état et du pays, impunité des assassins, passages à tabac, inexistence de la justice face à la force brute de la police … Et j’en passe.

Heureusement l’auteur ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le misérabilisme, et tout cela est raconté via le prisme de deux flics honnêtes (deux exceptions), deux flics qui enquêtent sous pression, dans un état de fatigue de plus en plus avancé qui efface les frontières entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, des moments de demi-sommeil.

Et puis on croise des personnages hors du commun, comme l’écrivain mystérieux B. Traven, ou le Sherlock Holmes mexicain qui apportent un peu de fantaisie et d’humour.

Une lecture parfois éprouvante, parfois exigeante, mais la récompense est à la hauteur de l’effort du lecteur.

Martín Solares / Les minutes noires, (Los minutos negros, 2006), Christian Bourgois (2009) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Disque Monde n°10

« Du friçon ! De l’aventure ! Avec les étoiles Victor Marasquino et Delorès de Vyce. Et avecque mille éléfants !

Une daibauche de passionne et de grands aiscaliers sur fond d’hystoire tumulte-tueuse : QUAND S’EMPORTE LE VENT D’AUTAN »

TP 10Avant la rentrée, encore quelques vacances avec la suite de ma lecture de l’intégrale des Annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett, le 10° volume consacré à la naissance du cinéma : Les zinzins d’Olive-Oued.

A l’université de l’invisible, le jeune Victor est un étudiant de génie. Pour continuer à toucher l’argent de l’héritage de son oncle, il doit devenir mage. Mais comme il n’a pas envie de travailler, il s’ingénie à rater les examens. Facile ? Non car il doit quand même avoir une note minimale pour continuer à toucher l’argent. Un génie vous dis-je. Jusqu’au jour où il assiste à un spectacle proposé par les alchimistes, ces rigolos qui habituellement passent leur temps à faire sauter des machins. Des images animées projetées sur un drap.

Et peu de temps après, avec un corniaud qui parle (et dit « ouah » quand il veut passer inaperçu), des nains, des trolls, des charpentiers, des peintres … le voilà en route vers Olive-Oued, sans trop savoir pourquoi. La magie d’Olive-Oued commence à agir et rend fous ceux qu’elle appelle. Une magie et une folie qui vont conquérir Ankh-Morpork. Mais en parallèle la réalité s’affaiblit, et la membrane qui la sépare des choses qui rodent derrière devient fine, fine, fine …

Naissance du cinéma donc, dans toutes ses dimensions. La naissance des stars, des producteurs, de la publicité (avec un génial Planteur-Je-Me-Coupe-La-Gorge), des agents, la couleur, le muet … Tout ça dans le monde de Pratchett, ce sont des diablotins qui peignent les images enfermés dans une boite. Références constantes aux premiers grands films, très drôles pour qui a un minimum de culture cinématographique et de l’histoire du cinéma.

Le tout émaillé de quelques réflexions très pratchettiennes :

« Bref, une guerre civile avait éclaté, phase par où toute civilisation adulte se doit d’être passée … »

« Cette Ankh-Morpork-là ressemblait beaucoup plus à Ankh-Morpork que la vraie. »

Vétérini assis à côté des deux acteurs, des deux étoiles devrais-je dire, se pose des questions sur leur célébrité :

« Il avait l’habitude des gens importants, du moins de ceux qui se jugeaient importants. Les mages devenaient importants par des hauts faits magiques. Les voleurs par les vols audacieux, de même, quoi que de manière légèrement différente que les marchands. Les guerriers en gagnant des batailles et en restant en vie. Les assassins par des inhumations habiles. Les sentiers ne manquaient pas qui menaient à la gloire, mais balisés, on suivait leur tracé. Ils respectaient une certaine logique. […]

Oui c’était fascinant. On pouvait devenir célèbre rien qu’en étant … célèbre, quoi. »

Je me demande ce qu’aurait pensé Vétérini du monde d’aujourd’hui …

Un excellent volume, à la fois critique et hommage, moquerie tendre et respectueuse, un des très bons.

Terry Pratchett / Les zinzins d’Olive-Oued, (Moving pictures1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Ceci n’est pas une chanson d’amour

Un nouvel auteur italien, milanais pour être plus précis. Alessandro Robecchi, avec Ceci n’est pas une chanson d’amour.

RobecchiCarlo Monterossi devrait être un parfait connard. Il a inventé une émission bien putassière, où l’on va interviewer en direct monsieur et madame tout le monde, quand ils ont des chagrins d’amour : Et c’est ainsi qu’en direct un mari apprend qu’il est cocu, ou une femme révèle que son amant l’a quittée après l’avoir battue … De la vraie merde en barre, et bien entendu, ça marche.

Mais Carlo n’est pas un parfait connard, alors il veut arrêter, au bord de la nausée. Et c’est juste là qu’un inconnu débarque chez lui et tente de l’assassiner, manque son coup, et descend Bob Dylan (enfin le poster de Bob Dylan qu’il a dans le salon).

Comme la police n’est pas brillantissime, Carlo va faire appel à quelques aides pour se sortir de cet imbroglio. En parallèle, deux tueurs à gage très pros sont engagés pour éliminer un gros bras maladroit et excité. Et deux gitans veulent se venger de ceux qui ont mis le feu à leur campement, tuant un gamin de 2 ans.

Un vrai bordel.

« L’amour fait faire de ces choses. », voilà qui pourrait le leitmotiv, du roman. Un roman enlevé, au style imagé et drôle. Et pour me débarrasser d’un petit bémol, l’auteur insiste un peu trop à mon goût sur la phrase qui tue et le bon mot systématique :

« Un coup sur la table. Fort, paume ouverte. Qui fait sursauter les stylos, les feuilles, la bouteille d’eau pétillante, l’écran d’un ordinateur, probablement d’ère préchrétienne, un cadre en argent avec femme et enfant, et naturellement l’assistance qui s’efforce de garder les yeux baissés, sur un lino crasseux dont la datation requerrait du carbone 14. »

Ca marche la plupart du temps, il y a de vraies trouvailles, mais j’aurais préféré un peu plus de sobriété. D’autant plus dommage que quand il fait dans la « simplicité » Alessandro Robecchi peut être passionnant et très émouvant.

Car au-delà du numéro de clown, il nous offre de très belles pages sur Milan, sur ceux qui ont pris des coups, beaucoup de coups, beaucoup trop. Il sait construire de beaux personnages, décrire une jeune femme qui retrouve le sourire, faire rager, émouvoir, faire sourire, donner l’espoir. Avec cette fausse désinvolture et ce sourire que nos amis italiens savent si bien manier, même et surtout quand ils décrivent les situations les plus horribles.

Une très belle découverte, le début d’une série en Italie. En espérant juste que l’auteur arrive par la suite à canaliser un peu cet humour et cette énergie.

Alessandro Robecchi / Ceci n’est pas une chanson d’amour, (Questa non è una canzone di amore, 2014), L’aube Noire (2020) traduit de l’italien par Paolo Bellomo avec le concours d’Agathe Lauriot dit Prévost.

PS. Ne croyez surtout pas la quatrième, je ne sais pas ce que boivent ou fument les journalistes du Corriere della sera, mais contrairement à ce qu’ils ont écrit, ce roman n’a rien à voir avec Scerbanenco (si ce n’est qu’il se déroule à Milan), encore moins avec Lansdale, et, heureusement, toujours pas avec le soporifique Millenium. A se demander s’ils ont vraiment lu le roman, et ces auteurs.

Cinéma : Mano de obra

ManoObra-00Pour une fois je vous cause d’un film qui vient juste de sortir, donc vous avez une chance de le voir si j’arrive à vous convaincre : Mano de obra du mexicain David Zonana, avec des acteurs dont je n’avais jamais entendu parler (ce qui ne veut pas dire grand chose vu ma connaissance du cinéma actuel).

Francisco travaille à la construction d’une maison moderne luxueuse dans un très beau quartier, quelque part dans une ville mexicaine (Mexico City ?). Un jour son frère meurt en tombant du toit. Quand sa belle-sœur lui montre un rapport disant que les analyses ont montré qu’il avait bu, il décide de protester, son frère ne buvait pas.

Tout le monde le balade, le contremaître, le client et patron, les services sociaux. Et sa belle-sœur enceinte ne touche rien. Petite vexation après petite vexation, ce n’est pas la fameuse goutte d’eau, mais le déluge qui inonde sa misérable cahute qui va faire déborder le vase (comme dans Parasites). Et faire basculer sa vie, et le film.

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Excellent film, très bien joué, superbement photographié. Essayez de ne pas trop lire de choses sur l’intrigue pour pouvoir être surpris par ce qui va se passer. Le film rend très bien une certaine passivité des personnages, une façon d’accepter, malgré quelques sursauts, toutes les injustices qui leur tombent dessus, tant ils ont l’habitude d’être écrasés. Puis montre comment il faut éviter de trop pousser le bouchon. Tous les enchainements sont logiques, l’évolution de Francisco, sa vengeance, la justice qu’il va appliquer lui-même, et la façon dont les choses dérapent.

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Certes, il ne faut pas trop chercher la crédibilité de l’histoire. Pour qui connaît les pays d’Amérique Latine, si l’on veut prendre le film au pied de la lettre, trop de choses sont irréalistes. Il faut plutôt le voir comme une métaphore, un conte grinçant, parfois drôle, parfois pathétique, qui laisse un arrière goût amer et illustre de façon imagée l’histoire récente de beaucoup de pays de cette partie du monde.

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Une vraie curiosité à découvrir.

Lucky

J’ai découvert Joe Ide cet été avec son premier titre qui datait déjà de quelques années. J’ai poursuivi avec le suivant : Lucky.

IdeRevoilà Isaiah Quintabe, dit IQ, petit génie de Los Angeles qui survit grâce aux maigres paiements de ceux qu’il aide par ses enquêtes dans son quartier. Retrouver une broche en toc, protéger un club scientifique de lycée d’une grosse brute, dissuader une autre brute de harceler son ex … Voilà à quoi il s’emploie, quand il ne promène pas son chien, un magnifique pitbull qui a peur des gens. Cela lui laisse le temps de ruminer, encore et encore, la mort de son grand frère Marcus, tué par un chauffard quelques années plus tôt.

C’est alors qu’il est contacté par Sarita, la fiancée de Marcus au moment de sa mort. Elle a entendu parler de ses exploits et voudrait qu’il aide sa sœur, Janine, joueuse compulsive, qui s’est mise dans un sacré pétrin à Las Vegas. Accompagné par Dodson son, ami ? faire valoir ? il part pour la cité du jeu, sans savoir où il va mettre les pieds.

Si je devais avoir une petite restriction, je dirais que ce second volume ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier. Surtout pour moi qui l’ai lu il y a peu. Donc il peut laisser une impression d’un peu moins bon.

Mais objectivement, toutes les qualités de ce premier roman sont là. La description que l’on sent juste de ce quartier de LA, avec ses habitants qui essaient de vivre tranquillement mais aussi sa culture de gangs dans laquelle sont pris les plus jeunes. La dénonciation sans morale mais sans concession du choix de la violence comme mode de vie.

Et puis des dialogues impeccables et souvent très drôles, quelques personnages qui murissent et évoluent, y compris IQ qui, peut-être, va commencer à être un peu moins sauvage et s’apercevoir que même lui a besoin d’un peu de chaleur humaine, et le rythme trépidant de deux enquêtes en parallèle avec tout ce qu’il faut de rebondissements et de scènes d’action.

Bref, c’est tout bon, et j’attends la suite vu qu’il semble y avoir 4 volumes publiés aux US.

Joe Ide / Lucky, (Righteous, 2017), Denoël/Sueurs Froides (2020) traduit de l’anglais (USA) par Dominique Garneray.

87° District de 46 à 50

Avant dernier groupe de 5, ça sent la fin.

Veille de Noël au 87° District c’est de la triche, juste une nouvelle illustrée de 1984. Juste quelques pages pour décrire le chaos des dernières heures du réveillon de Noël au commissariat. Court, très drôle, un sens du dialogue toujours époustouflant et une chute digne des meilleurs. Un bonbon.

McBain-47C’est le numéro 47, Romance, qui prend vraiment la suite du 45. Romance est d’après tous ceux qui la connaissent, hormis son auteur, une assez mauvaise pièce de théâtre. Qui n’a aucune chance d’être montrée hors de la petite salle où elle est montée. Le metteur en scène, les acteurs, les producteurs, tous sont d’accord. Même l’actrice principale, fort belle mais pas très bonne actrice le pense. Quand elle reçoit des menaces de mort, comme le personnage qu’elle joue dans Romance, elle va porter plainte au 87°. Puis elle est poignardée dans la rue, sans grands dommages … Bienvenue dans le monde du théâtre, vous saurez tout sur le montage d’une pièce, son coût, ses vicissitudes. Quand je disais qu’en lisant la série on saurait tout sur la vie à New York dans la seconde moitié du XX° siècle.

Nocturne commence par la découverte de deux cadavres : Une petite vieille et un chat, dans un appartement gelé. La dame se révèle avoir été une grande pianiste internationale, tombée dans l’oubli. Le même soir, une prostituée trouve la mort. Et tout cela va bien entendu arriver dans les mains de Steve et ses collègues. Un épisode très sombre, glacé comme la température, mais son sans humour. Avec l’apparition des répondeurs automatiques insupportables dans l’administration, vous savez, si vous souhaitez truc, tapez 1 si … Et comment cela peut finir par un meurtre.

McBain-49La ville sans sommeil s’ouvre sur la découverte du cadavre d’une jeune femme dans un parc. Il s’avère que c’est une bonne sœur. Ce sont Carella et Brown qui sont en charge de l’enquête. En parallèle Kling et Meyer cherchent à attraper Cookie Boy, un cambrioleur qui laisse des boites de cookies aux pépites de chocolat aux victimes de ses forfaits. A l’aube du XX° siècle Ed McBain s’amuse avec le temps, Carella est très inquiet d’avoir bientôt … 40 ans, alors que cela fait maintenant 43 ans qu’il arpente les rues d’Isola avec ses collègues. L’occasion aussi d’évoquer, avec Brown quelques anciennes enquêtes. Et de faire un point sur l’état des quartiers de la ville, du racisme ordinaire (et extraordinaire avec l’affreux Ollie) … Un excellent numéro.

McBain-50Bienvenue dans la dernière ligne droite et les années 2000 avec La dernière dance. Steve Carella a fêté ses quarante ans, Bert Kling est de nouveau en couple, avec Sharyn, chirurgienne, entre autres en charge des policiers blessés, accessoirement noire. Rien de neuf pour le reste de la bande. Un vieil homme est retrouvé chez lui, mort d’une crise cardiaque d’après sa fille qui l’a trouvé. Sauf que le cadavre a des marques de strangulation. Alors l’a-t ’elle dépendu par peur de ne pas toucher l’assurance ? Ou est-ce plus sinistre ? Pas loin, le gros Ollie enquête sur le meurtre d’une prostituée. Ollie toujours aussi haineux, raciste, pénible, puant … Et bon flic. New York dans le froid, les tensions raciales, ceux qui en souffrent (la grande majorité) et ceux qui en profitent, la difficulté d’une vie de flic, les dialogues impeccables, l’humour. EdMcBain dans toute sa splendeur.

Ed McBain / 87° District volumes 46 à 50 :

(46) Veille de Noël au 87° District (And all through the house, 1984), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(47) Romance (Romance, 1995), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(48) Nocturne (Nocturne, 1997), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(49) La ville sans sommeil (The big bad city, 1999), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(50) La dernière dance (The last dance, 2000), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

La proie

« Tous les jours de la semaine, Daniel se lève à six heures, prend du café corsé, mange ses flocons d’avoine, nourrit le chat, range son studio, se lave, se rase, puis se dirige à sept heures vers la boulangerie de la rue de Faures. Il salue les boulangers par leur nom, ils font de même. Il achète deux croissants et deux chocolatines. »

MeyerA partir de là, vous savez forcément que l’auteur est français, et plus précisément qu’il vit dans le sud-ouest. Raté. Daniel est un des personnages de La proie, le dernier roman de Deon Meyer.

A bord d’un des trains les plus luxueux du monde, le Rovos qui voyage entre Le Cap et Pretoria, un passager qui assurait la protection privée d’une vieille dame richissime est tué et balancé par la portière. Deux vieilles connaissances vont se retrouver en charge de l’enquête : Benny Griesel, qui se bat pour rester sobre et son collègue Vaughn Cupido. Ils vont vite se heurter à des intérêts qui les dépassent.

Très loin de là, à Bordeaux, Daniel Darret, grand, costaud, noir, la cinquantaine bien avancée, a refait sa vie et travaille dans l’atelier d’un vieil ébéniste. Alors qu’il a tout fait pour être introuvable, le passé va venir le rattraper.

Première constatation, Deon Meyer est un excellent raconteur d’histoire. Dès que vous mettrez le nez dans ce thriller, car c’en est un même s’il sait prendre son temps, vous ne pourrez plus le lâcher.

Deuxième constatation, comme tous les grands créateurs de personnages récurrents, l’auteur nous enchante en nous faisant retrouver quelques-uns de nos amis. L’équipe de flics et leurs familles bien entendu, Benny en tête, mais aussi un autre, plus inattendu. Les fans de l’auteur vont se douter tout de suite qu’il s’agit de lui, je n’en dis pas plus, j’en ai déjà trop dit.

Et puis il y a tout ce que l’auteur raconte, derrière son histoire. Sous-tendu ici par un terme, « Isisthunzi » : le droit à la dignité. C’est ce que recherchent les personnages du roman. Cupido et ses collègues qui se battent pour enrayer une criminalité galopante, alors que, jusqu’au sommet de l’état, on vole, on triche, on tue en toute impunité. Quelques anciens camarades de Mandela, qui se désespèrent de voir la corruption qui a succédé à leur lutte. Daniel qui recherche le droit de vivre d’un travail ordinaire, Benny qui veut se racheter …

Face à un pays corrompu, qui a dévoyé ce pour quoi tant de gens se sont battus et sont morts, où les gens de pouvoir détournent l’argent à leur profit et laissent les pauvres dans le misère, quelques-uns se battent donc pour acquérir ou maintenir ce droit à la dignité. C’est cette histoire que raconte Deon Meyer, sans manichéisme, sans leçon de morale, mais avec beaucoup d’humanité. C’est cela qui fait de La proie un des très bons romans d’un auteur qui n’en a pas écrit de mauvais.

Deon Meyer / La proie, (Prooi, 2018), Série Noire (2020) traduit de l’afrikaans par Georges Lory.

Un peu de cinéma : Lucky Strike

Hier soir, petite séance de cinéma avec mon fils pour un polar coréen qui, sans prétendre au chef-d’œuvre, fera passer un très moment à ceux qui ne craignent pas l’humour noir et macabre. Si vous vous dépêchez tant qu’il passe encore en salle : Lucky Strike de Yong-Hoon Kim.

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Difficile de donner une idée de l’histoire sans trop en dire. Sachez qu’il sera question de dettes, de truands qui jouent du couteau, d’un sac plein d’argent, de maris violents et de femmes qui ne se laissent pas marcher sur les pieds.

Sachez également que les personnages forts se révèlent être les femmes, qu’il ne faut pas trop vous inquiéter si vous ne comprenez rien au début, les pièces du puzzle vont parfaitement se mettre en place.

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Si l’humour noir et macabre d’un macabre d’un Fargo ou d’un Pulp Fiction vous débecte, je vous conseille de passer votre chemin, Lucky Strike n’est pas pour vous. Mais si vous adorez la scène où le taré passe son complice au broyeur, et que la scène la voiture avec la grosse boulette de Travolta vous fait toujours rire, vous pouvez y aller.

Lucky Strike commence doucement, tranquillement, met en place les différentes pièces de l’intrigue que rien ne semble relier entre elles. Puis ça accélère, petit à petit, puis de plus en plus à partir du premier mort (qui ne sera pas le dernier). Une belle collection de tarés, d’abrutis, quelques femmes inoubliables et un final réjouissant pour un film que l’on regarde intrigué, puis le sourire aux lèvres et que l’on quitte heureux d’avoir passé un excellent moment.

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Elmet

Les blogs ont beaucoup parlé de Elmet de Fiona Mozley. En bien. Donc je l’ai lu. Mais je n’ai pas du tout marché.

MozleyDaniel et Cathy vivent dans les bois avec leur père John Smythe. Ils ont construit une maison éloignée de tout dans le Yorshire, sur une terre ayant appartenu à leur mère. John a gagné de l’argent en se battant, lors de combats clandestins, c’est une légende, invaincu dans toutes les îles britanniques. Ils pourraient vivre là en paix, mais un homme ne l’entend pas de cette oreille. Il veut que John revienne travailler pour lui, briser des os pour lui.

C’est Price, qui possède quasiment toute la région, fermes, maisons en location, tous ou presque lui doivent un loyer ou travaillent pour lui. La paix sera de courte durée.

Désolé, je n’ai pas été du tout conquis.

Pour commencer la quatrième de couverture est un modèle de ce qu’il ne faut pas faire, résumant absolument toute l’histoire, même des événements n’intervenant qu’à la toute fin du roman. Et la phrase reprise en couverture est complètement ridicule. Dommage ça gâche ce que pourrait être le plaisir de la lecture.

Ensuite l’auteur fait le choix de se placer dans une ambiance de conte, où l’atmosphère de la forêt est plus présente que la vie des êtres humains, où malgré le choix d’avoir un narrateur on ne partage pas vraiment sa vie, ni ses sentiments, ses joies, ses rages. Toutes les aspérités sont comme gommées par un brouillard onirique. La mise en place est très lente, et la montée de la tension extrêmement abrupte, sans prémisses ou presque.

Et comme je n’ai pas été sensible à la poésie de l’écriture que beaucoup ont ressentie, je me suis pas mal ennuyé, trouvant que le final annoncé tardait beaucoup à arriver. Et même là, tout est trop manichéen, trop décrit de loin, avec des protagonistes aux réactions trop caricaturales, trop « parfaites », donc sans émotion pour moi.

Bref je suis visiblement un cas isolé d’indifférence totale à l’écriture de Fiona Mozley. Dommage.

Fiona Mozley / Elmet, (Elmet, 2017), Joëlle Losfeld (2020) traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Des horizons rouge sang

J’avais besoin d’un peu d’aventure, de souffle de fantaisie. Et en passant dans les rayons de ma librairie habituelle, j’ai vu Des horizons rouge sang, le second volume de la saga des Salauds Gentilshommes de Scott Lynch et, me souvenant que j’avais aimé le premier, j’ai plongé dans le pavé. Avec beaucoup de plaisir.

LynchA la fin du premier volume, Locke et Jean quittaient définitivement la ville de Camorr. On les retrouve ici, deux ans plus tard, dans une bien vilaine situation. Deux ans qu’ils ont mis à profit pour monter une nouvelle arnaque : dépouiller le Requin, le patron de la plus prestigieuse maison de jeux de la ville de Tal Verrar. Le problème c’est que tous ceux qui s’attaquent à ce personnage puissant finissent en général très, très mal. S’ajoute à cela que les Mages Esclaves ont toujours une dent contre les deux voleurs, et que d’autres personnages très puissants de Tal Verrar s’intéressent à eux.

Bref, alors que Locke et Jean préparent leur casse, tout va aller de mal en pis.

Plus de 600 pages d’arnaques, d’actions, de villes étonnantes, de bestiaire fantastique, de tempêtes, de coups de théâtres, d’abordages, de pirates, de gens d’honneur, de traitres … Plus de 600 pages avec tout ce qu’on aime si on aime les livres d’aventure, d’arnaque, avec un monde foisonnant et cohérent.

Décidément, de temps en temps, un bon roman de fantazy qui ne prend pas son lecteur pour un idiot, et qui sort des sentiers battus des combats manichéens entre bons et méchants, ça fait un bien fou. C’est de cela que j’avais besoin, j’ai été pleinement satisfait. Je lirai sans nul doute le troisième volume, d’autant plus que ce salaud d’auteur conclue son pavé sur une magnifique un cliffhanger.

Scott Lynch / Des horizons rouge sang, (Red seas under red skies, 2007), Bragelonne (2008) traduit de l’anglais (USA) par Olivier Debernard.