Je suis plus Rankin que Brookmyre.

Cela faisait un moment que j’entendais parler de Chris Brookmyre sans avoir jamais rien lu de lui. C’est fait avec Sombre avec moi. Je ne suis pas convaincu.

BrookmyreDiana Jager est une chirurgienne brillante, mais guère aimée. Elle a la dent très dure, et gare à qui se met en travers de son chemin. Pour ses collègues, son mariage éclair avec Peter, informaticien dans l’hôpital où elle travaille est une surprise. Six mois après, le drame, la voiture de Peter rate un virage et tombe à l’eau, en plein hiver.

Un accident stupide, mais la police a vite des soupçons, la veuve semble bien peu affectée, et la sœur de Peter contacte un journaliste, elle pense qu’il y a anguille sous roche. Très rapidement, alors que les failles du mariage sont mises à jour, l’étau se resserre sur Diana.

Je vais être très bref, on me promettait des revirements spectaculaires, alors je suis allé au bout. Parce que c’est bien écrit, mais diable que c’est long. Après un début assez méchant et très juste sur les rapports homme / femme dans le milieu médical (et pas que), on s’enlise dans du thriller psychologique tout venant, avec des surprises qui n’en sont pas vraiment, jusqu’au retournement final, que l’on sent venir, en partie, juste parce qu’on sait qu’il doit y avoir une surprise à la fin.

Après je comprends que ça plaise, c’est correctement écrit, l’intrigue est surprenante si on n’a pas lu trop de polars, et on doit pouvoir se laisser embarquer. Mais ce n’est vraiment pas mon style et j’ai surtout l’impression d’avoir perdu du temps. Exactement le genre de bouquin que j’aurai oublié dans une semaine

Chris Brookmyre / Sombre avec moi (Black widow, 2016), Métailié (2019), traduit de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.

Montalbano patauge dans la boue

Le voilà, il est là ! Qui ? Le Montalbano de l’année. La pyramide de boue, de l’indestructible Andrea Camilleri.

CamilleriIl pleut, il pleut, il pleut … Et Livia déprime, là-bas, dans le nord, au point de ne plus avoir la force pour les engueulades téléphoniques. Si on ajoute des soupçons de baisse de l’audition, et une mémoire qui semblerait flancher, on se doute que notre commissaire Montalbano n’est pas de la meilleure humeur du monde.

Alors quand le téléphone sonne à 6h05 pour l’avertir de la découverte d’un cadavre dans un chantier arrêté pour cause de boue et de désaccord entre les commanditaires publics et la société de construction, Salvo finit de se mettre en rogne. Et ce n’est pas une enquête où les différentes familles mafieuses et les entreprises de construction qu’elles possèdent le prennent pour un couillon qui va arranger les choses.

Un excellent cru. Qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un gag qui marche d’autant mieux qu’on est un habitué de la série, on voit devenir la chute, ou sourit, et quand elle arrive, c’est l’éclat de rire. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups.

On retrouve bien entendu ce qui fait tout le sel de la série, les dialogues hilarants, l’ineffable Catarella, les repas sacrés de Salvo. On est avec les potes.

On découvre un Montalbano touchant, préoccupé par l’état de santé de Livia, et Andrea Camilleri dresse le tableau effarant des mécanismes de mises en coupe réglée de l’île par les familles mafieuses, par le biais d’entreprises de construction qui se partagent le gâteau, avec la complicité d’une classe politique pourrie jusqu’à la moelle.

Entre le paysage de boue désolant après des jours de pluies, et le constat désespérant de la corruption généralisée, le roman écrit par n’importe qui d’autre aurait été sinistre. Comme c’est le maître qui est aux manettes, sans rien enlever à la noirceur du constat, on referme quand même le livre avec la patate. Un talent unique.

Andrea Camilleri / La pyramide de boue (La piramide di fango, 2014), Fleuve Noir (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Joe Hackney de Gilles Bornais

Voilà un roman qui risque fort de passer inaperçu, et ce serait bien dommage. Il s’agit du retour de Joe Hackney, ancien voyou devenu flic de Scotland Yard dans Le sang des highlands du trop discret Gilles Bornais.

Bornais1892 au bord du Loch Ness. Walter et Victoria Brown, scientifiques reconnus internationalement venus en repérage pour étudier la faune et la flore du loch sont sauvagement assassiné, et retrouvés pendus tête en bas au bord du lac. Leur fils de 12 ans a disparu. L’émotion à Londres et dans le monde scientifique européen est immense.

Sous la pression médiatique, Gareth Thaur, colosse et ancien soldat de l’armée britannique en charge de l’enquête n’a d’autre choix que d’accepter l’arrivée de Joe Hackney, venu de Scotland Yard pour le seconder. Joe, ancien truand, aux méthodes parfois expéditives qui se sent mal dès qu’il s’éloigne des rues de Londres va faire une overdose de nature et de grand air. Et se heurter bien entendu à la rigidité de Thaur.

Mais il faudra bien tous les efforts des deux hommes pour venir à bout d’assassins qui semblent se moquer d’eux.

Autant le dire tout de suite, si je n’avais pas déjà connu l’excellent Gilles Bornais, je n’aurais jamais ouvert le bouquin. Ne serait-ce que parce que la couverture est hideuse. Et la fabrication du bouquin pitoyable (il y a des pages avec un léger flou, et c’est pas juste que je deviens trop vieux pour lire sans lunettes).

Et pourtant, il vaut la peine. Recouvrez-le avec un joli papier et lancez-vous. Les enquêtes de Joe Hackney sont une véritable plongée dans la corruption, l’exploitation des plus pauvres, la crasse, la misère, la boue … Alors pour ceux qui se disent qu’ils vont retrouver l’ambiance tasse de thé, et napperons, oubliez, on retrouve certes la Grande-Bretagne victorienne, mais avec un personnage principal hardboiled à l’américaine, qui évolue dans la rue, et de préférences dans les rues mal famées, mal entretenues et pas éclairées.

Un contexte historique maîtrisée et bien rendu, des personnages incarnés, une intrigue solide, des coups de théâtre, de la castagne, de l’émotion. Bref, si le roman historique n’est pas forcément ma tasse de thé, ceux de Gilles Bornais m’enchantent. On peut juste lui reprocher de ne pas écrire plus vite.

Gilles Bornais / Le sang des highlands, City éditions (2019).

Après l’Argentine, direction la Colombie

On reste en Amérique du sud, mais on remonte vers le Colombie avec Des hommes en noir de Santiago Gamboa.

GamboaQuelque part sur une route perdue de Colombie un gamin, perché dans un arbre, assiste à l’attaque d’un convoi de trois véhicules blindés. Plusieurs morts, mais les occupants du 4×4 blindé qui semble protégé par les deux autres voitures sont sauvés par l’arrivée d’un hélicoptère. Les assaillants sont abattus ou mis en fuite.

Le lendemain, plus aucune trace du drame. Et quand le procureur Edison Jutsiñamuy de Bogota veut commencer à se renseigner, il ne trouve plus aucune trace du récit du gamin, comme si rien ne s’était passé. Il va quand même s’obstiner, avec l’aide de Julieta, journaliste free-lance, et de sa secrétaire Johana, ex combattante des FARC.

L’enquête va les mener sur les traces des églises évangélistes qui s’implantent de plus en plus en Amérique Latine.

Il ne faut pas lire Des hommes en noir pour son intrigue. Elle avance cahin-caha, au gré de quelques coups de chance assez gros, et ne résout pas vraiment tout.

Par contre, si vous voulez découvrir la Colombie, les lendemains du processus de paix avec les FARC, les traumatismes résiduels, les groupes paramilitaires toujours actifs, la violence, la présence grandissante des églises évangélistes, la gastronomie, les paysages, la vie trépidante de Cali …

Si vous voulez suivre deux héroïnes attachantes et un procureur atypique, entendre des dialogues vifs et enlevés, et vivre plusieurs vies rocambolesques au gré des récits de différents personnages rencontrés, alors ce roman est fait pour vous.

Santiago Gamboa / Des hommes en noir (Será larga la noche, 2019), Métailié / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry.

Un roman très sombre de Raúl Argemí

Cela faisait un moment qu’on n’avait pas de nouveau roman de Raúl Argemí. Il revient chez nous avec un polar très sombre : A tombeau ouvert.

Argemi2012, Carles Ripoll est un publicitaire sur le déclin, à Barcelone quand il contacté sur facebook par un correspondant qui signe Thedead. Un correspondant qui en fait ne s’adresse pas au personnage inventé de Carles Ripoll, mais à Juan Hiram Gutierrez, argentin, membre d’un groupe de lutte armée d’extrême gauche dans les années 70, qui réussit à fuir les massacres de la junte de Videla.

Qui de ses anciens camarades, qu’il croit tous mort, ou d’anciens tortionnaires peut vouloir son retour à Buenos Aires ? Et pourquoi ? Cela aurait-il un lien avec un magot planqué dans une banque suisse avant le démantèlement du groupe ? Parce qu’il n’en peut plus de fuir et de vivre avec ses fantômes, Carles, ou Juan Hiram, décide de retourner en Argentine livrer une dernière bataille.

Attention, c’est très sombre, et ça secoue. Gutierrez est tout sauf un personnage aimable, la rage, la honte et l’amertume l’habitent, et sa violence ne demande qu’une étincelle pour exploser. Il se hait et se méprise pour avoir fui, même si la seule autre alternative était la torture et la mort et ne supporte pas celui qu’il est devenu en Espagne. Il vomit les tièdes, les lâches, ceux qui font de grandes phrases sans savoir, les socio-démocrates, ceux qui se croient révoltés alors qu’ils ne font que se mettre minables à force d’alcool et de drogue, les traitres, les amnésiques … Bref un personnage difficile à approcher et aimer, sans concession, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Alors tout le monde en prend pour son grade, et le roman se dirige tout droit vers un final que l’on devine très moche. A la fin du roman Raúl Argemí remercie ceux, morts ou vivants, auxquels il a emprunté tel ou tel trait, telle ou telle anecdote. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a aussi un peu, ou beaucoup de lui dans ce personnage, avec qui il partage un passé de lutte armée. Cela rend le roman encore plus poignant.

Alors même si ce n’est pas un roman qui vous remontera le moral, et qu’à un moment ou un autre vous grincerez des dents, n’hésitez pas, foncez à tombeau ouvert vers l’abime.

A noter que Rivages a l’excellente idée de rééditer un précédent roman de l’auteur Patagonia tchou-Tchou, génial roman d’aventure en compagnie d’une magnifique bande de cinglés, dans les paysages merveilleux de Patagonie, sur les traces de Butch Cassidy et du Kid. A lire ou relire absolument.

Raúl Argemí / A tombeau ouvert (A tumba abierta, 2015), Rivages / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco.

Olivier Truc se lance à l’aventure

Olivier Truc lâche le polar mais pas le Grand Nord, et nous entraine au XVII° siècle, entre Pays Basque et Laponie, en passant par Amsterdam dans Le cartographe des Indes boréales.

Truc1628, Izko Detcheverry, jeune basque de treize ans assiste depuis Stockholm au naufrage du Vasa, le nouveau vaisseau fleur de la flotte suédoise le jour même de sa mise à l’eau. Il se trouve là parce que son père Paskoal, chasseur de baleines réputé de Saint-Jean de Luz a sauvé un proche du roi de la noyade.

A son tour, Izko aide une jeune femme à sortir de l’eau et sauve son bébé. Se méprenant sur son geste elle a un mouvement vers lui, remerciement ou malédiction ? Izko ne sait pas que ce jour va changer le cours de sa vie. Qu’il sera espion de l’Eglise de France, cartographe de la Laponie, qu’il ira à Lisbonne, Amsterdam et Uppsala et qu’il sera victime du fanatisme, de l’avidité et de la bêtise des hommes.

Voilà un roman qui ne manque ni d’ampleur ni d’ambition. Et si je n’ai pas été conquis à 100 %, je m’incline devant le travail d’Olivier Truc.

Il y a des choses qui m’ont gêné et qui m’ont empêché d’être totalement enthousiaste.

Tout d’abord j’ai eu du mal à rentrer dans le roman, essentiellement parce que je ne comprends pas le démarrage de l’histoire, pourquoi il est envoyé au Portugal et ce qu’il lui arrive en y arrivant. Je n’en dit pas plus pour ne pas révéler d’éléments du début de l’intrigue, mais je trouve que les événements traumatisants qu’il y vit ne semblent pas le marquer autant qu’ils le devraient, du moins c’est ce que j’ai ressenti.

C’est d’ailleurs un reproche général, à mon goût les émotions qui devraient être intenses (haine, dégoût, amour, chagrin …) sont amoindries, Izko ne semble pas très touché, et du coup, je ne l’ai pas non plus été.

Et pour finir avec ce qui m’a gêné, mais là c’est certainement voulu et c’est très subjectif, les personnages auxquels je me suis attaché, sont pour moi trop gentils et soumis à la religion, quelle qu’elle soit. C’est sans aucun doute la réalité de l’époque, mais j’avais parfois envie de les secouer pour les réveiller et qu’ils se révoltent pour de bon.

Ceci dit, j’ai quand même beaucoup apprécié le voyage, les récits (trop courts) de chasse à la baleine, la description du travail de cartographe, les paysage lapons, le froid, la nuit, l’immensité. J’ai aimé haïr les pourris, qui à mon avis sont mieux réussis que les personnages positifs, et j’ai appris beaucoup de choses sur les débuts des persécutions des lapons, thème que l’on retrouve dans le premier polar de l’auteur.

Et puis un auteur arrive à vous embarquer dans une aventure de plus de 600 pages sans vous laisser en route est un auteur qui ne manque ni d’imagination, ni de souffle. A découvrir donc, malgré mes réserves.

Olivier Truc / Le cartographe des Indes boréales, Métailié (2019).

Pauvre Rose !

On avait découvert les Mabille-Pons dans Salut à toi ô mon frère, et on en redemandait. Marin Ledun nous a exaucés avec La vie en rose.

LedunPauvre Rose. Les parents, la volcanique Adélaïde et le tranquille Charles sont partis en Polynésie pour fêter le dernier échec de Charles à son concours de notaire, et voilà donc Rose responsable de la famille. Son amoureux Richard Personne, policier de son état est débordé, et Rose apprend que, malgré leurs précautions, elle est enceinte. Pauvre Rose.

Mais ce n’est que le début. Gus accumule les mauvaises notes, heureusement tout le monde l’adore, Camille est nulle en maths, et Rose doit aller voir son prof, et Antoine, en stage dans une maison de retraite, y organise des paries de Strip-poker la nuit.

Puis des lycéens se font tuer à coup de couteau … Voilà qui laisse peu de temps à Rose pour aller faire la lecture à ces dames dans le salon de coiffure de Vanessa.

Un coup de blues ? Stress de fin d’année ? Trop de polars sombres ou de lectures pesantes ? Le dernier cassoulet de l’année vous pèse sur l’estomac ? Une solution, La vie en rose.

Certes vous ne le lirez pas pour suivre une enquête millimétrée ou chaque détail compte. Par contre si vous voulez du rythme, de l’humour, du peps, des cinglés réjouissants, de bons mots, une verve jouissive, des références qui font sourire et donnent le moral, allez-y en toute confiance.

On retrouve la tribu avec beaucoup de plaisir, la mauvaise foi assumée et la langue acérée de Rose, et mine de rien le regard lucide, critique mais aussi tendre de son auteur. Un vrai bonheur de lecture dont il serait bien bête de se priver.

Marin Ledun / La vie en rose, Série Noire (2019).