Les maîtres enlumineurs

Les blogs référencés sur Bibliosurf sont dithyrambiques sur Les maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett. Comme j’avais sérieusement besoin d’une évasion intelligente, je les ai écoutés. Ils ont tous raison d’être enthousiastes.

La riche Tevanne est tenue par quatre maisons marchandes, qui ont chacune son campo, ses habitants, ses lois. Ceux qui n’en font pas partie sont relégués dans les Communs. C’est une forme de magie très particulière qui fait la fortune des maisons : l’enluminure. Les maîtres enlumineurs, grâce à leur art et à des codes complexes, arrivent à modifier la nature des objets, persuadant par exemple une roue que la gravité l’entraîne vers l’avant, ouvrant la porte à des calèches automobiles …

Dans les campos, tout n’est que luxe. Dans les communs, eau croupie, saleté, misère, la loi de la jungle. Sancia est une très jeune voleuse. Elle a été contactée pour dérober, sur les docks fort bien gardés, une petite boite. Sancia pourra compter sur un talent particulier et sur un certain nombre d’objets enluminés qu’elle achète à des enlumineurs clandestins des Communs.

On se doute que le vol, pourtant mouvementé, ne sera que le début d’une série de catastrophes et que tout ira de mal en pis.

Quel roman mes aïeux ! Ça c’est du souffle, de l’aventure, de l’intelligence, de l’originalité, du déconfinement ! Si vous n’êtes pas totalement réfractaire à tout ce qui n’est pas réaliste, allez-y en toute confiance.

En premier lieu, c’est un véritable pied de lecture pour toute personne qui aime qu’on lui raconte des histoires. Et qui aime que l’on joue avec les clichés et les archétypes. Parce que oui, il n’y a pas plus classique dans la littérature de fantazy que de commencer avec le vol d’un objet magique. A partir de là, l’auteur peut juste se planter, remâcher un machin mille fois mastiqué, ou jouer avec votre jubilation et vous embarquer dans un véritable tourbillon.

Vous vous doutez bien qu’on est ici dans le second cas. Pendant plus de 600 pages l’auteur suit la trame classique (vous mettez le personnage dans la merde, puis chaque fois qu’il croit s’en sortir, vous l’enfoncez un peu plus, jusqu’au final) avec un talent de conteur époustouflant, un décor génial, des personnages complexes, riches, changeants et déstabilisants. Donc un vrai grand plaisir de lecture au premier degré.

Ensuite, si vous avez lu le génial Vigilance, vous savez que Robert Jackson Bennet n’est pas « juste » un raconteur d’histoires. Il a une conscience politique, et il sait la mettre en scène dans ses écrits. C’est encore le cas ici, avec une réflexion décalée dans un monde qui n’est pas le nôtre, sur les différences sociales, l’exploitation des plus faibles et la déshumanisation de ceux que l’on exploite. Je n’en dis pas plus pour ne pas révéler des éléments d’intrigue, mais c’est très habilement et intelligemment fait.

Cerise sur le gâteau, et là les blogs spécialisés qui ont toutes les références SF et fantazy en parlent beaucoup mieux que moi, il a réussi d’une façon absolument magistrale à inclure des éléments de SF dans un roman purement fantazy en créant un parallèle entre la magie à l’œuvre dans le monde qu’il a créé et les langages informatiques. C’est extrêmement jouissif de voir une telle intelligence en action.

Pour finir, quand on lit un roman de plus de 600 pages, même si on aime, on a souvent quelques petites restrictions : Là ça ralentit un peu, là il étire, tel personnage ou telle situation sont caricaturaux, tel retournement de situation un peu capilotracté. Ici rien, tout est parfait de la première à la dernière ligne. Donc allez-y, sans faute, lisez aussi Vigilance si ce n’est pas déjà fait, et vivement la suite.

Robert Jackson Bennet/ Les maîtres enlumineurs, (Foundryside, 2018), Albin Michel/Imaginaire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Le placard

Les planificateurs, puis Sang chaud, deux polars très originaux du coréen Kim Un-Su. Original, Le placard l’est sans le moindre doute. Quant à le classer dans la catégorie polar …

Le narrateur est un jeune homme que rien ne distingue des autres. A force de travail il a réussi un concours qui lui a valu un travail à l’Institut. Et s’est rapidement aperçu que ce travail consistait à rester à son bureau sans rien faire, sans se faire remarquer, comme tous ses collègues. Mais notre narrateur a un problème majeur, il ne supporte pas l’ennui.

En se promenant dans les couloirs il a remarqué qu’un placard était fermé par un cadenas à combinaison. Pour passer le temps, il a essayé, en partant de 000, et a fini par l’ouvrir et a commencé à lire les dossiers qui y sont rangés. Il s’est ainsi fait remarquer par le redoutable et mystérieux Dr Kwon.

Le voilà plus ou moins responsable du sort des personnes décrites dans les dossiers. Tous mutants, d’une façon ou d’une autre. Hybrides humains animaux ou plantes, victimes de sommeil durant des mois, de perte de périodes entières de temps … Sa vie a changé à jamais, et ce n’est qu’un début.

J’ai beaucoup de mal à me faire une idée sur ce roman, et à savoir si je le recommande ou pas. Il ressemble davantage à une série de nouvelles, plus ou moins reliées par le mince fil conducteur de la vie du narrateur.

Certains passages sont poétiques, il y a de la SF, du fantastique, un peu de polar (assez peu), des passages édifiants sur les rapports de hiérarchie et la lâcheté et la mesquinerie du monde du travail coréen … certains chapitres sont enthousiasmants, d’autres m’ont laissé assez froid. Si je comprends l’intention derrière certains chapitres, je la décerne moins dans d’autres, et je m’interroge sur le choix de la structure globale du roman. Je me suis parfois demandé : « mais qu’a donc voulu dire l’auteur ? ». Peut-être un manque de références culturelles coréennes ?

Le final est totalement inattendu, mais pouvait-il en être autrement quand on est étonné et surpris tout au long du roman ?

Comme vous pouvez le constater je continue, une fois le roman refermé, à me demander ce qu’a vraiment voulu communiquer l’auteur, et même si j’ai vraiment aimé ce livre ou non. Mais finalement, une œuvre qui vous fait vous poser autant de questions ne peut pas être totalement inintéressante.

Kim Un-Su / Le placard, (캐비닛, 2006), Matin calme (2021) traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

La longue marche des Navajos

Je me suis fait un petit plaisir, un retour aux fondamentaux, à une des séries qui m’a fait découvrir le polar : La longue marche des Navajos de Anne Hillerman.

Jim Chee et Bernie Manuelito sont toujours agents de la force de police navajo. Le légendaire lieutenant Joe Leaphorn est à la retraite mais travaille, quand on a besoin de lui, comme détective privé malgré ses difficultés avec l’anglais qui font suite à la balle qui l’a touché à la tête.

Bernie tombe sur un cadavre en allant courir, un homme que les agents du FBI semblent connaître. Ailleurs une série de cambriolages sans effraction et sans violence a eu lieu. Quant à Joe, il est contacté par la responsable du Musée Navajo parce qu’un objet d’une grande richesse symbolique a disparu d’un don anonyme qui venait d’arriver.

Dans la chaleur écrasante de l’été du Pays Navajo, les enquêtes vont se croiser et révéler un pan de l’histoire tragique de ce peuple.

Je ne vais pas vous dire que c’est le roman qu’il ne faut absolument pas manquer cette année. Mais si comme moi vous avez été émerveillés en découvrant les polar navajos de Tony Hillerman, s’ils vous ont donné envie daller voir les couchers de soleil sur les mesas de l’ouest désertique, si Jim Chee et le légendaire lieutenant, et bien plus tard Berni Manuelito sont devenus des proches que vous retrouvez avec plaisir, alors allez-y sans crainte.

Anne Hillerman continue l’œuvre de son père sans la bouleverser, avec amour et respect, mais surtout avec assez de talent pour satisfaire les fans. On suit donc avec beaucoup de plaisir les trois enquêtes qui, bien entendu, auront des points communs. Les paysages sont toujours là, imposants. En toile de fond elle évoque avec pudeur cet épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis que fut la déportation des Navajos.

Pas indispensable donc, mais tellement plaisant que ce serait dommage de s’en passer.

Anne Hillerman / La longue marche des Navajos, (The tale teller, 2019), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Leur âme au Diable

Marin Ledun abandonne la veine humoristique de ses derniers romans, et celle intimiste des précédents, pour revenir à ses premières amours avec cette charge contre l’industrie du tabac : Leur âme au diable.

Cela commence en juillet 1986, avec le braquage de deux camions contenant de l’ammoniac destiné à un fabriquant de cigarette (oui il y a de l’ammoniac dans les cigarettes, entre autres). Bilan sept morts. Simon Nora ne sait pas que l’enquête qu’il démarre va changer sa vie et le hanter pour les 20 années à venir. Non loin un autre flic, Brun, recherche Hélène, vingt ans, qui ne donne plus de nouvelles à sa famille. Lui non plus n’en reviendra jamais.

Ils vont croiser la route de David Bartels lobbyiste de l’industrie du tabac, Anton Muller son âme damnée, Sophie Calder à la tête d’une équipe de société d’événementiel sportif avec ses hôtesses – prostituées. Ils vont se battre durant 20 ans contre des intérêts qui les dépassent complètement, contre une industrie qui a des moyens inimaginables. Dans la lutte de David contre Goliath, contrairement à la légende, ce n’est généralement pas David qui gagne.

Assurez-vous que vous êtes en forme avant d’attaquer les 600 pages du dernier roman de Marin Ledun. Rien ne vous sera épargné, et vous risquez de finir déprimé tant il refuse de céder à la moindre tentation de happy end. Oui, ce sont ceux qui ont le plus d’argent qui gagnent à la fin, on est dans notre sale monde, pas dans une uchronie, les lobbyistes, les corrupteurs et les corrompus, les intérêts privés ont toujours le dessus sur l’intérêt collectif et la santé publique.

A moins d’être d’une naïveté confondante, on ne peut pas dire que ce soit une grosse surprise. On le savait donc. Mais le voir ainsi décortiqué sans pitié fait quand même mal au ventre. Dans un style « à la Manotti », direct, sans gras, phrases et chapitres courts, l’auteur nous balade à travers toute l’Europe. Il nous fait témoins de toutes idées géniales de l’affreux Bartels et de ses complices pour contourner les lois antitabac qui commencent à émerger et continuer à convaincre les foules que fumer est synonyme de liberté, d’émancipation et même, pourquoi se gêner, de santé.

Si j’avais un petit (tout petit) bémol, c’est qu’à force de recherche l’efficacité et le rythme, il oublie parfois de nous intéresser aux personnages et qu’on se soucie peu de leur devenir, pour ne s’intéresser qu’au jeu d’échecs très inégal entre les flics et un procureur d’un côté, et l’industrie du tabac de l’autre. Et tant pis pour les pions, fous, cavaliers et tours sacrifiés durant la partie.

Pour le reste, une lecture fort instructive, qui réussit à présenter de façon passionnante ce qui a sans le moindre doute représenté des quantités impressionnantes de travail de documentation et de réflexion pour saisir les tenants et aboutissants. Un travail titanesque que l’auteur a eu le talent de digérer et transformer en œuvre romanesque, pour que le lecteur moins vaillant, comme vous et moi, puisse lui aussi déprimer. Merci Marin Ledun !

Marin Ledun / Leur âme au diable, Série Noire (2021).

Vies et morts de Stanley Ketchel

Un nouveau roman historique de James Carlos Blake : Vies et morts de Stanley Ketchel.

Stanislaus Kaicel, alias Stanley Ketchel fut boxeur poids moyens, « champion du monde », au début du XX° siècle. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, devient hobo, voyage à travers l’ouest et le sud des Etats-Unis, avant de se fixer dans la ville de Butte où il devient videur. Il est remarqué par un entraineur qui en fait un véritable phénomène sur le ring.

Sous le pseudo de « L’assassin du Michigan », il devient une terreur, dans un temps où les combats se terminent quasi systématiquement par un KO.

L’histoire des US vue par James Carlos Blake c’est toujours une histoire de la violence. On a eu des pistoleros, des trafiquants d’alcool et de drogue, des compagnons de Pancho Villa … Ici c’est la violence sociale sur les plus pauvres, celle dont sont victimes les noirs, et pour la symboliser, ces débuts de la boxe professionnelle, début dont il rend parfaitement la brutalité.

Avec ce personnage (réel) de Stanley Ketchel on sent bien qu’on est à la frontière entre l’arrivée de la loi et de la « civilisation », que l’on trouve dans ses visites à New York ou l’influence de la presse et des managers, et les restes du Farwest avec la rencontre incroyable avec le dernier survivant des frères Dalton et la fascination qu’il exerce sur Ketchel. Au moment où le western cède le pas au roman noir, avec ici une de ses thématiques les plus emblématiques : la boxe.

L’auteur a fait un gros travail de documentation, mais ayant eu l’intelligence de choisir un personnage dont la vie est romanesque en diable, ce travail est totalement éclipsé par la puissance du récit et le foisonnement des aventures vécues par Ketchel. On est embarqué par le phénomène, on le suit de à travers tout le pays, on sent sa rage permanente, on est témoin avec lui du passage du XIX° au XX° siècle, depuis sa fuite de chez lui, clandestin des trains de marchandise, jusqu’à sa mort absurde.

Un destin hors normes, parfaitement mis en mots par James Carlos Blake.

James Carlos Blake / Vies et morts de Stanley Ketchel, (The killings of Stanley Ketchel, 2005), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Un voisin trop discret

Parmi les auteurs que je suis content de retrouver, il en est qui arrivent toujours à me surprendre et à m’amuser. Iain Levison est l’un d’eux. C’est encore le cas avec Un voisin trop discret.

Jim Smith, chauffeur Uber dans une petite ville est aussi discret que son nom. La soixantaine, il fait tout pour éviter les contacts avec ses concitoyens. Sa toute nouvelle voisine, Corina, qui semble latino, – mais comment le lui demander sans commettre un impair ? – maman d’un gamin de 4 ans, ne semble pas du tout gênée ses réponses laconiques et l’oblige à avoir des conversations comme il n’en avait pas eu depuis … Reagan ?

Et puis il y a Grolsch, sniper en Afghanistan. Dont la dernière mission foire un peu. Et Kyle, soldat dans les forces spéciales, qui propose à Madison, qu’il a connue au lycée de l’épouser. Comme ça elle bénéficiera de son assurance santé pour elle et son gamin, et lui pourra gravir les échelons sans risquer de révéler son homosexualité.

Quel est le rapport entre tous ces gens ? Seul Iain Levison le sait.

C’est toujours un plaisir de lire cet auteur. Le style est vif et drôle, les personnages originaux, les pièces qui semblent venir de puzzles différents se mettent finalement en place. Et l’image finale est toujours inattendue.

Sans en avoir l’air, Iain Levison observe nos travers, les dissèque, les couche sur le papier, mais ne donne jamais de leçon. Il décrit, avec précision et humour. Et évite très soigneusement les fins attendues et moralisatrices. La pirouette finale est à ce titre particulièrement réussie. Et tout cela en 200 pages.

Vous auriez bien tort de ne pas vous précipiter.

Iain Levison / Un voisin trop discret, (Parallax, ??), Liéna Levi (2021) traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.

L’eau rouge

Encore une découverte chez Agullo, l’Eau rouge du croate Jurica Pavičić.

Le samedi 23 septembre 1989, Silva Vela, 17 ans, salue ses parents, elle descend à la fête locale, dans la petite ville croate de Misto. Ils ne la reverront jamais. Le lendemain, vers midi, son frère jumeau et ses parents commencent à s’inquiéter. Dans un premier temps la police ne prend pas l’affaire au sérieux. Puis cela devient une affaire nationale, avant de sombrer dans l’oubli.

Des années plus tard, le couple s’est séparé, le père a abandonné, la mère n’oublie pas, et le frère profite de son métier qui l’amène à voyager dans toute l’Europe pour la chercher partout. Ailleurs dans le pays le communisme est tombé, la guerre a éclaté, est passée, et la Croatie est devenue un des paradis touristiques de l’Europe, terrain de la spéculation immobilière. Mais à Misto, certains ne peuvent oublier. Jusqu’à ce que …

Voilà une illustration magistrale de la façon dont le polar, parfois, mêle histoires et Histoire, destin individuels et histoire collective. En suivant, de façon assez lâche, l’obstination de la quête de parents cherchant à savoir où Silva, en adoptant les points de vue de différents personnages, c’est 30 ans d’histoire de la Croatie que décrit l’auteur, par petites touches, sans jamais dramatiser.

C’est fin, jamais insistant, toujours très humain, au raz des destins individuels. Comme peut le faire Victor del Arbol en Espagne, Jurica Pavičić raconte la Croatie en racontant les personnages qui sans lui seraient réduits à une silhouette sur une photo de groupe. En s’interrogeant sur la vie de chacun de ces anonymes, il nous plonge au cœur de la guerre, de l’arrivée du capitalisme triomphant, nous fait partager les jalousies, espérances, joies, trahisons, mensonges … qui font aussi le destin d’un pays.

Une très belle découverte de chez Agullo, un auteur assurément à suivre.

Jurica Pavičić / Eau rouge, (Crvena voda, 2017), Agullo (2021) traduit du croate par Olivier Lanuzel.

Effacer les hommes

Ne lisant pas de littérature pour jeunes (cela fait bien longtemps que je ne le suis plus …), j’ai découvert Jean-Christophe Tixier avec Les mal-aimés. Il revient avec Effacer les hommes, c’est toujours aussi fort.

Une vallée aveyronnaise, une auberge au bord d’un lac de barrage. En cette année 1965, l’auberge est vide malgré le beau temps, il faut dire que l’on est en train de vidanger le lac, pour inspecter la construction. L’auberge n’a qu’un client, l’ingénieur venu superviser les travaux.

L’auberge est à Victoire qui vit ses derniers jours. Elle se trouve en compagnie de Marie Clément-Maurice, la fille de l’homme qu’elle avait épousé en 36 quand elle est venue là pour les premiers congés payés, Marie rentrée dans les ordres pour fuir cette union. Il y a aussi Eve et Ange, qu’elle a adoptés à Paris, en 47. Eve fait tourner l’affaire en rêvant d’évasion, mais est coincée par la maladie de celle qu’elle appelle sa tante et par son frère Ange, en gamin de 10 ans dans un corps d’homme.

L’eau baisse dans le lac, révélant la boue, l’ancien village englouti, et peut-être les secrets cachés mais jamais oubliés d’une communauté qui rumine ses rancœurs et ses haines.

Difficile de faire plus grand écart de lecture qu’entre les romans de Jérémie Guez et celui de Jean-Christophe Tixier. Après la sécheresse, l’introspection réduite au minimum, le récit limité à ce qui fait avancé l’action, Effacer les hommes est centré sur une intrigue ténue, très ténue et fait la part belle aux réflexions de trois femmes. Voilà qui illustre, pour ceux qui en douterait encore, l’extraordinaire richesse et variété de cette littérature qu’on appelle polar.

Attention, si l’intrigue policière ou plutôt le prétexte à la tension ou au suspense sont évanescents, cela ne veut pas dire qu’ils sont inexistants. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de ce roman magnifique. Sans aucune violence apparente, sans jamais paraître jouer du suspense, sans cliffhanger, l’auteur peu à peu installe un malaise, une tension diffuse que le lecteur aurait bien du mal à nommer mais qu’il ressent, comme une toute petite musique inquiétante qu’il entend à peine en arrière-plan. Une musique qui va sur la fin prendre une place de plus en plus grande, jusqu’à l’obliger à tourner les dernières pages avec impatience.

Voilà pour l’intrigue, parfaitement maîtrisée. Ce qui fait l’immense richesse du roman c’est le reste, le portrait de trois femmes, dans ce coin perdu, à une époque de bouleversements. Trois femmes qui chacune à sa façon vont tenter d’échapper à ce que la société veut lui imposer. Echapper à ce qui est présenté comme inéluctable. L’usine pour l’une, la Terre et la soumission aux hommes pour l’autre, des changements qu’elle ne comprend pas pour la troisième. Chacune, pour survivre va faire un choix, des choix incompatibles et pourtant logiques et cohérents.

La terre est magnifiquement racontée, on pense immédiatement aux meilleurs romans de Franck Bouysse, du point de vue de femmes qui, contrairement aux hommes, ne se sentent pas viscéralement attachées à cette terre et enfermée par elle. La terre, mais aussi l’isolement, les rancœurs et les haines et les lâchetés d’une petite société fermée (« pueblo chico infierno grande » disent les espagnols), et le vent de liberté qui peut arriver par des moyens inattendus, comme une BD ou un poste radio.

Sombre et lumineux à la fois, enthousiasmant, bouleversant, un magnifique roman. Vous n’oublierai pas de sitôt Victoire, Eve et Marie.

Jean-Christophe Tixier / Effacer les hommes, Albin Michel (2021).

Sale nouvelle.

En ce moment, on cherche plutôt les bonnes nouvelles, et voilà que nous tombe sur le coin du nez la mort de Bertrand Tavernier. Sale tuile.

Je n’ai jamais pu le rencontrer en vrai, mais toute personne ayant vu un de ses films, ayant lu un de ses livres, ou l’ayant entendu par hasard à la radio sait une chose : C’était un merveilleux raconteur et passeur d’histoires.

Chaque fois que je suis tombé sur sa voix reconnaissable entre mille à la radio j’ai systématiquement écouté le programme jusqu’au bout. Il avait la verve, la culture immense, la passion et la manière de faire tout passer. Il savait être à la fois très pointu dans ses analyses, jamais pédant, et mettait systématiquement en avant le plaisir du spectateur quand il parlait des films des autres.  Un plaisir, un savoir et une passion qui sautent aux yeux dans son livre Amis américains. Un plaisir qui éclate à la lecture de sa collection de westerns chez Actes Sud.

Et puisqu’on parle de westerns, aucune pédanterie chez lui, aucun mépris pour aucun genre. Et comme cela se sentait dans ses films !

Pour les amateurs de polars il reste celui qui a su adapter deux monstres, 1275 âmes de Jim Thompson et Dans la brume électrique de James Lee Burke. Deux adaptations pour moi excellentes. Parce que l’idée de transposer le Texas poisseux du grand Jim dans l’Afrique coloniale de Coup de torchon était géniale. Parce que faire incarner Robicheaux par Tommy Le Jones l’était tout autant.  J’ai adoré les deux, alors qu’il est toujours casse gueule d’aller voir l’adaptation d’un roman qu’on a beaucoup aimé.

Et puis je n’ai pas vu tous ses films, mais tous ceux que j’ai vus m’ont plu. C’est peut-être lui qui a donné ses plus beaux rôles à l’immense Noiret. Magistral dans Que la fête commence, jubilatoire dans La fille de Dartagnan (vu et revu dans la période cape et épées de mes gamins), magnifique dans La vie et rien d’autre. Sans compter un de mes souvenirs de cinéclub, Romy Scheider bouleversante dans La mort en direct, salement prémonitoire.

Monsieur Bertrand Tavernier, avant ce jour sinistre, vous n’aviez apporté que du bonheur dans ma vie, merci pour tout.

Les âmes sous les néons

Cela faisait un bon moment que l’on n’avait plus de nouvelles de Jérémie Guez. Il revient avec Les âmes sous les néons. Retour gagnant.

Son mari Lars vient de se faire tuer, une balle dans la tête. Elle se retrouve seule avec son fils, bébé. Quand il vient la voir en lui disant qu’il doit lui parler, elle découvre un homme dur, qui a promis au défunt de s’occuper d’elle. Dans le même temps elle voit ce qu’elle n’a pas voulu savoir avant, Lars gagnait son argent grâce à un réseau de prostitution et au blanchiment d’argent.

Ceux qui ont tué son mari, aidé par son avocat qui est à leur solde, veulent tout lui racheter, et l’arnaquer. D’après l’homme, la seule solution pour conserver un bon train de vie est de reprendre les choses en main. Il est prêt à l’aider le temps nécessaire.

L’ami Yan sur son blog résume parfaitement le ressenti à la lecture de ce nouveau roman de Jérémie Guez : « Il est facile de se rater en essayant de faire un « grand roman », beaucoup plus difficile de réussir une vraie bonne série B. » S’il n’a pas cherché à écrire un grand roman, l’auteur a ici réussit la série B parfaite.

Nerveuse, pas une ligne de trop, tout ce qui est écrit est nécessaire à l’avancée de l’action ou à la compréhension des motifs des personnages. Car série B ne veut pas dire que les deux personnages principaux ne sont que des archétypes ou des silhouettes. Même s’ils sont construits au départ sur des clichés, ils trouvent au fil des pages leur originalité, prennent l’épaisseur qui va amener le lecteur à s’intéresser à eux, et pas seulement à leur sort à la fin du roman. Ce qui ne veut pas dire qu’ils paraissent forcément aimables ou sympathiques.

Sec, terriblement efficace mais loin d’être sans âme, une excellente série B.

Jérémie Guez / Les âmes sous les néons, La Tengo (2021).