Deux novellas de Ken Liu

Je complète mes lectures dans la collection une heure lumière avec deux novellas de Ken Liu.

La première, Toutes les saveurs, se déroule à Idaho City, au moment de la découverte de filons d’or dans la région, après la guerre de sécession. Un groupe de travailleurs chinois, venus originellement pour construire les chemins de fer s’installe dans la ville pour prospecter. Lilly Seaver, fille de Jack qui leur loue des baraquements est fascinée par les odeurs qui sortent de leurs cuisines en plein air. Elle le devient encore davantage quand elle fait la connaissance de Lao Guan, un géant barbu qui lui raconte les histoires de Guan Yu, le Dieu de la guerre, de Lièvre roux son cheval de bataille et de son épée Lune de Dragon.

La seconde, parue précédemment mais que j’avais ratée est de la pure SF : Le regard. Ruth Law était flic. Suite à un problème lors d’une intervention, elle a été virée et est maintenant privée. Elle vit avec une douleur et des remords qu’elle ne peut supporter qu’avec l’aide du Régulateur. Ce dispositif filtre ses émotions, gère son stress, et lui envoie l’adrénaline nécessaire si besoin. Le risque étant, quand on le laisse en marche trop longtemps, de se déshumaniser peu à peu. Quand une mère vient la chercher pour enquêter sur le meurtre de sa fille, elle sent peu à peu le passé la rattraper et l’emprise sur elle-même lui échapper.

Deux novellas très différentes l’un de l’autre. La première est un mélange de chronique de la découverte d’étrangers et de conte, un cocktail à base de whisky et d’alcool de riz comme le dit l’un des personnages. Un conte qui met en avant les différences, parfois inconciliables, mais qui accentue surtout ce qui unit tous les personnages. Un joli conte, qui met l’eau à la bouche, très légèrement épicé de ce qui est (ou pas) un élément fantastique.

La deuxième, purement SF est beaucoup plus sombre, bel exercice de style autour de la figure archi classique du privé hardboiled qui soit vivre avec ses traumatismes et ses fantômes. Les deux originalités ici sont, d’une part quelques éléments futuristes (que je vous laisse découvrir), et d’autre part d’avoir pour personnage une femme métisse.  C’est bien mené, bien glauque, un vrai petit polar à Chinatown.

Deux bonnes novellas, à mon humble avis pas au niveau du premier texte de Ken Liu publié dans la collection, mais il faut reconnaître qu’avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Une heure lumière avait mis la barre très très haut. Mais deux excellentes novellas qui méritent leur place dans une collection assez remarquable.

Ken Liu / Toutes les saveurs, (All the flavors, 2012), Le bélial / Une heure lumière (2021) – Le regard (The regular, 2014), Le bélial / Une heure lumière (2019) traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti.

Je suis perplexe …

En ce moment, j’avoue que je suis assez perplexe, et que je ne comprends pas, mais alors pas du tout ceux qui sont contre la vaccination.

Petit rappel, pour les plus jeunes, de mon temps comme disent les vieux comme moi, il y avait encore des gens marqués à vie par la polio. Il n’y en a plus. La vaccination a sauvé des millions de vies dans le monde, y compris celles des quelques rares personnages qui, pour d’excellentes raisons médicales, ne peuvent pas se faire vacciner.

Deux chiffres : 85 % des gens qui entrent à l’hôpital actuellement pour cause de COVID lourd n’ont reçu aucune dose de vaccin, seuls 7% des admissions concernent des personnages ayant les deux doses. La Martinique et La Réunion comptent moins de 15 % de la population vaccinée, résultat, reconfinement. En métropole avec 50 % de vaccinés, pas de reconfinement (pour l’instant).

Bref, le vaccin, ça marche. Alors pourquoi le refuser ?

On peut être un sale con égoïste, qui ne veut pas risquer d’effet secondaire et préfère profiter de l’immunité collective créée par ceux qui se font vacciner. Ceux là peuvent aller crever, de préférence ailleurs qu’à l’hôpital pour ne pas surcharger un personnel déjà bien secoué.

On peut croire que ne pas se faire vacciner est un acte de résistance. A quoi ? Je ne sais pas. A Macron ? Il s’en fout, il préfère sans doute une France soumise à des restrictions de liberté justifiées par la maladie, qui permettent de jouer au petit Napoléon à la télé, sourcils froncés, poings serrés, de refiler un logiciel de merde qui permet de suivre vos déplacement, d’avoir une bonne raison pour interdire les manifs … Et visiblement ça ne réduit pas les bénéfices de ses amis premiers de cordée. Donc c’est un argument assez con.

On peut arguer qu’il ne faut pas donner des sous à l’industrie pharmaceutique qui est une des plus pourrie d’un monde qui en compte pourtant un paquet de bien dégueulasses. OK, mais alors il faut crever chez soi tout seul, sans aller à l’hôpital qui, à ma connaissance, utilise des médicaments. Refuser le vaccin parce que Big Farma c’est des enfoirés c’est aussi con que de ne plus manger de pain parce que des fils de pute spéculent sur le prix du blé. C’est la privatisation de la santé qu’il faut combattre, pas la vaccination.

Il y a ceux qui disent qu’on ne connaît pas assez les effets secondaires. Ben on connaît déjà les effets primaires de ne pas se vacciner : Des morts, des hôpitaux saturés, le confinement, la mort de la culture et du lien social … Et ça ce ne sont pas des effets potentiels, c’est vérifié, donc je prends le risque d’un effet secondaire hypothétique dans longtemps pour vivre aujourd’hui. Pour ceux qui ont peur de ces effets secondaires, n’oubliez pas de ne plus monter en voiture, de déménager loin des villes polluées, de ne plus manger un seul produit de l’industrie agro-alimentaire, de ne plus fumer, de ne plus boire …

Enfin j’ai entendu des compliqués très intelligents qui font des statistiques très compliquées sur les tranches d’âge, les risques,  etc … Pour savoir exactement à partir de quel âge en années, mois, semaines et jours on est mieux protégé en se faisant vacciner que sans le vaccin. Ils oublient un peu vite qu’on se fait vacciner pour se protéger, mais aussi pour protéger les autres, qu’une personne qui n’est pas à risque et forcément amenée, dans sa vie, à croiser des personnes à risque, et que le meilleur moyen de protéger tout le monde, les jeunes, les vieux, les gros, les diabétiques, les stressés, le petits, les grands … et même les cons, c’est d’arriver à la meilleure immunité collective possible. Soit en laissant mourir tous les fragiles pour ne garder que les plus forts, soit en vaccinant tout le monde.

Voilà c’est dit, maintenant, vous pouvez continuer à me lire même si vous êtes contre le vaccin, où vous pouvez comme ça arrive de temps en temps me laisser un commentaire pour me dire que, puisque c’est ça, vous ne me lirez plus. Vous pouvez surtout, si ce n’est déjà fait, aller vous faire vacciner qu’on puisse bientôt boire un coup en vrai en causant bouquins.

Cinéma : La loi de Téhéran

Pas mal de films depuis que les cinémas ont rouvert. Mais j’ai eu la flemme d’en causer. Je vais faire une exception pour une sortie récente qui va, je l’espère passer encore quelques temps, pour vous donner envie d’aller la voir : La loi de Téhéran de Saeed Roustayi.

En Iran où la vente de drogue est punie de mort, le tarif pour 5 g ou 50 kg est le même. Résultat, la vente et la consommation de crack explose. L’un des « parrains » actuel est Nasser Khakzad, dont personne n’a de photo. Samad Majidi à la tête de la brigade anti drogue a fait de son arrestation une priorité. Tous les moyens seront bons.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas pour le suspense qu’on va voir ce film. Il a beaucoup d’autres atouts qui devraient vous précipiter dans les salles.

Tout d’abord c’est superbement filmé. La scène d’ouverture est saisissante et vous met tout de suite dans le bain (noir le bain). Et le film vous réserve quelques moments magnifiquement filmés, dont une rafle dans un « campement » de camés absolument époustouflante.

Ensuite c’est joué avec une énergie incroyable par tous les acteurs, et en particulier les deux protagonistes principaux.

Pour finir, cela nous offre un tableau très étonnant et très original (du moins pour le public français) de la société iranienne. Avec des allers retours marquants entre les bidonvilles, la misère crasseuse des prisons et les lofts les plus luxueux.

Vraiment une réussite, ne ratez pas ce polar iranien.

PS. Vu aussi, et si ça passe encore, il vaut la peine, le classique, bien fait et très bien joué Désigné coupable avec la grande Jodie Foster et un très bon et les très bons Tahar Rahim et Benedict Cumberbatch.

Là où chantent les écrevisses

Une pause dans la lecture SF pour un passage en pleine nature avec Là où chantent les écrevisses de Delia Owens.

Depuis la moitié des années 50 Kya, qui est encore une enfant, vit seule dans une cabane au milieu des marais, en bordure de la côte Atlantique, proche de la petite ville de Barkley Cove en Caroline du Nord. Elle est connue comme la « fille des marais », sauvage et analphabète. Abandonnée par sa mère et ses frères et sœurs qui ont fui la violence du père, elle a fini par rester seule au départ de celui-ci. Seul Tate, un jeune adolescent s’intéresse à elle et vient la voir régulièrement, jusqu’au moment où il part pour l’université.

Des années plus tard, en 1969, le corps de Chase Andrews, la « star » de la ville est découvert au pied d’une vieille tour. Un événement qui va obliger Kya à sortir de son isolement.

Globalement un bon roman, mais qui pour moi comporte deux parties (imbriquées) assez inégales.

Tout ce qui concerne la description du milieu naturel, ainsi que les débuts de la vie de Kya et ses premiers échanges entre amitié, amour naissant et apprentissage littéraire et scientifique avec Tate est très bon. Delia Owens est biologiste, cela se sent, elle arrive à transmettre son amour de la nature et passe beaucoup d’informations sans jamais être didactique.

Par contre la partie enquête, les dialogues entre les flics, le déroulement de l’affaire, les relations dans la petite ville, et le dénouement gentillet ne sont pas au niveau. Les dialogues en particuliers sont très scolaires, et quand on a trop lu de romans de Craig Johnson, Ed McBain ou autre Elmore Leonard, ces dialogues à eux seuls arrivent à vous faire parfois sortir du roman, le temps de retourner dans le marais.

Pas mauvais donc, mais il y a du travail pour passer au niveau au-dessus. A moins de laisser tomber la partie policière pour se concentrer sur le fameux « nature writing ».

Delia Owens / Là où chantent les écrevisses, (Where the crawdads sing, 2018), Seuil (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marc Amfreville.

L’espace d’un an

Dernier pavé, de la SF cette fois, L’espace d’un an de Becky Chambers.

Rosemary est une jeune femme sans expérience qui fuit sa famille, richissime et corrompue jusqu’à l’os. Une des grandes familles de Mars. Grace à une fausse identité elle se fait engager comme greffière-archiviste, à bord du vaisseau de Ashby, un vaisseau qui creuse des tunnels dans l’espace, ces tunnels qui permettent de s’affranchir des années lumières.

Voici l’équipage : deux tech, Kizzy et Jenks, humains comme le capitaine ; l’IA bord Lovey ; le misanthrope et pénible Corbin, spécialiste carburant ; le cuistot / médecin le docteur Miam, un extraterrestre Grum, vraie papa poule de l’équipage avec ses six bras et ses recettes délicieuses ; Sissix, la pilote, une Aandriske, avec ses plumes, ses griffes et son besoin permanent de câlins ; et le mystérieux Ohan, paire sianate, seule espèce capable de se diriger quand ils creusent. La nouvelle famille de Rosemary.

Une famille avec laquelle elle va découvrir l’univers, aimer, trembler, pour le meilleur et pour le pire.

Je ne vais pas vous dire que c’est le chef d’œuvre de la SF qu’il faut absolument découvrir. Et ma culture SF est bien trop limitée (pour ne pas dire quasi nulle) pour savoir décortiquer les influences de l’auteur, ou trier ce roman dans un des multiples sous-genre (la SF a l’air encore plus forte que le polar ou le PS pour créer des courants).

Je dirais même que le procédé narratif est presque trop facile et trop simple : au gré du voyage, des rencontres et des discussions avec les uns et les autres Rosemary va avoir des échanges avec les différentes espèces présentes, connaitre leur histoire, leur « sociologie » … Un procédé et une intrigue assez légers. Donc ça devrait finir par être lassant ou agaçant. Et cela le sera peut-être pour certains.

A ma grande surprise, malgré tout, j’ai pris un très grand plaisir à lire ce roman. Pour l’écriture, légère et drôle. Pour l’humanisme et l’optimisme tendre du récit (et oui de temps en temps ça fait du bien). Pour sa façon de laisser les pires horreurs hors champ : elles sont évoquées, mais n’interviennent pas directement dans le récit. Pour la jolie inventivité dans la description des différentes espèces extraterrestres. Et surtout parce qu’on lit très souvent avec le sourire.

Un bon roman, pas génial, mais qui fait passer un très bon moment et qu’on referme content.

Becky Chambers / L’espace d’un an, (The long way to a small, angry planet, 2015), Le livre de poche (2021) traduit de l’anglais (USA) par Marie Surgers.

Le fleuve céleste

Après Les chevaux célestes de Guy Gavriel Kay j’ai donc enchaîné sans reprendre mon souffle avec Le fleuve céleste. Un vrai bonheur bis.

Nous sommes 300 ans après le précédent roman. L’empire Kitai s’est rétréci et paie un tribut aux peuples de cavaliers des steppes qu’il considère pourtant comme des barbares. Alors que l’empereur s’intéresse plus à la peinture qu’à l’administration de royaume, les clans de cavaliers vont bientôt être unis, par la force, et déferler sur l’empire.

Un homme, Ren Daiyan, fils d’un petit fonctionnaire, est persuadé qu’il peut, qu’il doit, rendre sa gloire à son peuple. Plus près de la cour, Lin Shan, une femme se rebelle contre son statut qui lui interdit à peu près tout. Contre toutes les règles, elle lit, écrit des poèmes et finira par influencer l’empereur.

Dans le tourbillon de la guerre et des intrigues de cour, des destins qui sont appelés à se croiser.

Plus besoins de présenter l’œuvre de Guy Gavriel Kay, voir article ci-dessous.

Dans Le fleuve céleste on retrouve toutes les qualités du roman précédent. Richesse et véracité des personnages, complexité et finesse des intrigues politiques. Là où Les chevaux célestes décrivait un empire tout puissant, on est ici au contraire dans un royaume qui se replie sur lui-même, se méfie de son armée, ne nomme que des incapables à la tête des troupes. Et l’accent est mis sur l’art, poésie, calligraphie et peinture, ainsi que sur l’impossible émancipation des femmes. Sans oublier un soupçon de magie et quelques belles batailles.

Un roman qui allie la finesse dans la description à l’ambition et au souffle du propos. Plus de 700 pages de bonheur de lecture.

Guy Gavriel Kay / Le fleuve céleste, (River of stars, 2013), L’atalante / La dentelle du cygne (2014) traduit de l’anglais (Canada) par Mikael Cabon.

Les chevaux célestes

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu de roman de Guy Gavriel Kay, depuis Les lions d’Al-Rassan. J’ai donc attaqué les pavés de l’été avec Les chevaux célestes. Un vrai bonheur.

Shan Tai est le fils cadet d’un général de l’empire Kitai. A la mort de son père, qui a toujours regretté les milliers de morts laissés sans sépulture dans les montagnes autour du lac de Kukuar Nor il est parti passer les deux ans de deuil seul, dans une cabane à enterrer aussi bien les soldats Kitai que les soldats Tagur, ces cavaliers contre qui ils se sont battus. Toutes les nuits il a entendu les hurlements des défunts.

En signe de reconnaissance, l’impératrice consort du Tagur lui offre 250 chevaux célestes, ces purs sangs venus de l’ouest, chevaux célestes qui n’ont pas leur pareil. Or comme il le sait très bien : « On donne à un homme un coursier de Sardie pour le récompenser immensément. On lui en donne quatre ou cinq pour l’élever au-dessus de ses pairs, lui faire tutoyer l’élite – et lui valoir la jalousie, parfois mortelle, de ceux qui montent les chevaux des steppes. » Alors 250 …

Après deux ans de solitude et de méditation, Shan Tai va devoir retourner à la cour, où son frère ainé est très bien placé, où l’empereur vit sous le charme de la Précieuse Concubine. Un environnement bien plus dangereux que celui des fantômes.

Pour ceux qui ne connaitraient pas cet auteur, il est ici dans sa grande spécialité : choisir un lieu et une époque historiques et rebâtir à partir de ce matériau une historie parallèle, avec juste un soupçon de fantazy, inspirée des contes et croyances du lieu et de l’époque en question. Il parait qu’on est là au milieu du VII° siècle des Tangs. C’est sans doute vrai, mon ignorance totale de l’histoire chinoise avant le XX° siècle ne me permet pas de le mettre en doute.

Première constatation, on peut tout ignorer du contexte historique et prendre un immense plaisir à la lecture. Ouf. Deuxième constatation, ce roman n’est pas fait pour les lecteurs de fantazy qui veulent des combats de mages, des hordes de créatures, le Bien contre le Mal.

Par contre, même si vous êtes réfractaire à tout ce qui touche au fantastique, fantazy ou SF, vous pouvez vous précipiter parce qu’il y a tout ce qu’on peut adorer dans un grand et gros roman.

Des personnages fantastiques, complexes, attachants, un contexte magnifiquement décrit dans toutes ses composantes : la politique, les lieux, les populations. Le contraste entre les montagnes perdues où commence le roman, et les fastes incroyables de la cour est frappant. La richesse insolente, l’absurdité de la toute-puissance d’un monarque qui règne par la terreur aussi bien physique que mystique, la complexité des intrigues de cour … Et quels personnages féminins ! des courtisanes beaucoup plus complexes qu’il peut sembler au début, une combattante intraitable, une jeune femme exilée loin de chez elle.

Toutes, tous sont incroyables et embarquent le lecteur dans un périple plein d’émotion et de souffle sur plus de 600 pages d’aventure et de bonheur.

Guy Gavriel Kay / Les chevaux célestes, (Under Heaven, 2010), L’atalante / La dentelle du cygne (2014) traduit de l’anglais (Canada) par Mikael Cabon.

Pyramides à éviter, bons romans à suivre

J’ai été assez peu chez moi, et je n’ai pas eu le temps d’écrire, mais j’ai lu. Des pavés de SF et fantazy comme promis. Je vais exécuter rapidement ma seule déception, et après on parlera de mes lectures enthousiasmantes. Exécution donc pour Pyramides de Romain Benassaya.

Un vaisseau ; les colons qui étaient endormis sont réveillés. Sauf qu’ils ne sont pas arrivés sur la planète promise, qu’ils ont dormi beaucoup plus longtemps que prévu et qu’ils n’ont pas la moindre idée de l’endroit où ils sont. Il s’avère rapidement que c’est une structure artificielle d’une dimension qui défie l’entendement. Très vite des tensions vont monter entre ceux qui veulent mettre tout en œuvre pour se fabriquer une vie là où ils se trouvent, et ceux qui veulent en sortir pour retrouver l’extérieur.

Je vais être plus court et bref que l’auteur. J’ai trouvé ça assez mauvais. Je ne suis allé au bout (en sautant de plus en plus de passages sans le moindre remord) que pour connaître le fin mot de l’histoire. Et même ça c’est raté.

Sinon, dialogues qui ne sonnent absolument pas juste, personnages sans épaisseurs, complètement caricaturaux, réactions et actions archi prévisibles, des conflits cliché au possible, avec tous les poncifs politico-sociologiques sans aucune finesse, ambiguïté, nuance. Même les conflits familiaux sont nuls.

Bref à oublier et éviter. A venir trois immenses plaisirs de lecture : Les chevaux célestes et Le fleuve céleste de Guy Gavriel Kay et L’espace d’un an de Becky Chambers.

Romain Benassaya / Pyramides, Pocket (2020).

La princesse au petit moi

Besoin de légèreté, d’humour et de plaisir ? Facile, Jean-Christophe Rufin remet en selle son consul préféré dans La princesse au petit moi.

Ce cher Aurel Timescu se trouve entre deux boulots, une situation qui lui convient d’autant mieux qu’il s’emploie à éviter le travail comme la peste et qu’il adore flâner à Paris. Malheureusement, sur la recommandation pourtant bien improbable d’un de ses anciens chefs, il est contacté par le Prince de Starkenbach, micro paradis fiscal au cœur des Alpes pour retrouver la Princesse qui a disparu depuis plusieurs jours. L’occasion unique pour Aurel de côtoyer des têtes couronnées, et de faire l’usage de ses talents d’enquêteur, mais aussi de pianiste.

Ne cherchez pas la principauté de Starkenbach, elle n’existe pas, mais vous pouvez, si nécessaire la remplacer par l’Andorre, Monaco ou autre Liechtenstein.

On retrouve la langue si « évidente » de Jean-Christophe Rufin, et si vous êtes des habitués, vous savez combien je suis admiratif de ces écrivains qui vous donne l’impression si fausse qu’écrire est d’une simplicité désarmante. Donc ne serait que pour ça, c’est un vrai plaisir.

Plaisir bien entendu rehaussé par les retrouvailles avec Aurel, ses tenues incroyables, sa dégaine impayable, sa timidité, son goût du vin blanc et ses talents musicaux. Le comique de répétition fonctionne parfaitement, on rit souvent et l’auteur réussit ce petit exploit de nous faire rire du personnage tout en nous le faisant aimer de plus en plus.

Un roman de pur plaisir à conseiller sans la moindre modération.

Jean-Christophe Rufin / La princesse au petit moi, Flammarion (2021).

Émissaires des morts

Même si je bosse encore on peut considérer que les vacances ont commencé. Et j’ai eu envie de me plonger dans quelques bons gros pavetons de SF. J’ai donc commencé par le premier d’une pile qui a bien chargé mon sac à dos. Excellente pioche avec Emissaires des morts de l’américain Adam-Troy Castro.

Dans un lointain, très lointain futur, l’humanité a voyagé loin et rencontré d’autres espèces douées d’intelligence. Du côté des hommes c’est le modèle ultra libéral, dominé par de grandes sociétés privées qui pratiquent souvent une forme d’esclavage plus ou moins consenti, qui s’est imposé. Sur la planète Bocai, les habitants locaux et une colonie d’humains vivent en paix, au point d’avoir décidé d’élever leurs enfants en commun. C’est ainsi que la petite Andrea Cort, 8 ans, a un papa et une maman biologiques qu’elle adore, et un père bocaïen qu’elle adore tout autant. Jusqu’à ce qu’une nuit une déferlante de haine ravage la colonie, ses parents sont massacrés sous ses yeux et elle se retrouve à trucider son père bocaïen et à y prendre plaisir. Quand la folie s’arrête, les secours la trouvent, les mains pleines de sang.

Andrea dont la tête est réclamée par plusieurs peuples extraterrestres vit son adolescence en prison et devient ensuite la « propriété » du Corps Diplomatique où elle est enquêtrice pour le bureau du Procureur. Andrea est torturée, dure avec tous, et refuse d’autres contacts que ceux que sa charge lui impose. Andrea est très intelligente, efficace dans son travail et sans pitié pour les médiocres. Andrea est persuadée d’être un monstre.

Voilà pour la toile de fond. Emissaire des morts rassemble quatre longues nouvelles et le roman qui lui donne son titre.

Avec du sang sur les mains présente le personnage envoyé sur une planète peuplée d’êtres très en avance technologiquement, mais dont la race se meurt. Un peuple à l’origine herbivore qui est fasciné par la propension à la violence de l’humanité, un peuple qui ne connaît pas le meurtre ou l’agression et qui a fait l’acquisition d’un monstre, un condamné à mort humain. Andrea n’est là que pour mettre le tampon final à la transaction.

Une défense infaillible est un récit d’espionnage mené sur un monde artificiel. Une construction imparable, jouant avec les moments passés et présents de l’histoire, pour un huis-clos mené de main de maître.

Dans Les lâches n’ont pas de secrets le monde extraterrestre construit a assez peu d’importance, le coupable, humain, est déjà connu et arrêté, le seul rôle d’Andrea étant de s’assurer que sa défense a utilisé tous les recours possibles. Tout le suspense va tourner autour d’une forme de punition particulièrement retorse et de ses dangers potentiels pour l’humanité. Encore une maîtrise parfaite du suspense, et l’apparition d’une thématique qui va devenir centrale dans la suite, celle du libre arbitre.

Démons invisibles présente un tournant dans l’évolution d’Andrea et ce qu’on devine être la suite de ses aventures. Excellente histoire qui tourne autour de l’altérité, où la politique se mêle à la justice.

Pour finir, seul le roman. Emissaire des morts se présente comme un roman policier classique, avec meurtre et recherche de coupable. Sur un monde créé de toutes pièces par des IA, les hommes sont tolérés pour observer une espèce douée d’intelligence créée par les IA. Quand une femme de la mission meurt, Andrea est envoyée trouver le coupable, avec cependant une contrainte : impossible d’accuser les IA qui sont beaucoup trop puissantes et totalement intouchables. Même si le lecteur confirmé de polars peut assez rapidement deviner qui est le coupable, ce n’est qu’une infime partie de l’intrigue qui va remettre beaucoup de choses en question, pour l’humanité en général et Andrea Cort en particulier.

700 pages et un vrai régal de bout en bout. Intelligence du propos, des histoires qui sont parfaitement menées avec un savoir-faire de pro du polar et un vrai talent de créateur de mondes et d’espèces. Et par-dessus tout, l’immense plaisir de suivre un personnage incroyable, une enquêtrice hard-boiled à la sauce SF à la hauteur des meilleurs personnages de polars, à la fois répondant à tous les clichés du genre et totalement originale. Attachante, impitoyable, à la répartie qui tue, d’une fragilité touchante, que l’on a envie de prendre dans ses bras tout en sachant qu’on s’expose à se faire, au mieux, sévèrement envoyer sur les roses.

Vraiment un personnage inoubliable. Dès que j’ai le temps, je vais dans ma librairie préférée m’acheter le second volume qui est déjà traduit.

Adam-Troy Castro / Emissaires des morts, (Emissaries from the dead, 2008), Albin Michel /Imaginaire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoît Domis.