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Le retour de Douglas Brodie

Après La cabane des pendus, revoilà Gordon Ferris et son personnage, Douglas Brodie, ancien flic de Glasgow devenu journaliste dans Les justiciers de Glasgow.

FerrisDouglas Brodie se remet difficilement de sa participation à la guerre en général, de ce qu’il a vu dans les camps de concentration en particulier. Après des mois de descente aux enfers, il a refait surface et est aujourd’hui reporter à l’essai à la Gazette de Glasgow. Avec son mentor il est chargé de suivre les faits divers.

Deux affaires viennent les occuper à temps plein : Un conseiller municipal a été assassiné de façon particulièrement horrible. Il s’avère qu’il était en charge, avec d’autres, des grands projets de reconstruction de la ville. En même temps un groupe qui s’est baptisé « les marshals de Glasgow » s’en prend à ceux qui ont échappé à la justice et les punit de façon particulièrement douloureuse.

Dans une ville où la classe dominante est toujours aussi arrogante, la police corrompue, et où les pauvres vivent toujours aussi mal, une telle initiative a plutôt les faveurs du public. Douglas Brodie va se retrouver, une fois de plus, pris dans un tourbillon de violence.

J’avais beaucoup aimé La cabane des pendus, j’ai beaucoup aimé ces justiciers de Glasgow. Très belle description d’une ville où la misère la plus crasse côtoie une richesse et une arrogance insupportables. Beaux portraits d’êtres fracassés par la guerre, par l’horreur de ce qu’ils ont vu, par la culpabilité qu’ils peuvent ressentir, tout en ne cachant pas l’exaltation qu’il peut y avoir, aussi, à faire la guerre justement. Intéressant de voir que, comme Martyn Waites dans La chambre blanche, Gordon Ferris a choisi de parler de cette époque où, sous prétexte d’améliorer l’habitat des plus pauvres, les plus riches ont corrompu, magouillé, acheté les politiques, pour finir encore plus riches, et remplacer les taudis d’hier par des ensembles qui deviendront les taudis d’aujourd’hui. Nous avons la version anglaise la version écossaise … N’y aurait-il pas eu de corruption chez nous ?

L’atmosphère du journal, entre pression du pouvoir, de la police et des riches, et envie de sortir le scoop, quoi qu’il arrive ; entre nécessité de vérifier et nécessité d’aller vite pour griller les concurrents ; la fièvre du bouclage, les tiraillements entre racolage et envie de faire une « belle » presse … Tout cela est rendu palpable tout au long du roman.

Et puis, il est bien ce Douglas, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer avec ses doutes, ses rages, ses préjugés, ses cauchemars, ses fidélités, ses affaires de cœur, ses relations avec sa mère … Un personnage que je serai très heureux de retrouver dans un prochain épisode.

Gordon Ferris / Les justiciers de Glasgow (Bitter water, 2012), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Ecosse) par Hubert Tézenas.

Pas de repos pour Parker

Je suis un grand fan de John Connolly et de Parker, je ne pouvais pas rater le dernier : Le chant des dunes.

ConnollyCeux qui suivent les aventures de Charlie Parker, le privé très dur à cuire de John Connolly savent qu’il a salement dégusté. Aidé de Louis et Angel, ses deux potes (pas très recommandables), il s’installe à Boreas, petite ville balnéaire du Maine. Même si tout le monde n’est pas enchanté de voir débarquer un homme qui attire systématiquement les ennuis, il compte bien se reposer et récupérer petit à petit.

Jusqu’à ce qu’un cadavre vienne s’échouer sur la plage de Boreas. Et que non loin une famille soit massacrée. Et que sa voisine, seule avec sa fille, semble avoir peur de quelqu’un, ou quelque chose … Décidément, il n’y a pas de vacances possibles pour Charlie et le mal est partout.

Quel putain de conteur que ce John Connolly ! Dès les premiers paragraphes on est ferré, dans l’ambiance, sous le charme. En quelques pages, alors qu’il ne s’est encore rien passé, en trois dialogues avec Louis en Angel on est foutu, accroché, suspendu au bout de sa ligne.

Roman après roman il construit une œuvre unique, arrivant à mêler l’humour des dialogues avec la noirceur absolue du mal individuel et collectif, une œuvre pimentée de pointes de fantastique qui lui donnent une saveur et une profondeur très particulière sans que jamais il ne cède à la facilité d’utiliser ce fantastique pour se sortir d’impasses narratives.

Je comprends qu’on puisse être gêné par ce parti pris, moi j’adore ça, et je prends autant de plaisir à suivre la lutte encore mystérieuse entre Parker et « les autres » qui court d’un roman à l’autre que chaque intrigue individuelle.

Et quel autre auteur est donc capable de nous faire rire (avec deux ou trois scènes d’anthologie avec Louis et Angel ou les deux frères monstrueux qui aident parfois Charlie), de nous émouvoir aux larmes ou de nous faire frémir d’horreur, tout cela dans le même roman ?

Cerise sur le gâteau, en plus de nous divertir et de nous secouer, il se permet le luxe d’évoquer des thèmes qu’on ne manipule pas si facilement … Il y a eu les traumatismes de la guerre, le fanatisme religieux, cette fois c’est la Shoah et les circuits qui ont permis à nombre de criminels nazis d’échapper au jugement et de se réfugier aux US.

Bref, lisez tout John Connolly, sauf si vous êtes résolument et définitivement allergique au mélange des genres et au fantastique. Mais ce serait dommage.

John Connolly / Le chant de dunes (A song of shadows, 2015), Presses de la cité/Sang d’encre (2016), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna à quatre mains

J’ai repéré le billet chez Yan. Un roman écrit à quatre mains par Sébastien Rutés et le regretté Juan Hernández Luna, cela ne pouvait qu’exciter ma curiosité. C’est Monarques.

Rutes-LunaComment, en cette fin de 1935 Jules Daumier, jeune parisien, livreur de l’Humanité et Augusto Solís, illustrateur vivant à Mexico ont-ils pu entrer en contact ? Que viennent faire ici un nain fan de lucha libre (en France le catch), un bocal d’escargots, une mystérieuse espionne allemande (prétexte à la rencontre entre les deux hommes), des dignitaires nazis et Walt Disney, sur le point de réaliser son premier long métrage : Blanche Neige ?

Quelles répercussions l’agitation de ces personnages peut-elle bien avoir sur deux jeunes gens à la fin du XX° siècle ? Qu’est-ce donc que cette histoire de trésor ? Autant de questions insolites qui trouveront leur réponse dans Monarques.

Bien évidemment, on pense à Paco Ignacio Taibo II (qui d’ailleurs fait une brève apparition dans le roman). Comment pouvait-il en être autrement dans ce livre écrit à quatre mains par deux de ses amis, son compadre mexicain présent dans tant de ses livres, et son ami français, auteur d’une thèse sur son œuvre ?

La référence est une arme à double tranchant, de celles avec lesquelles on a vite fait de se couper si on la manie mal. Heureusement, les deux auteurs sont des experts. Ils manient la référence, jouent avec, sans qu’elle soit jamais écrasante.

C’est qu’on s’amuse beaucoup dans ce roman en trois parties.

La première, composée d’un échange de lettres entre Daumier et Solís, agrémentée des mots que le jeune français utilise pour communiquer avec sa mère sourde plante le décor, ou plutôt les décors, de chaque côté de l’Atlantique. Et présente les personnages, dont on suit les évolutions (y compris d’écriture) d’une lettre à l’autre. Première partie au style vif, particulièrement bien construite avec les ellipses créées par des échanges forcément fragmentaires : les lettres mettent du temps à aller d’un narrateur à l’autre, s’arrêtent souvent en plein suspense, mêlent deux lieux et deux actions qui n’ont, a priori, rien à voir. C’est virtuose et très réjouissant.

La seconde partie totalement rocambolesque est un mélange d’aventure avec femme fatale, un peu de Casablanca mâtiné d’Indiana Jones. Chasse au trésor, complots nazis, délires mystiques autour de Blanche Neige et de ses nains … Parfois un peu trop riche et chargé à mon goût, moins enlevé que la première partie, mais l’humour arrive à tout faire passer.

La troisième partie voit un nouvel échange, de mails cette fois, entre deux descendants des protagonistes de départ. Echange plus grave, retour sur les blessures encore visibles de l’histoire de ce XX° siècle. Mais échanges là encore agrémentés par des considérations assez drôles sur la symbolique de ce fameux Blanche Neige, avec même l’apparition de … Shreck ! Et toujours, en toile de fond La femme fatale, la Princesse putain autour de qui tout le roman tourne.

L’ensemble est cohérent, virtuose, jouissif et réussit à être à la fois un hommage à la culture populaire et un ouvrage érudit. Sébastien Rutés a malheureusement dû terminer le travail commencé avec son ami, décédé en 2010. Il ne pouvait pas mieux honorer sa mémoire.

Sébastien Rutés et Juan Hernández Luna / Monarques, Albin Michel (2015).

Fin de la trilogie Joe Coughlin

Voici donc la conclusion de la trilogie de la pègre de Dennis Lehane : Ce monde disparu. Un très bon polar, mais pas un grand Lehane.

Lehane1943, les US sont rentrés en guerre. Ce qui pose quelques problèmes aux truands de Tampa qui voient bon nombre de leurs hommes mobilisés. Joe Coughlin, qui a été à la tête de la pègre locale s’est retiré, devenant, peu à peu un notable. Mais il reste le conseiller de son grand ami Dion Bartolo, parrain local. Un conseiller tellement efficace que, grâce à lui, tout le monde s’en met plein les poches.

C’est pourquoi personne ne comprend quand il apprend qu’un contrat a été mis sur sa tête, et que l’échéance est dans huit jours. Joe n’a pas peur pour lui, mais pour son fils Tomas, déjà orphelin de mère. Alors que les tensions entre les différentes bandes se ravivent, Joe commence une véritable course contre la montre.

Si Ce monde disparu était signé par un inconnu, je dirais que c’est un très bon polar, que l’on a grand plaisir à lire, qui dépeint bien une certaine époque et un certain milieu. Que les personnages sont bien campés, et que le final est très fort.

Mais c’est un roman de Dennis Lehane. L’auteur de Ténèbres prenez-moi la main, de Gone, baby gone, de Mystic River, de Shutter island et de Un pays à l’aube. Alors, forcément, on en attend plus.

Comparé à Un pays à l’aube, le premier roman de la trilogie, ce dernier ouvrage manque de force, de puissance, de souffle. Tout fonctionne, l’histoire est bien troussée, il y a quelques scènes remarquables … mais il manque la folie, par exemple, de la description de la grève de la police, il manque la force dévastatrice du chaos.

Je suis sans doute injuste avec cet auteur, que je condamne à n’écrire que des romans monumentaux. Celui-ci est juste très bien, sans aucun doute au-dessus (peut-être même bien au-dessus) de ce qui se publie tous les jours ici ou là, et j’ai pris plaisir à le lire. La fin très mélancolique est vraiment réussie et relève l’impression que l’on a tout au long de la lecture, cela finit donc sur une note très forte … mais je suis déçu quand même.

J’espère qu’on retrouvera bientôt le grand, l’immense Dennis Lehane.

Dennis Lehane  / Ce monde disparu (World gone by, 2015), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Maillet.

La nouvelle quadrilogie de James Ellroy

J’ai attendu les vacances pour attaquer le pavé de James Ellroy. Il fallait bien ça pour lire Perfidia.

perfidia.indd6 décembre 1941, Los Angeles. La tension avec le Japon est à son comble, les nombreux immigrants japonais de la ville dans le collimateur des forces de justice et de police. Les quatre membres de la famille Watanabe sont découverts, éventrés, dans ce qui ressemble à un suicide très japonais. Le lendemain, c’est l’attaque de Pearl Harbour. L’hystérie nationaliste fait passer ce meurtre au dernier rang des préoccupations du LAPD.

Mais pas pour tout le monde. Hideo Ashida, qui est en train de jeter les base de la police scientifique de la ville, Duddley Smith qui sent qu’il y a quelque chose de louche et de lucratif derrière, William Parker fanatique religieux et alcoolique qui veut devenir chef de la police de la ville … Et bien d’autres, gauchistes, racistes, fascistes, traitres, activistes, opportunistes, fanatiques, loyaux, corrompus … Dans le chaos de la guerre naissante toutes les dérives et toutes les horreurs deviennent possibles.

On ne peut pas régler le sort de ce pavé de plus de 800 pages en quelques lignes. D’autant plus que mon impression est mitigée. Et étrange.

Par rapport à certains autres romans du grand James, j’ai trouvé un manque de quelque chose, quelque chose de très compliqué à définir. On ne peut pas lui reprocher le manque de souffle ou de puissance, et pourtant c’est un peu ce qu’on ressent. Cette lecture fut étrange. Je m’essoufflais au bout de quelques chapitres, refermais le bouquin, mais ensuite il me tardait toujours de m’y replonger.

Accroché par l’intrigue, par la multitude de personnages, par l’ampleur du tableau, dès que je le fermais j’avais envie de m’y remettre pour poursuivre la saga. Mais une fois dedans, j’étais un peu asphyxié, submergé par les quantités d’information, et il me manquait un élan qui permette de continuer à chevaucher la vague. J’étais noyé dans l’écume et obligé d’arrêter un moment. Etrange, comme si Ellroy avait toujours son immense capacité à tresser les multitudes de destin dans la trame de la grande histoire, mais manquait un peu de romanesque.

Tout cela c’est pendant la lecture. Ensuite, quand on ferme définitivement la livre, on reste quand même impressionné par l’ambition du projet, la complétude et la complexité du tableau dans lequel l’auteur ne se perd jamais, malgré la multitude des personnages, des points de vue et des thématiques traitées. Impressionné aussi par la quantité de choses que j’ai apprises, sur les réseaux fascisant aux US, sur la vie à cette époque, sur les internements de citoyens américains d’origine japonaise … Et impressionné également par la façon dont Ellroy reprend une quantité de personnages déjà croisés dans ses livres précédents, à se demander s’il a des fiches ou si ces personnages vivent en permanence en lui.

Pour résumer, une lecture difficile, exigeante, pas aimable (on s’en doutait bien !) mais assez impressionnante, même si je n’ai pas eu la sensation de retrouver pleinement le grand James.

James Ellroy / Perfidia (Perfidia, 2014), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

Un Stuart Neville historique

Stuart Neville laisse de côté son flic irlandais, Jack Lennon. Avec Ratlines, il revient sur le passé récent, et pas toujours reluisant de l’Irlande.

RATLINES.indd1963, trois anciens nazis qui ont trouvé refuge en Irlande sont trouvés assassinés. Une affaire qui embête beaucoup le gouvernement, peu fier de ses sympathies l’Allemagne hitlérienne, à la veille de la visite du Président Kennedy. Sur le dernier cadavre, un message est adressé au colonel Otto Skorzeny, ancien commando d’Hitler, qui vit très bien à Dublin, invité par les plus grandes fortunes du pays. Le ministre de la justice, ami d’Otto, charge Albert Ryan, des services secrets irlandais, qui a combattu avec les anglais durant la guerre, de faire la lumière sur cette affaire de la manière la plus discrète possible.

Ryan va se retrouver face à des choix douloureux, entre les ordres qu’on lui donne et l’horreur que lui inspire la personne qui tire les ficelles de son ministre. Et il n’a pas encore conscience du nid de serpents qui l’attend.

J’ai beaucoup aimé, vraiment beaucoup les premiers romans de Stuart Neville traduits en français. Et j’avais très envie d’être aussi enthousiaste avec ce dernier. Et puis non.

Le fond historique est passionnant et j’y ai appris quantité de choses. Pas que les nazis étaient des affreux, ça on le sait. Je savais aussi vaguement que, partant de l’imbécillité trop répandue disant que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » certains irlandais avaient eu des sympathies pour l’Allemagne hitlérienne juste parce qu’ils étaient en guerre contre les anglais. Mais je ne savais pas que c’était à ce point, que des filières pour extrader les nazis étaient passées par l’Irlande, que certains personnage peu recommandables y étaient restés. Je ne connaissais pas non plus le lien avec les bretons bretonnants … Bref passionnant historiquement.

Par contre j’ai eu un peu de mal avec la partie littéraire : Une intrigue parfois tirée par les cheveux, et surtout, je ne suis pas parvenu à m’intéresser aux personnages qui m’ont semblé manquer singulièrement de chair, d’émotions et de tripes. Seul le ministre irlandais corrompu et tordu m’a bien plu, seul ce personnage est un peu complexe. Les autres sont vraiment trop rapidement esquissés ou même trop caricaturaux à mon goût.

Alors certes, comme le fond est très intéressant, j’ai lu le roman sans déplaisir, mais j’aurai aimé être beaucoup plus enthousiaste. Comme si l’auteur avait été trop centré sur la réalité historique pour donner vie aux personnages inventés et soigner son intrigue. Dommage.

Stuart Neville / Ratlines (Ratlines, 2013), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Belle partition de Christian Roux

Christian Roux passe au grand format chez Rivages avec Adieu Lili Marleen. Et c’est très bien comme ça.

adieu lili marleen.inddJulien, dit Monky, vivote. Après être passé très près d’une carrière de pianiste concertiste, il a fait de la prison (on apprendra dans quelles circonstances) et il survit maintenant en jouant deux soirs par semaine dans un restaurant de la rue Saint-Jacques. Parmi ses « fans », Magalie de Winter, une vieille dame visiblement fort riche qui vient tous les soirs et n’a qu’une exigence : qu’il joue Lili Marleen au moment de son café.

Cette routine s’effondre quand un truand dont il espérait ne plus avoir de nouvelles lui impose d’aller jouer sur un yacht d’un russe lors d’une croisière en Méditerranée. L’affaire semble louche, mais Monky n’a guère le choix. Quand il s’aperçoit que Magalie de Winter fait partie des invités, il commence à se demander dans quelle galère il s’est embarqué. Une galère qui prend sa source bien des années auparavant, lors des années les plus sinistres de l’histoire allemande.

Chouette personnage que ce Monky. Et belle construction de Christian Roux qui amène son histoire petit à petit, sans heurt, mais avec un grand sens du rythme (la moindre des choses quand tout tourne autour de la musique). Les allers retours avec le passé (avec la montée puis l’installation du nazisme) apportent une touche rapidement sinistre et intrigante, et, petit à petit la solution se dessine. Tout cela est très habilement mené.

C’est déjà un vrai plaisir de lecture au premier degré.

Mais ce n’est pas tout. On finit en ayant appris beaucoup de choses sur une période sur laquelle on pourrait pourtant croire que tout a déjà été écrit. Pourtant je n’avais jamais entendu parler de l’histoire qui se trouve au centre de l’intrigue (et dont je ne vous dirai rien). Et le récit qu’en fait l’auteur est à la fois érudit et parfaitement amené : on apprend sans jamais avoir l’impression de subir une leçon.

Pour finir, la culture musicale de Christian Roux est immense et il sait magnifiquement faire partager ses passions. Un très beau roman.

Christian Roux / Adieu Lili Marleen, Rivages/Thriller (2015).

Elsa Marpeau n’oublie pas

Continuons avec la série noire. Une habituée maintenant, Elsa Marpeau revient sur quelques épisodes de notre glorieuse histoire dans Et ils oublieront la colère.

Marpeau-ColereEté 2015 dans l’Yonne. Le cadavre d’un homme est trouvé, abattu d’une balle, au bord d’un lac. Mehdi Azem, prof d’histoire, venait d’acheter une ferme à la famille Marceau installée là depuis des générations. Garance Calderon est la gendarme en charge de l’enquête.

En 44, au même endroit, Marianne Marceau était rasée à la libération. Elle avait couché avec l’officier allemand logé dans sa famille. Quelques jours plus tard, elle disparaissait en même temps que l’officier. Mehdi Azem se passionnait pour cette histoire, et Garance est certaine que le meurtre de 2015 a quelque chose à voir avec cette fin de guerre.

Commençons par régler son compte à ce qui cloche dans ce roman. Comme Yan, j’ai parfois tiqué devant l’approximation dans la narration : Un officier allemand qui disparait en pleine occupation sans qu’il y ait de représailles, une gendarme qui semble enquêter en roue libre sans le moindre respect pour quelque procédure que ce soit, des témoins qui parlent un peu facilement … Bref, si vous cherchez un procédural bien carré, passez votre chemin, et il est évident que si Elsa Marpeau s’est beaucoup renseignée sur les violences faites aux femmes à la libération, elle n’a pas passé des jours avec des gendarmes à la campagne.

Ceci dit, connaissant un peu les romans de l’auteur, et la façon de travailler du patron de la série noire, on peut supposer que cela ne leur a pas échappé, que c’est voulu et qu’il faut voir ce roman, plus comme un conte centré sur les violences faites aux femmes, sur l’oubli et la mémoire, que comme une étude historique sur l’occupation dans l’Yonne entre 1942 et 1944.

Et si on le lit comme cela, il marche très bien. La saloperie, la haine, la lâcheté de la « justice populaire » de la libération est rendue de façon absolument saisissante. L’horreur de cette vengeance facile, de l’humiliation de celles qui sont le moins à même de se défendre (quoiqu’elles aient fait ou pas pendant l’occupation), ce lynchage au petit pied, cette justice sommaire que nous sommes si prompt à condamner quand elle est le fait des salauds de yanquis du KKK … Bref tout ça est à vomir.

Les personnages sont réussis, du plus jeune, comme ces adolescents Marceau, à peine esquissés et pourtant marquants dans leur vitalité parfois bornée, aux plus âgés, perdus dans les brumes de souvenirs qui s’estompent, à la fois émouvants et capables des pires cruautés.

Et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que non, il ne faut pas oublier, que l’oubli condamne à la répétition, et malheureusement à la répétition de ce que nous avons fait de pire.

Alors oui, on peut regretter que tout cela ne s’appuie pas sur une narration plus soutenue, que les incohérences fassent tiquer. Oui, avec cet exercice Elsa Marpeau marche sur la corde raide. Et je comprends bien que pour certains, elle soit tombée. Pour moi elle a réussi son numéro.

Elsa Marpeau / Et ils oublieront la colère, Série Noire (2015).

Un entretien intéressant chez les Unwalkers.

Une nouvelle délicieuse de Thomas H. Cook

Il y a peu je vous causais ici d’un texte court, un vrai bonbon signé John Connolly publié chez Ombres Noires. Et bien dans la même boite, il y a un autre chocolat, signé Thomas H. Cook cette fois : Le secret des tranchées.

Cook-secret-des-tranchees1968 à New York. Franklin Altman a eu du succès dans la vie. Il a fait de très bonnes études en Allemagne, a survécu aux tranchées de la Grande Guerre et a immigré aux Etats-Unis dans les années vingt, quand la situation économique de l’Allemagne, saignée par le traité de Verdun s’est dégradée. Intellectuel reconnu il est invité dans une librairie pour faire un discours commémoratif, en ce 11 novembre qui fête la fin de la dernière guerre importante du XX° siècle. Dans un coin, très discret, un petit homme mal habillé attend la fin de la rencontre pour venir lui parler …

Fin, subtil, intelligent, bien écrit, très bien construit avec une chute certes prévisible mais joliment amenée … Du pur Thomas H. Cook qui semble s’être bien amusé dans cette longue nouvelle. Il prouve ici qu’il est aussi à l’aise dans ce format que dans ses merveilleux romans, et qu’il maîtrise également avec élégance l’uchronie.

Un vrai plaisir, aussi délicieux, dans un autre genre, que le livre de John Connolly. Comme dans le cas de ce dernier d’ailleurs la nouvelle est suivie d’une courte interview.

Thomas H. Cook / Le secret des tranchées (What’s in a name ?, 2014), Ombres Noires (2014), traduit de l’anglais (Irlande) par Philippe Loubat-Delranc.

Le retour d’Hervé le Corre

Hervé Le Corre est un auteur rare. Après Les cœurs déchiquetés, on attendait depuis cinq ans. Cela valait la peine, Après la guerre est une magnifique réussite.

LeCorreBordeaux dans les années cinquante. Les plaies de la guerre sont loin d’être cicatrisées et une autre pointe son nez, au sud, en Algérie. Le commissaire Darlac est une pourriture. Collabo il a réussi à passer au travers de l’épuration de la libération et, grâce à un réseau de pourris de tous types, chez les flics autant que chez les truands, il tient la ville malgré ceux qui voudraient bien avoir sa peau. Daniel a vingt ans, il travaille dans un garage et s’apprête à partir en Algérie. Ses parents ont été pris dans une des dernières rafles de la guerre et sont morts dans les camps. Un jour un homme débarque au garage, pour faire réparer une moto. Un revenant qui va faire remonter à la surface ce que tant de gens veulent cacher. Pendant ce temps, en Algérie …

Il y a les polars prêt à porter, tout-venant. Hervé le Corre livre ici le haut de gamme du sur-mesure dans la grande tradition. Le classique dans sa perfection, un peu comme les meilleurs films de Clint Eastwood … Cela paraît presque simple, ou naturel, tant la richesse et la puissance du roman s’appuient sur une écriture et une construction qui évite toute esbroufe pour se concentrer sur l’essentiel.

L’essentiel commence avec les personnages. Le flic pourri, ses comparses, sa famille ; Daniel et ses peurs, ses doutes face à la guerre, la difficulté de rester fidèle à des valeurs pas toujours très claires à vingt ans quand on est confronté à la souffrance, la peur, la mort ; et les autres, marqués par le passé, fracassés, révoltés ou résignés, valeureux, lâches, pourris … Des personnages complexes et incarnés, dont on ressent les doutes, les rages, les envies et qui portent le roman tout au long de ses cinq cent pages.

La ville de Bordeaux ensuite, sale, à peine sortie de la guerre, peinant à digérer ses traumatismes et ses trahisons, à l’image du pays. Une ville grise et humide, dont les rues sombres sentent non pas le grand cru mais la vinasse et la vase de la Gironde.

Tous ces personnages, la ville, mais aussi l’Algérie participent à une danse macabre, lente spirale qui, au gré d’une intrigue éclatée entre les différents protagonistes entraine le lecteur vers un final inévitable. Comme dans la spirale, les différents bras tournent les uns autour des autres, se rapprochant petit à petit d’un centre qui ne peut être que tragique.

A tous ces ingrédients qui, à eux seuls, donneraient déjà un excellent polar il faut ajouter la saisissante peinture de toute une époque historique trouble. Cette époque où les vilains secrets de la guerre, les compromissions de la collaboration, les petits arrangements de la libération, les rancœurs et les haines qui en découlent, les envies de vengeance où les douleurs insupportables se mêlent à d’autres drames en devenir en Algérie.

Hervé le Corre excelle dans la description ô combien difficile de toutes ces souffrances. Il excelle car il arrive à écrire l’indicible de façon crédible, sans tomber dans le voyeurisme ni le pathos dégoulinant. Il émeut, terriblement, dans la dignité. Et cela donne une très grande force à ses personnages et à son roman.

Nous avons attendu cinq ans, cela valait la peine, un grand roman à découvrir absolument.

Hervé Le Corre / Après la guerre, Rivages/Thriller (2014).