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L’agence

J’avais été diversement convaincu par les deux précédents romans que j’avais lus du sud-africain Mike Nicol. Le dernier, L’agence est un bon cru.

NicolUn colonel, qui fomenterait un coup d’état en Centrafrique est abattu alors qu’il sort de l’église au Cap.

Vicky Khan, ancienne avocate récemment entrée dans l’espionnage sud-africain est envoyée pour sa première mission : rencontrer à l’aéroport d’Amsterdam une jeune femme qui a des informations pour son chef, le très britannique Henry Davidson, et la convaincre de rentrer au pays. Elle doit ensuite aller à Berlin rencontrer un vieil espion de la guerre froide qui aurait des révélations sur sa tante disparue pendant les luttes des années 80.

Fish Pescado, surfeur par vocation, privé pour manger, l’amant de Vicky est lui contacté par l’épouse du colonel abattu pour trouver les coupables, il a été recommandé par un mystérieux espion, qu’il a croisé par le passé, Mark Velaze.

Un sacré sac de nœuds, dans lequel tous les membres de l’Agence ne semblent pas jouer dans le même camp. Et au-dessus de la mêlée, le Président du pays, élu et réélu sans fin, s’est construit un empire, et vit dans un palais, entouré de courtisans pendant que son fils trempe dans des magouilles plus ou moins sinistres. Jusqu’à ce que tout ça explose.

Comme le laisse peut-être entendre ce petit résumé, mieux vaut attaquer ce roman avec l’esprit libre et un peu de temps devant soi. Si vous lisez un chapitre chaque soir vous risquez d’être un peu perdus. Mais sinon ça marche très bien.

Mike Nicol a un réel talent de conteur, on se fait bien embarquer dans une histoire à rebondissement, menée sur un beau rythme, pleine de suspense, au style vif. Les dialogues fonctionnent bien, les personnages principaux sont intéressants et on imagine qu’on sera amenés à le revoir un de ces quatre.

Le tout brosse un tableau guère reluisant de corruption, de pouvoir absolu construit sur les légendes de la lutte anti apartheid, de magouilles plus ou moins, sanglantes, plus ou moins sordides avec les pays du continents … le grand Nelson Mandela n’a pas fini de se retourner dans sa tombe.

Bref on bon cru, un peu complexe dans son histoire mais suffisamment bien mené et addictif pour embarquer le lecteur attentif.

Mike Nicol / L’agence (Agents of the state, 2016), Série Noire (2019), traduit du l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Esch.

Tim Willocks sur les terres de Deon Meyer

Cette fois Tim Willocks voyage dans l’espace et non dans le temps et nous amène en Afrique du Sud : La mort selon Turner.

WillocksDans un township du Cap, quelques jeunes en bordée qui sont venus s’encanailler boivent trop. En quittant le bar, l’un d’eux écrase une jeune femme contre un conteneur d’ordures sans même s’en rendre compte. Ceux qui l’accompagnent eux ont vu ce qu’il s’est passé, mais décident de ne rien dire et de laisser la victime agonisante pour rentrer rapidement chez eux, dans la province aride du Cap-Nord.

Turner, flic incorruptible de la criminelle de la ville appelé sur place compte bien que justice soit rendue à cette jeune femme dont personne ne s’est jamais soucié. Pour cela il va partir sur place, affronter la famille Le Roux et sa chef Margot qui a construit un empire local et compte bien défendre son fils, quoi qu’il en coûte. Entre deux êtres qui ignorent totalement le sens du mot compromis, la guerre est inévitable.

Souvent je déteste les quatrième, surtout quand elles sont grandiloquentes. Mais cette fois c’est bien trouvé : « Le fauve Willocks est lâché ! » c’est exactement l’impression que l’on a à la lecture de son dernier roman.

En termes d’esthétique et d’efficacité narrative, avec cet « étranger » qui débarque au milieu de nulle part et va faire exploser le statu quo et affronter seul les puissances locales on pense immédiatement aux grands westerns de Clint Eastwood, Pale rider ou L’homme des hautes plaines. Seul contre tous, dans une petite ville au milieu du désert, coupé de tout. Sachez qu’une fois que vous aurez ouvert le roman, vous ne pourrez plus le lâcher, prévenez vos proches qu’ils ne vous demandent rien, avertissez au boulot que vous prenez un jour de récupération, et plongez.

Là où le roman est très différent de ces grands westerns, c’est qu’il ne porte pas de jugement. A part un personnage assez veule, ils ont tous leurs raisons d’agir comme ils le font. Et comme Tim Willocks aime créer des personnages hors norme, ils sont tous (presque) courageux, et cohérents dans leurs actions, même et surtout les pires.

L’affrontement est d’autant plus violent que peu de personnages agissent mus par un petit intérêt mesquin. Ils sont portés par l’amour, un besoin maladif de protéger un fils, le désir de paix, ou celui de justice. Et c’est dans cet enfer pavé de bonnes intentions, pimenté par une corruption généralisée, une pauvreté terrible et un racisme toujours présent que nous plonge l’auteur. Alors oui, c’est violent, oui il y a des scènes plutôt gore, mais ce n’est jamais gratuit et la violence et ses conséquences sont toujours questionnées par les personnages.

Ceci dit, soyons honnête, toutes ces réflexions vous viennent après la lecture. Pendant vous êtes complètement happé par le rythme, l’écriture, le suspense. Avec un final extraordinaire que je ne raconte pas, mais où Tim Willocks a le culot de complètement escamoter la scène d’action en prenant le point de vue de quelqu’un qui subit tout, paniqué, paralysé par le déluge de feu. Une scène inoubliable.

Pour son retour au polar Tim Willocks frappe très fort. Et devinez, oui, il est à Toulouse ce week-end pour fêter les 10 ans de Toulouse Polars du Sud.

Tim Willocks / La mort selon Turner (Memo from Turner, 2018), Sonatine (2018), traduit de l’anglais par Benjamin Legrand.

Un grand Deon Meyer

Surprise, Deon Meyer nous revient avec un roman qui n’a rien à voir avec tous ses précédents. Et c’est une grande réussite : L’année du lion.

MeyerUn virus a décimé 90 % de l’humanité. Dans une Afrique du Sud bien vide, Willem Storm et son jeune fils de 13 ans Nico cherchent un endroit où créer une communauté qui permettra à Willem de mettre en pratique ses idées humanistes.

Bien des années plus tard, Nico, formé à l’usage des armes par Domingo, raconte les trois premières années de la communauté d’Amanzi créée par son père. Ainsi que les circonstances de son assassinat, et la traque des tueurs qu’il a menée.

Qu’est-ce que ce bouquin fait du bien. Parce que ça faisait quand même un moment que le grand Deon Meyer ronronnait un peu. Après des débuts fracassants, dans les derniers je ne m’ennuyais jamais, mais je ne retrouvais pas l’enthousiasme du début.

Et là, avec ce changement de thématique, je le retrouve. Commençons par dézinguer la quatrième qui, avec une originalité confondante, évoque La route sous prétexte que c’est un roman post- apocalyptique et qu’il y a un père et son fils. Non, L’année du lion n’a rien, absolument rien à voir avec La route. Le point de départ de l’intrigue est le même : une catastrophe, un père et son fils, tout le reste n’a rien à voir. Et je ne fais pas ici de comparaison, ni en bien, ni en mal.

L’année du lion est, paradoxalement, autant une utopie qu’un récit post-apocalyptique. Car c’est bien à la reconstruction d’un monde bâti sur des bases plus saines, selon les convictions humanistes de Willem Storm que l’on assiste. Et comme Deon Meyer n’est pas naïf, cette construction se heurte à des très nombreuses résistances, dont la moindre est de résoudre des problèmes techniques.

Car dans ce monde post apocalyptique, tout n’a pas disparu, et surtout les connaissances persistent. Donc il est relativement facile de commencer à reconstruire des communautés. Mais il faut alors affronter l’avidité, le comportement charognard, ceux qui préfèrent prendre par la force ce qu’ils ne peuvent reconstruire, les religieux, les comportements individualistes … Il faut accepter de s’armer et de se défendre, voire d’attaquer.

Dit comme ça, ça fait un peu café du commerce, mais n’oublions pas que l’auteur est un grand conteur, et qu’il est ici au sommet de son art. Avec l’annonce, dès le départ, de l’assassinat du père, avec les regrets du fils (on saura pourquoi), avec son choix de raconter ces trois années comme des mémoires, il installe dès le début une tension qui va habiter le récit, faire tourner les pages toutes seules, et nous réserver, comme il sait si bien le faire, quelques beaux coups de théâtre.

Les scènes d’action sont, comme on s’en doute, particulièrement réussies, les personnages gagnent en épaisseur au fur et à mesure qu’on avance dans le récit, le suspense est parfaitement maîtrisé, l’idée de départ, classique, bien exploitée, et Deon Meyer s’y entend pour vous attraper dès la première page et ne plus vous lâcher jusqu’à la fin. Et mine de rien, vous ne pouvez vous empêcher de vous demander comment vous vous situez, par rapport à tel ou tel personnage, à telle ou telle réaction. Mais il faut lire le bouquin jusqu’à la dernière page pour comprendre complètement l’éventail de choix que propose l’auteur …

Un vrai plaisir intelligent, un roman à lire qui renouvelle son auteur.

Deon Meyer / L’année du lion (Koors, 2016), Seuil (2017), traduit de l’afrikaans et de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine du Toit et Marie-Caroline Aubert.

Mark Winkler, nouvel auteur sud-africain

Un auteur sud-africain chez Métailié, c’est pas banal. Je m’appelle Nathan Lucius, de Mark Winkler n’est pas non plus un roman banal.

winklerNathan Lucius est en apparence un jeune homme d’une grande banalité. Il travaille dans un journal, dans le département de la pub, vit seul, aime courir, et boit de temps en temps une bière avec ses collègues. Une vie ennuyeuse, sans aspérité. Il a une amie, Madge, une vieille antiquaire atteinte d’un cancer.

Il a bien ses particularités Nathan, mais qui n’en a pas ? Jusqu’au jour où Madge, en phase terminale d’un cancer, lui demande de l’aider à mourir. Et là, petit à petit, les particularités semblent prendre de plus en plus d’importance, et le récit de Nathan commence à déraper …

Je ne peux pas dire que ce soit le style de polar que je préfère, mais je dois aussi avouer qu’il est sacrément bien construit et écrit. L’auteur a le chic pour créer un malaise sans que le lecteur puisse savoir exactement ce qui le gène, et ce qui lui met la puce à l’oreille. La folie s’insinue petit à petit, sans qu’on sache bien mettre le doigt sur ce qui cloche.

Et après une première partie qui voit la normalité et la banalité se dissoudre lentement dans le monologue du narrateur, la deuxième partie vous plonge au cœur de la folie.

Il est vrai que je préfère habituellement les romans qui embrassent davantage tout un pan de la société, et que les romans centrés sur un seul personnage m’attirent moins, mais celui-ci est sacrément bien écrit et construit. A découvrir donc.

Mark Winkler / Je m’appelle Nathan Lucius (Wasted, 2015), Métailié (2017), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Céline Schwaller.

Wessel Ebersohn est bien de retour

Il avait totalement disparu pendant des années, on l’a retrouvé avec La tuerie d’octobre. Et le revoilà, avec ses deux personnages récurrents, Yudel Gordon et Abigail Bukula ; c’est Wessel Ebersohn. Le nouveau roman s’intitule : La nuit est leur royaume.

la nuit est leur royaume.inddAbigail Bukula, brillante et intransigeante juriste du ministère de la justice, fait trop de vagues et ne respecte que la loi et la justice. Pas forcément la bonne attitude quand on veut faire carrière. Et pourtant on lui propose (impose ?) une promotion assortie de six mois de congés.

Elle va en profiter pour répondre à un appel angoissé : un avocat de Zimbabwe la contacte pour venir représenter un groupe d’opposants au régime dictatorial en place arrêtés et gardés au secret. Parmi eux, elle se découvre un cousin, écrivain engagé et capable de fulgurances, mais dont elle peine à comprendre la personnalité. C’est pourquoi, avant de partir, elle contacte le psychologue Yudel Gordon.

Ils ne seront pas trop de deux pour essayer de faire éclater la vérité dans un pays ruiné, ravagé par la faim où l’état impose une chape de plomb.

Les amateurs de polars, habitués de la collection Rivages au siècle dernier, avaient été marqués par les romans très sombres de Wessel Ebersohn traitant de l’apartheid. La nuit divisée, en particulier, secouait son lecteur. Autant dire qu’on était à la fois heureux, et inquiet, de son retour bien des années plus tard, avec La tuerie d’octobre. Moins dense que les romans précédents, c’est un bon polar, qui rend compte de la complexité du nouveau pays qu’est devenu l’Afrique du Sud. Il nous permettait de retrouver avec plaisir son personnage Yudel Gordon et de découvrir une nouvelle héroïne, Abigail Bukula.

Avec La nuit est leur royaume, et son incursion au Zimbabwe, l’auteur renoue avec sa force initiale. On retrouve une intrigue assez classique, et des personnages très attachants, quelques pointes d’humour (une nouveauté me semble-t-il), liées au fait que Yudel Gordon est moins en danger que lorsqu’il s’opposait à son propre gouvernement.

Mais on retrouve surtout la rage, l’impuissance face à un pouvoir absolu, l’empathie avec ceux qui souffrent mais tentent de garder leur dignité et luttent, même si l’issue du combat est désespérément prévisible. On retrouve la patte Ebersohn, cette façon de décrire une dictature, ses abus de pouvoir et ses horreurs arbitraires, sans jamais tomber dans le voyeurisme ni le sensationnel. Ce qui donne d’autant plus de force à un roman qui fait mal aux tripes et secoue le lecteur, en plus de lui faire découvrir un pays dont on ne sait pas grand-chose.

Un roman à lire donc, et qui donnera envie, j’espère, à ceux qui ne les connaissaient pas, de découvrir les premiers titres de l’auteur.

Wessel Ebersohn / La nuit est leur royaume (Those who love night, 2010), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Encore une découverte sud-africaine

Après Marli Roode, nous découvrons ici une nouvelle auteur sud-africaine, Karin Brynard, dans ce qui pourrait bien être le début d’une nouvelle série : Les milices du Kalahari.

BrynardL’inspecteur Beeslaar était flic à Johannesburg avant d’être muté dans une petite ville en bordure du parc transfrontalier du Kalahari. Il lui faut apprendre à s’habituer à la chaleur, à la sécheresse … Et aux habitants. Les relations sont tendues entre une police à majorité noire et les fermiers Boers qui s’estiment sacrifiés : une bande vole leur bétail, des fermiers blancs sont assassinés et ils commencent à s’organiser en milice privée, aux sales relents d’extrême droite.

Dans ce contexte difficile, Freddie, une artiste peintre et la petite fille métisse qu’elle venait d’adopter sont retrouvées égorgées dans leur ferme. Pour les meneurs de la milice, pas de doute, le coupable est son intendant bushman ; les employés parlent d’un sorcier ; et Beeslaar va devoir découvrir la vérité dans une situation où tout le monde le considère comme un ennemi.

Voilà une belle découverte, qui prend son temps. Le temps de planter un décor, le veld, le sable rouge, les plantes qui piquent, la chaleur. Le temps de donner de l’épaisseur à des personnages, du flic à Sara, la sœur de Freddie, en passant par Dam, l’étonnant intendant bushman. Le temps d’écouter des histoires de Dam, de s’attarder sur l’histoire de la région, des guerres, des luttes et des expropriations. Le temps d’écouter tout le monde, les fermiers blancs, qui ne forment pas un bloc, mais une communauté certes effrayée mais pas uniquement composée de fous furieux, les ouvriers agricoles, les gamins paumés …

Mais c’est aussi un roman qui sait accélérer, avec de très belles scènes de bravoures dont une en particulier digne des meilleurs westerns. Parce que, plus presque que dans un polar, on est dans un western : une zone perdue à la limite de la civilisation, des « indiens » fantasmés, des hors la loi, des « braves gens » capables de devenir des lyncheurs, et au milieu, un shérif, un peu seul, et la cavalerie qui arrive presque trop tard …

Une vraie belle histoire, consistante, des personnages qu’on a envie de revoir, une belle profondeur sociale et historiques, un décor impressionnant. Tout pour plaire.

Karin Brynard / Les milices du Kalahari (Plaasmoord, 2009), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet.

Une nouvelle auteur sud-africaine

Une nouvelle venue chez Rivages, la sud-africaine Marli Roode avec Je l’ai appelée chien.

je l ai appele chien.inddJo Hartslief a quitté l’Afrique du Sud il y a des années, à la mort de sa mère. Elle a vécu à Londres avec sa grand-mère et a totalement coupé les ponts avec son père Nico, raciste et partisan de l’apartheid qui les avait abandonnées depuis quelques années.

Elle est aujourd’hui journaliste et revient à Johannesburg pour couvrir pour son journal les émeutes qui ont éclaté dans un township où les habitants s’en prennent aux immigrés récents. Elle est alors contactée par Nico : Il est accusé d’un meurtre et il lui demande son aide pour se disculper. Malgré ses réticences, Jo accepte de le rencontrer, puis de le suivre dans sa voiture pour l’accompagner et écouter son histoire. Ou du moins l’histoire qu’il lui raconte, une histoire qui change sans cesse … Jusqu’où Jo acceptera-telle se faire mener en bateau ?

Il y a quelques années, quand on disait qu’on lisait un polar sud-africain, cela voulait dire qu’on lisait un bouquin de Deon Meyer. Les choses ont bien changé, et c’est tant mieux ! On lit (heureusement) toujours Deon Meyer, mais nombreuses sont maintenant les voix qui nous arrivent de ce pays. Marli Roode est donc la dernière ne date.

Voilà un roman original et assez déroutant. L’auteur a choisi de ne pas raconter son histoire de façon linéaire, elle a aussi choisi de laisser pas mal d’événements passés, et même présents, dans le flou. Et elle pratique les changements de rythmes et de tons ; Tout cela est donc fort déroutant, et finalement, c’est bien d’être dérouté.

Parce que c’est aussi l’état d’esprit de Jo, baladée par son père, doutant de tout, perdue dans un pays qu’elle ne comprend pas, utilisée par les uns et les autres. Par moment on se dit qu’on est dans un road movie assez lent, puis on tombe sur une description d’émeute qui secoue et laisse un peu sonné. Parfois Jo semble cruche et perdue, pour ensuite faire preuve d’un courage et d’une force de caractère étonnants.

Le portrait du pays dressé par le roman est fragmentaire, le rapport entre Jo et son père très fluctuant et finement décrit, on se demande parfois où on va. Comme Jo on n’est pas très sûr d’où on est arrivé, mais le voyage a été très intéressant.

Un roman déroutant, troublant, fin et subtil. Une nouvelle voix très intéressante en Afrique du Sud.

Marli Roode / Je l’ai appelée chien (Call it dog, 2013), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Un petit Deon Meyer, mais un Deon Meyer quand même !

Le dernier Deon Meyer se fait étriller partout sur les blogs. C’est vrai, En vrille est loin d’être son meilleur roman. C’est vrai on attend davantage de lui. Ceci dit, je ne me suis pas ennuyé une minute.

MeyerErnst Richter est un homme en vue au Cap. Du moins pour ceux qui s’intéressent à la rubrique people et aux nouvelles technologies. Il est le créateur et le propriétaire de « Alibi », une boite qui vend des faux alibis à tous ceux qui veulent tromper leur conjoint sans se faire attraper. Drôle, bronzé, sympathique, il est un modèle pour les uns, le diable pour d’autres.

Maintenant il est mort. A la suite d’une tempête il est retrouvé par hasard enterré sous le sable d’une dune alors que cela faisait trois semaines qu’il avait disparu. Les Hawks de Benny Griesel sont en charge de l’enquête. Un Benny qui, à la suite du suicide d’un collègue, a replongé dans l’alcool. Il va avoir besoin de toute l’aide de ses collègues pour sortir la tête de l’eau et trier, parmi les dizaines de personnes qui lui en veulent à mort qui a tué Ernst.

Donc, est-il vrai que ce dernier ouvrage n’est pas le meilleur de son auteur ? A mon avis oui. C’est un petit Deon Meyer. Comme 13 heures par exemple, et loin de la puissance et du souffle de L’âme du chasseur, des Soldats de l’aube ou de Lemmer l’invisible par exemple. Est-il indigne pour autant ? Toujours à mon avis, non.

Si je dois comparer à mes lectures récentes, j’ai passé avec Benny un aussi bon moment qu’avec Zack ou Viens avec moi. Alors c’est vrai j’attends plus de Deon Meyer, et je suis un peu déçu. Mais je ne me suis pas ennuyé pour autant.

Pour commencer, une bonne partie du roman se déroule dans le milieu du vin, milieu qui m’intéresse. Sa façon d’inclure dans le récit un panorama de l’évolution de cette industrie si particulière des années 70 à nos jours en Afrique du Sud est habile, et le récit n’en souffre pas.

Ensuite, qu’il soit en forme ou complètement sous l’eau comme ici, j’aime bien Benny, et j’aime le retrouver. Lui et ses collègues qui, roman après roman, témoignent des difficultés à construire un pays débarrassé des vieux réflexes de l’apartheid. Eux qui, grâce à l’auteur, affrontent les nouveaux défis, les nouvelles horreurs, et se réjouissent parfois des réussites du pays.

Et pour finir l’auteur est un bon artisan qui sait construire une intrigue.

Donc ce n’est pas le livre de l’année, ce n’est pas le meilleur de l’auteur, les amateurs de bière peuvent peut-être passer leur chemin, mais une fois de plus j’ai passé de bons moments de lecture avec Deon Meyer.

Deon Meyer / En vrille (Ikarus, 2015), Seuil (2016), traduit de l’afrikaans par George Lory.

Emballé par Mike Nicol

Je n’avais pas été totalement convaincu par Killer country de Mike Nicol, mais aussi c’était le second volet d’une trilogie dont je n’avais pas lu le premier. Donc j’ai voulu lui donner une nouvelle chance (ou plutôt me donner une nouvelle chance) avec Du sang sur l’arc-en-ciel. Bien m’en a pris.

NicolFish Pescado est un privé surfeur du Cap, un personnage à la Don Winslow : plutôt cool, pas un forcené de boulot, plus amateur d’herbe, de vagues et d’une bonne bière avec un pote que de filatures ou de recherches poussées sur internet … L’un dans l’autre, il est satisfait de sa vie, même si là, son compte en banque est vraiment à sec.

Il accepte une affaire obtenue par l’intermédiaire de sa belle, Vickie, avocate dans un grand cabinet : il s’agit de voir comment un jeune homme c’est retrouvé dans le coma, percuté par une voiture lors d’une course clandestine. Le problème est que le coupable est très bien protégé, fils d’un proche du pouvoir. Un personnage louche au passé trouble : si sa légende le présente comme un farouche combattant de l’anti apartheid, il a, en son temps, joué un double jeu, et été proche des escadrons de liquidation du régime raciste.

En bref, Fish et Vickie vont se retrouver au milieu d’un nid de crotales.

J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans Killer country (dialogues très réussis, pas d’angélisme et une noirceur assumée sans chevalier blanc et une écriture qui claque), mais je n’y ai pas retrouvé les « défauts » que je reprochais à l’autre, à savoir une intrigue vraiment trop elliptique (peut-être due au fait que je n’avais pas lu le premier) et des personnages un peu trop squelettiques.

Du coup je suis emballé. Par tous les personnages, ce nouveau privé bien entendu, sa copine, ses rapports assez drôles avec sa mère, mais aussi par tous les personnages secondaires qui prennent vie : pourris, ambitieux, victimes, courageux, faibles, lâches, traitres, fidèles, forts, honnêtes … et parfois tout cela à la fois ou successivement, ce sont de vrais personnages.

L’intrigue est parfaitement menée, avec des retours dans le passé intrigants mais dont on devine, peu à peu, le rapport avec l’histoire présente, jusqu’aux dernières révélations.

Et le portrait d’un pays qui, passé le grand moment de la fin de l’apartheid, maintenant que la légende Mandela n’est plus, veut se construire, ou confirmer des mythes fondateurs, et doit donc à tout prix cacher tout ce qui ne cadre pas avec la nouvelle histoire officielle.

Tout cela est à la fois passionnant historiquement et extrêmement prenant dans le déroulement de l’intrigue et dans la construction des personnages.

Emballé donc. Vivement le prochain.

Mike Nicol / Du sang sur l’arc-en-ciel (Of cops and robbers, 2013), Seuil/Policiers (2015), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Esch.

Rencontre avec Deon Meyer

Deon Meyer était donc à la librairie Ombres Blanches hier en fin d’après-midi, devant une foule innombrable ! Bon, sans doute nombrable, mais il y a avait beaucoup de monde et pas mal de gens debout.

DM Ombres 01

Première constatation, à l’image d’une grande majorité de ses collègues américains, Deon Meyer est beaucoup plus à l’aise quand il parle de ses personnages et de son écriture que quand on le questionne sur ses opinions.

Mais c’est aussi comme cela qu’il parle de son pays.

La culpabilité que ressent Benny Griessel est celle que ressentent les gens de sa génération, celle d’avoir vécu longtemps sous un régime inacceptable. La liberté, l’énergie, la confiance en lui d’un personnage comme Tyrone sont ceux de cette nouvelle génération (à laquelle appartiennent les enfants de l’auteur) qui n’a connu que le nouveau régime, et qui n’a pas la double honte d’avoir, même passivement, cautionné l’apartheid et d’avoir en conséquence été les parias du monde.

Ces personnages qu’il invente sont une autre famille pour lui, une famille avec laquelle il passe finalement plus de temps qu’avec quiconque. Du coup, chaque fois qu’il les laisse, il commence à se faire du souci pour eux … Alors oui, on reverra Griessel et Mbali, par contre Tyrone ne devrait pas revenir.

Ces personnages d’ailleurs s’invitent de leur propre chef dans ses histoires. Il n’avait au départ jamais envisagé que Thobela et Griessel se rencontrent, ou Lemmer et Joubert. Ce sont eux qui se sont invités, malgré lui, dans l’histoire en cours.

Au cours de la discussion, une chose ressort quand même : Quoiqu’on dise sur les problèmes, réels, de l’Afrique du Sud, l’apartheid est bel est bien terminé, et si la démocratie qu’il a qualifiée de système compliqué et même bordélique ne résout pas tout, loin s’en faut (sinon, il serait au chômage), s’il existe mille raisons de se haïr ou de se trucider en Afrique du Sud, les lignes de séparation ne sont plus raciales mais économiques. Ce ne sont plus les noirs contre les blancs, mais les riches contre les pauvres. Et comme dans ses romans, comme dans la police qu’il décrit, les gens ont appris à travailler ensemble. Ce qui est une grande amélioration si on compare à la situation qu’il a connue jeune.

Pour en finir, on a parlé un peu écriture et travail de la langue, ou plutôt des langues en l’occurrence. Il écrit pour donner envie au lecteur de tourner les pages. C’est presque ce qu’il revendique le plus avec sa tendresse pour ses personnages.

Et il écrit de plus en plus dans une langue en pleine évolution : Il y a onze langues officielles en Afrique du Sud. Donc si les parties descriptives sont « purement » en afrikaans, les dialogues, eux, se doivent de respecter la pratique de la rue, à savoir un mélange permanent de deux ou trois langues, anglais, afrikaans, zoulou, xhosa etc … Un mélange qui, il en est persuadé, donnera dans quelques décennies une nouvelle langue.

Reste la difficulté pour ses traducteurs de rendre cette richesse et cette diversité sans perdre le lecteur (d’où le glossaire en fin de bouquin).

Voilà, c’est très résumé, très partiel auquel il manque un grand remerciement : Benoit Séverac a été impérial à la traduction.

J’arrive trop tard pour annoncer les rendez-vous de ce soir, mais sachez juste que :

Jeudi j’animerai la rencontre avec Eric Maravélias à Ombres Blanches et Ian Manook sera à Escalire (à Escalquens)

Vendredi je serai à Bédéciné avec Ayerdhal, Philippe Georget sera à Série B, et la première table ronde, autour des serial-killers aura lieu à La renaissance.

Et on attend beaucoup de monde à La Renaissance tout le week-end.

PS. Appel au peuple : Il y a eu des photos de faites, si je peux en récupérer une ou deux pour illustrer …