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Quelques comics

Il y a quelques semaines je vous ai causé, comics. Je continue à m’y intéresser, de loin, et j’ai relu deux monuments que tous ici ne connaissent peut-être pas. Petit tour d’horizon de ce qui me plait dans ces BD américaines.

On commence par les deux chefs-d’œuvre indispensables, absolument indispensables, que j’ai relus avec un enthousiasme intact. Les deux sont signés Alan Moore au scénario, et si vous ne connaissez pas, c’est à avoir absolument dans sa bibliothèque, même (et surtout), si les adaptations cinéma n’ont pas été à la hauteur, mais pouvaient-elles l’être ?

MooreVendetta-01J’ai longtemps tourné autour du premier, parce que le dessin ne m’emballait pas, il me rebutait même. Mais un copain m’a tellement fait l’article que j’ai craqué. Vous connaissez tous le masque du personnage principal tant il est devenu l’étendard de ceux qui luttent contre le système : c’est V pour Vendetta, dessiné par David Lloyd.

A la fin du XX° siècle, à la suite d’une guerre et de catastrophes l’Angleterre c’est isolée et est devenue fasciste. Un monde à la 1984, où des pans entiers de la population ont été exterminés, et où ce qui reste est complètement contrôlé par le Commandeur (le chef), Le Nez (police scientifique), l’Oreille (qui écoute tout le monde), l’œil (qui voit tout le monde) et la Main (qui matraque tout le monde).

Mais un grain de sable se manifeste, une haute silhouette, masquée, insaisissable, qui cite Shakespeare et tue, fait exploser, nargue le pouvoir et soulève la population. V. V qui recueille une jeune fille perdue et l’amène dans son palais caché, pour partager avec elle ses trésors.

MooreVendetta-02

Le scénario est absolument génial, scotchant, véritable plaidoyer pour l’anarchie, véritable plaidoyer contre la tyrannie, totalement visionnaire (car la BD date des années 80), et d’ailleurs ce n’est pas un hasard si les contestataires du monde entier ont pris le masque pour symbole.

Le monde décrit est totalement étouffant, et le dessin, insupportable au premier abord, est en fait juste cohérent avec le propos. Pour moi, une œuvre littéraire aussi indispensable que Maus. Qui prouve qu’Alan Moore est un génie, ce que confirme l’autre monstre que j’ai relu : Watchmen, dessiné par Dave Gibbons.

MooreWatchmen-01Encore une BD que j’ai refermée à peine ouverte : Des super héros en costume moule-burnes ! Non merci. Pourquoi ai-je eu la curiosité de rouvrir le machin ? Peut-être la signature du traducteur en français : Jean-Patrick Manchette …

Un jour, alors que le monde est divisé en deux blocs. Les US ont gagné la guerre du Vietnam grâce à Docteur Manhattan, un être tout puissant. Mais ce jour là, Le Comédien, super héros masqué qui se révélera être de tous les sales coups de la CIA passe par sa fenêtre et meurt.

Les super-héros des années 60, désavoués par le peuple, rejetés par la police pourraient être la cible d’un mystérieux tueur. Rorschach qui n’a jamais renoncé à combattre le crime va chercher qui veut décimer ses anciens compagnons d’arme. Le reste de la population vit dans une ambiance de paranoïa depuis que les soviétiques ont la bombe.

Impossible de résumer la richesse inouïe de ce scénario qui met le nez des super-héros dans leur merde. Fascistes, soutien de toutes les saloperies d’état, cyniques, violents … Dans un monde en pleine déliquescence qui tremble dans l’attente de la troisième guerre qui va détruire l’humanité.MooreWatchmen-02

C’est glauque, d’une intelligence incroyable, impossible à lâcher quand on le commence, les dessins et le découpage sont à la hauteur, un véritable chef-d’œuvre. Je ne connais pas assez l’histoire des comics pour dire si celui-là est le père de tout ce qui a été fait pour adultes par la suite, mais je suis raisonnablement certain qu’il en a inspiré plus d’un, et qu’il a ouvert bien des portes.

Passons maintenant à des publications plus récentes.

preacher5-01Je vous ai déjà parlé de Preacher, de Garth Ennis et Steve Dillon. Jesse Custer, devenu Preacher contraint et forcé par une grand-mère qui est une vraie saloperie a donc été investi par une Entité, fils d’un ange et d’une démone. Il possède la Voix de Dieu et recherche le dit Dieu pour lui casser la gueule (plus ou moins). Ses potes : Cassidy, un vampire irlandais, fan de bière (et de sang) et véritable fils de pute et Tulip, sa douce (pas toujours douce).

Je vous avais laissé à la fin du premier volume de l’édition complète. On en est au 5°. Jesse a rencontré le descendant de Jésus, un Pape pas piqué des hannetons, quelques néo-nazis, a explosé des ploucs adeptes du KKK, niqué leur race et leur mère, Cassidy a bu du sang, ils ont baisé, blasphémé, picolé …

Nom de Dieu que c’est jouissif, inventif, tordu, géant. Que c’est bon, avec cette BD d’emmerder les abrutis de toutes les chapelles, les connards adeptes de toutes les races, comme on profite de la vie et comme on balance des grands coups de pieds dans les couilles de tous les empêcheurs de vivre tranquille ! Un autocollant un poil marketing clame sur la couverture : « Pour public averti » . Faut pas non plus exagérer. C’est pas de la BD pour les amateurs de Spirou ou Titeuf, certes, les curetons risquent de s’étrangler de rage, et mon grand qui a 15 ans s’éclate avec. Il faut dire que je l’ai averti que c’était cru et bon. Pour public averti donc. Et c’est peu dire que c’est une œuvre de salubrité publique.

Pour finir, deux polars bien au raz du bitume, le pendant en Comics de la vague redneck que l’on connaît en littérature. Dans les deux cas, un scénariste américain Jason Aaron.

scalped-01Le premier Scalped, dessiné par R. M. Guéra, est déjà paru en France et est actuellement réédité en 5 volumes pour son intégrale.

Il y a quelques années Dashiell Bad horse a quitté la réserve Sioux de Prairie Rose dans le Dakota du sud en se promettant bien de ne jamais y retourner. Sa mère, militante des droits des indiens depuis les années 70 est devenue la principale opposante de Red Crow, un ancien camarade qui a retourné sa veste et est devenu le parrain de la réserve, grand promoteur d’un futur casino.

Mais Dashiell est de retour, décidé à devenir flic sous les ordres de Red Crow, en opposition frontale avec sa mère. Mais attention, dans le jeu de dupes qu’est devenu la réserve, chacun cache son jeu.scalped-02

Une série qui déménage ! Violence, misère, crasse, prostitution, alcoolisme, drogue. Des gamins sacrifiés tentant de survivre, des vies brisées … Et pourtant, aussi, des gens qui restent dignes, certains qui luttent, à leur façon, en se raccrochant, ou non, à de vieilles traditions. Aucune condescendance, pas de naïveté, mais une grande empathie et le temps d’installer la complexité des personnages.

Si on ajoute un découpage impressionnant de maîtrise dans ses allers retours entre le présent, le passé de lutte des années 70 et un passé plus récent, on a une narration passionnante.

Avec un dessin à la hauteur, souvent dans les tons très sombres, rouges et noirs, parfois lumineux, un découpage qui donne une grande fluidité aux scènes d’action et des gens cabossés superbement croqués. Un réussite totale, vivement les volumes 3, 4 et 5 à paraître bientôt qui complèteront cette réédition de l’intégrale.

On termine ce petit tour avec une série en cours dont le titre dit tout : Southern Bastards, avec toujours Jason Aaron au scénario, et Jason Latour au dessin.

southernbastards_1Craw County dans l’Alabama. Son shérif, son équipe de football (américain le football, là où on se rentre dedans), son coach, ses bas de front. Earl Tubb ne pensait jamais revenir dans cette ville qu’il a fuit en s’engageant pour le Vietnam, fuyant son pourri de père, alors shérif tout puissant. Mais la maladie d’un oncle le ramène, juste le temps de vider sa maison. C’est du moins ce qu’il croit. Il ne sait pas encore qu’il va devoir affronter le légendaire Coach Boss qui règne sur la ville et ses trafics par la terreur.

Comme on peut le deviner au vu des couvertures des trois premiers volumes de cette version française, on va être ici dans les tonalités rouge sombre. Corruption, violence, en particulier envers les plus faibles, racisme, misère économique et culturelle, mépris de classe … Et bastonsouthernbastards_2 et défoulement autour des matchs de foot. Le grand classique des romans de rednecks, ici parfaitement raconté et dessiné, avec un premier volume qui s’avère n’être qu’une introduction, et une situation qui se tend et, petit à petit, s’enracine sur un passé que l’on découvre au fil des épisodes.

C’est poisseux, ça castagne, c’est superbement construit et dessiné. Vivement la suite.

Finalement, j’adore certains comics, d’hier et d’aujourd’hui.

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Alan Moore (scénario), David Lloyd (dessin) / V pour vendetta, Delcourt (1999), traduit de l’anglais par Jacques Collin.

Alan Moore (scénario), Dave Gibbons (dessin) / Watchmen, DC Comics (2005), traduit de l’anglais par Jean-Patrick Manchette.

Garth Ennis (scénario), Steve Dillon (dessin) / Preacher, Urban Comics (2015-2017), traduit de l’anglais par Jérémy Manesse.

Jason Aaron (scénario), R. M. Guéra (dessin) / Scalped, Urban Comics (2016-2017), traduit de l’anglais par Françoise Effosse-Roche.

Jason Aaron (scénario), Jason Latour (dessin) / Southern Bastards, Urban Comics (2015-2016), traduit de l’anglais par Benjamin Rivière.

La fille de Nemo, de Messieurs Moore et O’Neill

Je suis fan (et je suis loin d’être le seul), des bédés du scénariste anglais Alan Moore. Découvert avec deux de ses chefs-d’œuvre, V pour Vendetta et les Watchmen, j’avais, il fut un temps acheté plus ou moins tout ce qui était disponible, et puis, je me suis un peu perdu. C’est en voyant passer, sur le site de Bédéciné, l’avis de la sortie d’un nouveau volume consacré à la fille de Nemo, de l’univers de la Ligue des gentlemen extraordinaires (autre monument) que j’ai décidé de me mettre un peu à jour. Avec Cœur de glace et Les roses de Berlin où il retrouve son dessinateur Kevin O’Neill.

Moore-Nemo-GlaceS’il y en a qui arrivent ici et qui n’ont jamais lu La ligue des gentlemen extraordinaires, ouste, chez le libraire, à la médiathèque, chez les copains, allez me les récupérer tout de suite (je suis un peu perdu dans les différents volumes, il y en a 3 ou 4). Je n’ai pas vu le film, assez lamentable si j’en crois les critiques, mais les BD sont absolument géniales, mais c’est normal, c’est un scénario de Moore. Pour vous résumer rapidement, sachez qu’il reprend ici les personnages les plus emblématiques de la littérature d’aventure et fantastique de la fin du XIX° et du début du XX°. On trouve parmi ses personnages, l’homme invisible, Mr Hyde, le docteur Moreau, Allan Quatermain, Mina, la première victime de Dracula, Moriarty … et Nemo. Alan Moore les triture à sa sauce, leur fait rejouer la guerre des mondes … entre autres. Et c’et génial.

Nous sommes ici plus tard, bien plus tard Cœur de glace se déroule en 1925 et Les rose de Berlin en 1941.

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Le personnage central en est Janni, la fille de Nemo qui a repris le Nautilus, qui avec Kevin O’Neill génial au dessin est devenu une sorte de vaisseau pirate steampunk complètement kitch. Au début de Cœur de glace, elle semble en avoir assez de la vie de pirate, mais pour une ultime attaque se fait une ennemie redoutable (sorte de reine africaine assez mystérieuse), associée à un magnat de la presse, un certain Kane (citoyen Kane ?) … Va s’ensuivre une course poursuite à travers l’Antartique qui donne lieu à des dessins, des décors et des créatures absolument soufflants. Par contre, j’avoue que je ne suis pas certain d’avoir vraiment suivi les péripéties et que je me suis un peu perdu. Il semble que j’ai raté quelques volumes assez ésotériques et obscurs, avant … J’aurais peut-être arrêté là, mais j’avais déjà acheté …

Moore-Nemo-BerlinLes roses de Berlin. Et là je me suis régalé, comme dans les premiers volumes. L’histoire est simple, très simple. Nous sommes maintenant en 1941. La reine suscitée, qui est rancunière, a juré la perte de Janni. Elle a fait alliance avec le Führer, et accepte de lui livrer un secret qui va changer la face du monde en échange de la capture du Nautilus et de sa capitaine. Pour cela elle capture la fille de Janni et son mari Robur et les détient dans les geôles de Berlin.

Bien entendu, Janni, son mari et tout l’équipage du Nautilus se précipitent à la rescousse, prêts à affronter les hordes nazis, le docteur Mabuse et un robot très Fritz Lang, dans des décors caligariens.

Et alors ? Et alors c’est génial. On retrouve ce plaisir très égoïste de se sentir intelligent quand on reconnait une référence. Plaisir qui redouble immédiatement quand, la BD refermée on se plonge dans ses bouquins ou internet pour vérifier la dite référence. L’histoire est certes simple, mais dans le plus pur style série B. Ca canarde, les répliques fusent, les héros sont de sacrés durs à cuire, les méchants sont horribles et morflent. Et les dessins sont à la hauteur de références cinématographiques qui auraient pu être écrasantes. Un vrai bonheur.

Alan Moore (scénario) et Kevin O’Neill (dessin) / Cœur de glace (Heart of ice, 2013) Panini Comics (2013) traduit de l’anglais par ?, et Les roses de Berlin (Roses of Berlin, 2014) Panini Comics (2015), traduit de l’anglais par Mathieu Auverdun.

Les filles perdues d’Alan Moore

Une petite précision. Je ne sais pas si Filles Perdues d’Alan Moore et Melinda Gebbie est érotique ou pornographique. Si ce qui différencie l’un de l’autre est le talent et l’absence de vulgarité, il est sans conteste érotique. Si c’est le caractère explicite ou suggéré des scènes dessinées et écrites, il est pornographique.

Ce que je sais par contre, c’est qu’il est interdit aux mineurs et vendu sous plastique, qu’il est peu probable que La Croix le conseille à ses lecteurs, qu’il sera sans doute condamné par tous les empêcheurs de baiser hors des liens sacrés du mariage, et/ou hors du trou qui sert à faire des enfants (ce qui ne les empêchera sans doute pas de la lire en cachette), et qu’il est génial.

Tout le monde connaît Alice, Wendy et Dorothée. Plus ou moins, tout le monde les connaît. Vous aussi. Alice, est celle du Pays des merveilles ; Wendy la copine de Peter Pan ; Dorothée vient du Kansas, et a fait un fabuleux voyage au pays du Magicien d’Oz. C’est du moins ce que l’on nous a toujours dit. Mais Alan Moore raconte une toute autre histoire. A la veille de la première guerre mondiale, elles se retrouvent, par hasard, dans un hôtel luxueux et décadent quelque part en

Autriche. Au premier regard elles se reconnaissent, devinent les mêmes secrets, les mêmes plaisirs et les mêmes traumatismes. Alors elles se rencontrent, s’aiment et se racontent, sous la houlette d’Alice, la plus expérimentée, la plus âgée, la plus entreprenante. Chacune à son tour dira, peu à peu, l’histoire de son éveil à la sexualité, avec ses joies, ses plaisirs, ses hontes, ses drames.

Comme toujours avec les BD d’Alan Moore, c’est pour lui que j’ai acheté Filles Perdues, pas pour la dessinatrice. Mais comme toujours, elle est très bien choisie par le maître, et le dessin colle parfaitement au propos. Alan Moore est un génie, il transforme en chef-d’oeuvre tout ce qu’il touche : Les histoires de super-héros avec les Watchmen (traduit par un certain Manchette), Jack l’éventreur avec From Hell, il recycle de façon époustouflante la littérature populaire du XIX° et début XX° avec La ligue des gentlemen extraordinaires, mixe les supers-héros et la littérature policière procédurale à la McBain dans Top Ten, écrit un magistral appel à la lutte contre le totalitarisme et a connerie dans V, pour Vendetta

Il s’est attaqué ici à la fois à la littérature érotique/pornographique et à la littérature enfantine, dans un mélange jubilatoire. Sa façon de transposer les aventures et les personnages des trois histoires est … géniale (je sais le terme est galvaudé, et finalement peu explicite, mais que dire d’autre : originale, excitante, étonnante et en même temps tellement juste ?). Au plaisir de l’histoire simplement dite s’ajoute celui, très satisfaisant pour l’ego du lecteur, de se rendre compte que l’auteur suppose chez ledit lecteur une certaine culture et une certaine intelligence, et les met à contribution. Très satisfaisant pour l’ego vous dis-je. Inutile de préciser qu’Alice, Wendy et Dorothée n’ont plus grand-chose à voir avec l’imaginaire Dysneyien ? Vous l’aviez compris.

Moore étant Moore, si le début de l’album est plutôt rose, il va peu à peu vers le noir, le sombre, le rouge sang. L’éblouissement de la découverte de la sexualité, uniquement source de joie, tourne petit à petit au drame, avec l’arrivée des désillusions, de la dépendance, de la prise de conscience d’une certaine aliénation, ou de son exploitation commerciale. Avant que nos trois héroïnes ne se réconcilient finalement avec elles-mêmes, au moment où l’Europe plonge dans l’horreur (je rappelle que nous sommes en 14).

Le résultat est intelligent, excitant, bandant (ben oui, aussi), émouvant, éprouvant, déstabilisant … passionnant.

Melinda Gebbie et Alan Moore / Filles perdues (Lost girls)  Delcourt (2008).

PS. Via les moteurs de recherche, ce billet va certainement faire atterrir sur mon blog des internautes à la recherche de tout autre chose. C’est plutôt rigolo, et ça ne fera de mal à personne. Bonjour à vous, profitez-en pour faire un tour, et qui sait, trouver des idées de lecture.