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Une visite à notre famille sicilienne

Que l’on soit à la fin d’un printemps pourri, au début de l’hiver ou en plein été, l’arrivée d’un nouveau Montalbano est toujours une bonne nouvelle. Cette année Nid de vipères d’Andrea Camilleri arrive en juin.

CamilleriLe comptable Cosimo Barletta a été assassiné chez lui un dimanche matin tôt. Il laisse un fils et une fille pas franchement éplorés. Et il s’avère que feu le comptable était une véritable pourriture. Agresseur sexuel profitant de sa richesse et de son pouvoir pour séduire ou faire chanter de nombreuses jeunes femmes, usurier sans pitié … C’est peu de dire que ceux qui se réjouissent de sa mort sont légion. Ce qui ne va pas faciliter l’enquête de Montalbano.

Peut-on dire quelque chose de nouveau à propos d’un roman de la série de Salvo Montalbano ? Difficile. La recette est bonne, aussi bonne que celles de la trattoria où Salvo a ses habitudes. Les produits sont d’excellente qualité, le cuisinier est parfait. L’humour, la dent dure de Salvo, toute la fine équipe autour de lui … Et chaque fois quelques épices inédites.

Ici un étrange vagabond très bien élevé, un Tommaseo amené au bord de la crise cardiaque (mais je ne vous dirai pas pourquoi), et le portrait d’un prédateur sexuel, qui semble tomber à pic, en ligne avec l’actualité de cette dernière année. Sauf que le roman a été publié en Italie en 2013, et qu’il avait été commencé bien plus tôt (2008), pour être abandonné un temps comme l’explique le maître dans une note finale qu’il ne faut surtout pas lire avant d’avoir terminé le roman.

Comme toujours, cette visite de quelques jours à Vigata, nous permet de revoir cette étrange famille que nous avons là-bas. Une visite qui nous laisse émus et souriants, attendant avec impatience les prochaines nouvelles de nos potes siciliens. Un vrai régal.

Andrea Camilleri / Nid de vipères (Un covo de vipere, 2013), Fleuve Noir (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Noli me tangere

Un roman d’Andrea Camilleri, que ce soit un Montalbano ou non, ça ne se rate pas. Voici donc Noli me tangere Ne me touche pas.

CamilleriMais qui est donc Laura, belle et brillante épouse d’un écrivain romain de renom ? Et où a-t-elle bien pu disparaître ? Son époux, dévasté, fait appel au commissaire Maurizi, tout en lui demandant la plus grande discrétion. Après tout Laura est une personne adulte qui a tout à fait le droit de disparaître. Messages, conversations, témoignages contradictoires des uns et des autres, petit à petit, il va voir apparaître le portrait d’une femme bien plus complexe et profonde que l’image qu’en ont tous ceux qui l’ont approchée. Et à défaut de la retrouver, peut-être réussira-t-il à la comprendre un peu.

Le Maître prouve ici qu’il n’est pas besoin de pondre un pavé de plus de cinq cent pages pour écrire un roman subtil, intelligent, émouvant et profondément humain.

En moins de 150 pages, par petites touches impressionnistes, lettres, dialogues, coups de téléphones, le portrait sensible, parfois drôle, complexe et toujours touchant d’une femme fascinante se dessine, et avec lui, celui de notre monde, ou du moins d’une partie de notre monde.

A noter que si l’on est loin de la Sicile et de l’exubérance de notre ami Montalbano, Andrea Camilleri montre ce qu’il pense de l’autorité avec un personnage de questeur qui ressemble comme un frère à celui qui pourrit la vie de son commissaire préféré. Même bêtise, même soumission veule à l’autorité.

C’est la pincée d’humour qui vient agrémenter ce très joli roman. Encore un grand plaisir de lecture qui nous vient d’Italie.

Andrea Camilleri / Noli me tangere Ne me touche pas (Noli me tangere, 2016), Métailié (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Après Adamsberg, Montalbano

J’y faisais allusion dans le papier précédent, le plaisir du lecteur de polar moyen passe aussi par les retrouvailles avec des potes personnages. Et quel meilleur ami que l’irascible Salvo Montalbano du génial Andrea Camilleri ? Que voici dans : Une voix dans l’ombre.

CamilleriJournée pourrie à Vigata. Montalbano fait mettre à l’ombre une jeune con excité qui l’a bêtement insulté et agressé dans sa voiture. Manque de chance, c’est le fils du Président de la province. Que son avocat fait rapidement ressortir de prison. Un peu plus tard, appelé pour interroger le gérant d’un supermarché qui s’est fait cambrioler, Salvo et Mimi son adjoint tombent sur un homme au bord de l’hystérie qui les accuse de le torturer pendant l’interrogatoire. Peut-être parce que le supermarché appartient en réalité à une famille influente de la mafia, soutenue par le député local … Bref en une journée, Salvo s’est mis à dos les deux politiques les plus influents du coin, et donc le Questeur et la télévision aux ordres. Ce qui explique que, lorsque le cadavre de la fiancée de l’excité est retrouvé, charcuté chez lui, Montalbano hésite à s’en mêler. Mais il n’en a pas fini avec une classe politique totalement corrompue.

Comme pour Fred Vargas, oui c’est toujours du Camilleri, oui c’est toujours du Montalbano, oui c’est toujours Vigata. So what ?

Pour commencer j’ai éclaté de rire plusieurs fois, m’attirant les regards curieux de mon fils qui n’a pas l’habitude que je rigole avec mes bouquins. Lors des engueulades avec Livia, lors des dialogues avec Catarella, plus un ou deux autres occasions. Et un bouquin qui vous fait éclater de rire est un bouquin précieux.

Aux plaisirs habituels (humour, description de plats, enquête), s’ajoute ici la description au vitriol d’une classe politique totalement pourrie, d’une presse qui lui lèche les bottes (pour ne pas dire autre chose), et d’un public totalement amorphe, content d’être décérébré par une télévision imbécile. On rit donc un peu jaune. Mais c’est si bon. Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Une voix dans l’ombre (Una voce di notte, 2012), Fleuve noir (2017), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un Montalbano, pour le moral

Je ne comprends plus très bien le rythme de sortie de Montalbano, mais un roman du maestro Andrea Camilleri fait toujours du bien. Une lame de lumière ne déroge pas à cette règle.

camilleriLa vie n’est pas simple pour Salvo Montalbano. A peine remis d’un rêve qui pourrait s’avérer prémonitoire, il doit affronter les explications confuses (forcément confuses) d’un Catarella en grand forme : Un vol qui en est un, sans en être un. Sans compter une cabane en pleine campagne à laquelle on a ajouté une porte !

Pour encore lui compliquer la vie, il tombe raide amoureux d’une belle galeriste et continue à s’engueuler par téléphone avec l’éternelle Livia. Pas simple vous disais-je.

Encore et toujours un grand plaisir de lecture grâce à Camilleri et Montalbano. On rit toujours autant (mon premier éclat de rire est intervenu avant la fin du premier chapitre), on prend plaisir à partager les repas de Salvo (on aimerait même les partager vraiment), le maestro n’épargne pas les puissants et ses coups de griffes sont toujours aussi précis et acérés.

Ce qui différencie cet épisode des autres c’est une façon douloureuse de revenir sur un des Montalbano les plus émouvants, un des premiers. Mais je en vous en dirai pas plus pour vous laisser le plaisir su suspense et de la découverte.

Sinon, retrouver la bande, c’est comme se retrouver avec une bande d’amis qu’on ne voit pas très souvent mais avec lesquels, dès la première minute, on se sent bien et on a l’impression de ne s’être jamais quittés.

A lire donc, comme d’habitude.

Andrea Camilleri / Une lame de lumière (Una lama di luce, 2012), Fleuve Noir (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Et c’est pourquoi Camilleri est grand

Un début d’année ne serait pas réussi s’il n’avait pas son aventure du commissaire Montalbano. Le démarrage 2016 est réussi, voici, Jeu de miroirs d’Andrea Camilleri.

CamilleriJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais en vieillissant le commissaire Montalbano, outre qu’il parle avec son double imaginaire, semble devenir de plus en plus sensible au charme des belles (et même très belles) femmes qui l’entourent. Or il se trouve que dans la maison voisine de la sienne vient d’aménager un couple : monsieur voyage beaucoup, et madame, la trentaine rayonnante … ne semble pas insensible à son charme.

Ceci dit, ce n’est pas parce que Salvo vieillit qu’il devient gâteux, et il s’aperçoit vite que la belle Liliana le balade et semble prendre un grand soin à montrer à tous à Vigata comme elle est proche du fameux commissaire. La dite Liliana lui cache d’ailleurs pas mal de choses, qui pourraient, peu à peu, devenir sinistres. Quant à trouver le rapport entre les manigances de sa voisine et ces bombes qui explosent devant des magasins vides …

Il faudra toute l’habileté et l’intelligence de Salvo et de son équipe (y compris l’inénarrable Catarella) pour démêler ce sac de nœuds.

Voilà qui pose une question intéressante : Pourquoi ai-je l’impression que Zack, lu avant ce roman, est « juste » une bonne série B, et ce Jeu de miroirs quelque chose de plus ? Les deux ont une bonne intrigue, des personnages principaux et secondaires qui existent aussi en dehors de leur rôle narratif, les deux se servent du polar pour décrire la situation de leur pays … Et pourtant, Salvo fait partie de ma famille, il me tarde déjà de le retrouver l’an prochain, et pas Zack.

La réponse tarte à la crème est « le talent ». Et c’est sans doute vrai. Mais c’est un peu court.

Ce qui me plait énormément chez Camilleri, et qui me fait penser au grand Westlake dans sa série Dormunder, ou à certains Prachett, c’est le jeu avec son lecteur, la confiance qu’il lui fait et sa façon de l’interpeler, de lui montrer qu’il sait qu’il a compris, même si tout n’est pas dit : Exemple ici, on rigole juste quand on sait que Salvo appelle sa douce fiancée le soir, l’auteur n’a même plus besoin de décrire l’engueulade. Autre exemple dans un autre domaine, pour parler de la collusion entre la classe politique et la mafia, deux phrases de description d’un avocat véreux sont suffisantes, pas de discours, pas de démonstration, Camilleri fait confiance à son lecteur, il a compris. C’est léger, fin et efficace.

En plus on rigole. L’auteur joue beaucoup sur le ressort du comique de répétition, mais aussi sur l’attente : on sait, quand il est convoqué par le questeur qu’on va se marrer, on rit par anticipation … Et on n’est pas déçu.

Et puis cette fausse impression de facilité … Tout semble couler de source, Montalbano doute, se met en rogne, mange, digère, est sensible au charme des belles, Catarella fait du Catarella, on rit souvent, on s’émeut parfois, et mine de rien une intrigue plus compliquée qu’elle n’en a l’air se met en place et on a le portrait d’un pays complexe, avec des mafieux omniprésents, des politiques ripoux mais aussi quelques personnes discrètes mais courageuses et dignes.

Et tout cela parait si simple. Cela doit être le talent … Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Jeu de miroirs (Il gioco degli specchi, 2011), Fleuve Noir (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Le sourire d’Angelica

Après un hiver russe un peu pesant, j’avais besoin de fantaisie, de légèreté et d’humour. Ça tombe bien, voici le dernier Andrea Camilleri traduit : Le sourire d’Angelica.

CamilleriPersonne n’est disponible au commissariat de Vigata : Mimi est congédié (comprenez en congé en catarellien), Fazio est allé sur les lieux d’une bagarre, c’est donc Salvo Montalbano en personne qui va s’occuper d’un vol. Mais un vol pas banal : Alors qu’ils dormaient, un peu comateux après une fête très arrosée dans leur maison de campagne, un couple c’est fait gazer (histoire d’être sûr qu’ils ne s’aréveilleraient pas, et tant pis pour le mal de tête), les voleurs ont pris ce qu’il y avait à prendre sur place, plus les clés de leur maison à Vigata et sont allés ensuite vider la résidence principale.

Deux jours plus tard, même chose avec, cette fois, un autre notable de Vigata volé lui dans sa garçonnière (avant de faire main basse sur la résidence principale). Chose étonnante, les victimes font partie d’un groupe d’amis. Puis c’est au tour d’une certaine Angelica … Angelica, personnification des rêves et des fantasmes du jeune Salvo, qui va le rendre gâteux, amoureux comme un collégien, et furieux de l’être.

Ce qui n’arrange ni son enquête, ni ses relations avec Livia qui sont … Qui sont comme d’habitude.

Autant le dire tout de suite, j’ai trouvé que ce n’était pas le meilleur Montalbano. Il y a par moment quelques coups de mou, j’ai trouvé le rythme moins soutenu … Mais c’est aussi parce que je compare à toute la série des précédents qui étaient assez exceptionnels.

Et ceci dit, pas le meilleur, mais cela n’empêche qu’on éclate de rire dès le premier chapitre, qu’on est enchanté de retrouver toute la bande de flics de Vigata, que les colères de Salvo et la grammaire très personnelle de Catarella restent un enchantement, que la cuisine sicilienne est toujours aussi alléchante quand elle est décrite par Camilleri, qu’Angelica est ensorcelante, que l’hypocrisie de la bonne bourgeoisie sicilienne est impitoyablement croquée, que les inventions de Salvo face au questeur sont géniales … Bref, ça reste un régal.

Voilà qui m’a remis de bonne humeur, d’attaque pour la suite de la rentrée polar.

Andrea Camilleri / Le sourire d’Angelica (il sorriso di Angelica, 2010), Fleuve Noir (2015), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un Camilleri sec et noir.

On est gâtés en ce début d’année, on a deux nouveaux romans d’Andrea Camilleri. Après le Montalbano traditionnel, voici un court roman très différent : Le toutamoi.

Camilleri-Toutamoi_2366Arianna est sublime, mais ce n’est pas une lumière. Elle a épousé Giulio, vieux, richissime et impuissant. Mais Giulio est aussi lucide. Pour ne pas devenir la risée de tous, il organise la chose : Toutes les semaines, sur une plage tenue par un individu un poil louche, Arianna peut choisir l’étalon qui la satisfera, mais à une condition : Chacun n’aura droit qu’à deux nuits.

Tout cela marche bien, Giulio s’occupe de ses affaires, Arianna s’occupe d’elle et uniquement d’elle, jusqu’à l’apparition d’un petit jeune, Mario qui va devenir fou amoureux de la belle, et vouloir transgresser la règle des deux nuits …

Très court roman, moins de 150 pages, qui va nous immerger dans la folie sans qu’on s’en rende tout de suite compte.

On ne rit pas du tout, on n’est pas en Sicile (ou plutôt, on y est peut-être, mais rien n’indique une localisation précise, sinon qu’on est près de la plage). C’est très centré sur Arianna dont le portrait va se préciser peu à peu. Quant aux autres, ils n’ont d’existence que dans la mesure où ils sont en contact avec elle. Cohérence totale du récit autour d’un personnage égocentrique jusqu’à la pathologie.

Un beau petit bijou vénéneux, dont on sent bien qu’il va mal finir, mais qui réserve une sacrée surprise sur le « comment » il finit mal. A découvrir.

Andrea Camilleri / Le toutamoi (Il tuttomio, 2013), Métailié/Noir (2015), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.