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Les oubliés de Londres

Eva Dolan abandonne son duo de flics pour Les oubliés de Londres. Je ne suis que moyennement convaincu.

DolanSur le toit d’un immeuble promis à la démolition une fête de résistants, qui se battent pour permettre à ceux qui vivent là d’y rester. Une lutte inégale entre ceux qui n’ont pas grand chose et les puissances financières qui veulent « rénover » et réserver Londres à ceux qui ont beaucoup. Au cœur de cette lutte deux femmes : Molly, la soixantaine, photographe engagée, passée par toutes les luttes, et sa protégée Hella, jeune, fille d’un grand flic en révolte contre sa famille.

Alors que la fête s’alcoolise sur la terrasse, Hella paniquée appelle Molly. Dans un appartement, en dessous, un homme l’a agressée, elle s’est défendue, il est tombé, il est mort. Molly décide de ne pas appeler la police qui les a dans le collimateur et d’essayer de cacher le cadavre. Le début d’une lente descente aux enfers.

Voilà un roman qui avait tout pour me plaire, et dans lequel je n’ai pas vraiment plongé. A priori il y avait deux personnages forts, une thématique intéressante avec cette bataille perdue d’avance, et la description de Londres qui chasse, peu à peu, les classes moyennes pour se réserver aux très très hauts revenus.

La thématique et la description de la ville sont là. Mais pour commencer il manque certains personnages, à savoir ceux qui sont chassés, qui ne sont là que sous forme de silhouettes au profit de Molly et Hella. Ce que je trouve un peu dommage, mais ça aurait pu passer.

Ensuite, si Molly est plutôt convaincante et attachante, il en va tout autrement d’Hella. L’auteur fait le choix de suivre Molly aujourd’hui, dans ses réactions après le drame, et de remonter le passé avec Hella pour en découvrir les germes. Ce faisant, elle met certains points en lumière, et en laisse d’autres dans l’ombre. Le problème est qu’elle le fait de façon « malhonnête », gardant systématiquement ce qui pourrait lever le mystère pour la fin, sans se préoccuper de chronologie ou de logique. C’est artificiel, donne au lecteur l’impression qu’on le trompe en faisant semblant de lui montrer le passé, mais un passé choisi pour les besoins du suspens, et surtout cela empêche de comprendre le personnage qui paraît incohérent du début à la toute fin. Du coup, j’ai assez rapidement décroché à tous les chapitres la concernant, c’est à dire un chapitre sur deux et le coup de théâtre final m’a plus agacé que surpris.

C’est ça, essentiellement, qui a alourdi ma lecture, et a fait que j’ai trainé dans la lecture, n’allant jusqu’au bout que pour, quand même, savoir quel était ce grand mystère. Et la fin, sensée être bouleversante, ne m’a pas touché.

A moitié raté donc.

Eva Dolan / Les oubliés de Londres, (This is how it ends, 2018), Liana Levi (2020) traduit de l’anglais par Lise Garond.

Noir comme le jour

J’avais aimé le très noir Dégradation de l’anglais Benjamin Myers, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé ses personnages dans Noir comme le jour.

MyersQuelque part dans le nord de l’Angleterre, l’hiver arrive dans une petite ville coincée dans une vallée noyée sous la pluie. Un soir Tony Garner, l’idiot du village tombe sur le corps de Josephine Jenks, ancienne star locale du X qui, l’âge faisant, tombe peu à peu dans l’oubli. Elle a le visage tailladé, un couteau traine par-là, sans réfléchir Tony le prend, puis s’enfuit par peur des flics.

Il a bien raison, car c’est bien lui qui va devenir le premier suspect quand une seconde femme est agressée. Mais Roddy Mace qui travaille dans le journal local n’y croit pas. Pas plus que James Brindle le flic avec qui il a travaillé un an auparavant et qui se trouve en disgrâce.

Quand la presse à scandale nationale s’en mêle, et qu’une bande d’ivrognes décident de prendre la sécurité des habitants en main les choses s’emballent, et tant pis pour la vérité.

D’emblée il faut dire que ce second roman est beaucoup moins glauque, gore et désespérant que le premier. Et ce malgré une entrée en matière assez sanglante. Et il est assez difficile de parler de ses petits défauts et de ses qualités sans du tout déflorer la résolution de l’intrigue. Une résolution que le lecteur averti entrevoit assez rapidement.

Si je dois avoir une restriction, c’est que pour la crédibilité de l’ensemble de l’histoire, l’auteur en fait à mon gout un peu trop. Trop de victimes qui nuisent à la cohérence finale (ceux qui ont lu me comprendront, les autres doivent lire).

Mais à part ça l’ensemble est très convainquant dans sa description d’une petite ville où habitants en perdition et néo arrivants décalés par rapport à la culture d’origine se côtoient sans se comprendre ni se mélanger. Le fond de l’intrigue est très bien trouvé et décrit fort bien notre époque. Une fois de plus je dois être incompréhensible pour ceux qui n’ont pas lu le livre, mais impossible d’en dire plus …

La description des dégâts de la connerie aggravée par l’alcoolisme est sans pitié, celle de la presse putassière est sanglante, mais l’auteur sait malgré tout brosser des portraits complexes de personnages qui vont au-delà de leurs clichés, et il garde une tendresse pour des journalistes, certes loin du prix Albert Londres, mais qui tentent, envers et contre tout un monde moderne qu’ils comprennent mal de faire leur travail de façon digne.

Ajoutez à cela des personnages secondaires convainquant, une belle scène de bar musical, deux personnages étonnants qui servent de héros et se révèlent attachants malgré tout ce qui pourrait nous les rendre insupportables et au final, malgré quelques restrictions sur le fil narratif, vous obtenez une lecture très recommandable.

Benjamin Myers / Noir comme le jour, (These darkening days, 2017), Seuil/cadre noir (2019) traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Chambre 413

J’ai découvert Joseph Knox lors du dernier Toulouse polars du Sud. Et comme la lecture de son premier roman, Sirènes, m’avait convaincu, j’ai réédité avec le suivant, Chambre 413.

KnoxAidan Waits est donc flic à Manchester. Un flic qui n’a pas vraiment la côte auprès de sa hiérarchie. Pris la main dans le sac de came, il est obligé d’obéir aveuglément à son supérieur. Après avoir été détaché pour une mission d’infiltration dans Sirènes, il revient aux patrouilles de nuit avec l’abominable Sutcliffe, qui hait le monde entier, et plus particulièrement ceux qu’il a sous la main, à savoir Aidan.

Alors qu’une chaleur étouffante écrase la ville, les deux flics découvrent un cadavre dans une chambre d’un grand hôtel désaffecté en attente de vente. Rien ne permet de savoir qui est cet homme qui a rendu ses dents et empreintes digitales non identifiables, et coupés toutes les étiquettes de ses vêtements. Le début d’une enquête qui va tenir Aidan sur le pont jour et nuit, alors que son passé vient le rattraper.

Chambre 413 confirme tout le bien que j’avais pensé de Sirènes. On verra ce que va donner la suite, mais avec ce deuxième roman, je suis impressionné par la capacité de ce jeune auteur à garder une continuité tout en évitant les redites.

Continuité grâce au personnage d’Aidan Waits, toujours fragile et têtu. Un personnage dont il révèle avec un vrai sens du suspense des pans importants de ses traumatismes (le mot est faible) d’enfance. Continuité parce que nous sommes toujours à Manchester, et continuité dans son empathie pour les victimes, pour les plus faibles.

Mais Joseph Knox dans le même temps n’écrit pas le même roman. Il quitte le monde des truands et des trafics de drogue, remplace les errances de nuit par la chaleur étouffante de l’été, nous décrit un Aidan qui, peu à peu, se détache de la drogue (finis les gros trous noirs, les pertes de mémoire et les lendemains atroces) et donne une importance grandissante à l’abominable Sutcliffe qui était à peine présent dans le premier roman.

Du changement dans la continuité, toujours du très beau travail, une intrigue assez étonnante, et l’émotion de ces personnages désespérés. Joseph Knox semble parti pour s’installer dans la continuité des illustres anciens, de Ted Lewis à Robin Cook, et c’est tant mieux.

Joseph Knox / Chambre 413 (The smiling man, 2018), Le masque (2019), traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand.

Sirènes

Autre auteur découvert pendant TPS, l’anglais Joseph Knox, et j’ai commencé par le commencement avec Sirènes, son premier roman.

KnoxManchester. Aidan Waits est un jeune policier en pleine chute libre. Relégué au service de nuit, il s’est fait prendre alors qu’il prélevait un sachet de cocaïne saisi pour sa consommation propre. Son supérieur lui met alors un marché en main. C’est soit le renvoi et la prison, soit il infiltre le réseaude trafic de drogue d’un des caïds de la ville, Zain Carver. Un réseau qui s’appuie entre autres sur un groupe de jeunes femmes qui servent de relais avec les gros points de vente.

En parallèle David Rossiter, député, lui demande de l’aider à faire revenir sa fille de 17 ans qui a fugué et qui aurait été vue dans l’entourage de Carver. Une double mission qui risque de précipiter la descente en enfer de Waits.

Un flic en pleine plongée en enfer, des histoires de trafic de drogue, une ville la nuit, la corruption et le monde politique … On est dans du grand classique, mais ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir.

Car si on est dans le classique, c’est le bon, voire le très bon. Joseph Knox, qui au travers de son personnage s’attache particulièrement aux victimes les plus fragiles et fait preuve d’une véritable empathie se situe dans la lignée des romans de Robin Cook ce qui, avouez-le, est une très belle référence. Certes, je ne dis pas que Joseph Knox est le nouveau Robin Cook, il n’y a pas de nouveau Robin Cook. Mais pour moi la filiation est là.

Un personnage principal très fragile, et en même temps capable d’encaisser le pire et de se relever, un décor nouveau (je n’avais pas encore lu de polar se déroulant à Manchester), une véritable puissance d’évocation dans certaines scènes se déroulant dans les bas-fonds de la ville, et la peinture sans concession de la corruption policière et politique, tout pour plaire chez cet héritier de Robin Cook ou Ted Lewis pour situer les influences que j’ai cru déceler chez cet auteur.

Comme l’intrigue, malgré parfois quelques complications peut-être inutiles, est dans l’ensemble bien menée, avec deux ou trois coups de théâtre que je n’avais pas du tout vu venir, et qu’on s’attache énormément à Aidan Waits, je ne peux que conseiller ce premier roman, et je vais de ce pas me procurer le second déjà paru d’une série très prometteuse.

Joseph Knox / Sirènes (Sirens, 2017), Livre de poche/policier (2019), traduit du l’anglais par Jean Esch.

Les nocturnes de Cathi Unsworth

Cathi Unsworth nous embarque en hiver 42, à Londres, dans London Nocturne.

UnsworthFévrier 1942, Londres subit les bombardements allemands. Malgré la mort, le froid et la destruction, la vie continue, la nuit, dans l’obscurité du couvre-feu. La vie, la fête, l’alcool, la prostitution, les arnaques … Et les meurtres. Un tueur sème les cadavres de femmes étranglées et mutilées, semant la panique dans le monde de la nuit.

L’inspecteur Greenaway s’est juré de le retrouver et de l’amener à la potence.

J’ai ouvert ce roman persuadé que l’allais l’adorer, comme j’ai aimé les précédents romans de Cathi Unsworth, et impatient de voir ce qu’elle allait faire du Londres de cette période très spéciale. Et finalement, je suis déçu.

Parce que si le décor est magnifique, dans la nuit, la brume et les rues parsemées de ruines, et si l’auteur crée une ambiance très originale, entre bars de nuit, séances de spiritisme, et ce pont de Waterloo en construction, elle glisse beaucoup trop vite, à mon goût, sur les personnages.

J’ai eu l’impression qu’à vouloir embrasser trop de thématiques, elle n’a fait que les effleurer, sans que l’on comprenne toujours leur lien entre elles. J’aurais aimé en savoir plus sur Greenaway, sur Duchesse, sur Lady, sur la bande de la mafia juive de Sammy Lehmann, sur le Maestro, sur le jeune Bobby que ce magicien fascine, sur Swaffer, le journaliste socialiste et pianiste et sur bien d’autres qu’on ne fait que croiser, qui portent tous des promesses d’histoires que l’on ne nous raconte pas. C’est frustrant.

Plutôt que de tous les citer, sans nous les faire connaitre, j’aurais préféré que l’auteur élague un peu, se concentre sur une partie de son intrigue, développe certains thèmes, approfondisse certains personnages, quitte à en laisser tomber d’autres.

Le résultat est que je suis resté assez indifférent, et que je n’ai fait que croiser des personnages désincarnés évoluant dans ce décor impressionant.

Cathi Unsworth / London Nocturne (Without the moon, 2015), Rivages/Noir (2019), traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Eva Dolan confirme

Après l’excellent Les chemins de la haine, on attendait la suite des aventures de l’inspecteur Zigic et de Mel Ferreira de Peterborough de l’anglaise Eva Dolan. Je ne suis pas déçu par cette suite : Haine pour haine.

dolanDeux jeunes hommes, dont le seul tort est d’avoir eu la peau un peu plus foncée que l’anglais moyen, ont été sauvagement assassinés, à coups de pieds. Dans un cas l’agresseur visage masqué a adressé un salut nazi à une caméra de surveillance.

Puis une voiture fonce, très tôt le matin, sur trois personnes attendant à un arrêt de bus. Trois personnes originaires de l’Europe de l’est.

Pendant ce temps Richard Shotton du English Patriot Party qui a commencé à gagner des élections partielles se prépare à entrer en force dans le parlement.

Une situation vraiment pourrie qui ne va pas faciliter les enquêtes de Zigic et Ferreira de la section d’enquêtes sur les crimes de haine.

Comme le premier volume, nous avons là un très solide polar, classique et efficace dans sa construction, avec ce qu’il faut de suspense, de fausses pistes et de coups de théâtres, et des personnages que l’on a commencé à apprécier dès le premier volume et que l’on retrouve avec beaucoup de plaisir.

Comme dans le premier volume, l’intrigue policière est le prétexte pour décrire cette Angleterre des petites villes, avec ses magasins fermés, ses immigrés exploités et le ressentiment qui monte dans la population anglaise « de souche » qui se sent déclassée.

Et là où le premier roman mettait l’accent sur l’exploitation des immigrés par les entreprises du BTP et les grandes exploitation agricole, ce qui est mis en lumière ici ce sont les mouvements d’extrême droite, et les replis des différentes communautés sur elles-mêmes.

L’histoire est passionnante à lire, les fond est riche et complexe, on prend peur à la lecture … mais cela se passe en Angleterre n’est-ce pas ? Ce n’est pas en France que les fachos arrivent aux portes du pouvoir, en essayant de nous faire croire qu’ils sont devenus respectables.

A lire donc, bien évidemment.

Eva Dolan / Haine pour haine (Tell no tales, 2015), Liana Levi (2019), traduit de l’anglais par Lise Garond.

700 pages de divertissement signées Nick Stone

Cela faisait longtemps que l’on n’avait plus de nouvelles de Nick Stone, auteur de l’excellente trilogie consacrée à Max Mingus. Il revient avec un roman complètement différent, Le verdict.

StoneTerry Flint est greffier chez KRP, un gros cabinet d’avocats londonien. Il a coupé les ponts avec sa famille qui vit encore dans un quartier populaire de la capitale. Ainsi qu’avec les souvenirs embrouillés d’une jeunesse qui l’a vu souvent perdre les pédales sous l’emprise de l’alcool. Il est maintenant casé, marié, père de deux enfants.

Sa vie pourrait changer quand sa chef, Janet Randall, le prend comme assistant pour un procès retentissant : l’homme d’affaire Vernon James, très en vue depuis quelques années est accusé du meurtre d’une jeune femme. Toutes les preuves sont contre lui et Janet est en charge de la défense. L’occasion pour Terry de se faire remarquer et la première marche pour devenir avocat. Mais, car il y a un mais, Terry connait bien Vernon, son ami d’enfance et d’adolescence. Et surtout l’homme qui l’a trahi et l’a fait plonger dans l’alcool. Un passé que ses employeurs ignorent complètement.

Ceux qui ont lu les trois premiers romans de Nick Stone, avec leur enracinement dans l’histoire des haïtiens, que ce soit chez eux ou dans la communauté de Miami risquent d’être surpris, et peut-être un peu déçus. Cette toile de fond est ici absente et ce dernier livre est moins dense que les trois premiers.

Par contre quel plaisir de lecture. Nick Stone rentre dans un cadre très anglo-saxon et très codifié : le thriller judiciaire. Et il le fait très bien. Il respecte tous les codes, n’élude aucune scène obligatoire, passe par tous les clichés, fait monter le suspense, et termine sur le point d’orgue attendu : le procès, qu’il mène de main de maître avec ce qu’il faut de tension, de coups de théâtre, et de joutes d’avocats … Je ne lirais pas que ça, mais quand c’est aussi bien mené, c’est une vraie récréation.

Mais alors me direz-vous, pourquoi lire Le verdict plutôt que n’importe quel autre roman de procès ? Et vous aurez raison ! Je ne vais pas rentrer dans de la publicité comparative, juste vous dire que l’auteur a réussi à imprimer sa patte à cet exercice de style.

Grâce à Terry, personnage attachant, qui se débat avec ses problèmes et avec son passé (passé qui sera aussi révélé petit à petit avec une vraie science de l’intrigue), grâce à l’accusé qui est particulièrement antipathique, et qu’on voudrait quand même voir innocenté, vu que l’on suit son équipe de défense, grâce à une réflexion sur la justice, sur le rôle de la défense et celui du jury.

On ne se fait pas secouer comme chez Don Winslow, on n’apprend pas autant de choses que chez Colin Niel, on n’est pas ému comme chez Nicolas Mathieu, mais on passe un très bon moment de lecture, les pages tournent toutes seules, et on n’a pas l’impression d’avoir été pris pour un imbécile. C’est parfois ce que l’on cherche en lisant un polar.

Nick Stone / Le verdict (The verdict, 2014), Série Noire (2018), traduit de l’anglais par Frédéric Hanak.