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Découverte mexicaine chez Métailié

Un nouvel auteur mexicain chez Métailié : Antonio Sarabia, La femme de tes rêves.

SarabiaHilario Godinez est journaliste sportif (ce qui veut dire qu’il commente essentiellement le foot) au Sol de hoy, dans une petite ville du nord du Mexique. Lui le grand amateur de littérature, qui s’est rêvé écrivain, se contente maintenant de trousser élégamment des chroniques commentant le dernier match des Becerros de oro, l’équipe locale. Ce qui lui vaut l’admiration dangereuse de El Tino, bras droit du patron du cartel de narcos qui fait la loi, en semant les cadavres, dans la région.

Quand Torito Medina, la star de l’équipe, est retrouvé dans une décharge, découpé en morceaux, Hilario se demande s’il est vraiment prudent de mener une enquête. D’autant que son admirateur le lui déconseille à demi-mot. Dans le même temps il s’interroge sur la mystérieuse jeune femme qui, depuis des années, lui envoie une lettre d’amour anonyme toutes les semaines. Les prochains jours d’Hilario vont être mouvementés.

Je ne vais pas vous dire que c’est le polar de l’année. Ni qu’après Cartel, on apprend beaucoup de choses sur la vie dans une ville se trouvant sous la coupe des narcos.

Néanmoins, j’ai pris du plaisir à lire ce polar qui mêle deux mystères : Qui découpe les citoyens (oui, il va y en avoir d’autres) et les dépose dans les décharges, ou plutôt pourquoi les découpent-on, car on se doute bien que les narcos ont quelque chose à voir dans cette barbarie, et qui est donc cette mystérieuse « Femme de tes rêves ».

L’écriture est vive et le choix de l’auteur de raconter l’histoire en s’adressant à son protagoniste principal surprenant et finalement pas désagréable. La description de la corruption de la police et de la trouille présente chez tous, même au second plan, pourraient donner un roman pesant ; mais les pointes d’humour et la distance que prend notre chroniqueur sportif le rendent assez alerte, sans pour autant édulcorer la réalité.

Une jolie découverte.

Antonio Sarabia / La femme de tes rêves (No tienes perdon de Dios, 2017), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis.

Qui a peur de Noela Duarte ?

Trois écrivains hispanophones eurent une idée d’une simplicité géniale : Faire vivre, à trois, un personnage de fiction. Ce fut Noela Duarte, fille d’un musicien cubain parti au moment de la révolution. Durant son enfance et son adolescence, elle a suivi son père dans ses tournées en Europe et en Afrique du nord avant de devenir photographe indépendante. Elle parcourt aujourd’hui le monde de conflit en conflit, d’homme en homme, laissant à tous ceux qui l’ont connue ou simplement croisée un souvenir inoubliable.

Noela Duarte, femme libre, dure, souvent distante. Ils nous la racontent à tour de rôle, au travers des témoignages de six personnes qui l’ont rencontrée ; au travers de six longues nouvelles qui la mettent en scène à Bruxelles, Rome, Paris ou Sarajevo. Six nouvelles qui s’interpellent, se répondent, se complètent pour faire apparaître peu à peu, comme la photo dans le bac du révélateur, le portrait de cette femme étonnante (Noela paraît sortir du révélateur, mais personne ne peut la passer au fixateur). (1)

Six nouvelles qui prennent le parti de donner la parole à six narrateurs totalement différents, pour des histoires, des styles et des émotions très variées, autour d’un centre commun, Noela.

Un amant sur le point d’être éconduit raconte ce qu’il sait de son enfance. Un sniper la suit dans son viseur durant quelques jours. Une veuve découvre qu’elle était l’amante de son mari. Un ancien compagnon de son père l’appelle au secours. Une star du rock lui doit une seconde jeunesse. Et pour finir, un mercenaire qui devait l’abattre succombe à son charme.

Six nouvelles aussi différentes qu’on peut l’être, certaines dures et sèches, reflet de la guerre, d’autres plus intimistes, ou plus nostalgique, l’une est même fortement influencée par l’immense Cortazar (du moins c’est comme ça que je l’ai ressentie) … Différentes mais cohérentes, grâce à Noela, et à l’ombre de la mort plane sur chacune.

L’exercice n’était pas facile ; il est magistralement réussi. Toutes les nouvelles sont excellentes, et sans jamais lui donner la parole les trois auteurs ont parfaitement réussi à faire surgir ce personnage inoubliable, digne des plus grandes héroïnes romanesques. Chapeau.

José Manuel Fajardo, José Ovejero et Antonio Sarabia / Dernières nouvelles de Noela Duarte, (Primeras noticias de Noela Duarte, 2008) Moisson rouge (2009), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

(1) Pour les jeunes générations qui n’ont connu que la photo numérique … Interrogez vos parents, ou grands-parents, pour savoir ce qu’étaient révélateur et fixateur dans le monde de la photo d’avant.