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Mauvaises pioches

J’étais parti pour un week-end prolongé du côté de l’océan avec deux bouquins qui trainaient depuis quelques temps dans mes piles. Parfois les bouquins trainent pour de mauvaises raisons, là il faut croire que j’ai eu le nez. Et je ne les ai terminés que parce que je n’avais vraiment rien d’autre sous la main. Alors pour vous faire gagner du temps, je vous fais les deux pour le prix d’un : São Paulo confessions de Gérard Bon et Silver Water de Haylen Beck.

BeckCommençons par le second : Quelque part en Arizona, Audra Kinney qui fuit un mari violent avec ses deux gamins Sean et Louise est arrêtée par la police au milieu de nulle part. Le shérif trouve un sachet d’herbe dans sa voiture, l’embarque et confie les gamins à son adjointe. Mais arrivé à la prison de la petite ville de Silver Water, il prétend qu’il n’y avait pas d’enfants dans la voiture et que la jeune femme était seule. Le cauchemar commence.

Un petit éclaircissement, car le résumé (et la quatrième) annoncent bien la couleur, c’est du divertissement très commercial, complètement calibré. Alors pourquoi avoir tenté de le lire ? Parce qu’on apprend que l’auteur Haylen Beck, est en fait un pseudo de Stuart Neuville, dont j’aime beaucoup les romans irlandais. Et bien il a bien fait de prendre un pseudo. Aucun intérêt. Tout est cousu de fil blanc, on sait dès les premières pages comment ça va continuer, pas une surprise, de bons gros sabots et d’encore plus gros bons sentiments, pour faire pleurer les mamans qui lisent un polar par an sur la plage et tremblent pour la pôvre mère. Ne tremblez pas trop, tout finit bien ! Bref à éviter.

BonSão Paulo confessions était tentant. Je ne sais pas où en est le polar brésilien, mais il n’y en a pas beaucoup de traduits ici. Celui-ci est français, mais se déroule au Brésil. Dino Emanueli est avocat, à São Paulo donc. Sa vie part en sucette depuis son divorce quand il est contacté par la pulpeuse et troublante (forcément !) Marta Cage. Fille d’un riche industriel, elle vient solliciter l’aide de Dino pour déposer une plainte en disparition. Celle de son mari, Franck Cage, ex rockeur qui s’apprêtait à faire un grand retour. Avec l’aide d’un ex flic devenu privé, Dino va essayer d’aider la jeune femme.

Autant je vois un peu le public visé par le premier bouquin (et je n’en fait pas partie), autant là je ne vois pas. J’ai eu l’impression d’un bouquin ni fait ni à faire. Pas de tension narrative, pas de suivi de l’intrigue, une succession de scènes dont certaines tombent comme un cheveu dans la soupe, sans lien avec ce qui vient avant, ni après. Le final arrive par hasard, certaines péripéties secondaires, qui devraient (ou pas ?) ajouter du suspense tombent à plat. On ne peut donc pas se raccrocher à l’histoire. Mais on ne sent pas non plus la ville ou le pays. Il y a des bars, des boites de nuit, le narrateur raconte qu’il y a de la violence, elle ne le touche jamais, ni lui, ni personne de connu, il nous dit que les femmes sont belles, mais on ne le ressent pas, il boit, mais le lecteur n’a pas la gueule de bois, il décrit, comme extérieur … On a un peu l’impression d’être dans tripadvisor, ne manquent que les commentaires et les étoiles. Bref je ne comprends pas ce qu’a voulu faire l’auteur, je ne comprends pas le boulot qu’a fait l’éditeur, et je ne vois vraiment pas ce que peut trouver le lecteur.

Seul point positif de cette chronique, l’auteur cite au détour d’une phrase O matador, roman choc de Patricia Melo qui se déroule dans la même ville. Du coup on compare, et c’est terrible. Mais ça me permet de dire : lisez O matador, qui vous met dans la tête d’un gamin des rues devenu tueur pour la bonne société paoliste. Un livre très dérangeant et magistral.

Haylen Beck / Silver Water (Here and gone, 2017), Harper Collins/Noir (2018), traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas.

Gérard Bon / São Paulo confessions, La manufacture des livres (2018).

Un futur horriblement proche

Quand je suis allé acheter Le goût de l’immortalité, j’en ai profité pour demander à l’incontournable Kti Martin un autre conseil de SF. Je suis reparti avec Water knife de Paolo Bacigalupi. Très bonne pioche, bien évidemment.

bacigalupiUn futur pas vraiment défini, mais tout proche. Le climat se dérègle de plus en plus, et à force de tirer dans les nappes phréatiques, on a fini par les épuiser. Résultat, dans l’ouest et le sud américain, la guerre de l’eau a éclaté, et les états s’appuient sur de vieux droits pour confisquer les fleuves à leur unique usage.

Résultat : Le Texas est un état désertique, désolé, et les texans sont devenus des parias dans tous les états voisins. La Californie a tiré son épingle du jeu, et dans le Nevada, Catherine Case, la reine de l’eau, a confisqué le Colorado pour que Las Vegas reste une oasis.

Pour cela elle emploie des armées d’avocats et des milices privées, les water knife, qui font régner son ordre par la force. A leur tête Angel Velasquez qu’elle envoie quelques jours à Phoenix, car il se trame quelque chose d’étrange dans cette ville moribonde. Il va y trouver l’enfer, et croiser la route de Lucy, une journaliste suicidaire et de Maria, jeune texane prête à tout pour survivre.

Water knife est publié au Diable Vauvert, une collection de SF, les amateurs de polars risquent donc de passer à côté. Il aurait pu être publié à la série noire, ou chez Super 8, et ce sont les amateurs de SF qui seraient passés à côté. Il devrait pourtant enchanter les deux publics.

Bien entendu il s’agit de SF, puisque nous sommes dans un monde futur, mais c’est le monde de demain, même pas celui d’après-demain. Et le procédé narratif est typique du fameux MacGuffin de tonton Aldfred. Passés les premiers chapitres touffus et complexes (qui demandent un poil de patience et de concentration), dès qu’Angel arrive à Phoenix, on se retrouve dans une course poursuite haletante et particulièrement violente entre les différents protagonistes qui sont à la recherche d’un … D’un machin, d’un MacGuffin donc.

Un vrai plaisir de lecture, addictif et plein de suspense. Mais pas seulement. La peinture de ce futur sombre et très proche est effrayante par son réalisme et sa cohérence. Combien de temps encore avant que nous ne payons nos folies. Combien de temps avant que l’eau ne devienne chez nous ce qu’elle est déjà dans de nombreux points du globe : Une denrée trop rare, source de conflits sanglants ? Et comment nos sociétés, tant habituées à gaspiller l’or bleu, bien plus indispensable que le pétrole pour lequel on s’entretue déjà, réagiront-elles ? Avec quelle violence ? Avec quels renoncements à notre vernis de civilisation et de civilité ?

Autant de questions auxquelles le roman répond, à sa façon, en imaginant un futur possible, effrayant et malheureusement très plausible. A lire donc, pour se faire plaisir, se faire peur et se faire réfléchir.

Paolo Bacigalupi / Water knife (The waterknife, 2015), Au diable vauvert (2016), traduit de l’anglais (US) par Sara Doke.