Archives du mot-clé art

Pas du tout fasciné par la photo de Lucerne

William Bayer est connu comme un grand maître du polar psychologique, pour ne pas dire psychanalytique. Je n’ai pas lu tous ses romans, loin de là. Mais j’avais beaucoup aimé Le rêve des chevaux brisés et Wallflower. Là avec La photographie de Lucerne, c’est raté.

bayerJess Berenson, jeune artiste qui vient de gagner une bourse importante en profite pour s’installer dans un beau loft, au sommet d’un immeuble à Oakland. Avant elle c’est Chantal Desforges, maîtresse dominatrice qui y recevait ses clients. Elle y a juste laissé une grille en fer qui referme une petite cellule et une grande croix.

Jess est fascinée par cette ancienne locataire qui a disparu du jour au lendemain. Quand le cadavre de Chantal est retrouvé dans un coffre, cette fascination tourne à l’obsession, et Jess va tout faire, avec l’aide de la police, pour découvrir ce qui est arrivé à Desforges.

J’avais beaucoup aimé les deux romans cités là-haut, moins La ville des couteaux qui se déroulait à Buenos Aires que j’avais trouvé par endroit lourd et maladroit dans sa volonté d’expliquer aux lecteurs que oui, il y avait eu une dictature très méchante en Argentine, que oui il y a beaucoup de psy à Buenos Aires etc …

Là je me suis carrément ennuyé.

Ca commence très mal déjà avec comme point central une photo dont l’auteur parle et reparle, que les personnages analysent et ré-analysent et qui à moi me parait juste laide et ridicule. Ensuite il essaie d’entretenir le mystère autour d’un jeune homme à Vienne en 1913, et j’ai deviné tout de suite de qui il s’agissait. En plus le monde des performeurs et leur discours sur l’art me sont complètement hermétique.

Même l’intrigue n’a pas fonctionné avec moi, sa résolution me semblant, au mieux, tirée par les cheveux et paradoxalement facile à deviner tant il ne reste qu’un coupable possible. Donc peu crédible mais prévisible.

Et pour finir que les digressions psychanalytiques m’ont semblé longues, nombreuses, lentes et lourdes ! J’ai eu l’impression (je vais être volontairement méchant, trop méchant même, limite mauvaise foi) d’avoir en face quelqu’un qui veut vraiment vous montrer à quel point il est fin, subtil et intelligent. Bref raté complet et total.

Du coup, après ça, il me fallait du brutal, du bien bourrin, je me suis fait un bon page turner. Je vous en cause demain.

William Bayer / La photographie de Lucerne (The Luzern photograph, 2015), Rivages/Thriller (2018), traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

L’apocalypse selon Saint John Mandel.

Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes ? Après Yana Vagner, c’est Emily St. John Mandel qui nous promet le pire dans Station Eleven.

StJohnMandelArthur Leander, acteur hollywoodien revenu au théâtre s’écroule sur scène en pleine représentation du Roi Lear à Toronto. Un événement qui va passer totalement inaperçu. Dans les heures qui suivent, une épidémie de grippe partie de Russie déferle sur le monde. Quelques jours plus tard, plus de 95 % de la population a disparu. Peu de temps après, fin de l’électricité, et de toute forme de transport mécanique.

Vingt ans plus tard, des ilots de vie se sont installés autour d’anciens motels, stations service, centre commerciaux ou aéroports. Des communautés qui se côtoient peu, et évoluent chacune de son côté, de façon plus ou moins agressive, plus ou moins fermée.

Certains n’ont pas renoncé pour autant à toute forme de civilisation et une troupe d’acteurs et de musiciens va de village en village, du côté des grands lacs américains, proposer musique et pièces de Shakespeare. Convaincus, que « Survivre ne suffit pas ».

Encore une qui nous promet le pire donc. A sa façon, en navigant avec la compagnie de groupe en groupe, mais également avec les souvenirs des quelques survivants pour revivre les derniers jours d’avant, et les premiers d’après.

Si je devais avoir une restriction, c’est le récit de l’avant, très paillette d’Arthur Leander qui me semble parfois un peu superflu et qui, à mon goût, ralentit inutilement le récit. Je ne me suis pas passionné pour ses amours, et sa vie hollywoodienne. Toute petite restriction.

Pour le reste, la construction est parfaite, et surtout voilà, dans le cadre très codifié du récit post-apocalyptique, une vision originale, sensible, non dépourvue de lueurs d’espoirs sans pour autant jamais verser dans l’angélisme ou le prêchi-prêcha.

Pas de lamentations sur ce qu’on aurait dû faire, sur notre faute, notre très grande faute … Non, quelques souvenirs émus pour nous rappeler de profiter des merveilles qui sont à notre portée, et surtout un vibrant hommage à la culture, à la beauté d’une musique, à l’émotion dans un musée, à la grandeur de textes, à la magie du théâtre.

Et ce rappel, ô combien utile, que, demain, hier ou aujourd’hui, ici et partout : « Survivre ne suffit pas » (et j’ai appris à l’occasion que ce n’est pas signé Platon, Shakespeare ou BHL pour citer les plus grands penseurs mais … Star Trek).

Emily St. John Mandel / Station Eleven (Station Eleven, 2014), Rivages (2016), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

Christopher Moore peint en bleu

Cristopher Moore n’ayant pas chez nous le succès qu’il mériterait, ses traductions souffrent de la valse des éditeurs et on attend parfois trop longtemps ses romans en français. Ce qui ne change pas par contre, c’est l’excellente traduction de Luc Baranger, son traducteur et ami. Voici enfin chez nous Sacré bleu.

Moore1890, Vincent Van Gogh se suicide et meurt chez le docteur Gachet à Auvers-sur-Oise. Quand ils apprennent la nouvelle, deux de ses amis, le peintre Toulouse-Lautrec et Lucien Lessard, boulanger ami des peintres de Montmartre et aspirant peintre lui-même ne croient pas au suicide.

Le duo commence alors une étrange enquête à propos d’un petit être distordu et inquiétant, l’Homme-aux-Couleurs et des superbes et mystérieuses jeunes femmes qui l’accompagnent.

Ceux qui connaissent déjà les romans délirants de Christopher Moore, le génial Un blues de coyote, ou ses histoires de vampire tout aussi délirantes, Sacré bleu est fort sage. Juste une pointe de fantastique (une grosse pointe), une pincée d’humour, quelques pages truculentes. Vraiment sage pour un roman de cet auteur.

Mais cela ne veut pas dire qu’on s’ennuie, bien au contraire tant la recréation du Paris de la grande époque des peintres de Montmartre est magnifique. Pour un ignare comme moi, un vraie mine d’informations sur l’époque, l’histoire de la peinture, les différentes techniques, les différents courants, mais aussi la vie quotidienne et la description de ce quartier très particulier.

On sent beaucoup de recherche, de documentation, et pourtant, jamais l’auteur ne donne un cours, ce n’est jamais pesant. Grace au choix de ses deux personnages principaux et en particulier d’un Toulouse Lautrec truculent et tellement vivant. L’auteur leur donne chair et vie, on partage leurs gueules de bois et leurs amours, et surtout leur passion pour la peinture.

Une vraie réussite pour se cultiver en s’amusant.

Cristopher Moore / Sacré bleu (Sacré bleu. A comedy d’art, 2012), Equateurs (2015), traduit de l’anglais (USA) par Luc Baranger.