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Attica Locke de retour à Houston

Après un détour par la campagne, Attica Locke revient à Houston et retrouve Jay Porter, son avocat dans Pleasantville.

LockeNous sommes à Houston, en 1996, un soir de premier tour d’élections. Axel Hathorne, ancien chef de la police, est bien placé pour devenir le premier maire noir de la ville, entre autres grâce au soutien des habitants de Pleasantville, quartier de la bourgeoisie noire, créé par son père Sam, le patriarche. Pourtant tout dérape ce soir-là, quand Sandy Wolcott, 18 ans, qui tractait pour les élections disparaît.

Jay Porter, avait juré de ne plus retourner plaider dans un tribunal après la mort de son épouse, pour pouvoir consacrer du temps à ses deux enfants. Mais entre son action contre de gros pollueurs qui ne veulent pas payer les dédommagements promis, et Sam qui lui demande de venir soutenir son petit-fils, soupçonné contre toute attente de la disparation, puis de meurtre de Sandy, il va devoir revenir sur ses promesses, quitte à mettre les pieds dans un véritable nid de vipères.

Bon je retrouve le sourire.

Car voilà un bon polar solide, pas l’œuvre du siècle, mais du beau travail bien fait, qui reprend, entre autres, la thématique de Marée noire : la place des noirs dans la société américaine. Mais pas seulement bien entendu. Nous ne sommes plus au lendemain des luttes pour l’égalité, mais nous voyons, des années plus tard, ce qu’est devenu la bourgeoisie noire qui a pu profiter des avancées des années 70.

Et nous plongeons droit dans la politique, ses campagnes, la place des médias, et surtout la place de conseillers en communication qui parlent de tactique, de sondages, mais jamais d’idées ou de valeurs. Il est d’ailleurs frappant de constater que dans un roman qui tourne autour d’une élection nous ne savons jamais exactement à quel camp appartiennent les deux candidats, et quelles sont leurs valeurs. Déjà en 1996.

Voilà pour le fond de l’histoire.

Une histoire très bien racontée, avec ce savoir-faire des auteurs américains pour tout ce qui tourne autour de la justice et des procès et une montée du suspense parfaitement maîtrisée. Le tout servi par de beaux personnages, qui doutent, qui souffrent, qui parfois sont complètement perdus, des personnages humains qui ont une belle épaisseur.

Un bon roman, bien mené, qui se lit avec plaisir, et qu’on referme un peu plus informé, un peu plus intelligent, et un peu plus en colère. Très recommandable donc.

Attica Locke / Pleasantville (Pleasanville, 2015), Série Noire (2017), traduit de l’anglais (USA) par Clément Baude.

Attica Locke confirme

On a découvert Attica Locke en France avec un premier roman passionnant, Marée noire. Avec Dernière récolte, elle change de lieu et de problématique, et confirme son talent.

LockeLa Belle Vie. Une superbe propriété en Louisiane. Elle appartient depuis des générations à la famille Clancy, blanche. Et depuis des générations les Gray, noirs, y travaillent. Caren Gray est la dernière, elle dirige toute la maison qui a été transformée en musée et accueille les touristes, présente un spectacle sur le Sud d’autrefois, organise des mariages … Tout y semble immobile, jusqu’à la découverte, en bordure de la propriété, du corps d’une jeune femme qui a été égorgée. Une latino, clandestine, qui travaillait dans les champs de canne à sucre voisin.

De la belle ouvrage. Rien de révolutionnaire, mais du très beau travail. Voilà l’impression que laisse cette Dernière récolte.

Car si on y regarde de près, rien de nouveau ici dans la forme. Un crime actuel puise ses racines dans les secrets du passé, des puissants qui écrasent les faibles, presque sans s’en rendre compte, une justice à deux vitesses … Une écriture claire et limpide, des personnages solides, émouvants, compliqués, à la fois en rébellion contre leur passé et totalement conditionnés par lui. Et une intrigue bien menée, avec ce qu’il faut de secrets et de coups de théâtre. Bref de la belle ouvrage.

Et quand même un peu plus. Parce que l’atmosphère des grandes familles du sud est très bien rendue. Parce que je ne connaissais pas l’histoire qui se trouve au centre du secret et de l’intrigue (et bien entendu je ne vous en dirai pas plus).

Parce qu’aussi l’auteur campe ce personnage de propriétaire plein de morgue, en apparence très libéral. Un libéral qui dit, convaincu, que sa famille a beaucoup fait pour celle des Gray. Une inversion de valeur et de sens que l’on entend de plus en plus. Aujourd’hui, ce ne sont plus les employés qui permettent, par leur travail, au propriétaire d’une entreprise de gagner de l’argent, c’est le proprio, ce philanthrope, qui se sacrifie pour eux, pour leur « donner » du travail. Inversion, hallucinante et ô combien fréquente, que tous les Clancy du monde pratiquent de nos jours, et de façon si naturelle qu’ils finissent par y croire. C’est parfaitement écrit ici, et cela a le mérite d’être choquant. Au lecteur d’identifier tous les Clancy et Gray autour de lui …

Et puis, en ces temps troublés où les mal lotis cherchent un plus mal loti qu’eux sur qui faire retomber la faute de leur disgrâce, montrer ces noirs du sud, exploités légalement, s’en prendre aux latinos clandestins, encore plus exploités qu’eux, n’est pas inutile. Et c’est transposable ailleurs que dans le sud des US …

Bref, ce serait vraiment dommage de passer à côté de la Dernière récolte. Belle histoire, solide, fort bien racontée, et beaucoup plus politique, actuelle et universelle qu’on pourrait le penser à la première lecture.

Attica Locke / Dernière récolte (The cutting season, 2012), Série Noire (2014), traduit de l’américain par Clément Baude.

Impressionnante marée noire.

Un premier roman passionnant à la série noire, celui d’une jeune auteur américaine Attica Locke, qui, si l’on en croit ce que l’on peut lire sur son site, a déjà remporté un beau succès critique chez elle. Il s’appelle Marée noire.

Houston Texas, au début des années Bush. Jay est noir et avocat. Peu de clients, pas toujours solvables, il a du mal à joindre les deux bouts, et se demande ce qu’il va devenir avec la naissance prochaine de son fils. De son passé d’activiste du mouvement des droits civiques il garde une peur permanente des policiers et de la prison. Ce soir  là, pour l’anniversaire de sa femme, il organise une croisière sur le bayou qui traverse la ville. Croisière du pauvre, sur un bateau délabré, sur une eau sale, le long de quartiers déshérités … Jusqu’au moment où ils entendent le cris d’un femme, deux coups de feu, et le bruit d’un corps qui tombe à l’eau. Malgré sa peur, Jay plonge et sauve la vie d’une jeune femme blanche, visiblement terrorisée. Il la dépose devant un commissariat, pensant qu’il n’entendra plus parler d’elle …

Un solide premier roman passionnant à plus d’un titre.

A commencer par la richesse des thématiques brassées : On passe des années 70 et la fin des grands mouvements de contestation raciaux mais aussi sociaux, aux années 80 avec leur prédominance de l’économie et le laminage de la classe ouvrière (en commençant par les plus pauvres, à savoir … les noirs). On passe des manœuvres d’infiltration du FBI dans les mouvements contestataires des années 70 à la collusion du pouvoir politique et de l’aristocratie pétrolière symbolisée par l’arrivée des Bush au pouvoir

Ces thématiques sont riches, lourdes de sens, et pourraient très facilement plomber le récit et lui donner des allures d’exposé. Il n’en est rien. Les allers retours entre présent et passé sont maîtrisés, naturels, jamais forcé. Les descriptions des mouvements passés et présents sont bien intégrées dans une intrigue parfaitement construite qui joue sur plusieurs niveau de suspense : le premier concerne l’histoire de la femme sauvée des eaux ; il est mêlé à plusieurs tensions secondaires qui viennent enrichir l’intrigue : concernant Jay et son passé, l’avenir de la grève de dockers dans une ville possédée par les grandes compagnies pétrolières ou le rôle de la Maire de la ville …

Des tensions d’autant plus palpables que les personnages sont réellement incarnés et que le lecteur ressent profondément leurs peurs, leurs traumatismes, leurs doutes et leurs attentes.

En bref, pour un coup d’essai, c’est un coup de maître.

Attica Locke / Marée noire (Black water rising, 2009), Série Noire (2011), traduit de l’américain par Clément Baude.