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Un nouveau Sandman

Je pensais la série Sandman de Neil Gaiman terminée, et là, cadeau de Noël, un tout nouvel épisode : Ouverture.

Ce nouvel ouvrage se situe avant le premier de la série originale. Il se termine par la capture de Sandman, épuisé, qui revient d’une quête qui va le mettre en relation avec son père et sa mère, le voir affronter une étoile folle et tenter d’empêcher la disparition de l’univers.

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Pour une fois, je ne vais pas insister sur le scénario du génial Neil Gaiman. Car je dois avouer que, pour la première fois j’ai eu un peu de mal à suivre et que je ne suis pas certain d’avoir saisi tous les tenants et aboutissants de cette quête de Dream. Alors que dans toute la série j’ai toujours été scotché par l’art du maître et l’incroyable facilité avec laquelle il tisse ses histoires, mêle mythes, personnages historiques et inventions propres, cette fois certains passages m’ont laissé perplexe.

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Mais, car il y a un mais, cette BD est époustouflante de beauté. Toutes les pages, sans exception sont hallucinantes. Explosions de couleurs, noirs et blancs magnifiques, montages et cadrages toujours changeants et somptueux. On peut ouvrir la BD n’importe où, faire quasiment abstraction du texte (dont même la mise en bulle est magnifique) et se régaler.

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Un cadeau de Noël superbe, même pour qui n’est pas forcément fan de la série. Indispensable pour les fans. Seule restriction, ce n’est pas forcément par ce numéro qu’on entre le plus facilement dans cet univers fabuleux.

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Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams (dessin), Dave Stewart (couleur)/ Sandman : Ouverture (Sandman : Overture, 2013-2015), Vertigo/Urban comics (2016), traduit de l’anglais par Patrick Marcel.

 

Tout sur ma mère

Après la découverte du magnifique L’art de voler d’Antonio Altarriba et Kim, j’avais pisté la sortie de L’aile brisée, le volet consacré à sa mère. Et comme je savais qu’ils venaient tous les deux pour Toulouse Polars du Sud, j’ai attendu, sagement, pour l’acheter et me le faire dédicacer.

altarriba-01Pozuelo del orden, tout un programme (le petit puits de l’ordre !), un village complètement perdu de Castille. Sofia meurt en donnant naissance à Petra. Fou de douleur le père, Damian, veut tuer le bébé, mais des parents l’en empêchent. Dans la bagarre le bras de la petite est cassé, elle ne pourra plus jamais le plier.

Bien des années plus tard, Antonio Altarriba, le fils de Petra, découvre sur son lit de mort le handicap de sa mère. Il ne s’en était jamais aperçu, le mari non plus. Il va remonter le temps pour essayer, bien tardivement, de comprendre cette femme qui fut sa mère qu’il avait toujours vu comme une bigote sans histoire. Une recherche dans une Espagne qu’il ignore autant qu’il « connaît » celle de son père (celle, sociale, des vaincus de la guerre), l’Espagne monarchiste et catholique.

« Et votre mère ? » demanda une femme au fond de la salle. C’est ainsi, explique Antonio Altarriba, qu’il s’aperçut qu’il ignorait tout de la vie de sa mère, qui était toujours restée dans l’ombre, qui pour lui n’avait pas eu une vie romanesque, à l’inverse d’un père témoin privilégié et victime des soubresauts de l’histoire espagnole. Au point de découvrir, à quelques jours de sa mort, qu’elle avait toujours eu un bras paralysé.

Après l’Espagne des vaincus de la République c’est celle, silencieuse, des femmes servantes, bigotes, tenues pour quantité négligeable qu’on découvre ici avec lui. Le dessin très sobre mais sans concession de Kim est en parfaite adéquation avec la vie de cette femme, soumise d’un côté, mais inflexible sur des valeurs (que l’auteur ne partage pas forcément), et finalement plus courageuse qu’il ne pouvait l’imaginer.

Et avec cette vie de femme, c’est une autre Espagne que l’on découvre, ainsi que l’histoire, totalement inconnue (au moins de moi) d’une frange qui, après avoir été du côté de Franco lors de la guerre, a comploté pour remettre le roi à la tête du pays et a payé cela de sa vie. Des hommes et des femmes qui, tout en ayant des valeurs très différentes de celles de l’auteur (et des miennes !) méritent le respect pour leur cohérence et leur humanité.

Bref, L’art de voler et L’aile brisée sont bien deux œuvres complémentaires et indispensables pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Espagne au XX° siècle. Deux œuvres qui, comme le dit souvent Victor del Arbol, s’intéressent à ces personnages que l’on voit sur les photos mais dont on ne connaît jamais les histoires.

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Antonnio Altarriba (scénario) Kim (dessin) / L’aile brisée (El ala rota, 2016), Denoël Graphic (2016), traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco.

Pour rester de bonne humeur

Le programme de ce matin sur France Culture (oui, j’écoute France Culture dans ma voiture le matin, je suis un abominable bobo), m’a donné envie de vous remettre une couche sur quelques BD.

La thématique ? La vérité compte-elle encore en politique. Bon poser la question est déjà assez rigolo … mais comme souvent sur cette radio, et même si je n’aime guère l’animateur que je trouve beaucoup trop bavard, il y avait des invités intéressants qui avaient le temps de développer. Et de montrer, en l’occurrence, que oui, le mensonge en politique remonte à la plus haute antiquité comme disait l’autre, mais qu’avec Trump ou la campagne du Brexit entre autres on était passé à une autre dimension.

Ellis TransUne dimension déjà prévue et somptueusement mise en scène par Warren Ellis et Darick Robertson à la fin des années 90 dans le génial Transmetropolitan. Si vous voulez savoir à quoi pourraient bien ressembler les années à venir, je vous conseille d’attaquer les cinq volumes sans tarder. C’est méchant, férocement drôle, scatologique, explosif, jouissif … Et prémonitoire.

Et puis comme il a été question, entre autres, de croyance, et de comment, face aux mensonges éhontés de certains, toute tentative de démonter le mensonge ne fait que renforcer la croyance des fanatiques, ben j’ai pensé à une autre BD géniale, Preacher, de Garth Ennis et Steve Dillon. Je vous avais causé du numéro 1 de l’intégrale. Je m’étais rué sur les volumes 2 et 3, et le 4 est paru fin août.

Preacher 01Ca tape toujours aussi fort sur mes amis les curetons, avec un descendant de Jésus pas piqué des hannetons, une espèce de pape dont vous me direz des nouvelles, et les « biographies » des certains personnages qui s’étoffent. On retrouve le délicieux Tête de Fion qui devient une star, des vrais fachos croyants comme on les aime, c’est parfois gras mais putain que c’est bon !

Voilà, c’était la bonne humeur rageuse de la journée …

 

Mes bien chers frères …

A Bédéciné, ils ont Kti pour la SF, et ils sont aussi de très bon conseil pour les comics. Après l’immense Transmetropolitan, ils m’avaient conseillé Fables, bonne pioche. Et là, pour mon anniversaire, mais chers petits m’ont offert une autre merveille, Preacher de Garth Ennis et Steve Dillon. Le grand pied !

Jesse Custer est le Preacher d’une bourgade merdique au Texas. Il boit pour oublier (oublier quoi, on le saura en lisant …) jusqu’au jour où Genesis, une entité divine fruit de la copulation entre un archange et une démone s’échappe du ciel et vienne s’unir à lui (cramant au passage 200 fidèles).

Jesse Custer a maintenant la Voix de Dieu, tout le monde lui obéit automatiquement. Et avec l’aide d’une tueuse à gage (qui fut sa femme avant qu’il ne devienne pasteur) et d’un vampire irlandais porté sur la bibine, il va fuir les autorités et un tueur inquiétant envoyé par le Ciel, rechercher Dieu pour lui dire sa façon de penser, et régler ses comptes avec une famille pénible.

Et au passage croiser Tête de fion, un tueur en série et quelques bandes de bouseux attardés et agressifs. Tant pis pour eux, faut pas chercher Preacher.

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« OK, c’est pas le genre de BD que tu feras lire à ton prêtre local, mais le clergé chercherait même la bagarre dans une salle vide, de toute façon. Alors à tous les télévangélistes, les réactionnaires et les associations de parents : laissez-moi tranquille et je ferai de même. Moi, je n’essaie pas de vous apprendre à arnaquer les bouseux crédules pour qu’ils vous filent leur économies … » C’est un tout petit bout de la présentation par l’auteur dans le premier épisode, vous voilà avertis.

Pour parler aux habitués de ce blog qui s’y connaissent sans doute plus en polars et SF qu’en BD américaines, Preacher, au niveau scénario et dialogues ce serait les délires et l’imagination du duo Gaiman-Pratchett associés à la « poésie » de Pine et Collins de Lansdale … Et pour les moins jeunes, c’est aussi trash et sans limite que, par exemple, le Rank Xerox de ma jeunesse (pour ceux qui ne connaissent pas, je vous laisse chercher sur internet).

Fin des références. C’est ordurier, jouissif, explosif, inventif, trash, totalement incorrect … Il y a du rythme, de l’invention, du suspense, de l’humour, de la rage … Et de belles histoires d’amour et d’amitié. Les dessins sont à la hauteur :

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J’ai dévoré ce premier volume qui reprend les 12 premiers épisodes (il y en a 66 en tout), je vais me ruer (enfin me ruer dès que j’ai le temps), chez mon fournisseur pour acheter le 2 et le 3 qui semblent déjà sortis. Et je me prépare quelques heures d’intense jubilation.

Au passage, je remarque que tous les scénaristes de comics qui m’emballent et que je ne peux pas encore mettre entre les mains de mes mômes, à l’exception de celui de Fables qui est « mignon » à côté des autres sont british : Neil Gaiman, Alan Moore, Warren Ellis et maintenant Garth Ennis

Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) / Preacher (Volume I) (Preacher, 1995 …), Vertigo/Esssentials (2015), traduit de l’anglais (Irlande) par Jérémy Manesse.

Fables, j’ai fini, snif.

En fin d’année dernière je vous parlais de la série Fables découverte grâce à mon libraire BD. Je venais de démarrer et je me réjouissais qu’il y ait 25 volumes. En fait il y en a 23, et malheureusement c’est fini, j’ai tout lu, et je regrette déjà leur compagnie.

Fables 4Si vous vous souvenez, les Fables existent et ont été chassées de leurs différents royaumes par un envahisseur mystérieux. Elles ont trouvé refuge dans le dernier monde qui lui résiste, celui des communs, à savoir le nôtre. Et grâce à la magie (entre autres) leur présence à Fableville (dans New York), et dans leur ferme est restée cachée à nos yeux.

Alors des volumes 4 à 23 que se passe-t-il ? L’envahisseur va être identifié, combattu, battu même, mais suite à cela de nouveaux adversaires, tout aussi redoutables vont apparaître. Les fables orientales vont faire leur apparition, le Fables 3choc avec New York va faire mal … certains vont essayer de reconstruire, d’autre de détruire, les rivalités vont s’exacerber, le Grand Méchant Loup (mon personnage préféré) va avoir à faire à sa famille, et en particulier à son père, Cendrillon va se révéler d’une efficacité redoutable, des enfants vont naître, d’autres vont mourir … Bref, 20 volumes foisonnants, éblouissants, inventifs qui finissent par faire de ces Fables que nous connaissons pour la plupart depuis notre enfance des personnages familiers et très proches de nous, à la manière d’un Montalbano ou d’un Charlie Parker !

Au longs de ces volumes, la saga sait être drôle, pétillante, sinistre, angoissante, touchante … On passe par toutes les émotions et on en redemande.

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Je ne vous dirai pas qu’il n’y a aucun passage à vide. Certains albums sont un peu plus faibles, ou certaines parties d’album, mais comment maintenir une inspiration au sommet autant de temps ? Mais ça redémarre toujours, et on referme le volume 23, qui se conclue par quelques planches sur le devenir des personnages principaux avec un gros pincement au cœur.

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A titre d’info, mon grand de 14 ans les a tous lus, dévorés même. En fait il me les piquait dès qu’ils arrivaient à la maison et c’est lui qui a fini avant moi ! Pour toute la famille donc, pour le plaisir jouissif de voir les personnages de contes s’émanciper et ressembler davantage à une version revue par Tex Avery ou les frères Coen que Disney !

Bill Willingham (scénario) et / Fables Tomes 1 à 23, Vertigo/Urban Comics (2015), traduit de l’anglais par Nicole Duclos.

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Allende et Pinochet

Dernier cadeau de Noël dont je n’avais pas encore parlé, une BD au titre intrigant : Maudit Allende ! de Jorge González et Olivier Bras.

Allende11 septembre 1973, Salvador Allende est renversé par le coup d’état de Pinochet. Le monde entier s’émeut et pleure. En fait non, pas le monde entier. Le jeune Leo a sept ans, ses parents, chiliens, sont partis travailler dans des mines d’Afrique du Sud avant l’accession d’Allende au pouvoir. Pour eux Pinochet est un héros qui a sauvé le pays de l’horreur communiste.

25 ans plus tard, Leo est à Londres quand Pinochet y est retenu, Baltazar Garzón veut le faire juger pour ses crimes. L’Angleterre et Thatcher vont tout faire pour qu’il puisse rentrer chez lui. L’occasion pour Leo de revenir sur toute l’époque et mettre en doute les convictions familiales.

Pour quelqu’un qui, comme moi, a grandi dans une famille abonnée à L’Humanité et Révolution, qui a vu, à Bayonne, un des premiers concerts des Quilapayun en exil en France, une famille où on écoutait, en plus des chiliens, Paco Ibañez et Jean Ferrat (entre autres), sans oublier d’aller voir Missing au cinéma … Disons que je n’ai pas appris grand-chose.

Mais elle est très belle cette BD. Avec des choix esthétiques passant de la BD classique à de magnifiques aquarelles. Reprenant avec bonheur quelques photos devenues légendaires, sachant aussi bien montrer que suggérer.

Et elle présente l’intérêt de s’approcher au plus près des deux figures mythiques de cette histoire : Salvador Allende, le héros, Augusto Pinochet, le monstre. Qui, vus de près, deviennent des hommes. Des hommes avec un entourage, des hommes qui peuvent avoir, en privé, une attitude et une image différentes de l’image publique.

Elle présente également l’intérêt de décrire l’itinéraire d’un jeune homme qui prend conscience, bien des années après les faits, de l’histoire de son pays. Elle montre comme on est conditionné par ce qu’on a appris plus jeune, mais comment on peut désapprendre, sans forcément se mettre à haïr une famille finalement assez ordinaire.

Et pour ceux qui ne connaissent pas bien cette période, avec assez peu de textes, de très belles images, et une grande variété graphique, vous saurez tout sur l’arrivée d’Allende au pouvoir, sur le coup d’état, sur l’appui du gouvernement et des sociétés privées américains à Pinochet, sur le soutien, jusqu’au bout de la mère Thatcher au dictateur, sur les espoirs et répressions etc …

Une BD belle et passionnante, hautement recommandable pour tous donc.

Olivier Bras (scénario) Jorge González (dessin) Maudit Allende ! Futuropolis (2015).

Du grand journalisme illustré

Encore un beau cadeau de Noël. Celui-là je l’avais repéré sur le site de bibliobs. C’est Cher pays de notre enfance de Benoît Collombat et Etienne Davodeau.

DavodeauLe 3 juillet 1975 le juge François Renaud est assassiné à Lyon. Il enquêtait, entre autres, sur le hold up de l’hôtel des postes de Strasbourg, un butin énorme. Il était sur la piste du SAC, Service d’Action Civique, service d’ordre gaulliste et en même temps repère de truands.

Le 30 octobre 1979, le ministre Robert Boulin se « suicide » dans trente centimètres d’eau. Gaulliste historique, résistant, il avait des dossiers sur le … SAC.

Aucune de ces deux affaires n’a été éclaircie. Les proches des victimes, ceux qui ont enquêté, tous ont été menacés.

Benoît Collombat, journaliste à France Inter n’a jamais lâché ses investigations sur ces deux meurtres. A partir de 2014, Etienne Davodeau va le l’accompagner, et faire un documentaire dessiné reprenant leurs discussions et les différentes interviews des témoins de l’époque.

Une BD documentaire sur les côtés sombres des années 70-80, du RPR, du gaullisme, de la françafrique, un véritable travail de journalisme illustré.

Attention, ce n’est pas Spirou, ce n’est pas la BD qui se lit rapidement en 30 minutes entre le fromage et le dessert (et je n’ai rien contre Spirou). C’est dense, documenté, et absolument passionnant, en même temps que très frustrant. Frustrant de voir une impunité totale, une impunité qui dure plus de 35 ans après les faits.

Le dessin d’Etienne Davodeau suit les rencontres au plus près, arrive à mettre quelques, rares, touches d’humour. Avec une mention spéciale à la superbe couverture, subtile et implacable.

Une BD à lire absolument, pour se faire une idée un peu plus complète du Cher pays de notre enfance, ce pays des droits de l’homme, une idée sur une classe politique donneuse de leçons qui est ici montrée, soit complice, soit impuissante.

A lire au risque d’avoir un peu envie de vomir.

Benoît Collombat (scénario) Etienne Davodeau (scénario et dessin) Cher pays de notre enfance Futuropolis (2015).