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Des Fables délicieuses

C’est terrible, comme Transmetropolitan se termine, j’ai demandé à mon dealer de BD ce qui pourrait me plaire. Il m’a conseillé Fables, scénario de Bill Willingham (dessins de pleins de gens différents). Et ça me plait, et il y en a … 25 !

Fables 01Les personnages de nos fables existent. Il y a bien une Blanche Neige, une Belle et une Bête, un Grand méchant Loup, très grand et très méchant, parce que c’est lui les trois petits cochons, c’est aussi lui le petit chaperon rouge et tous les autres … Et un prince Charmant, charmant, mais pas très fidèle si on en croit le nombre de princesses qu’il a épousées, puis larguées …

Le problème c’est que tout ce monde a été chassé de son (de ses) royaumes, par un ennemi et sa terrible armée, et qu’ils se sont réfugiés dans le seul endroit où l’Ennemi ne peut pas les tuer : chez les communs, nous.

Ceux qui peuvent, parce que leur aspect le permet vivent à Fableville, une ville dans la ville cachée au milieu de New York. Blanche est l’adjointe au maire, une adjointe pas facile. Bigby, le loup, est le shérif, ou commissaire, ou privé. Ceux qui ne peuvent pas se montrer (cochons, dragons, géants etc …) vivent dans une ferme planquée à la campagne.

Fables 03Et même si en arrivant chez les communs, une trêve a été signée, les Fables étant des « hommes » comme les autres, les complots, magouilles, trahisons, meurtres vont recommencer. Dans le premier volume c’est Rose, la sœur de Blanche qui a été massacrée chez elle. On verra dans les volumes suivant comment la révolte gronde dans la ferme, et comment certains en profitent pour essayer d’éliminer Blanche.

Première chose, on n’est pas ici au niveau de puissance de Transmetropolitan, loin s’en faut. Le propos est beaucoup plus léger (au moins dans les trois premiers volumes).

Il n’en est pas moins extrêmement agréable. J’adore quand des auteurs, de roman ou de BD, jouent avec les mythes, les fables, la littérature populaire. J’aime Sandman (beaucoup plus fort quand même), j’aime La ligue des gentlemen extraordinaires, j’aime beaucoup les romans de Neil Gaiman, et si j’en crois le succès chez mes mômes de Percy Jackson qui recycle la mythologie grecque, j’ai transmis le virus.

Et Bill Willingham fait ça très bien, en reprenant les figures connues de tous, en y mettant sa patte (à ce titre Prince Charmant, sale con imbu de lui-même est particulièrement réussi), et en y ajoutant des personnages plus « pointus » (qu’il présente à la fin de chaque volume). Les dessins et découpages sont au diapason, clairs et efficaces, créant un effet très drôle entre le classicisme des beautés légendaires (féminines ou masculines) et leurs caractères plus inattendus (on a déjà parlé de Prince Charmant, Boucle d’or n’est pas mal non plus, et je ne vous parle pas de Pinocchio !)

Le résultat est que je me suis régalé, regrettant juste de ne pas avoir (dans les trois premiers volumes), plus d’interactions entre les Fables et nous autres pauvres communs. Mais il reste plus de 20 albums, pour voir arriver de nouveaux personnages, voir évoluer les relations entre ceux qui nous sont déjà familier, et en apprendre un peu plus sur ce mystérieux agresseur … Du pur plaisir en perspective.

Plaisir partagé par mes deux ados d’enfants qui me tannent pour que je passe en librairie « m’acheter » la suite.

Fables 02

Bill Willingham (scénario) et / Fables Tomes 1 à 3, Vertigo/Urban Comics (2015), traduit de l’anglais par Nicole Duclos.

Spider Jerusalem revient

Remercierai-je un jour assez celui ou celle qui m’a signalé la série Transmetropolitan de Warren Ellis et Darick Robertson ? Non. Même ainsi qu’il ou qu’elle soit assuré(e) de ma gratitude éternelle. Tout ça pour dire que le volume 4 qui reprend cette œuvre géniale est sorti et qu’il déménage.

Ellis TransA la fin de l’année 3, si vous avez tout suivi, Spider Jerusalem, le journaliste allumé, grossier, inconscient et incorruptible c’est fait virer de son journal et de chez lui. Sa guerre contre le nouveau Président (Le Sourire) prend une tournure de plus en plus violente. Le voilà maintenant à la rue (enfin pas tout à fait, car il a des ressources) avec ses deux sordides assistantes. Et lui parti, la présidence contrôle entièrement tous les media.

Croit contrôler tous les media. Parce que Spider trouve le moyen de publier quand même et de révéler les manœuvres les plus pourries du Sourire. La guerre continue donc, de plus en plus violente et crade. Avec une deadline terrible : Spider est malade, et il ne lui reste peut-être plus très longtemps à vivre.

C’est toujours grandiose, teigneux, méchant, drôle, impitoyable et intelligent. Ce quatrième recueil se singularise par ailleurs par sa tonalité plus sombre (si, c’est possible !), plus angoissante avec l’arrivée de la maladie de Spider, et un récit encore plus près de ceux qui souffrent. Les cases consacrés aux malades lâchés dans la rue faute de place dans les institutions psychiatriques sont particulièrement poignantes, tant les deux auteurs arrivent à rendre leurs souffrances sans jamais tomber dans les pleurnicheries (c’est vraiment pas le genre de la maison !)

La rage devant l’impunité des puissants (ici symbolisés par Le Sourire) et la servilité des media vous prend aux tripes, et on en vient à espérer que Spider et ses sordides assistantes se mettent à défourailler à tout va pour se défouler et faire sauter quelques dents et jaillir quelques tripes.

La suite de la bataille promet des moments d’anthologie et pour vous donner une idée de la tonalité du bousin, à son assistante qui lui rappelle qu’il ne lui reste, plus ou moins, qu’une année à vivre, Spider répond : « On a donc une deadline. Les deadlines, on connaît. »

Pas d’auto-apitoiement ici. Tant qu’il y aura des BD comme V pour vendetta ou Transmetropolitan les ₰µµ !!!§§§ qui nous gouvernent avec la complicité baveuses de tous les grands media n’auront pas tout gagné.

Ellis Trans 01

Warren Ellis (scénario) et Darick Robertson (dessin) / Transmetropolitan année 4 (Spider’s trash et Dirge 2000, 2001 et 2005), Vertigo/Urban Comics (2015), traduit de l’anglais par Jérémy Manesse.

Transmetropolitan année 3

Les rééditions de Transmetropolitan, que j’avais découvert grâce aux conseils de certains habitués, continue. Revoici donc le journaliste allumé de Warren Ellis et Darick Robertson de retour dans Transmetropolitan année 3.

Transmetropolitan3Si vous suivez ce blog depuis quelques temps vous connaissez déjà Spider Jerusalem, le journaliste infect amoureux de la Vérité. Spider vit dans le luxe parce que ses articles rapportent beaucoup d’argent au journal. Sinon il est infect, violent, drogué jusqu’à la moelle, misogyne, misanthrope, tordu … Un amour. Mais, mais, il est d’une intégrité totale : Rien ne peut le détourner de la recherche de la Vérité, rien ni personne ne lui fait peur, ni le nouveau Président, encore plus pourri que le précédent, ni les services secrets, ni la police. Quand il décide, avec ses deux « sordides assistantes » de tout dire sur le Sourire, le nouveau Président la guerre est déclarée, et des deux côtés tous les moyens seront bons et il n’y aura pas de prisonniers.

Putain que c’est bon  et jouissifs ! C’est grossier, outrancier, violent, parfois sinistre, scato … Ça pète de partout, ça hurle, ça éructe, le sang gicle, les molaires volent … et c’est bon ! Quelle énergie, quelle vitalité, c’est frénétique … Et c’est intelligent, parfois touchant, très souvent drôle (d’un humour certes très noir).

Bref le pied complet. Et si la réussite est si complète c’est que le dessin sait à merveille épouser la frénésie, l’hyperactivité tout en respectant les rares moments de calme, d’empathie et même, n’ayons pas peur des mots, de poésie.

Warren Ellis (scénario) et Darick Robertson (dessin) / Transmetropolitan année 3 (Lonely city et Gouge away, 1999 et 2000), Vertigo/Urban Comics (2015), traduit de l’anglais par Jérémy Manesse.

La fille de Nemo, de Messieurs Moore et O’Neill

Je suis fan (et je suis loin d’être le seul), des bédés du scénariste anglais Alan Moore. Découvert avec deux de ses chefs-d’œuvre, V pour Vendetta et les Watchmen, j’avais, il fut un temps acheté plus ou moins tout ce qui était disponible, et puis, je me suis un peu perdu. C’est en voyant passer, sur le site de Bédéciné, l’avis de la sortie d’un nouveau volume consacré à la fille de Nemo, de l’univers de la Ligue des gentlemen extraordinaires (autre monument) que j’ai décidé de me mettre un peu à jour. Avec Cœur de glace et Les roses de Berlin où il retrouve son dessinateur Kevin O’Neill.

Moore-Nemo-GlaceS’il y en a qui arrivent ici et qui n’ont jamais lu La ligue des gentlemen extraordinaires, ouste, chez le libraire, à la médiathèque, chez les copains, allez me les récupérer tout de suite (je suis un peu perdu dans les différents volumes, il y en a 3 ou 4). Je n’ai pas vu le film, assez lamentable si j’en crois les critiques, mais les BD sont absolument géniales, mais c’est normal, c’est un scénario de Moore. Pour vous résumer rapidement, sachez qu’il reprend ici les personnages les plus emblématiques de la littérature d’aventure et fantastique de la fin du XIX° et du début du XX°. On trouve parmi ses personnages, l’homme invisible, Mr Hyde, le docteur Moreau, Allan Quatermain, Mina, la première victime de Dracula, Moriarty … et Nemo. Alan Moore les triture à sa sauce, leur fait rejouer la guerre des mondes … entre autres. Et c’et génial.

Nous sommes ici plus tard, bien plus tard Cœur de glace se déroule en 1925 et Les rose de Berlin en 1941.

Moore-Nautilus

Le personnage central en est Janni, la fille de Nemo qui a repris le Nautilus, qui avec Kevin O’Neill génial au dessin est devenu une sorte de vaisseau pirate steampunk complètement kitch. Au début de Cœur de glace, elle semble en avoir assez de la vie de pirate, mais pour une ultime attaque se fait une ennemie redoutable (sorte de reine africaine assez mystérieuse), associée à un magnat de la presse, un certain Kane (citoyen Kane ?) … Va s’ensuivre une course poursuite à travers l’Antartique qui donne lieu à des dessins, des décors et des créatures absolument soufflants. Par contre, j’avoue que je ne suis pas certain d’avoir vraiment suivi les péripéties et que je me suis un peu perdu. Il semble que j’ai raté quelques volumes assez ésotériques et obscurs, avant … J’aurais peut-être arrêté là, mais j’avais déjà acheté …

Moore-Nemo-BerlinLes roses de Berlin. Et là je me suis régalé, comme dans les premiers volumes. L’histoire est simple, très simple. Nous sommes maintenant en 1941. La reine suscitée, qui est rancunière, a juré la perte de Janni. Elle a fait alliance avec le Führer, et accepte de lui livrer un secret qui va changer la face du monde en échange de la capture du Nautilus et de sa capitaine. Pour cela elle capture la fille de Janni et son mari Robur et les détient dans les geôles de Berlin.

Bien entendu, Janni, son mari et tout l’équipage du Nautilus se précipitent à la rescousse, prêts à affronter les hordes nazis, le docteur Mabuse et un robot très Fritz Lang, dans des décors caligariens.

Et alors ? Et alors c’est génial. On retrouve ce plaisir très égoïste de se sentir intelligent quand on reconnait une référence. Plaisir qui redouble immédiatement quand, la BD refermée on se plonge dans ses bouquins ou internet pour vérifier la dite référence. L’histoire est certes simple, mais dans le plus pur style série B. Ca canarde, les répliques fusent, les héros sont de sacrés durs à cuire, les méchants sont horribles et morflent. Et les dessins sont à la hauteur de références cinématographiques qui auraient pu être écrasantes. Un vrai bonheur.

Alan Moore (scénario) et Kevin O’Neill (dessin) / Cœur de glace (Heart of ice, 2013) Panini Comics (2013) traduit de l’anglais par ?, et Les roses de Berlin (Roses of Berlin, 2014) Panini Comics (2015), traduit de l’anglais par Mathieu Auverdun.

Sandman

Le dernier roman de Neil Gaiman, la fatigue de fin d’année, l’envie de faire une pause … Tout ça m’a fait me tourner vers la partie BD de ma bibliothèque, pour m’apercevoir que cela faisait un moment que je n’avais pas feuilleté les Sandman. Résultat : Quelques heures de lectures pour un œuvre magistrale de plusieurs centaines de pages, 11 volumes, deux histoires supplémentaires un peu à part … Si vous cherchez encore un cadeau de Noël ou pour quelqu’un que vous aimez vraiment beaucoup j’ai la solution.

Sandman 01

Ils sont 7 éternels :

Destiny : l’ainé, le moins drôle. Il a finalement un rôle assez faible dans les histoires

Dream : alias Sandman, alias Morphée, alias le Seigneur du rêve, alias … Pas particulièrement sympathique même si c’est lui que l’on suit le plus. Arrogant, souvent froid, parfois vindicatif, il ne devrait pas nous sembler très sympathique et pourtant … Ah, très important, Dream est Responsable, très Responsable. Il faut dire que tout ce qui touche au Rêve est sous sa Responsabilité.

Despair : atroce, horrible … Elle aussi (comme Destiny) a un rôle assez marginal.

Delirium : autrefois Delight, la petite dernière, celle qui souffre de la disparition du grand frère, le n°7 qu’on ne découvrira que tardivement dans la série (et donc je ne vous dirai pas qui c’est). Avec elle c’est donc la folie qui rentre en scène, un vent rafraichissant et touchant de folie. Elle arrive même à émouvoir Sandman.

Desire : homme et femme, insupportable, totalement égocentrique. Il/Elle est en conflit larvé avec Dream, et c’est il/elle qui lui pourrit souvent la vie, en particulier la vie affective.

Sandman 03Death : paradoxalement l’éternel la plus sympathique et de loin (avec le n°7 brièvement aperçu). Belle, joyeuse, c’est elle qui se préoccupe de plus de nous autres, pauvres mortels (et pour cause !). Si Sandman s’occupe de nous, c’est parce qu’il a le sens des responsabilités, Death, elle, nous aime. Elle est aussi la seule que Dream semble écouter, celle auprès de qui il va parfois chercher conseils et consolation.

Et puis il y a tous les autres, croisés un peu ou beaucoup … Orphée, les Furies, Lucifer (superbe pianiste de bar, vous verrez), Caïn et Abel (très drôles), une version revendicatrice (quasi syndicaliste) de Mr Jack, une multitudes de Dieux tout droit échappés de American Gods (Loki, Thor et les autres), quelques archanges qui n’ont pas l’air de rigoler tous les jours, un centaure, une sorcière, Shakespeare, des lutins, des fées (pas toujours brillantes, parfois très émouvantes) …

Et puis il y a nous. Des gens qui vivent, rêvent, chantent, pleurent, meurent, luttent, aiment, souffrent … des gens qui ne comprennent pas pourquoi ils font des rêves aussi « réels », des gens qui ont des aventures étonnantes, qui croisent des tueurs en série, des clochards, des vieilles dames excentriques, qui tombent amoureux, qui trahissent, qui sont parfois embarqués dans des histoires qui les dépassent …

Sandman 02

D’un épisode à l’autre les dessinateurs changent, les têtes des éternels aussi. Ce qui ne change pas c’est le talent de Neil Gaiman pour emmêler ces destins, ces histories, petites et grandes, réelles et fantasmées. Il jongle avec les lieux, les époques, les mythes et l’Histoire, reprend un personnage à peine entraperçu, lui donne de la chair, le place, l’espace d’un épisode, au centre de l’histoire … On le retrouvera plus tard, plus ou moins important, mais toujours là.

On sourit, on s’émeut, on se passionne, puis on se met à chercher sur internet, ou dans une encyclopédie qui est ce personnages mythologiques ou réels. On s’intéresse aux Euménides, à Songe d’une nuit d’été, à Loki ou à Orphée.

C’est intelligent, cultivé, passionnant, humain, poétique, mythologique, enfin, c’est indispensable. Convaincus  ?

Blast, fin.

Suite et fin du monumental Blast du génial Manu Larcenet. Ce tome 4 intitulé Pourvu que les bouddhistes se trompent clôt magistralement la série.

blast4On y arrive donc à cette fin, à ce meurtre de Carole pour lequel les flics ont arrêté Polza Mancini. Ici s’achèvera le récit très troublant de cet homme qui a choisi de se retirer hors de la société et hors de la norme … Et suite à ce récit, un final en guise de conclusion donne la version des enquêteurs. Je n’en dirait pas plus, sinon que ce final est à la hauteur de l’ensemble ; magistral.

Dernier volume impeccable, avec toute la noirceur et la poésie des trois précédents. On se fait embarquer dans la folie de Polza, et dans celles de ceux qui l’entourent. Le final est particulièrement éprouvant. La première image, pleine page, magnifique et sans pitié … Et pourtant, comme dans les précédents, des images d’une beauté inouïe, des moments où l’on se sent si proche d’un homme dont tout nous éloigne. L’humanité du mal, le côté sombre de chacun, la folie, le mensonge, la rage et des éclairs très fugaces mais aveuglants de paix et de bonheur.

Vraiment l’ensemble forme une des œuvres littéraires, toutes formes confondues qui m’a le plus marquée dans ces dernières années. Je ne saurai en dire plus. Lisez Blast.

Manu Larcenet / Blast, TIV, Pourvu que les bouddhistes se trompent, Dargaud (2014).

Le chien qui louche

J’ai découvert Etienne Davodeau grâce à des copains avec son album Les ignorants. Et j’ai beaucoup aimé. C’est pourquoi j’avais demandé au Père Noël sa dernière BD, Le chien qui louche. Et je l’ai eue.

DavodeauFabien est gardien au Louvre. Toute la journée il arpente les salles, surveille, renseigne les touristes … Le soir il retrouve Mathilde. Et ce week-end, il va faire connaissance de sa famille. Les Benions, qui sont dans le meuble. Et qui vont demander à l’expert parisien ce que vaut la croute peinte par un lointain aïeul. Fabien est gentil, il ne veut pas vexer. Et c’est comme ça que les Benions se persuadent que la croute est digne de rentrer au Louvre, et que c’est Fabien qui va se charger des démarches …

Les ignorants est fin, intelligent, humaniste et instructif. Le chien qui louche est fin, intelligent, humaniste et drôle. Et aussi un peu instructif puisqu’il nous convie à une belle promenade dans le Louvre.

Etienne Davodeau arrive à décrire et dessiner la famille Benion avec une lucidité teintée de tendresse. C’est qu’ils sont un peu cons les Benion (comme le dit leur sœur d’ailleurs). Ils sont lourdingues, uniquement intéressés par leurs meubles, par leur réussite de province. Elle est complètement ridicule leur ambition de faire entrer une croute abominable au Louvre. Et pourtant … Et pourtant ils sont capables d’être généreux, et d’être touchés par l’art, une fois qu’ils ont passé le rejet apeuré de celui qui pense que ce n’est pas pour lui. Et combien de gens n’entreront jamais au Louvre (ou dans une librairie, ou dans une salle de concert ou …) juste parce que toute la société leur crie que ce n’est pas pour eux ? A quel point sommes-nous tous des Benions ?

C’est en ça que cette BD est fine, intelligente, humaniste et drôle. Un vrai régal de scénario et d’étude de caractère servi par un dessin et une mise en case qui montrent en deux planches ce qu’il faudrait décrire en cinquante pages.

Etienne Davodeau / Le chien qui louche, Futuropolis (2013).

Le Dahlia Noir, la BD

Je suis gentil avec vous, je vais vous faire une autre proposition de cadeau de Noël. Un album absolument magnifique, à la hauteur du roman monumental qui l’a inspiré. Les plus perspicaces d’entre vous auront deviné qu’il s’agit de la BD dessinée par Miles Hyman, sur un scénario de Matz et David Fincher, d’après le chef d’œuvre de James Ellroy : Le dahlia noir.

Dahlia 01Est-il besoins de rappeler l’histoire ? Fin des années 40, deux flics du LAPD : Fire and Ice. Deux anciens boxeurs, Lee Blanchard, le feu et Bucky Bleichert, la glace sont coéquipiers. Pour le meilleur et pour le pire. Leur vie change quand les flics trouvent le cadavre d’une inconnue. Elle a été torturée, éviscérée et balancée dans un terrain vague. Elle s’appelait Betty Short, la presse la surnomme rapidement le Dahlia Noir. Elle va devenir l’obsession des deux partenaires.

Un des grands romans de James Ellroy (et il y en a eu quelques uns !). Avec une police violente et corrompue, des femmes fatales, avec le mensonge, l’obsession morbide, une ville de Los Angeles et en particulier un monde d’Hollywood complètement pourri … Et des personnages en quête de rédemption, des dialogues au couteau. Un pavé absolument inadaptable en BD.

Erreur. Ils ont réussi. Parce que Matz a pris le parti de garder un maximum de dialogues, qu’il a retraduit directement de la VO et qui sonnent comme dans le roman. Parce qu’avec David Fincher ils ont réussi à épurer pour tenir dans le format BD (plus de 160 pages quand même), tout en gardant l’esprit, le rythme et la musique du grand James. Parce que Miles Hyman est un magicien et que chaque case est une pure merveille.

Matz et Miles Hyman avait déjà réussi une superbe adaptation d’un autre chef d’œuvre, Nuit de fureur de Jim Thompson. Ils rééditent ici avec cet album que vous devez absolument offrir ou vous faire offrir, ou les deux.

James Ellroy, Matz, David Fincher et Miles Hyman / Le Dahlia Noir Casterman/Rivages (2013).

Blacksad

En remontant le temps sur le blog je me suis aperçu avec horreur que je n’avais jamais parlé de BlackSad des deux espagnols Canales et Guarnido ! Pourtant qu’est-ce que j’aime cette série, une des rares que je guette impatiemment. Et enfin le tome 5 est sorti, toujours aussi beau, il s’appelle Amarillo.

blacksad couvY-a-t-il ici des gens qui ne connaissent pas BlackSad ? Cela me paraît improbable. Au cas où, sachez que le matou (car c’est un matou) est un privé à la Bogart, dans le plus pur style des hardboiled de la grande époque. Il évolue dans un monde animalier et dans les US de l’époque du McCarthysme, du racisme affiché, en bref, dans les années 50 américaines.

Comme toujours, encore plus que d’habitude même, ce n’est pas vraiment l’intrigue qui est le point fort de cet épisode. L’histoire est un poil légère et essentiellement prétexte à un road comic dans le sud des US.

Non, une fois de plus les trois points forts de cet épisode sont :

Le rendu d’une époque et d’un lieu, cette fois les années cinquante dans le sud des US, dans un monde d’artistes plus ou moins ratés et frustrés, et parmi des saltimbanques qui peinent à survivre.

Les personnages, absolument extraordinaire, avec bien entendu notre matou préféré et son acolyte, la fouine journaliste, ici moins présente que dans les épisodes précédents. C’est fou comme ils ont réussi en quelques coups de crayons (ô combien talentueux) à saisir l’essence même du privé tel que l’aiment les amateurs de romans et de films noirs. Et sous les traits d’un chat.

blacksad 1Mais aussi avec comme chaque fois d’extraordinaires galeries de personnages secondaires, des femmes fatales et souvent félines, ou cet agent/avocat véreux criant de vérité sous les traits d’une hyène.

Et puis bien entendu le dessin somptueux, une fois de plus au rendez-vous. On ne se lasse pas de feuilleter l’album, et on revient immanquablement aux précédents.

03-56_PL_BLACKSAD-05.inddBref, une nouvelle réussite pour le BlackSad 5, il ne nous reste plus qu’à prendre notre mal en patience en attente du 6 !

Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido / Blacksad / Amarillo, Dargaud (2013), traduit de l’espagnol par Anne-Marie Ruiz.

Etienne Davodeau, l’auteur et le vigneron.

Après le pessimisme de David Vann, cela fait du bien de reprendre un peu confiance dans l’être humain. Et pour ça c’est bien d’avoir des copains. Surtout des copains qui vous passent des bouquins que vous n’auriez jamais ouverts sans eux. C’est ce qui vient de se passer avec Les ignorants d’Etienne Davodeau.

Davodeau« Etienne Davodeau est auteur de bande dessinée, il ne sait pas grand-chose du monde du vin.

Richard Leroy est vigneron, il n’a quasiment jamais lu de bande dessinée. »

Tout est dit dans la quatrième de couverture. Etienne va passer un an chez Richard et participer à un an de travail de la vigne et du vin. En parallèle il initie son ami à la BD. Et dessine. Le résultat de ce travail, mis à part les bouteilles que malheureusement je n’ai pas gouttées c’est cette BD, Les ignorants.

C’est certain je n’aurais jamais acheté, ou même emprunté cette BD si elle ne m’avait pas été conseillée. Et j’aurais eu tort. Je l’ai trouvé passionnante. Pour deux raisons très simples : j’aime la BD et le processus de création qui l’entoure m’intéresse, et j’aime le vin et le processus bla bla bla …

A partir de là je crois que tout est dit. Si vous aimez la BD (et même plus généralement la littérature) et le vin, cet ouvrage est pour vous.

Bien entendu, derrière cette boutade il y a bien plus. A commencer par les deux personnages, l’auteur et le vigneron, qui existent charnellement dans le dessin et le textes. Ensuite on sent le travail, le vent, la pluie, mais aussi les discussions sur le choix d’une couleur pour une planche, les visites aux autres vignerons et aux autres auteurs …

Et puis il y a l’humour, la légèreté et ce bonheur de voir deux artistes qui font leur métier avec tout le sérieux du monde … mais ne se prennent pas trop au sérieux eux-mêmes. Le perfectionnisme, une certaine forme d’intransigeance fort bienvenue en ce monde où on essaie de nous dire que tout se vaut, que tout est relatif, et en même temps une grande ouverture, une humanité et une humilité, et le sens de l’humour.

Bref, même si le dessin n’est pas de ceux qui vous accrochent immédiatement, dès qu’on ouvre le bouquin on ne peut plus le lâcher. On finit avec envie de découvrir des auteurs qu’on ne connait pas, et de boire les bouteilles de Richard Leroy … Et on retrouve confiance en l’être humain, du moins en certains êtres humains.

Etienne Davodeau / Les ignorants, Futuropolis (2011).