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La cour des mirages

Je continue avec les sorties francophones de ce début d’année, La cour des mirages de Benjamin Dierstein.

2012. François Hollande bat Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle. Branle-bas de combat chez les grands flics, dans les services secrets, les ministères, les préfectures. Chasse aux UMP, place aux PS. Les dossiers à cacher et à sortir changent de couleur, les anciens protégés deviennent des cibles. C’est le cas de Laurence Verhaeghen, proche de l’UMP et du syndicat de droite de la police qui va devoir revenir à la criminelle de Paris et faire une croix sur ses ambitions. Elle y retrouve un ancien collègue, Gabriel Prigent, en chute libre depuis la disparition de sa fille 6 ans auparavant.

La découverte d’une famille massacrée, père, mère et fils, la gamine ayant disparu, va plonger leur équipe dans l’horreur. Et cela va aller en empirant quand ils découvrent des images pédophiles, et que leur enquête croise celles sur les évasions fiscales des différents responsables politiques, de gauche comme de droite.

S’il y avait un petit, tout petit, reproche à faire à ce roman, c’est qu’il aurait peut-être pu être resserré et que l’accumulation des horreurs décrites, au fur et à mesure des découvertes des flics et des recherches de Prigent sur internet amène le lecteur très proche d’un point de saturation. Point au-delà duquel il peut soit décider que trop c’est trop, et arrêter, soit finir par se détacher face à l’accumulation. De mon point de vue, l’auteur flirte avec cette limite. C’est passé pour moi, ça peut coincer pour d’autres.

Ceci étant dit, si j’avais reproché au précédent roman un manque de tension et une suite de scènes avec un fil narratif parfois lâche, cette fois je suis servi. De la tension il y en a, et la narration est absolument impeccable. On peut même dire que le lecteur en prend plein la tête. Horreurs en cascade, entrecoupées des infos (réelles) sur le affaires de corruption du quinquennat Sarko passé et l’arrivée des nouvelles affaires de celui de Hollande (Cahuzac en tête), sans oublier ce cher DSK. Assaisonnez ça à la rage et à la folie montante des deux flics que le lecteur ressent dans sa chair, et des références à James Ellroy et David Peace ne seraient pas usurpées.

On se fait méchamment secouer et pourtant, comme la tension est à son comble, on ne peut pas le lâcher. Vous êtes avertis, et même si c’est un cliché, cette fois il s’applique vraiment, âmes sensibles s’abstenir. Et pas de happy end, au cas où il faille le préciser.

Benjamin Dierstein / La cour des mirages, Les arènes (2022).

Un dernier ballon pour la route

La couverture de Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein annonce la couleur : ce sera déjanté ou ça ne sera pas.

Freddie a été viré de partout, de l’armée, de la police et même de chez son dernier employeur, une société de sécurité privée. Qui lui a quand même permis de rencontrer Didier, colosse de 140 kg pas très malin, mais très fidèle. Alors que les finances sont au plus bas, ils sont contactés par Virgile, le pote d’enfance de Freddie dont la femme et la fille ont été enlevées des années auparavant. La gamine a été vue, dans une banlieue type zone commerciale.

Quelques ballons pour la route, et les deux cowboys peuvent aller arracher la môme des griffes de kidnappeurs. Puis traverser la France pour revenir dans le village d’enfance de Freddie. Non sans s’être arrêtés en route, pour étancher une soif bien légitime.

Commençons par tordre le cou à la quatrième de couverture. Qui en appelle, entre autres, à Crumley. Ce n’est pas parce que les personnages passent leur temps à picoler comme des sauvages et à s’enfiler dans le pif tout ce qu’ils trouvent sous forme de poudre que l’on ici les Sughrue et Milo français. C’est d’autant plus étonnant comme idée que la référence évidente, et quasi citée mot pour mot dans une scène du roman c’est Steinbeck et en particulier Des souris et des hommes. Et puis le western, avec son Doc Halliday (ouarf !), son shérif tout puissant, et une bonne pendaison, comme dans les films.

Ceci étant dit, que penser du roman ? Il souffre des défauts de ses qualités. L’auteur semble ne s’être rien interdit, avoir lâché la bride à son imagination, osant tout, surtout si c’est énorme, hors norme. C’est agréable, ça donne des chapitres excellents, on ouvre parfois de grands yeux d’étonnement ravi. Et il y a de vraies trouvailles. J’adore par exemple tout le démarrage dans le centre commercial dont il semble impossible de sortir.

Le défaut qui va avec c’est que ça manque tension et que parfois on a l’impression de lire une suite de scènes drôles mais qui tiennent difficilement entre elles. Et à mon humble avis le milieu du bouquin aurait gagné à être resserré, quitte à sacrifier quelques trognes.

Toujours dans les regrets, quand il accepte de ne pas faire de grosses farces, évoquant l’adolescence, l’amitié ou l’horreur de certains boulots, l’auteur arrivé à être très émouvant (et la référence à Steinbeck revient en force), mais on dirait que chaque fois il s’efforce de faire très vite une bonne grosse blague, comme s’il avait peur d’être pris au sérieux. A mon avis encore, il a tort, parce qu’il est bon dans ce registre.

En résumé, un roman qui n’est pas parfait, mais avec lequel on ne s’ennuie pas, et qui me semble très prometteur si l’auteur accepte de faire confiance à sa capacité à nous émouvoir, sans perdre sa verve et son imagination.

Benjamin Dierstein / Un dernier ballon pour la route, Les arènes/Equinox (2021).