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Un ranger à Montauban

J’aime bien le mélange des genres, je suis fan de John Connolly, alors je n’allais pas passer à côté d’un roman métis écrit par deux voisins, qui se déroule à deux pas de chez moi. C’est Wazházhe de Hervé Jubert et Benoit Séverac.

SeveracJubertBranle-bas de combat à Laprade, petit village proche de Montauban. Jack Marmont, Ranger de l’Oklahoma, colosse de plus de deux mètres, représentant du conseil des sages des indiens Osages, arrive pour prendre possession d’une petite clairière cédée à son peuple par le village en signe d’amitié entre les peuples occitans et Osages.  Etrange don … lié à la venue, deux siècles auparavant, d’un groupe d’indiens de ce peuple du côté de Montauban.

Les néo-ruraux sont aux anges, les chasseurs du coin furax qu’on refile de la terre à un étranger, à moitié bougnoule, au sens large du terme. Bref, le merdier pour le maire qui espère en finir rapidement.

Sauf que Jack Marmont déclare qu’il ne peut accepter le don en l’état, qu’il doit attendre en signe, et qu’il s’éternise. Sauf aussi qu’une gamine de 10 ans est enlevée, et que les antis y voient, forcément, la patte du bronzé. La situation devient donc tendue, pour le pauvre maire, mais également pour Claire Tourment, chef de la brigade de gendarmerie locale, chargée de l’enquête. Quand en plus un cadavre vieux de plus de 200 ans s’en mêle …

Je ne vais pas vous dire que c’est le polar de l’année. Mais j’ai passé un bon moment de lecture. Autant avertir le lecteur, il faut accepter un mélange de fantastique et de polar. Si on refuse, le temps d’un bouquin, d’imaginer qu’une entité morte depuis un bon moment peut continuer à emmerder les vivants, il vaut mieux passer son chemin.

Mais si ça ne vous dérange pas, allez-y. L’intrigue est bien menée, en évitant le piège qui consisterait à faire avancer la résolution de l’intrigue par des révélations venues d’ailleurs (risque dès qu’on accepte l’intrusion du fantastique). Les personnages sont attachants et bien campés, des plus sympas aux plus cons (et il y en a des deux sortes). Les auteurs évitent le manichéisme et acceptent la complexité. Et j’ai découvert avec beaucoup d’intérêt cette venue, il y a bien longtemps, de trois indiens Osages du côté de Montauban. Ont-ils bien fait de quitter Montauban ? Il vous faudra lire le roman pour le savoir.

Une dernière confidence, qui peut servir aux auteurs qui voudraient que je porte un regard indulgent sur leurs romans : Chaque fois qu’un roman met en scène un FBI (Fucking Big Indian) comme dit Craig Johnson je pense immédiatement à Vol au-dessus d’un nid de coucou et il m’est sympathique. Ça a encore marché ici.

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Hervé Jubert et Benoit Séverac / Wazházhe, Le Passage (2018).

Que ne peut-on faire à Guy Novès ?

On ne peut pas faire ça à Guy Novès. Difficile de ne pas intriguer l’amateur de rugby, le toulousain, et que dire de l’amateur de rugby toulousain ? C’est signé Benoit Séverac.

Severac-NovesAdrien Golivat est journaliste à France Bleue Toulouse. A défaut de mieux, lui qui se rêvait grand journaliste et se retrouve coincé là. Quand il reçoit une photo montrant l’ouvreur emblématique du stade en compagnie d’une prostituée, il se dit qu’il ne mange pas de ce pain-là. Mais quand l’expéditrice de la photo, qui milite farouchement pour l’interdiction de la prostitution, est assassinée chez elle, il se demande s’il y a un lien. Et s’il y a quelque chose de pourri au Stade Toulousain, et pourquoi pas à la mairie.

Evacuons tout de suite le problème récurrent de ce format qu’est la novella : le prix. Difficile de convaincre à quelqu’un de claquer 12 euros pour une demi-heure de lecture … Mais c’est le même problème avec toutes les collections actuelles qui publient ce format. Alors il reste la solution du cadeau, ou des bibliothèques …

Ceci dit, on passe une bonne demi-heure. Ne serait-ce que parce que la phrase « On ne peut pas faire ça à Guy Novès » résonne forcément, et qu’on est fort curieux de voir ce qu’on ne peut pas lui faire, et si on va le lui faire ou non. Et sur un texte court, un bon titre et une bonne accroche qui excite la curiosité, c’est la moitié du travail de fait.

L’autre moitié répond aux attentes : Bonne intrigue, une visite dans les locaux d’une radio locale, un coup d’œil à la forteresse qu’est un club de sport professionnel vitrine d’une ville, un bon rythme, et une résolution qui marche.

Et si vous voulez savoir ce que Guy Novès fait dans cette galère, va falloir le lire …

Benoit Séverac / On ne peut pas faire ça à Guy Novès, Court Circuit (2016).

Benoit Séverac revient chez les adultes

Depuis quelques années, mis à part un Poulpe, il avait délaissé les vieux pour écrire pour les jeunes. Benoit Séverac nous revient (à nous les vieux) avec Le chien arabe.

SeveracSergine Ollard est vétérinaire dans une clinique des Izards. Juste à côté des barres livrées aux bandes de frappes qui contrôlent le trafic de drogue de la zone. Une nuit, alors qu’elle est de permanence, elle enfreint toutes les règles en accompagnant une ado, Samia, dans les caves des immeubles récupérer un chien qui semble sur le point de mourir.

Quand elle s’aperçoit qu’il a l’estomac bourré de sachets de drogue, elle se rend compte qu’elle a mis les pieds dans une sale affaire, sans se douter qu’elle va jouer le rôle du fameux éléphant dans le magasin de porcelaine et débarquer au milieu d’une guerre entre trafiquants et islamistes.

Voilà un bon roman qui aurait pu être mieux, qui aurait pu être un grand roman.

Parce que tout y est : la thématique bien entendu, brulante (même si c’est l’affaire Merah qui semble avoir été le déclencheur, et pas les attentats récents). Une thématique qu’il traite en trouvant un angle assez original, avec cette pauvre véto qui met ses grands pieds dans le plat, sans avoir la moindre idée du terrain sur lequel elle s’aventure.

La description du quartier, les difficultés des habitants, les jeux troubles des différentes entités de la police … Cela aussi est bien décrit.

Alors que manque-t-il ? C’est difficile à cerner. J’aurais aimé trembler davantage, sentir la montée de la folie assassine, ressentir plus la trouille de la gamine, la saloperie de ceux qui manipulent, la panique de la véto. Si je devais résumer je dirais qu’à mon goût c’est trop gentil et sage, que le lecteur s’en tire à trop bon compte pour un tel sujet.

Alors peut-être Benoit Séverac a-t-il gardé quelque chose de son écriture pour les jeunes, une réticence à secouer et à prendre aux tripes, quitte à mettre mal à l’aise. Mais sur un tel sujet, cela me manque et enlève à ce bon roman la force qu’il aurait pu (dû ?) avoir.

Reste Sergine avec toute sa maladresse et son impuissance, Sergine secouée et agressée par les uns, engueulée par les autres, Sergine qui à force d’obstination finit par faire, un tout petit peu, bouger les choses ; juste parce qu’elle refuse la fatalité. A méditer.

Benoit Séverac / Le chien arabe, La Manufacture des livres (2016).

Recette du magret façon poulpe

Bon c’est vrai, je ne lis plus trop les Poulpe. Il y en a eu trop de très mauvais, et même si la qualité est sérieusement remontée, j’ai perdu l’habitude de les lire. Mais là c’est celui d’un pote, alors j’ai fait une exception. Et puis Arrête tes six magrets de Benoît Séverac se passe vers chez nous, et le magret, j’aime ça.

SeveracGabriel Lecouvreur se trouve coincé à Samatan, dans le Gers, entre le mariage d’un cousin (lors duquel il s’est disputé avec tout le monde), et l’arrivée de sa chérie qui veut aller au festival de country de Mirande (elle a un goût de chiotte sa chérie, elle aurait pu aller au festival de jazz de Marciac …).

Et comme il s’emmerde, il ne peut s’empêcher de glisser ses tentacules là où on n’en veut pas. A savoir dans le second suicide d’un petit producteur de canards gras. Le deuxième qui s’opposait à une grosse boite d’agroalimentaire qui s’est implantée dans la région.

Le poulpe va s’apercevoir que la douceur gersoise peut être trompeuse, et que la bonhommie du sud-ouest cache de sales magouilles et une méfiance maladive envers tout ce qui vient de l’estranger (l’estranger commençant plus ou moins à Toulouse).

Arrête tes six magrets est un bon poulpe. Ni plus ni moins. C’est à dire que si vous voulez savoir ce que Benoit Séverac sait écrire de mieux, lisez Rendez-vous au 10 avril, ou paraît-il (je dis paraît-il parce que je ne les ai pas lus) ses romans jeunesse. Par contre si vous aimez vous faire un poulpe de temps en temps, celui-ci doit faire partie de votre collection.

Certes, du côté de Samatan je ne sais pas si le portrait des habitants va être très apprécié … mais c’est aussi le rôle de Gabriel d’aller regarder ce qui grouille sous les pierres. Mais l’histoire est bien menée, avec ce qu’il faut d’humour et de descriptions locale.

Et puis j’aime bien la fin qui prouve (je m’en doutais) que Benoit Séverac n’est pas le gentil plein de bonhommie qu’on croit. Une fin qui fait pleurer dans les chaumières et qui met enfin en lumière la méchanceté et la perfidie de celui qui a tant de succès auprès des collégiennes et des lycéennes … Oui Benoit est un vrai méchant pervers qui ne recule devant aucune félonie. Et c’est aussi pour ça que son poulpe est un bon cru.

Benoît Séverac / Arrête tes six magrets, Baleine/Poulpe (2015).

Benoît Séverac, Rendez-vous au 10 avril

Voici le second roman de Benoît Séverac qui, après s’être intéressé aux gallo-romains de la région de Saint-Gaudens dans Les chevelues fait un grand bond dans le temps, avec ce Rendez-vous au 10 avril.

Cela fait trois ans que la grande guerre est terminée, trois ans qu’il a des cauchemars toutes les nuits, des cauchemars qu’il tient plus ou moins à distance en s’abrutissant d’alcool et de morphine. Il est Inspecteur à Toulouse, et il est mal vu. Parce qu’il boit, parce qu’il ne respecte pas grand-chose, parce qu’il n’est pas de là, parce qu’il se fout des codes de la ville, parce qu’il ne craint plus rien. Sa peur, comme son âme, sont mortes quelque part dans les tranchées. Alors quand un suicide suspect est signalé dans le bastion très fermé qu’est l’école vétérinaire, contrairement à ses collègues qui ne veulent pas faire de vagues, il décide d’enquêter, quelque en soit le coût.

Préparez vous à une bonne plongée dans le noir bien profond. Noir comme le narrateur, complètement détruit par la guerre, qui tente de noyer des souvenirs insupportables de toutes les façons possibles, qui a perdu une bonne part de son humanité, et toutes ses illusions sur la nature humaine, et se demande jour après jour pourquoi il ne cherche pas le réconfort dans la mort.

Noir par l’évocation des séquelles de la guerre dans toute la société française. Chez les survivants fracassés, chez les autres, qui font preuve d’autant plus de patriotisme agressif et imbécile qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’on vécu les poilus.

Noir comme la description sans complaisance de l’hypocrisie et de l’injustice de la bonne société toulousaine, qui écrase les pauvres et protège, à tout prix ses secrets et ses notables, même les plus dégueulasses.

Noir enfin par son intrigue qui ne fait aucune concession et va au bout de sa logique, sans pitié pour les personnages, ni pour le lecteur. Si on ajoute une belle écriture qui colle parfaitement à son sujet, on a, décidément, un très bon roman … noir.

Benoît Séverac / Rendez-vous au 10 avril, TME/Noire d’histoire (2009).