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Paz

Après l’Argentine et le Chili, Caryl Férey continue son périple sud-américain vers le nord. Avec Paz, « bienvenue » en Colombie.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)Si cela n’était pas galvaudé, on pourrait dire que la famille Bagader est une famille dysfonctionnelle. Le père, Saul, dinosaure de la politique locale a su s’adapter à tous les changements, passant de faucon au temps de la guerre contre les FARC à colombe de la paix pour appuyer son vieil ami Oscar de la Peña en campagne pour la présidentielle.

Le fils ainé, Lautaro, s’est illustré comme l’un des plus féroces répresseurs de la guerre passée, chasseur de FARC, et est maintenant à la tête d’une unité spéciale de la police de Bogota, sous les ordres directs de son père. Le second, Angel a été enlevé voilà maintenant bien des années à la sortie de Bogota. Surement par une organisation terroriste, mais aucune demande de rançon n’est jamais arrivée, il est tenu pour mort par toute la famille.

Quant à la mère, elle a sombré peu à peu dans la folie.

Alors que, tant bien que mal, le pays semble avancer vers une histoire un peu pacifiée, des cadavres démembrés sont semés dans tout le pays, rappelant les pires moments de déchainement de violence. Narcos ? anciens guérilleros refusant d’arrêter le combat ? milices d’extrême droite voulant en finir avec les FARCS ayant déposé les armes ? Qui a intérêt à torpiller le processus de paix ? L’enquête menée par l’unité de Lautaro sous le commandement de son père va s’enfoncer dans le sang et faire ressurgir quelques fantômes.

Si vous avez besoin d’une lecture détente, de relâchement et de rigoler un coup vous avez tout intérêt à éviter Paz comme la peste. Si par contre après la lecture de Il était une fois dans l’est de Arpád Soltész, La griffe du chien et Cartel de Don Winslow, N’envoyez pas de fleurs de Martin Solares, Gomorra de Roberto Saviano ou les enquêtes de Brahim Llob de Yasmina Khadra, vous voulez vérifier que l’homme est capable d’infliger le pire a ses semblables juste pour un peu de pouvoir, ou de fric (ce qui revient au même), vous pouvez compléter le tour du monde des pires pourritures avec la Colombie de Caryl Férey.

Pas grand monde à sauver ici, à part un ou deux femmes qui ne sont pas épargnées pour autant. L’auteur a pris de la distance avec ses personnages par rapport à Mapuche et Condor et rien ne vient atténuer le jeu de massacre. Le pire étant que le plus dérangeant dans ce qui est décrit ce ne sont même pas les massacres plus ou moins sauvages qui émaillent l’histoire, mais la description de la misère, de la perte totale de repères, de la toute-puissance du fric, de la corruption généralisée, de la disparition dans des pans entiers de la population du moindre espoir et de toute empathie, des pans entiers totalement déshumanisés par la misère économique et culturelle.

Bref, avec le talent qu’on lui connait pour mêler tableau social, histoire et parcours individuels, muscler sa narration et faire monter la tension, Caryl Férey nous propose un voyage au bout de l’enfer colombien. Un voyage éprouvant mais indispensable pour tout lecteur qui a un peu de curiosité pour le sort de certains de ses semblables, ses frères, si proches de nous, et qui pourtant semblent vivre dans un autre monde.

Caryl Férey / Paz, Série Noire (2019).

Le salon de beauté

Retour vers les poches avec Le salon de beauté de la colombienne Melba Escobar.

EscobarIl y a à Bogota un refuge pour les femmes, du moins pour celles qui en ont les moyens : La Maison de Beauté où l’on s’occupe d’elles, où elles peuvent se plaindre de leurs maris, amants, amis, pères … Où Karen de Carthagène et les autres, sont aux petits soins pour elles.

Karen, qui veut économiser pour faire venir son fils resté avec sa mère ; Claire, franco-colombienne qui ne sait plus si elle appartient à l’un ou l’autre des pays ; Lucía qui écrit à la place d’un mari riche et célèbre qu’elle ne supporte plus … Une fin d’après-midi Sabrina, lycéenne a pris rendez-vous, elle doit être impeccable pour sa première nuit avec son amoureux. Le week-end, le corps de Sabrina est découvert, elle se serait suicidée. Sa mère n’y croit pas, Karen sait sans doute quelque chose, et des gens très haut placés ont intérêt à étouffer l’affaire. Des remous qui pourraient aller jusqu’à perturber l’ambiance feutrée de La Maison de Beauté.

Excellent polar, très original, qui arrive, au travers du prisme a priori très étroit du salon de beauté, des bourgeoises désœuvrées qui y trainent, et d’une ou deux employées, à nous donner une vision très complète de la société de Bogota, de haut en bas.

Le récit est habilement découpé, d’un personnage à l’autre, avec ce qu’il faut d’aller retour pour complexifier le tableau. C’est sensuel, prenant, intelligent, sans concession et surprenant. Et pour un homme, c’est un voyage en terre totalement inconnue ! Chaudement recommandé.

Melba Escobar / Le salon de beauté (La casa de belleza, 2015), Folio/Policier (2019), traduit du l’espagnol (Colombie) par Margot Nguyen Béraud.

Rendez-vous raté à Bogota

Un nouvel auteur colombien chez Asphalte. J’avais très envie d’être conquis. Mais finalement non, pas tant que ça. C’est Satanas de Mario Mendoza.

MendozaNous sommes à Bogota, dans les années 80. Maria accepte la proposition de deux connaissances de les aider à dépouiller les riches. Le père Ernesto doute de sa foi au moment où il est confronté à ce qui ressemble à des manifestations diaboliques. Andres, peintre qui commence à se faire un nom prend peur quand, peignant le portrait d’un proche, il prédit une maladie qu’on ne lui annonce quelques jours plus tard …

Ailleurs, Campos Elias, ancien militaire dans l’armée américaine s’enfonce dans une solitude rageuse et se dit que la seule façon de régler les problèmes qui l’assaillent est celle que lui a enseigné l’armée : la violence.

Je suis, une fois de plus, assez en phase avec Yan. Comme lui, peut-être parce que je ne connais pas l’affaire dont parle le roman, je n’ai pas réussi à rentrer dans cette histoire. Les motivations des personnages me restent obscures, les liens entre eux artificiels. Et autant j’aime qu’un auteur pimente son récit d’une pincée de fantastique, autant ici je n’ai pas vu ce qu’il apportait.

Je n’ai pas non plus réussi à sentir si l’auteur croit vraiment à son histoire d’influence du Diable, à cette lutte entre le Bien et le Mal, au sens métaphysique. Mais que ce soit sincère de sa part, ou que ce soit une image, je l’ai trouvé lourd et insistant, et du coup un peu agaçant dans son côté catho pour l’athée pratiquant que je suis. Disons que j’aime bien qu’on me parle de Dieu et du Diable quand c’est comme dans Preacher, pas quand on est dans une sorte de mix entre l’Exorciste et un prêche contre l’individualisme du monde.

Le mélange des genres est délicat, quelqu’un comme John Connolly le réussit parfaitement (à mon goût), là, c’est raté pour moi.

Mario Mendoza / Satanas (Satanás, 2002), Asphalte (2018), traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay.