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Journal d’un tueur

Il est rare que je lise des non-fiction. J’ai fait une exception pour ce 492 confessions d’un tueur à gage du brésilien Klester Cavalcanti. Effarant.

CavalcantiKlester Cavalcanti est journaliste, grand reporter. En 1999 il commence une série de conversations téléphoniques avec un certain Julio Santana, qui à l’époque ne lui donne pas son vrai nom. Julio Santana a grandi dans la forêt amazonienne, avec ses parents et ses frères. Ils vivaient essentiellement de la pêche et de la chasse. Quand il a 17 ans, son oncle lui demande de faire un travail pour lui : tuer un homme. Il a déjà été payé pour ça, et une crise de malaria l’empêche d’honorer son contrat.

28 ans plus tard, Julio Santana qui a tué 492 personnes décide d’arrêter et de se retirer sous un autre nom dans une ferme avec sa femme et ses enfants. Il accepte de parler au journaliste pour raconter cette partie de sa vie.

Pour ceux qui penseraient que les romans de Patricia Melo ou Edyr Augusto sont effrayants mais sans doute exagérés …

Le pire de ce témoignage, c’est le calme et la normalité de son protagoniste. L’auteur rapporte de façon très plate et froide le récit de Julio Santana, qui apparait comme un travailleur comme un autre. Comme il le dit d’ailleurs à sa femme qui le supplie longtemps d’arrêter, il ne fait que son travail, rien de plus, rien de moins. Jamais il ne tue par colère, il fait son boulot, comme d’autres se rendent au bureau.

N’ayez pas peur, vous n’avez pas le droit, tout au long du bouquin, à la litanie des 492 assassinats. L’auteur s’attache à retranscrire les débuts du tueur, comment il devient ce qu’il est, puis la décision d’arrêter, ainsi que les rares épisodes qui l’ont marqué.

Le tableau que ce récit de 27 ans de dur labeur brosse du Brésil, et en particulier de cette partie amazonienne du pays est effrayant : police totalement corrompue, dictature militaire des années 70, manque de culture total, banalisation du meurtre … Et tout cela dans un climat de religiosité permanente.

Un récit à la fois édifiant, effarant, et extrêmement dérangeant tant parfois on en vient à ressentir de l’empathie pour ce brave travailleur de Julio Santana qui semble ne pas avoir eu de choix. A découvrir, vraiment.

Klester Cavalcanti / 492 confessions d’un tueur à gage (O nome da morte, 2006), Métailié (2018), traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas.

L’enfer vert

C’est déjà le quatrième roman du brésilien Edyr Augusto traduit en France chez Asphalte. Avec Pssica, on reste dans un Brésil amazonien extrêmement violent.

augustoNous sommes du côté de Belém. Suite à une vidéo où on la voit faire une fellation à son copain, Janalice, quatorze ans est envoyée par ses parents chez sa tante. Quelques jours plus tard elle est enlevée dans la rue et disparaît. Un ancien flic, ami du père, part à sa recherche sur le fleuve. Il se retrouve dans une zone hors de toute loi, livrée à la contrebande, à la prostitution et à tous les trafics possibles, de et vers la Guyane française proche. Un lieu où les bandes et les politiciens pourris jusqu’à la moelle font régner leur loi.

Attention, c’est violent, sans concession et les rudes aspérités du roman ne sont adoucies par rien. Pas de personnage auquel se raccrocher, ou si peu, pas de scènes de repos. C’est court, sec et ça secoue.

Comme dans les autres romans de l’auteur, les protagonistes sont bourreaux ou victimes, parfois les deux. Les pires (et il y en a beaucoup), ne semblent avoir aucune valeur morale, aucun frein, ils ne suivent que leurs désirs. S’ils veulent quelque chose, ils le prennent, sauf si c’est quelqu’un de plus fort qu’eux qui l’a. La corruption est générale, la loi du plus fort la seule règle. Et surtout, n’attendez pas le happy end.

Pour les amateurs de noir très noir, après, prévoyez un truc un peu plus riant.

Edyr Augusto / Pssica (Pssica, 2015), Asphalte (2017), traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos.

PS. Edyr Augusto sera à la Librairie de la Renaissance jeudi prochain (le 2 mars).

Brésil suite et fin

Dernier épisode …

Les stars du Pantanal donc. Tout d’abord les oiseaux, des centaines, des milliers d’oiseaux. Des oiseaux sur la rive, des oiseaux sur l’eau, des oiseaux dans les branches en s’éloignant un peu du fleuve.

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Des toucans, des perroquets, des pics, des cigognes locales (appelées Tuiuiu), des ibis, des hérons de toutes sortes, des rapaces, des mouettes pas aussi rieuses que celle de Gaston, des marins-pêcheurs, grands, petits, verts, des perruches, des cormorans …

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Des oiseaux de partout, de toutes formes, tailles et couleurs.

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Il y a ensuite un animal qu’on trouve généralement « mignon ». La loutre. C’est mignon une loutre qui nage sur le dos et se nettoie les moustaches. La loutre de fleuve présente dans le Pantanal est plus prédatrice que mignonne. Et sur les photos, on ressent bien ce que doit en penser le poisson … Elle mesure facilement 1,5 mètres, vit en groupe, est impressionnante de vivacité et de rapidité dans l’eau.

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Moins impressionnante, certes, quand elle vient de faire une sieste le museau dans le sable.

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Et pour finir, si on vient dans le Pantanal nord, c’est pour voir un animal magnifique, très difficile à voir ailleurs, et qui aime bien venir au bord du fleuve quand la journée est trop chaude. On nous avait garanti qu’en restant quelques jours, on était certains d’en voir. On ne nous avait pas menti. Cet animal c’est « la onça » … Le jaguar.

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Carnet de vacances 1

Vous avez peut-être remarqué que le rythme de parutions a été un poil chaotique ces derniers temps. Et vous vous êtes sans doute dit que c’était dû aux vacances. Vous aviez raison.

Mais voilà je suis de retour. D’où ? De là :

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N’écoutant que mon courage et mon sens civique je suis allé voir en famille si le Brésil en général, et Rio entre autres étaient prêt pour les JO. Réponse ? Je ne sais pas, mais alors que c’est beau !

Pour tout dire le prétexte du voyage, je vous en causerai un peu plus tard, quand j’aurai travaillé mes photos. Mais tant qu’à y être, on s’était dit qu’il serait dommage de ne pas passer quelques jours à Rio, puis quelques jours à la plage. Sans que j’en attende monts et merveilles. J’avais tort.

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La géographie de Rio est absolument hallucinante. On a beau avoir vu des milliers de photos, sur place c’est le choc. Le découpage de la côte, les baies, plus ou moins larges, plus ou moins fermées qui se succèdent, la forêt intimement mêlée à la ville, qui vient jusque sur la plage …

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Autre choc, l’intégration totale de la plage comme le principal lieu social de la ville : du lever au coucher de soleil les habitants y passent, avant le boulot, après, à la pause, le week-end … Jouer au foot-volley, aux raquettes, se retrouver, faire du sport, boire une bière ou une eau de coco (mais plutôt une bière), discuter, manger un morceau, se baigner … Et là on était en plein hiver (25-26°, eau à 20 !), je n’imagine même pas comment c’est en été.

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Un magnifique jardin botanique où on peut croiser des singes, où l’allée de palmiers jouxte la « vraie » forêt, des favelas dont certaines sont officialisées et transformées en quartier reconnu, qui là aussi voisinent les hôtels de luxe … et encore la forêt.

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Et contre toute attente, malgré une certaine réticence (pour ne pas dire une réticence certaine) à faire le couillon à selfies dans les lieux touristiques obligatoires, le pain de Sucre et le Christ du Corcovado, c’est quelque chose ! Superbes points de vue pour se faire une petite idée de la géographie de la ville et de sa beauté.

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Ensuite, un peu de repos à la plage. La seule difficulté étant d’en choisir une sur la côte des états de Rio et de Sao Paulo. On a trouvé. Cinq jours de balade le matin, de bouquins et de bains l’après-midi, de jus de fruits, de cocos, de poisson grillé. Avec photos le matin sur la plage quasi déserte. Et caïpirinha et bière le soir.

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Et quand j’aurai fini de travailler mes photos, la suite (sans doute la semaine prochaine).

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Vipères brésiliennes

Découvert il y a peu par les excellentes éditions Asphalte, le brésilien Edyr Augusto commence à devenir bien connu des lecteurs de polars. Il revient, toujours aussi noir, avec Nid de vipères.

augustoNous sommes dans l’état de Para, capitale Belém. Wlamir Turvel, petit trafiquant, ne supporte pas que la famille Pastri lui résiste. Pour récupérer la scierie familiale, il tabasse le père et viole la mère, sous les yeux de Fred et Isabela tétanisés. Des années plus tard, le père est devenu invalide, la famille survit difficilement et Fred est parti aux US.

Isabela, elle, a juré de se venger et a suivi l’ascension de Turvel, arrivé gouverneur de l’état. Devenue une superbe jeune femme, elle séduit le gouverneur qui n’a pas reconnu la gamine effarée à laquelle il n’avait absolument pas prêté attention des années plus tôt. Isabela ne se doute pas de la violence qu’elle va déclencher.

L’histoire est on ne peut plus classique. Elle a produit des romans et des films par milliers. Beaucoup d’abominables bourrineries (ou bourrinades, choisissez), mais aussi quelques chef-d’œuvre. Un méchant arrive, massacre (littéralement ou symboliquement) une famille de gentils, mais il y a un survivant qui va se venger.

Malgré tout, une fois de plus, ça marche.

Grace au talent de conteur d’Edyr Augusto. La construction totalement éclatée, passant d’un personnage à l’autre, d’un temps à l’autre, donne énormément de rythme au récit. L’écriture, très resserrée va à l’essentiel et nous raconte l’histoire en faisant vivre de très nombreux personnages jusqu’à la fin inévitable, et tout cela en moins de 150 pages. Pas une baisse de rythme, pas un moment de faiblesse.

Ca marche aussi parce qu’avec ce nouveau roman (ou au moins cette nouvelle traduction) Edyr Augusto complète le portrait d’une région du Brésil ravagée par la corruption, qui voit un trafiquant arriver au sommet du pouvoir et en profiter pour devenir intouchable. Une corruption de la société qui déteint sur la corruption des âmes, à moins que ce ne soit l’inverse.

Pour finir, son traitement de ce thème classique pose de nombreuses questions sur la fidélité, la lâcheté réelle ou supposée, la vengeance, la haine comme moteur de l’existence, le respect de soi … Il pose ces questions, et se garde bien de proposer une réponse, laissant chaque lecteur apporter la sienne.

Court, noir, efficace et violent … et excellent.

Edyr Augusto / Nid de vipères (Casa de caba, 2004), Asphalte (2015), traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos.

Edyr Augusto, Moscow

On vient à peine de découvrir Edyr Augusto avec Belém, et hop, tout de suite, un autre. Il s’appelle Moscow. Il est court mais très serré. Noir et sans sucre (comme écrivait Emmanuelle Urien).

AugustoMoscow est une île au large de Belém. Autrefois lieu de villégiature de la classe aisée, voire très aisée de la grande ville, depuis qu’un pont relie l’île au continent tout le monde vient y passer les week-ends et les vacances. Tinho et ses potes, Dinho, Quico et Brown vivent là pendant toutes les vacances. Ils vivent la nuit, violent et volent les couples de jeunes trouvés seuls, braquent les maisons sans surveillance (quitte à tuer les habitants qui ont le malheur de s’y trouver) … Bref rien ne les arrête dans leur exigence de plaisir immédiat.

Attention texte dérangeant. On n’est pas ici dans le Brésil du Futbol et du Corazão. Ni de la bossa ou de la samba. On est dans un univers proche du terrifiant O matador de Patricia Melo, ou du non moins terrifiant Pixote.

Texte dérangeant parce qu’il nous place dans la tête de Tinho, jeune homme qui ne vit que pour et au travers de ses pulsions. Il veut une chose, il la prend. Aucune limite, aucun sens moral. Lui et ses copains ne sont que pulsions et désirs, à assouvir sans délai, et sans qu’aucune considération puisse faire obstacle à leurs envies. Aucune construction morale ne les freine, aucun référentiel de valeurs pour s’opposer au désir brut.

Texte dérangeant parce que tout cela est raconté à plat, complètement à plat, sans effet, au travers des pensées du protagoniste. Aucun remord, aucun sentiment d’horreur, juste la rage si un de ses potes est victime de ce que lui fait subir aux autres.

Sur cette île baignée de soleil c’est glaçant. Et très bien fait : En quelques dizaines de pages tout est dit, très bien dit, on a pris le seau d’eau froide en pleine figure. Mais ce n’est peut-être pas à mettre entre toutes les mains …

Edyr Augusto / Moscow (Moscow, 2001), Asphalte (2014), traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos.

Belem d’Edyr Augusto

Les auteurs de polars brésiliens sont rares chez nous. Raison de plus pour applaudir à la traduction d’un nouveau venu, découvert par les éditions Asphalte. Mais attention, le Brésil de Belém d’Edyr Augusto est loin de la fête, de la caipirinha et du carnaval. Il est noir, corrompu et sauvage.

AugustoBelém, grande ville du nord-est du pays, en bordure de la forêt équatoriale. Gilberto Castro est l’incarnation du nouveau flic. Diplômé, comptant plus sur sa capacité à réfléchir que sur celle à distribuer les coups, il devrait être une des vitrines de la police locale. Malheureusement, Gilberto aime trop la bière et ses frasques commencent à faire tache. Quand il est appelé au domicile de Johnny, coiffeur de la jet set locale trouvé mort chez lui, il suspecte quelque chose de louche et décide de pousser son enquête, malgré les apparences : Johnny serait mort d’un arrêt cardiaque suite à une overdose de cocaïne. Lors de sa fouille de l’appartement, il trouve des photos et vidéos pédophiles. Son enquête est vite freinée : la victime frayait avec une bande qui réunit tous les notables de la ville. Des notables qui n’ont aucun intérêt à ce que certaines choses soient rendues publiques.

Passons rapidement sur deux regrets : Le premier tient à une certaine surabondance de grand guignol dans la deuxième partie du bouquin. Du bien sanglant, bien gore qui n’apporte pas grand-chose (à mon humble avis). Le second est un manque : On pourrait presque être n’importe où au Brésil, on ne sent pas la moiteur, la chaleur, ni surtout l’importance de la proximité de la forêt et des fleuves.

Ceci mis à part, on a là une très belle découvert, bien sombre, bien noire.

L’auteur maîtrise fort bien le principe de Tonton Hitchcok : Il fait cavaler ses personnages après un quelque chose, la fameux MacGuffin de grand Alfred, sans jamais vraiment dire ce que c’est, et sans que l’objet en question ait, au final, la moindre importance. Ce qui compte c’est la course (ou plutôt ici l’hécatombe) pour l’obtenir. La difficulté dans ce genre de scénario étant de s’en tenir à ce principe et de ne pas tenter, pour récupérer une fausse crédibilité, de terminer sur une révélation fracassante … qui frise souvent le ridicule. Vous verrez comme Edyr Augusto termine son roman de façon magistrale.

Le récit alterne de façon complètement maîtrisée entre le personnage principal, Gilberto Castro, et les différents protagonistes dont il prend le temps de dresser le portrait et de conter l’histoire. Là aussi le puzzle pourrait se révéler casse-gueule, il est parfaitement construit, et permet de brosser le portrait sans concession de la société de Belém.

Avec des pauvres qui n’ont que leur corps à vendre (que ce soit en se prostituant, en jouant au foot ou en se rêvant reine du carnaval, ce qui revient souvent à la première solution). Avec une classe de riches parvenus particulièrement odieuse et futile : drogue, alcool, fêtes à la plage, grosse bagnoles, fringues … non, pas de livres, pas de culture, rien que le fric et la superficialité et l’assurance de pouvoir disposer des pauvres à leur convenance.

Et quand entre les deux un Gilberto Castro essaie de rétablir une certaine justice (au moins en termes de loi), il se fait broyer. Vous me direz, rien de nouveau sous le soleil brésilien. Certes, mais cela fait du bien de le rappeler de temps à autre. Surtout quand c’est fait d’aussi belle manière.

Edyr Augusto / Belém (Os éguas, 1998), Asphalte (2013), traduit du brésilien par Diniz Galhos.